CHEZ LES DIFFERENTS PEUPLES
Le mariage est une des institutions qui, chez les différents peuples, a éprouve le plus de changements.
Dans les premiers siècles du monde, un homme marquait avec une pierre le terrain qu'il voulait cultiver; ils s'appropriait une femme en la conduisant sous sa tente, et lui faisant promettre de l'aider à élever leurs enfants. A^oilà à quoi se bornait les cérémonies du mariage.
Chez les premiers Romains, une femme et un homme vivaient ensemble sans nul engagement, et l'habitude de ce commerce les unissaient par l'impossibilité de se passer l'un de l'autre.
Chez les Kalmoucks, ils s'épousent pour une année. Si la femme devient grosse, ils continuent une autre année. Il n-'est presque point de pays où, dans la cérémonie du mariage, on n'ait adopté l'usage des pièces de monnaie qu'on donnait à la mariée, comme garant de celte espèce de marché que l'on faisait en vendant une fille à une autre famille.
Les Egyptiens attribuaient l'invention du mariage à Minos, leur premier souverain.
Les Assyriens avaient une forme toute particulière pour marier leurs filles. Une fois par année ils rassemblaient les fdles nubiles et les mettaient à l'encan. La concurrence des hommes opulents portait le prix à des sommes considérables qui, déposées dans une caisse publique, servaient à marier les filles moins jolies, et par conséquent moins recherchées. Plus la fdle était laide, plus la dot était forte, pour engager les hommes intéressés à l'épouser. Il n'y avait pas d'autre cérémonie, pour la célébration, qu'un repas où l'époux, rassemblant ses amis, les prenait à témoins qu'il avait rempU les conditions du marché. On croit cependant que les Assyriens instituèrent un tribunal destiné à régler les mariages et à en faire observer les règlements et conditions. Dans l'antiquité, près-
574 I.i:s IKMMKS D'AIM'.KS LES ÂUTia'RS FRANÇAIS.
(jiic tous les peuples contemporains ne nous ont laissé aucune Irace iraulrcs cérémonies relatives aux mariages (pie le repas et les fêtes.
Quelques auteurs citent mic particularité : c'est que les amis présentaient aux nouveaux n:ariées une corbeille remplie de glands mêlés avec du i)ain, en mémoire du temps où la terre produisait sans culture.
C'est sûrement par cette même idée (picles Romains répandaient des noisettes sur la table des mariés.
A Atlièncs, quand les vierges devenaient nubiles, elles allaient à un village des environs demander pardon à la statue de Diane d'avoir Tenvie de se marier, et solliciter en même temps la permission de perdre leur virginité. Communément on sacrifiait des victimes avant les mariages : on avait soin de jeter le (ici derrière l'autel, pour prouver qu'il n'en fallait jamais dans cette union.
Toujours superstitieux, les anciens ne voyaient pas impunément un vautour enlever, pendant le sacrifice, une partie des viandes sacrées. Le mariage était souvent rompu et toujours différé. L'apparition subite de deux tourterelles était le présage le plus beureux. N'en voyait-on qu'une, on croyait que le mariage ne réussirait j)as. Do là mille supercheries chez les Crées. Un bonniie intéressé à rompre un mariage portait une tourterelle sous son manteau, et la lâcbait à l'instant du sacrifice. Les têtes de ces fameux guerriers, de ces philosophes célèbres, étaient susceptibles de se frapper par ces absurdes présages. Les Athéniens conduisaient la mariée chez son mari, sur lui char dont on brûlait l'essieu quand elle en était descendue, pour |)rûuver qu'elle n'avait plus la liberté de s'en retourner. Le père lavait les pieds à la mariée avec l'eau de la fontaine do Callirrhoé. De là on la menait au lit nuptial, en allumant plus on moins de lland)eaux, selon sa naissance. Sa mère attachait son ruban de tète à l'une des torches; alors on se retirait, et les garçons faisaient un grand bruit à la |)orte pour que l'on n'entendît pas ce qui se passait dans la chand)re. Ainsi se mariaient les Crées.
11 y avait, chez les Romains, trois esi)èces de mariages que l'on contractait différemment : la confarréilion, la coemptmi et le service.
On appelait confarréation, la manière dont on mariait les pontifes et les prêtres. Cette cérémonie consistait à faire manger aux nouveaux époux des gâteaux faits d'eau, de sel et de froment, dont on offrait (pjehpies morceaux aux divinités favorabhîs aux mariages.
Les é|)ouxcélébiaient eux-mêmes la seconde espèce de mariage appelée coemption, en s'cîngageant nmtuellement leui' foi i)ar le i\n\\ nmtucl d'une pièce de moimaic.
La troisième esj)èce de mariage, appelée; service, était le résultat du ha>;ard. Lors(pi(! du commerce de deux personnes il naissait un enfant, d(Mix individus se déci<laicnt à vivre cnserrd)le, leur se\d consentement nmtuel légitimait le mariage.
Selon (piel(|U(!s ailleurs, (mi Ecosse, encore aujourd liiii, un bomiiu! (pii épouse Une feimiK! au lit de la mort, lét-ilime tous ses enfants sans iuitic foinialité.
Lu Hollande, disent les mêmes historiens, el dans un partie de l'Allcniagiicj
LK MARIAC.K CIIKZ LES PIFFKRRNTS PEUPLES. 575
on siiil lo nioino usaiïo, avec la tlilTôroiu'o (|iie l'on cxi^o que tous les ciifaïUs soionl prosoiits à la côromonio.
Dès (|u'(»n était convoiui dn luariaue par cocinption, on coiifarréation, on consnltait los anirnros, afin (prils drclarassont la volonté des dieux, et qu'ils indi- (piassonl un jour iavorahle pour la célébialion. Lorscpron avait signé le contrat, les parents y nictlaienl leur cachet. On déposait la dot de la lille entre les mains d'un des augures, cl son liilurlui envoyait un anneau de l'or. Le jour de la céléiiralion, il était lEusage, lorsipie Ton coilïait la niaiiée, de lui partager, avec la jioinle d une lance, les cheveux en six tresses, à la manière des vestales, pour l'avertu' qu'elle devait toujours être vestale pour tout autre que son mari. On lui posait sur la tète une couronne de verveine, mêlée de quehjues autres herbes (pi'elle avait cueillies elle-même. Par-dessus la couronne, elle portait quelquefois un voile, et chaussait des souliers de même couleur, montés sur de très-hauts talons.
Dans lancienne Rome, les deux époux plaçaient sur leur cou, au moment du mariage, un jonc nommé coiijmjiiim, d'où nous avons tiré le mot conjugal. Depuis, on n'a |)oint encore inventé un emblème aussi parfait de l'état du mariage. Il était aussi d'usage que les jeunes fdles feignissent, dans celte occasion, de la répugnance à sacrifier leur virginité, et hssent difliculté de quitter le bras de leur mère. De petits garçons, au nombre de cinq, après avoir été lavés et parfumés, portaient chacun une torche allumée en l'honneur des cinq divinités du mariage, Junon, Jupiter, Vénus, Diane et Suada, déesse de la persuasion. Deux enfants conduisaient la mariée dans la maison de son époux, et l'on portait derrière elle une quenouille, un fuseau et un coffre qui renfermait sa toilette. Lorsqu'elle arrivait à la porte, qu'elle trouvait ornée de guirlandes de fleurs et de verdure, on lui présentait du feu et de l'eau, on lui demandait en môme temps son nom. A cette question la mariée répondait : Caïa, c'est-à-dire qu'elle promettait d'imiter la fameuse Caïa Cecilia, qui s'était fait une grande réputation par ses vertus domestiques et conjugales. Avant qu'elle entrât dans la maison, on arrosait la fiancée d'eau lustrale, aiîn que son mari la trouvât dans toute sa pureté. Elle posait sur la porte un morceau d'étoffe de laine, et la frottait avec de l'huile ou de la graisse de quelque animal. On la portait ensuite dans la maison, parce que les augures prétendaient qu'il lui arriverait malheur si elle touchait imprudemment le seuil de la porte. Immédiatement après on présentait à la nouvelle épouse toutes les clefs de la maison et, pour siège, une peau de tuouton qui n'était point tondue, afin de l'avertir qu'elle devait dorénavant s'en servir |)our fabriquer les vêtements de sa famille. Dès (pie les deux époux étaient rentrés dans leur chambre, le marié jetait des noix aux petits enfants avant que la compagnie se retirât, et les hommes chantaient des vers pour prévenir reflet des charmes et des sortilèges.
Pour ménager la modestie de l'épouse, on ne laissait point de lumière dans la chambre nuptiale, et cette précaution pouvait également cnqiêcher (pie le marié n'aperçût les imperfections corporelles do son épouse.
576 LES FKMMFS D'APRKS LES AUTEURS FMANÇAIS.
].o Iciuloiiiaiii le marié donnait un ropas. La nonvollo ôpoiise y paraissait avec lui sur lo lit nuptial, et le traitait publiquement avec une familiarité rjui n'annon(;iil jioirit le regret d'avoir ])erdu sa virginité. Elle mctiait ordinaiiemont si peu do réserve dans sa conversation, que lorsciu'en d'autres circonstances une iemme parlait indécemment, on disait proverbialement à Rome : Elle parle comme une nouvelle mariée.
A Rome, un époux tjui trouvait sa Iemme en adultère, pouvait disposer de sa vie. De son côté, un enfant posthume de dix mois pouvait être reconnu si la mère le voulait, et Tempereur Adrien étendit à onze mois cette inexplicable indulgence. Il est assez piquant d'observer que les Barbares, qui renversèrent Tempire romain, avaient à peu près les mêmes mœurs relativement aux femmes. Ils mariaient leurs vierges sous des pavillons, en signe de modestie, et les veuves en plein air.
Chez les anciens, les mariages se (iront longtemps sans le ministère des prêtres; on se mariait dans les cours de justice, en présence des magistrats et des parents. Enfin Soter, cinciuième évéquc qui occupa le siège de saint Pierre, imagina qu'il donnerait plus de poids au clergé en le faisant intervenir dans un nœud solennel, et publia qu'aucune femme ne pourrait, à l'avenir, être légitimement mariée que par un prêtre.
Selon quelques auteurs, sous Cromwell uiême, en Angleterre, les juges do paix mariaient sans riutcrvention du clergé.
A la restauration de Charles II, les prêtres reprirent le droit de célébrer les mariages ; mais on ne peut garantir ce fait.
Dans les temj)s les plus reculés, il paraît que le mariage consistait dans la vente d'une femme à un homme. J'ai dit que la pièce d'argent ou d'or que l'on donne encore à la mariée rappelle cette ancienne coutume.
La polygamie et le concubinage reconnus furent la première base de tous ces genres de tyrannie des hommes envers les femmes. Cette tyrainiic fut employée sous mille rapports, et la jalousie ne fit que l'augmenter. On voit que, chez les Hindous, une recherche d'inquiétude était rare sur ce point. Quand un mari (juittait sa femme pour (juehpu; temps, ils tressaient ensemble deux branches de retem. Si, à son retour, la tresse était restée intacte, l'époux se croyait sûr de /a fidélité de sa feunne ; mais s'il avait aperiju le moindre dérangement, il la châtiait de la manière; la ()lus cruelle. Elle alléguait en vain les preuves les plus fortes de son innocence, même les témoins les plus véridiques.
S'il faut en croire (pichjues anciens auteurs, les Egyptiens, en contractant un mariage, promettaient d'obéir à leur épouse; ce qui Icrait présumer que les (ermries avaient, chez ces peuples, la grande voix dans la législation, puisqu'elles ont obtenu ce. jirivilége (ixtraordinaire. Les femmes des îles Mariannes le possè(l(!nt av(!c plus d'étendue. Tous les meubles, ustensiles de la maison, leurapi)arlieniwnl exclusivciincnt, et le mari ne peut en disposer (pi'avec la j)ermission de sou épouse. S'il est (|ucrell(.'ur, opiniâtre ou dérangé dans sa conduite, ell(> est auloiisée â le pimir' ou à l'abandonner. Si son inai'i la sinpreud en adullère, il
LE MAUIAGK CIIKZ IVS DIF F KUENTS l'iaPLKS. 577
poul iiiunoler le galant , mais il ne lui est pas permis de maltraiter sa femme; si, au contraire, c'est le mari qui est convaincu, sa femme a le droit de lui infliger tel châtiment qu'elle juge à propos ; et, pour exécuter sa vengeance, elle assemble toutes les femmes du voisinage. Arnu^es de lances et coiflécs de bonnets de leurs maris, elles s'avancent vers l'habitation du coupable, arrachent ses |)lantalions, saccagent ses grains, et, après avoir fait le dégât en dehors, elles entrent connue des furies dans la maison, qu'elles détruisent. Malheur au maître ^'il n'a j)as eu le temps de (Henilre la fuite! .Mais quand mém(> une femme n'aurait pas à se plaindre de son mari, lorsipi'il cesse de lui |tl;uie, elle se [)!aiiit à ses parents el leur déclare (pi'elle ne veut plus vivre avec lui.
lu écrivain du dernier siècle prétend que, lorsque le Grand Seigneur doimc sa sœur ou sa lîlle en mariage, il leur adresse le discours suivant : « Je vous M donne cet homme, pour qu'il soit à l'avenir votre esclave; et s'il lui arrive de « vous ofleuser on de vous désobéir, abaltez-lui la tète avec ce cimeterre. » Cet auteur ajoute que la princesse porte toujours ce sabre à son côté, comme un symbole de son autorité.
Dans d'autres pays, les lois autorisent les maris à punir eux-mêmes l'inconstance de leurs femmes. En Suède, en Danemark, le mari qui surprenait sa femme en adultère pouvait impunément la tuer et ravir au séducteur les moyens de retomber dans sa faute. Parmi quelques tribus de Tartares, les maris sacritient souvent la vie de leurs femmes au plus léger soupçon d'infidélité ; et il n'en fallait pas davantage à quelques chefs orientaux pour faire enterrer jusqu'au menton leurs femmes et leurs concubines, qui mouraient dans une longue et douloureuse agonie. Lorsque le Grand Seigneur soupçonne quelqu'une de ses femmes, il la fait coudre dans un sac et jeter dans un canal. Chez les Germains, lorsque le mari surprenait sa femme en adultère, il lui coupait les cheveux, la chassait toute nue de la maison et la j)oursuivait à coups de fouet dans les rues de la ville. Les Chinois, dont le sentiment de l'honneur est moins vif, vendent flcgmatiquement leurs épouses infidèles à des marchands d'esclaves; dans la Louisiane, au Pégu, à Siam, h Camboge et dans la Cochinchine, l'adultère est, au contraire, une distinction honorable. Les habitants offrent leurs épouses aux étrangers et s'offensent du refus de s'en servir comme d'une insulte faite aux charmes de leurs femmes.
Hérodote fait mention d'un peuple nommé Gendanes^ dont les femmes faisaient gloire de leur inqiudicité. L'usage de leur pays les autorisait à ajouter un falbala ou bordure à leur vêtement pour chaque nouvel amant qui sacrifiait avec elles au dieu de Cythère, et celle qui portait le plus grand nombre de ces bordures était la plus enviée de son sexe et la plus admirée du nôtre.
Si cet usage révolte à la fois et la raison et la décence, au moins avait-il une sorte de conséquence qu'on ne trouve pas dans la conduite des hommes de ce siècle, qui emploient tous les genres de séduction pour corrompre les femmes, en passant leur vie à les calomnier. De Séglr.
DE L'ALLAITEMENT Dt:S ENFANTS
« Une iiicrc doit allaiter ses enfants. » Jean-Jac(|ues, après avoir émis cet axiome dans l'E/ni/e, l'appuie de solides raisons, tant au point de vue physique qu'au point de vue moral. La question physique n'est ])as du ressort de notre recueil ; mais nous avons cru devoir prendre, pour les mettre en note de la série Maternité, les passages où l'illustre philosophe traite la question morale :
... L'enfant a-t-il moins besoin des soins d'une mère que de sa mamelle? D'autres femmes, des botes pourront lui donner le lait qu'elle lui refuse; la sollicitude maternelle ne se supplée point. Celle qui nourrit ronfant d'une autre au lieu du sien est une mauvaise mère; comment scra-t-clle mic bonne nourrice? Elle pourra le devenir, mais lentement; il faudra (pie riiabitude change la nature, et l'enfant mal soigné aui'a le temps de mourir cent lois avant «pie sa nourrice ait pour lui une tendresse de mère.
De cet avantage même résulte un inconvénient qui seul devrait ùtcr à loulc femme sensible le courage de faire nourrir son enfant par une autre : c'est celui de partager le droit de mère, ou plutôt de l'aliéner ; de voir son enfant aimer nue autre; lenune autant et j)lus qu'elle; de sentir (jue la tendresse qu'il conserve; pour sa propre mère est une grâce, et que celle qu'il a pour sa mère adoptive est un d(!voir; car où j'ai trouvé les soins d'une mère ne dois-je |)as l'attachement d'un lils?
La manière dont on remédie à cet inconvénient est crinspiier au\ enlants du méj)ris pour leur nourrice, en les traitant en véritables servantes. ()iiand Icim' service est achevé, on retire l'erdant, ou l'on congédie la nourrice; à foice de la înal recevoir, on la rebute; de venir voir son nourrisson. Au bout de (pu'lques années, il ne la voit plus, il iic la connaît pins. La mère; epii croit se snbstitnci à elle et répaicr sa négligence pai' la cruauté se Ironqie. Au lien de faire ini tenilic hlsd'ini noiu'risson dénaturé, elbirexeice à l'ingratitude; elle lui appicnd à nicj)riM'r un jom' ( elle; epii lui donna la vie, comme celli' epii Ta nourri de son lait.
\)V. I/MJ.MTF.MKNÏ DES ENFANTS. 579
Point (lo nuro, point (ronfant. Kntro eux les devoirs sont réciproques, et s'ils sont mal roni[>lis tlnn rôté, ils s(>ront iu>ulii;és do l'autro. l/onl'ant d(Ht aimer sa mèro avant ilo savt»ir (ju'il lo doit. Si la Yoi\ du sang n'est fortiliéo par Tliabilude et les soins, elle sVieinl dans les premières années, et le cœur meurt, pour ainsi dire, avant que do naître, ^ous voilà dès le premier pas hors de In nature.
On en sort encore par une roule opposée, lorsque, au lieu de négliger les soins d'une mère, une femme les porte à l'excès ; lorsqu'elle fait de son enfant son idole ; qu'elle augmente et nourrit sa faiblesse pour rempcclicr de la sentir, et qu'espérant le s(ui?traire aux lois de la nature elle écarte de lui des atteintes pénibles, sans songer combien, pour quebpies inconnnodités dont elle le préserve un moment, elle accunuile au loin d'accidents et de périls sur sa tète, et combien c'est une précaution barbare de projonger la faiblesse de l'enfance sous les fatigues des hommes faits. Thétis, pour rendre son fils invulnérable, le plongea, dit la fable, dans l'eau du Styx. Cette allégorie est belle et claire. Les mères cruelles dont je parle font autrement : à force de plonger leurs enfants dans la mollesse, elles les préparent à la souffrance, elles ouvrent leurs portes aux maux de toute espèce dont ils ne manqueront pas d'être la proie, étant grands.
Des devoirs des mères de nourrir leurs enfants dépend tout l'ordre moral. Voulez-vous rendre chacun à ses premiers devoirs ? Commencez par les mères ; vous serez étonnés des changements que vous produirez. Tout vient successivement de cette première dépravation; tout l'ordre moral s'altère; le naturel s'éteint dans tous les cœurs; l'intérieur des maisons prend un air moins vivant; le spectacle touchant d'une famille naissante n'attache plus les maris, n'impose ]dus d'égards aux étrangers; on respecte moins la mère dont on ne voit pas les enfants; il n'y a point de résidence dans les iamilles; l'habitude ne renforce plus les liens du sang; il n'y a plus ni pères, ni mères, ni enfants, ni frères, ni sœurs; tons se connaissent à peine, comment s'aimeraient-ils? chacun ne songe plus qu'à soi. Quand la maison n'est plus qu'une triste solitude, il faut bien aller s'égayer ailleurs.
Mais que les mères daignent nourrir leurs enfants, les mcrurs vont se réformer d'elles-mêmes, les sentiments de la nature se réveiller dans tous les cœurs; l'Étal va se repeupler; ce premier point, ce point seul va tout réunir. L'attrait de la vie domestique est le meilleur contre-poison des mauvaises mœurs. Le tracas des enfants qu'on croit importun devient agréable; il rend le père et la mère plus nécessaires, plus chers l'un à l'autre, il resserre entre eux le lien conjugal. Quand la famille est vivante et animée, les soins domestiques font la plus chère occupation de la femme et le plus doux amusement du mari. Ainsi, de ce seul abus corrigé, résulterait bientôt une réforme générale; bientôt la nature aurait repris tous ses droits. Qu'une fois les femmes redeviennent mères, bientôt les hommes redeviendront pères et maris.