MARATRE
® Ce qu'une marâtre aime le moins de tout ce qui est au monde, ce sont les enfants de son mari; plus elle est folle de son mari, plus elle est marâtre.
® Les marâtres font déserter les villes et les bourgades, et ne peuplent pas moins la terre de mendiants, de vagabonds, de domestiques et d'esclaves que la pauvreté. La Bruyère.
DU veuva;ge.
L'esprit français, qui fronde tout, ne pouvait manquer de s'exercer contre les veuves; mais il laut avouer qu il n'a pas rencontré en cette occasion des notes bien variées.
' On ne saurait constater plus brulaleincnt, plus ciucilenient, les tristes influences de la misère sur le plus noble des sentiments humains. Ce n'est pas toujours par le cœur que brille l'auteur des Essais. - Voir à la (in du volume, Allailetnent des enfants par leurs mères.
ili LKS KKMMKS D'APRÈS LES ACTEURS FRANÇAIS.
Alphonse Karr scinhlo avoir eu rinlcntion de résumer tout ce qui avait élé ilil pri'cc'doimiiciit, quand il a écrit :
(( Certaines veuves, dans les éclats de leur douleur pour la perte d'un mari, cherchent déjà à s en assurer un second i)ar cet échantillon de leur tendresse posilunue. »
Il n'a guère été trouvé de plus malicieuses épigrammes; et si ce chapitre de notre recueil est court, c'est que nous avons dû rejeter une foule de traits qui n'eussent fait que répéter celui-là. Prouvons notre assertion.
Brantôme, qui discute sur ce point de savoir « lesquelles sont les plus portées à l'amour, des femmes mariées, des veuves ou des fdles, » Brantôme prétend, toute élimination faite du chagrin qu'elles devraient avoir, que l'amour des veuves est « bon, aisé et proufitable. » Il cite, comme par miracle, une reine de France qui, son mari mort, ne songea à nul « aultre honmie pour l'épouser; » mais il se hâte d'ajouter, afin sans doute d'expliquer le miracle, qu'elle « n'eut sceu qui espouser qui cust étésortable à sa grandeur et pareil à ce grand roy Henry, son feu seigneur et mary ; » ajoutez « qu'elle eust perdu le gouvernement du royaume, qui valoit mieux que cent marys, et dont l'entretien en estoit bien meilleur et plus plaisant. » Cet hommage rendu, il passe : « Parlons d aultres, dit-il, qui, abhorrant les vœux et réformations des secondes nopces, s'en accommodant et réclament encor le doux et plaisant dicuHyménée. » Et Dieu sait s'il en parle, de celles-là !
11 les fait désirant, conspirant la mort de leurs maris avec leurs serviteurs (amants) ; il les montre « pleurant, se plaignant à telles extrémités qu'à les voir on ne les jugeroit pas vives, une heure après le trépas. « Ha! ne suis-je pas la « plus infortunée d'avoir perdu chose si précieuse!... Que maudite soit l'heure « que je fus jamais née! Ah! mon cœur, mon àmc, que je te suive! Vaut-il pas « mieux que je meure maintenant en ton amour (pie Iraisner une vie fascheuse a et nullement louable! Te perdant, j'ai perdu tout mon heur!... » Ainsi vont disant les veuves. Et ces lugubres exclamations sont le prélude de vingt histoires de veuves, toutes plus décevantes les unes (pie les autres, parmi les(piclles brille, celle de la fameuse Matrone d'Éphèse, ce chef-d'œuvre de gravelure qui vient de lioccac(!, et (pic la Fontaine a mis en vers après (pie IJrantôme et aussi, je crois, la reine de Navarre, l'ont eu narré en prose.
Voici venir le grave ami de madame de la layette :
^ La plupart des femmes ne pleunMit pas tant la mort de leurs maris pour les avoir aimés <|ue pour ])araitre plus dignes (Fètre aimées.
Saint-Evremont ne s'éloigne guèn; de la Hochcfoucauld :
SSi Lors(ju'elles ont perdu leurs maris, les femmes pleurent les morts pour attendrir l(!s vivants.
Le bonhomme se présente avec son vif apologue :
1/AMOLU. — l,K MAUIVGE. — LA MATKRNITÉ. 415
LA J K r N K V F. r V E
£S La [K'ite d'un ('\Hni\ no va pas sans soupirs;
On fait beaucoup de bruit, et puis on se console. Sur les ailes du temps la tristesse s'envole;
Le temps ramène les plaisirs.
Entre la veuve d'une année
Et la veuve d'une journée La différence est grande ; on ne croirait jamais
Que ce fût la même personne ; L'une fait fuir les gens, et l'autre a mille attraits ; Aux soupirs vrais ou faux celle-l<à s'abandonne ; C'est toujours même note et pareil entretien.
On dit qu'on est inconsolable :
On le dit; mais il n'en est rien.
Comme on verra par cette fable,
Ou plutôt par la vérité.
L'époux d'une jeune beauté Partait pour l'autre monde, A ses côtés sa femme Lui criait : Attends-moi; je te suis ; et mon âme, Aussi bien que la tienne est prête à s'envoler.
Le mari fliit seul le voyage.
La belle avait un père, homme prudent et sage ;
Il laissa le torrent couler.
A la fin, pour la consoler.
Ma fille, lui dit-il, c'est trop verser de larmes : Qu'a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes? Puisqu'il est des vivants, ne songez plus au.v morts.
Je ne dis pas que tout à l'heure
Une condition meilleure
Change en des noces ce transport.
Mais après certain temps souftrez qu'on vous propose Un époux, beau, bien fait, jeune, et tout autre chose
Que le défunt. — Ah! dit-elle aussitôt.
Un cloître est l'époux qu'il me fuit.
Le père lui laissa digérer sa disgrâce.
Un mois de la sorte se passe ; L'autre mois, on l'emploie à changer tous les jours Quelque chose à l'habil, au linge, à la coiffure ;
Le deuil enfin sert de parure.
En attendant d'autres atours.
Toute la bande des Amours ' Revient au colombier : les jeux, les ris, la danse
Ont aussi leur tour à la fin :
On se plonge soir et matin
Dans la fontaine de Jouvence.
Le père ne craint plus ce défunt tant chéri ; Mais comme il ne parlait de rien à notre belle :
« OiJ donc est le jeune mari
Que vous m'avez promis? » dit-elle.
Le même auteur dit encore :
Mainte veuve fait la déchevelée Qui n'abandonne pas le soin du demeurant.
Après la Fontaine, Regnard assure
« Qu'il est dangereux d'interrompreles larmes d'une veuve, car la vue d'un joli homme fait rentrer la douleur en dedans.
II dit encore :
i< ... L'état de veuve est une douce chose ,
On a plusieurs amants, sans que personne en glose ; Et l'on fait justement, du soir jusqu'au matin, Comme ces fins gourmets qui vont goûter le vin. Sans acheter d'aucun, à chacjue pièce on làte; On laisse celui-ci, de peur qu'il ne se gâte, On ne veut pas de l'un, parce qu'il est trop vert; ; Celui-ci trop paillet, cet autre trop couvert. Ainsi, sans rien choisir, on fait de tout épreuve : Et voilà justement ce que fait une veuve.
C'est dans le même auteur que se trouve le dialogue suivant :
Lisette. — Ilélas ! le pauvre défunt m'aimait tant !
Pasquik, bas, à Dorante. — Elle parle du défunt; vos affaires vont bien.
Lisette. — Il m'a fait promettre en mourant {En baissant la voix) que je ne me remarierais point.
pASQUiN, bas, à Dorante. — Profitez du moment, monsieur; elle est femme, et, puisque sa parole baisse, il faut qu'elle soit bien faible.
Lisette. — Je tiendrai... ma proin... esse... on bien...
PAsyuiN, à part. — Elle bégaye; il est temps que je me relire.
Ecoutez Voltaire :
E® Vous ne pensez donc pas qu'une femme puisse aimer son mari' — t)h ! pardonnez-moi; je pense qu'il y a des occasions où une femme aime son mari : quand il va à la campagne sans elle pour deux ou trois années, quand il s(> nicurl. quand elle essaye son Ifabitde veuve.
Saint-l'Oix reprend :
i-Hi l'cndiuit lr Jour, la jeune Lise
j'ieun- un mari (connue Arlliéniisc ; Mais, Vers It; sdir, un Iciidrc amant.
L'AMlU 11. — Lt MAUlAGi;. - LA MATEUNITÉ. 417
De SI contrainte en tapinois la venge ; Et la veuve change Du noir au blanc.
Et Casimir Delavigne :
JitiE. — ... ^\* puis-jo pas être i't'//i't', monsieur?
L.\BKA>iciiE. — J ai cru irabord que vous 1 étiez; mais vous aviez des moments d'une tristesse si naturelle (|ue j'ai vu tout de suite mon erreur.
Écoulons encore Stendhal :
^ En France, les hommes qui ont perdu leur femme sont tristes; les veuves, au contraire, gaies et heureuses. Il y a un proverbe parmi les fcnunes sur la félicité de cet état. 11 n'y a donc pas d'égalité dans le contrat d'union.
Plus récemment, Octave Feuillet •
^ Madame s'ennuie, parce qu'elle est très-belle, très-riche et veuve. Ce sont trois raisons suffisantes qu'elle a de trépasser. Madame s'ennuie, parce qu'elle ne peut avoir d'inclination contrariée, parce qu'il n'y a point de fantaisie que sa grande fortune ne lui permette de réaliser, point d'homme que sa beauté ne puisse rendre amoureux, et point d'amoureux que sa liberté ne lui permette d'épouser.
La Chaussée avait dit autrefois :
® La veuve la plus sage est toujours assez folle pour se remarier.
Balzac essaye de nos jours ce conseil aigre-doux :
^ Une veuve ne doit pas faire de son mariage une affaire d'amourette. Une souris s'attrape-t-elle deux fois au même piège?
Mettons en regard de ces pensées, de ces maximes quelque peu froides et anières, ces lignes d'un cœur ému :
® Les veuves les plus à plaindre sont celles qui le sont du vivant de leurs maris. A. d'Houdetot.
Et, pour clore cette brève nomenclature, citons encore ce passage sévère qui nous prouvera (jue nos Artémises — c'est le terme consacré, soit à tort, soit à à raison — n'ont pas été mieux jugées du haut de la chaire que du haut de la scène, et reconnaissons que VAifile de Meaux n'a fait qu'acérer de son style subhme le trait enqjrunté aux censeurs profanes :
eS3 Que le inonde voit peu de ces veuves dont parle saint Paul, qui, vraiment veuves et désolées, s'ensevelissent pour ainsi dire dans le tombeau de leur époux, y enterrent tout amour humain avec ces cendres chéries, et, délaissées sur la terre, mettent leur espérance en Dieu, el passent les jours et les nuits dans la
418 LKS FKMMKS D'AI'KKS LES AUTKUKS I HA.NÇAIS.
prière ! \ oilà l'état d'une veuve chrétienne, selon les préceptes île saint l'aul ; état oublié parmi nous, oîi la viduilé est regardée, non plus comme un état de désolation, car ces mots ne sont plus connus, mais comme un état désirable où, alîranchi de tout jou^, on n'a plus à contenter que soi-même, sans songera cette terrible sentence de saint Paul : « La veuve qui passe sa vie dans les plaisirs ; » remarquez qu'il ne dit pas : la veuve qui passe sa vie dans les crimes ; il dit : « La veuve qui passe sa vie dans les plaisirs, elle est morte toute vive, parce qu'oubliant le deuil éternel et le caractère de désolation qui lait le soutien comme la gloire de son état: elle s'abandonne aux joies du monde. Combien donc en devrait-on pleurer comme mortes de ces veuves jeunes et riantes que le monde trouve si heureuses ? » Bossuet.
Dans les nombreuses lectures qu'a nécessitées la composition de ce recueil, nous avons remarqué un seul passage touchant le veuvage de Thomme.
^ Vous avez eu le bonheur d'enterrer une première femme, vous hasardez d'en prendre une seconde; le péril ne vous rebute point. Regk.mîd.