DIVERS AGES DE LA VIE DES FEMMES
Madame de (Jirardiii divise la vie dos femmes en quatre âges qu'elle compare aux saisons :
I" L'âge où Ion danse, mais où l'on n'ose pas valser, — cVsl le printemps, 2° L'âge où l'on danse et où l'on valse, — c'est l'été.
3° L'âge où l'on danse encore, mais où l'ou préfère valser, — c'est l'automne. 4° Enfin, l'âge où l'on ne danse plus, — c'est l'hiver... l'hiver toujours rigoureux de la vie.
Le poëte Millevoye donne aussi quatre âges à la femme :
^ Quatre bijoux sont le présent fidèle Dont Providence a doté chaque belle.
Pour signaler sa bienvenue au jour :
Boite aux bonbons se montre la première ; Un peu pins tard boite aux bJlets d'amour; Puis, boîte au rouge, adroite auxiliaire ; Mais làge vient, quand beauté douairière A renvoyé son miroir à Vénus, Non sans logret sa tendresse dernière S'ensevelit dans la boite aux agnus.
Selon Saiut-Prosper, observateur souvent très-éclairé :
« L'on peut diviser la vie des femmes en trois époques : dans la première, elles révent l'amour: dans la deuxième, elles le font: dans la troisième, elles le regrettent.
180 LKS FKMMKS DAl'UKS LKS Al TKl MS FRANÇAIS.
Madaint» Ncckcr sciiibic réduire vo.s époques à dcuv :
« A considériM- ou graud le cours de la vie, ou voit que la premièie moitié s'olîrc sous u\\ aspect peut-être plus riaut pour les femmes que pour les hommes. Chez les jeuues gens, le choix emharrassaut d'uue carrière, le travail aride auquel il faut se soumettre pour s'y préparer, et plus tird les dil'licultés du débul forment un contraste désagréable avec les vœux uaturels de leur imagination. La jeunesse chez les feinuies est plus poétique. Il s'y trouve une belle unité entre leurs désirs et leur destinée. Aimer et être aimées, voilà leur sort, du moins à leurs yeux, et elles n'en révent pas un autre. Mais le printemps de la vie une fois passé, la scène change. Les hommes ont surmonté les obstacles que toutes les vocations humaines présentent d'abord, et il s'ouvre devaut eux une perspective de succès croissante. Ils se flattent d'avaucer rapidement dans la route de l'ambition, de la fortune ou delà gloire; partout sofiVe im avenir paré des charmes qu'ils lui désirent, et s'ils viennent à changer de goûts, la liberté leur reste encore.
Combien le sort des femmes n'est-il pas différent, à leurs propres yeux, si c'est du moins sous des rapports frivoles qu'elles l'envisagent! Les plus vives jouissances, elles les ont eues ou doivent à jamais y renoncer. Le retour des mêmes impressions de plus en plus affaiblies est tout ce qu'elles attendent de l'avenir. Le monde et ses promesses se retirent au moment où leurs facultés bien développées pourraient embrasser le plus d'objets. La jeunesse de l'âme est encore dans sa vigueur chez elles, une vie plus régulière et moins de contact avec des êtres corrompus leur ont conservé cette chaleur de sentiment, cette vivacité d'imagination que les hommes n'ont souvent plus au même âge. Et le moment où elles conmiencenl vraiment à vivre , où, levcnues d'un premier étourdissement, elles marcheraient dans le monde d'un pas plus ferme et avec un plus juste espoir de succès, est précisément le moment où elles se plaignent de voir que la société se refroidit pour elles, et que la vie domestique même a perdti de sou intérêt.
Alphonse Karr va plus loin : il supprime ces divisions arbitraires et fait de la vie de la fermiie cpiehpie chose d'uniforme et d'indivisible : à l'en croire,
« Les petites filles soni des fennnes |)lus j)elites (pic les autres, mais ce sont des femmes. Dès l'âge de dix ans une fenniie n'a ()lus guère à gagner i\uvu dinu'usion.
« Mais si les femuu;s ne sont jamais enfauls, en revanche v\[o.s ne sont jamais vieilles.
« ... Les fennnes ne changent qu'extérieiuement ; il vient im monuMit où la femme que nous avons vue joiiei'à la pou|)ée, puis devenir à elle-même sa propre pou()ée, s«! léveille dans une |)eau terne et ridée, connue la s(eur de IMiaélon dans l'écorcc; des peupliers; mais au dcîdans elle est toujours ji'une, son es|)ril et son c.L'ur n'ont j)as vieilli; il faut (pi'elh' les déduise poin- les melire eu harmonie avec son extérieur, coriinir im hoirune costumé en |)olichiuelle ntel mit' ptdlKjitt' dans -a bducbc pour >-c taiic la voix de son persoiuiage. »
DIVKRS A(;KS DK l.A VIK DKS KEMMKS. 181
L'on oompreiulra que professant iiiio égale déterence pour chacun des auteurs que nous venons de nonnner, il nous est impossible de prendre l'un on l'autre pour guide dans la classilication qm» nous sommes forcés d'établir.
Lors donc que nous diviserons, nous aussi, la vie de la femme eu quatre âges, il est bien entendu que ce sera sans admettre ni condanmer l'échelle choreyruphique dressée par madame de (îirardin, non plus (pu' la succession des bnites^ inventée par Millevoye.
8SÎ Rlevei- une (ille, dit Micliclel, c'est élever la société elle-même, caria société procède de In famille, dont l'harmonie est la femme.
Et, en regard de cette grande vérité que tous les plus nobles yénies ont reconnue, le célèbre écrivain constate cette autre vérité bien triste :
^ L'éducation des femmes est presque toujours négative et slérilisanle.
Aùus avons cité Miclielet (comme nous aurions pu citer Fénelon, Fleury, mad.ime de Rémusat, Aimé Martin), parce que ces deux lignes, extraites d un de ses derniers livres, résument magistralement cette imporlantc question de l'éducation des femmes, qui, depuis plus de deux siècles, est posée à peu près dans ces mêmes termes : supcrlativement nécessaire et délicate, et superlativemcnt négligée et vicieuse.
Ecoutons d'abord mademoiselle de Scudéry (qui ne s'est pas bornée, ainsi que pourraient le faire croire les satires de lioilean, à dresser la carte de Tenilie et à narrer les aventures de Clélie) :
S^ Y a-t-il rien de plus bizarre que de voir comme on agit, poiu l'ordinaire, en l'éducation des femmes? On ne veut point qu'elles soient co(juetles ni galantes, vl on leur j)ermet pourtant d'a|q)icndie soigneusement tout ce (jui est propre à la galanterie, sans leur permettre de savoir rien qui puisse fortifier leur vertu ou occupei' lein* esprit. En effet, toutes ces grandes réprimandes qu'on leur adresse dans leur |iremière jeunesse, de n'être pas assez propres, de ne s'habiller pas d assez bon air, et de n'étudier pas assez les leçons que leurs maîtres à danser et à chanter leur donnent, ne prouvent-elles pas ce (pu; je dis'/ Et ce qu'il y a de singulier, c'(!st qu'une femme, qui ne peut danser avec bienséance que cinq ou six ans de sa vie, en enq)l(>ie dix (lu doir/e à iip|irendre ce (pi'elle ne doit faiic (jue cinq ou siv; et, à cette même personne (pii est obligée d'avoir du jugement jnsfpi'à la mort et dr; parler jus(pi'à son deiriier sou|tir, on ne lui apprend rien du tout (pii |)uisse ni la faire parler |)lns agiêablemenl ni la faire agir avec plus do
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conduite; ot, \ii la iiiaiiièie doiil il y a des (eniines qui passent leur vie, ou dirait qu'on leur a défendu d'avoir de la raison et du bon sens, et qu'elles ne sont au monde que pour dormir, pour être crasses, pour èlre belles, pour ne rien l'iuro, et pour ne dire que des soUises.
Lisons ensuite le traité de YÈilucation des filles par Féuelon, ec livre qu'un généreux éerivain moderne ' appelle « un chef-d'œuvre de délicatesse, de grâce et de génie, où la vertu est douce connue la bonté, et dont la doctrine simple et maternelle n'est que l'amour de Jésus-Christ pour les petits enfants. Modèle inimitable, parce qu'il est empreint de l'àme de son auteur, trésor de vérité et de sagesse, le plus beau traité d'éducation pratique qu'on ait donné aux hommes, même après le second livre de YÉmile, qui en est sorti tout entier. »
Le même auteur ajoute : « L'éducation des femmes, plus importante que celle des honnnes, puisque celle des hommes est toujours leur ^ouvrage ! telle est la doctrine de Féuelon, tel est le résumé de son livre.
Les pensées de Fénelon furent peu comprises de son siècle, et sont trop négligées du nôtre. »
Citons quelques passages de ce beau livre :
® Rien n'est plus négligé (|ue l'éducation des lillcs. La coutume et le caprice des mères \ décident souvent de tout; on suppose qu'on doit donner à ce sexe peu d'instruction... Pour les filles, — dit-on, — il ne faut pas qu'elles soient savantes; la société les rend vaines et précieuses; il suflit qu'elles sachent gouverner un jour leurs ménages, et obéir à leurs maris sans raisonner. On ne manque pas de se servir de l'expérience qu'on a beaucoup de feuimes que la science a rendues ridicules : après quoi on se croit en droit d'abandonner les filles à la conduite des mères ignorantes et indiscrètes.
Il est vrai qu'il faut craindre de faire des savantes ridicules. Les femmes ont d'ordinaire l'esprit encore plus faible et plus curieux que les hommes ; aussi n'est-il pointa propos de les engagei- dans des éludes auxquelles elles pourraient s'entêter. Elles ne doivent ni gouverner l'État, ni faire la guerre, ni entrer dans le ministère des choses sacrées : ainsi elles peuvent se passer de certaines connaissances étendues (jui appartiennent à la politique, à l'art militaire, à la jurisprudence, à la philosophie, à la théologie. La plupart même des arts mécaniques ne leur conviennent pas : elles sont faites pour des exercices modérés. Leur corps aussi bien que leur esprit est moins fort et moins robuste que celui des hommes; en revanche, la nature leur a donné en partage l'industrie, la [)ro|)reté et l'économie, pour les occuper tranqudlement dans leurs maisons.
Mais que s'ensuit-il de la faiblesse naturelle des femmes'.' Plus elles sont faibles, plus il est imj)ortant de les fortifier. N'onl-elles pas des devoirs à remplir, mais des devoirs qui sont le fonden)ent de toute la vie humaine? Ne sont-ce pas les femmes qui ruinent et qui soutiennent les maisons, qui règlent tout le détail dés choses domestiques, et qui, par* conséquent, décident de fout ce cjui touche
' Aime Mui'tiii.
181 LKS FEMMtS DAFHKS LES AUTEURS FRANÇAIS.
lo plus \nv< an <ioiirc humain. Une fennne judicieuse, ap|)li(|née el pleine de lelijiion, est Tànie de loute une grande maison : elle y met l'orilie pour le l>ien temporel et pour le salut.
^ Le monde est l'assemblage de toutes les familles. Qu'est-ce cpii peut le policer avec un soin plus exact que les femmes, (pii, outre leur autorité naturelle el leur assiduité dans leur maison, ont encore l'avantage d'être nées soigneuses, attentives au détail, industrieuses, insinuantes et persuasives. Mais les hommes peuvent-ils espérer pour eux-mêmes quelques douceurs dans la vie, si leur plus étroite société, qui est celle du mariage, se tourne en amertume? Mais les enfants, (|ui feront dans la suite tout le genre humain, que deviendront-ils si les mères les gâtent dès leurs premières années?
Voilà donc les occupations des femmes, qui ne sont guère moins importantes au public que celles des hommes, puisqu'elles ont une maison à régler, un mari à rendre heureux, des enfants à bien élever.
Il faut considérer, outre le bien qu'elles fout quand elles sont bien élevées, le mal qu elles causent dans le monde quand elles manquent d'une éducation qui leur inspire la vertu. Il est constant que la mauvaise éducation des femmes a fait plus de mal que celle des hommes, puisque les désordres des hommes viennent souvent et de la mauvaise éducation qu'ils ont reçue de leur mère, et des passions (jue d'autres femmes leui" ont inspirées dans un âge plus avancé.
^ Quelles intrigues se présentent à nous dans les histoires, quels renversements des lois et des mœurs, quelles guerres sanglantes, quelles nouveautés contre la religion, quelles révolutions d'Etat, causés j)ar le dérèglement des fenunes! Voilà ce qui |)rouve l'importance de bien élever les lilles.
^ La science des fenunes, connue celle des hommes, doit se boi'uei' à s'instruire par rapport à leurs fonctions ; la différence de lems emplois doit faire celle de leurs études. Il faut donc borner l'instruction des fenunes aux choses rjiie nous venons de dire. Mais une femme curieuse trouvera (|ue c'est domier i\v< bornes bien étroites à sa curiosité; elle se trompe : c'est (|u'clle ne connaît pas l'importance et l'éteiulue des choses dont elle deviail s'inslniiic...
E^ La plupart des fennnes négligent I économie comme un emploi bas, (pii ne convient (pi'à des paysans ou des fermiers, tout au plus à un maître d'hôtel, ou à qiu'bpu' f(!uune de charge; surtout les fenunes iiouiiies dans la mollesse, rabondance et l'oisiveté sont indolentes el dédaigneuses pour tout ce détail; elles ne l'ont pas grande diffénînce entre la vie chanq)ètre et celle des sauvages du Canada. Si \ous lem- |>ailez de vente de blé, de; mesure, etc., elles croient (pie v(Uis les voulez rédniie à des occupations indignes d'elles.
R^ 11 faut sans doute — à une l'cinmc! un lii'-nie bien plus éle\e pom- s'instruire de mus les arts <pii ont rapport à IcTonomie, el pour être en état de bien policer une famille, qui est une petite république, (pu; p(mr jouer, discouiir sur des modes, et s'exercei' à de |ieliles genlilbisses de conversati(Hi.
•,LISA1 M'/ri
(.1 ,iiir ri'éirii.K.iliti'Hrh