‹ Les femmes d'après les auteurs françaisChapitre 186 sur 194 · ETUDE DE MŒURS AU DIX-IIUITIKME SIE''.LE · texte numérisé non relu

ETUDE DE MŒURS AU DIX-IIUITIKME SIE''.LE

PAR M A lU VAUX

Parlons un peu des dames de qualité, cela vous réjouira. Otez à la campagnarde de qualité le masque (pi'elle porte, quand monté sur sa liaquenée, elle traverse d'un château à l'autre ; ôlez-lui sa vanité crue sur les antiquités de sa famille, son ton bruyant, son estomac redressé par intervalle de réflexions ; l'embarras total de sa contenance, et sa marche à mouvement uni- Corme ; car tout cela compose l'économie de sa ligure ; ôtez-lui ses lils, le marquis, le chevalier, petits enfants qu'elle dresse devant vous à la révérence villageoise, et qui par fatalité sont toujours morveux quand ils arrivent, aliu d'être mouchés du uiouchoir de la mère : passez-moi le portrait ; ùtez-lui, dis-jc, toutes CCS choses, il ne ne vous reste plus rien de curieux chez elles, si ce n'est la langueur, ou le ton emphatique des compliments (piellc fait (piand elle est en ville.

Tout cela vu et entendu, le sujet est épuisé ; les femmes de (pialité dans ce pays sont un spectacle bien plus varié ; les délinirai-je en général'.' Le piojet en est hardi ; n'inq)orle.

La feiurruidc (pialité a tous hîsdélauts de la bom'gcoise ; mais, pour ainsi diie, tirés au clair |tMr l'éducation et 1 usage. Klle possède un goût de hardiesse si lieur(!ux, (prelle jouit du bénéfice de l'effronterie, sans être efironlée. Peut-être ri(! doit-ell(! c(!tavantag(! (pTà la nature de r(îs|)rit des homnu>s, faciles à donner des droits plus amples à rpii les élomie par d(! plus forte impressions.

L'air de mépris le mieux (Mitendu <lc la fcinnu* de qualité pour la bourgeoise, ce sont s(!s caresses et ses honnéletés ; et là-dessus, rien n'est |diis poli (pie la l(;nun(' de (pialité, dit la bourgeoise. L innoc(!nle (pii ne voit pas le slialagème,

SIR LES DAMES DE OIAMTÉ. r,81

et qui ne slmiI pas ijiie par ootto politesse la voilà marquée au coin de la subordination.

Uans la fenuno de qualité, riiahilUMuent, la marche, le geste et le ton, tout est rormé par les grâces ; mais ces gràces-là, la nature ne les a point laites : ce ne sont juMut de ces grâces (|ui sont partie nécessaire de la ligure, que l'on a sans y penser, (pii nous suivent par tout, cpii sont en nous, qui sont nous-mèin(>s : ce sont des grâces de liasanl, d'après coup, (pu> la vanité des parents a commencées, que re\emj)le et le commerce aisé des autres femmes ont avancées, cl qu'une étude de vanité personnelle a finies.

lirâces ridicules aux gens raisonnables, attirantes pour les jeunes gens, imposantes pour le peuple, inimitables aux bourgeoises, quoique toujours copiées |)ar elles; voisines du mal dont elles aplanissent les voies, et peut-être le chefd'œuvre de l'orgueil.

El voilà madame, ce qu'on appelle airs du monde.

On ne peut aisément exprimer ce que c'est que le commerce mutuel des femmes do qualité. Sans aller même jusqu'au crime, tout est jeu pour elles jusqu'à leur réputation ; et cette réputation est un jeu pour ceux dont elles dépendent.

Parmi elles, attrape qui peut, tout passe; un bon mot tire tout le monde d'affaire ; elles sont les confidentes les unes des autres, se prêtent réciproquement secours dans l'occasion, se promettent le secret, que réciproquement elles violent aussi; la médisance court, on la croise par une autre, et pendant que la demande et la repartie amusent le public, elles restent en bonnes amies spectatrices des effets plaisants de leur perfidie.

Il y a l'espèce des femmes tendres ; ce sont celles dont le cœur embrasse la profession du bel amour ; leur esprit fourmille d'idées délicates ; elles aiment, en un mot, plus par métier que par passion ; un amant infidèle met leur talent au jour : sans lui on ne saurait pas qu'elles ont mille grâces attendrissantes dans uneaftliction de tendresse.

11 y a l'espèce des femmes coquettes : celles-là font l'amour indistinctement ; ce sont des femmes à promenades, à rendez-vous imprudents; ce sont des furieuses d'éclat ; elles ne languissent point ; elles aiment hardiment, se plaignent de même ; c'est pour elles faveurs du hasard, quand on trouve un de leurs billets d'intrigue, tout cela va au profit de leur gloire. 11 y a des femmes prudes : ce sont celles qui s'entêtent, non de l'amour de l'ordre, mais de l'estime qu'on fait de ceux qui sont dans l'ordre : elles sont ordinairement âgées ; cabale d autant plus dangereuse qu'elle est du côté des plaisirs dans une oisiveté dont elles enragent.

Que vous dirai- je encore? Les femmes de qualité élevées dans les usages de la cour, qui savent leurs droits et l'étendue de leur liberté, ne rougissent pas d'avoir un amant avoue ; ce serait rougir à la bourgeoise. De quoi rougissent-elles donc? C'est de n'avoir iioiiit d'amant, ou de le perdre. J'aurais pu dire des amants ; ce pluriel ailleurs déshonorant, fait ici cortège glorieux. Chaque pays a sa guise :

on sail à la cour le j)iix de la vie, et l'on n'y admet nulle maxime qui ne tende à le faire sentir.

Nous avons dit (ju'elles y rougissaient de n'avoir point d'amant; cela n'est pas dilTicile à comprendre, en les supposant coquettes. Une femme qui vit sans èlrc aimée vit dans l'opprobre et dans la dernière des réputations ; la plus galante des femmes de la cour a le pas sur elle dans l'esprit des hommes. Je ne sais même, à bien examiner l'esprit de la cour, si cette plus galante n'est pas dans mille moments la plus estimée. Ces moments sont ceux où les courtisans ne font point de réflexions raisonnables : il serait hardi de parier qu'ils en fissent quelquefois.

Il faut donc des amants, il faut même se les conserver. Ah ! c'en est trop, me répondrez-vous : ceci devient sérieux, surtoutavec des amants de cour, qui veulent bien essuyer des détails de bienséance, qui s'attendent bien à combattre des imitations de vertu , mais non pas la vertu même ; et qui savent à un jour près assigner la durée raisonnable de ces imitations , qui soupirent enfin, non pour tâcher de vaincre ; car tâcher suppose des efforts ])our un succès douteux, mais parce que les soupirs sont un cérémonial qui doit précéder la récompense; et qu'il est de l'ordre qu'une femme paraisse récompenser, et non donner d'avance.

Comment donc conserver des amants de cette espèce? Comment? Comme on peut, par des espérances. Ah ! grands dieux î est-il permis d'en souffrir l'idée dans nu homme? Une femme a-t-elle besoin d'un plus grand oubli de vertu pour les renq)lir que pour les donner? C'est contester sur le temps, et non sur le crime.

Oh! madame, attendez : ces espérances qui vous choquent ne sont pas si criminelles que vous le pensez ; si nous parlions d'une femme ordinaire, j'entends femme de ville ou femme de province, vos conséquences seraient justes. Vue éducation roturière, purgée de licences, et (|ui lui apprit à observer les vertus à la lettre, lui défend de souffrir un amant : le sonflVe-t-elle? elle a l'ail un premier pas dans la voie du crime ; lui j)ermet-elle d'espérer? elle en a fait mille, ou bien les fera.

En effet, avant que d'en venir là, que de diminutions journalières dans la sagesse! que d'inutiles travaux de pudeur! (pielle succession de niouvemrnls libertins n'a-t-il pas fallu pour aguerrir son âme, ])()nr la familiariser avec lidée du crime? Elle donne des espérances ; le crime est résolu, elhî l'envisage, elle s'y promet. Que ne s'y livre-t-olle? Ce n'est pas la pu(l(Mn' (pii l'en enqtèche, c'est le souvenir (r(,'n avoir eu (pii la relarde.

\()ilà, madame, l'hisloiic du c<i'\ir ordinaire (|ui donne des esp(''rane(>s; vous v()us imafiinc;/. (|n'il en est (h; même du ((eur d'une l'ennne de cour; mais il n'y a \\('\\ (In tout de (ont cela. Oiioi(pi'ell(> suit maiiée, elle peut avoii- un sou|)iranl ; il l'ait ((umne |»artie de son é(piipage : (juaut aux es|)éi'an('es (lu'cllc lui donne, c'est un discfuns en l'air, un proverbe, un vaudeville df coin'; ni l'ail de galanlerie, elle ne sail pas ce (pi'elle doime alors.

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Mais l'iimaiil (|iii on alloihl rôiliôancf, connut' d'un how billet, presse, s'inipationee, l'ail ses ililigeiioes, nieiuue il inrulélité ; et si (inelqn'nn alors se présente pour tenir sa place, en cas île désertion, je crois tranchenient qu'une fennnc est en péril nianilesle.

L'on voit encore une autre sorte île femmes de cour. Il est, par exemple, des coquettes honoraires ; ce sont celles qui font leurs preuves d'agréments et de charmes en laissant seulement ahorder les amants, et qui, résolues d'être sages, prennent de publiques attestations de la facilité qu'elles auraient de se mettre au rang des aimables folles.

Ce n'est pas la vertu parfaite ; mais que voulez-vous, madame? La corruption est tellement sympathique avec le cœur humain, qu'on ne peut l'en purger si bien qu'il n'y reste souvent ou la honte de n'oser paraître sage, ou du penchant âne pas l'être. Là-dessus ne pourrait-on pas dire que le vice est comme l'amour chéri de l'âme; elle le regrette en y renonçant, et ne le hait jamais.

11 y a des femmes de qualité plus courageuses encore que ces dernières, cl ipii ne souffrent point d'adorateurs. On voudrait bien qu'elles fussent coquettes ; elles savent qu'on le voudrait bien, et le savent avec plaisir; voilà leur coquetterie : il leur est doux d'être comptées comme des beautés inaccessibles ; il leur est doux, toutes séquestrées qu'elles sont de la foule, d'inquiéter les sens des spectateurs.

Je vous parlerais ici, madame, des femmes de qualité dévotes ; mais c'est une espèce trop marquée; il nous suflit de savoir en général que la dévotion dont il s'agit les éloigne du monde, sans le plus souvent les approcher de Dieu.

Quand je vois ces saintes âmes, je ne puis m'empêcher de les comparer à ces soldats que leurs blessures envoient aux Invalides ; les blessures de nos femmes, c'est l'âge et le déchet de leurs charmes. Adieu le monde, belle vocation ! les habits, le maintien, le discours, les démarches, tout est pieux, le cœur même prend du goût pour la façon des actions pieuses ; il aime son métier; le formulaire ambulant ou contemplatif lui en plaît : on gémira sans douleur au pied des autels, on versera des pleurs, dont la source sera, non l'amour de Dieu, mais la vive et jalouse imitation de cet amour; je veux dire que l'âme entrera dans son sujet, ainsi qu'un acteur tragique entre dans la passion qu'il représente.

Mais, sans m'en apercevoir, je traite une matière que je m'étais interdite, peu s'en est fallu que je ne parlasse de ceux à qui ces dames confient leur conscience, gens au profit de qui tourne la piété de nos dévotes , pendant que Dieu n'en a que les honneurs.

Je ne sais, mais l'impiiétude, le scrupule, toujours renaissant, et les visites fréquentes chez l'homme de Dieu, sont une image bien ressemblante des mouve^ ments d'un cœur tendre : ce pourrait être de l'amo :r ipii n'a fait que changer de nom ; peut-être que l'âme s'y méprend elle-même, et qu'elle n'est jamais plus profane que quand elle parait scrupuleuse.

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