DE L'ÉGLISE
§ 2. La femme dont Dieu a parlé dés l'origine du monde. — Les mystères du Calvaire ayant leur raison dans la catastrophe de l'Éden. — Pourquoi Jésus-Christ , sur la croix , a appelé Marie « FEMME, » et non pas « mère. — Grandeur et magnificence du mot « FEMME » adressé à Marie.
J je prophète a dit que Dieu, au milieu même des transports de sa juste colère contre le péché, n'oublie jamais sa miséricorde envers le pécheur : Cum iratus fiieris, misericordiœ recordaberis [Habac.^ ni). C'est ce qui est arrivé à l'origine du monde. Au même moment où Dieu, souverainement irrité de la faute de nos premiers parents, les condamnait eux et toute leur race à l'esclavage, à la malédiction et à la mort, il leur fit la grande promesse du Rédempteur qui, en rachetant l'homme et toute son espèce, l'aurait rappelé à la liberté, à la bénédiction et à la vie. Car c'est en présence d'Adam et d'Eve qu'il dit au serpent qui les avait séduits : J'établirai un jour une inimitié éternelle entre toi et LA FEMME, entre ta race et la sienne. En vain tu
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dresseras des embûches à son talon ; ce sera cette femme qui t'écrasera la tête : Inimicitias j)onam inter te et MULiEREM, inter semen tuum et semen illius ; et tu insidiaberis calcaneo ejus ; ipsa conter et caput tuum {G en, y m).
Or, voulez- vous savoir, mes frères, quelle était cette FEMME, sans nom, dont Dieu parlait alors avec tant d'intérêt et avec tant d'amour? C'est, dit saint Augustin, la sainte Yierge, mère du Sauveur ; ce n'est qu'elle, tout aussi bien que le serpent n'était que le démon, et ce n'était que lui ; et cela est connu par tout le monde (1).
En effet, c'est Marie qui, exemptée dans sa conception de la tache originelle, triompha des embûches et des assauts du démon au moment où tous les hommes deviennent ses esclaves, et lui écrasa la tête ; et c'est encore Marie qui, en devenant la mère de Jésus-Christ, de qui est née la grande famille des chrétiens , est , par cela même , devenue elle aussi le chef d'une race sainte et divine , la race de Jésus-Christ , éternellement opposée à la race méchante et diabolique du serpent.
Mais souvenons-nous que la catastrophe de l'Éden n'a été réparée que sur le Calvaire ; et que les mystères qui se sont accomplis sur le Calvaire n'ont leurs raisons de convenance que dans les circonstances qui accompagnèrent le péché de l'Éden. L'arbre de la croix n'a
(1) « Draconem illum diabolum esse, mulierem vero illam virgi- « NEM MARiAM significassB nuUus vestrum ignorai {Ad Catechumen. • lib. IV, 1). »
été élevé au milieu de la synagogue juive que parce que l'arbre de la science du bien et du mal surgissait au milieu du paradis terrestre. Le second Adam n'a étendu ses bras obéissants sur la croix et n'y a été attaché par des clous cruels que parce que le premier Adam avait étendu ses mains sacrilèges et rebelles à l'arbre défendu et qu'il y était resté attaché par sa convoitise. Et c'est parce qu'Adam s'était associé une femme, Eve, dans la perpétration de son crime, que Jésus-Christ, en expiant ce crime, a voulu s'associer une femme, Marie, afin, disent saint Pierre Ghrysologue et saint Bernard, en suivant la pensée d'anciens Pères (1), que les deux sexes concourussent tous les deux à notre salut, comme tous les deux ils avaient conspiré pour notre ruine. G'estainsi qu'Eve au pied de l'arbre nous explique Marie au pied de la croix (2).
Mais comme c'est dans le paradis terrestre qu'Eve, en écoutant le serpent, le fit triompher, et devint, par sa concupiscence, la mère malheureuse de la race
(1) « Congruum fuit ut adesset nostrœ reparalioni ulerque sexus, « (luorum corruplioni neulcr defuisset. »
(2) Les saints Pères sont unanimes à reconnaître celte substitution de Marie à Eve, et la coopération de celle-là pour la réparation du mal que nous avait fait celle-ci. Saint Irénée dit : Comme le genre humain a été poussé à la mort par une Vierge (Eve étant encore vierge lorsqu'elle pécha), c'est aussi par une Vierge qu'il a été sauvé : Quemadmodum morti adsirictam est humanum genus per virginem , salvatur per virginem. Tertullien a dit , lui aussi : La faute qu'Eve avait commise par sa crédulité (aux suggestions du serpenf), Marie l'a effacée par sa foi (à la parole de Dieu). En sorte que ce qui était allé en perdition par le sexe est revenu au salut par le sexe : Quod illa credendo deliquit , fiœc credendo delevit , ut
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maudite du démon , de même c'est particulièrement au Calvaire que Marie, en s'associant aux sublimes sentiments de Jésus-Christ, confondit le serpent, lui écrasa la tête, et devint par sa vertu la mère heureuse de la race sainte de Jésus-Christ, et c'est aussi au Calvaire que s'est accomplie la grande parole que Dieu prononça sur la femme au commencement du monde.
Ces rapports, ces liaisons entre ^événement fatal du paradis terrestre et les mystères précieux du Calvaire sont frappants, sont manifestes, sont clairs. Cependant notre aimable Sauveur n'a pas voulu nous les laisser à chercher, à trouver, à deviner ; il a daigné nous les révéler lui-même. Et c'est ce qu'il a fait lorsque, en regardant du haut de sa croix son auguste mère, qui était là, debout, l'âme plongée dans un océan d'amertume et de douleur, et le disciple bien-aimé qui était près d'elle, il dit à Marie : « Femme, voilà votre Fils; » et à Jean : <( Yoilà votre Mère ; » Dicit matri suœ : (c Mulier, ecce filius tuus, » Deinde dicit discipulo :
quod per sexum abierat in perditionern per eumdem sexum redigeretur in salutem. Saint Augustin s'exprime ainsi : Comme la mort est venue par une femme , c'est aussi par une femme qu'est venue la vie. Comme c'est par Eve que nous avons été ruinés, c'est par Marie que nous avons reçu le salut : Per fœminam mors, per fœminam vita. Per Hevam intérims , per Mariarn salus. Enfin l'É- . glise elle-même félicite Marie dans ces termes : 0 Marie, vous nous rendez par votre adorable fils tout ce que la malheureuse Eve nous avait enlevé. Vous ouvrez les portes du ciel, afin d'y faire entrer les pauvres exilés de la terre : Quod Heva tristis absiulit, — Ta reddîs almo germine ; — Intrent ut astra flebiles, — Cœli recludis cardines.
« Ecce mater tua. » 0 paroles ! qu'elles sont touchantes! et en même temps qu'elles sont mystérieuses et profondes dans leur simplicité !
Remarquez d'abord que le divin Sauveur n'appelle pas Marie de son nom ; il ne lui dit pas non plus : « Ma Mère. » Il ne l'appelle que femme, mulier. Or, qu'est-ce que cela signifie ? Est-ce que Jésus-Christ ne reconnaissait pas, en cette grande circonstance, Marie pour sa mère?
Un ancien auteur, plus pieux qu'éclairé, a affirmé que Jésus-Christ, dans ce moment suprême, n'a appelé Marie « Femme, » et non pas « Mère » qu'afin de ne pas déchirer davantage, par ce pieux et touchant mot de mère, les entrailles maternelles de Marie (1). Mais cette interprétation sent trop l'humanité, et elle me paraît également fort peu convenable pour un Fils Sauveur et ayant Dieu pour son Père, et pour la Mère de ce Sauveur ayant Dieu pour son Fils. Cette interprétation rabaisse trop les paroles du Seigneur ; car elle en fait la manifestation d'un sentiment humain, tandis que ces paroles sont évidemment la révélation d'un mystère divin , de ce grand mystère que Dieu avait prédit dès l'origine du monde. Car en appelant Marie « Femme, » et non pas a Mère, » il nous a donné à entendre que Marie, au pied de la croix, était cette FEMME mystérieuse et prophétique dont Dieu même avait, dès l'origine du monde, prédit la grandeur, et je dirai presque chanté le triomphe.
Oh ! que cette parole est donc grandiose, féconde,
(I) Ne materna piuni laceraret viscera tiomen {Prudentius).
ou LA iMKRE DE l'ÉGLISE. 295
magnilique, sublime ! Elle nous découvre un immense horizon clans la science des Livres saints. Elle lie, dans un tout merveilleux, le passé et l'avenir, l'Ancien Testament et le nouveau , les prophètes et les évangélistes. Elle reflète un éclat divin sur ce code sacré. Elle y imprime un cachet divin en nous prouvant qu'un livre où tout se concilie, s'harmonise avec un si étonnant accord n'est pas la pensée , l'œuvre de l'homme, et que l'homme ne l'a écrit que sous la dictée de Dieu !
Mais souvenons-nous encore que le Fils de Dieu s'est lui-même appelé a le Fils de l'Homme » sans autre adjonction, et que c'est ce titre d'HoMME qu'il répète toujours, et dans lequel il se complaît le plus dans son Évangile. Or, comme ce titre d'HoMME sans nom, d'homme au sens indéfini, au sens général et absolu, signifie qu'il est l'homme par excellence, l'homme modèle, l'homme parfait, l'homme rédempteur et sauveur de l'homme, parce qu'il est le seul homme qui en même temps est Dieu, de même le nom de femme, que Jésus-Christ a donné à sa Mère, au sens indéfini, au sens général et absolu^ signifie que Marie est la femme par excellence, la femme modèle, la femme parfaite, la femme bénie parmi toutes les femmes, et par qui la femme en particulier a été relevée, régénérée et délivrée de sa servitude et de son abjection ; parce que Marie est la seule femme sans tache, la seule femme qui, en même temps, a été épouse et chaste, vierge et mère. Et comme ce mot homme est livrai titre de la dignité, le résumé de toutes les grandeurs, de toutes les gloires de Jésus-Christ, de même
ce mot FEMME est le vrai litre de la dignité, le résumé de toutes les grandeurs, de toutes les gloires de Marie. Gomme rien n'est plus profondément mystérieux, ni plus grand, ni plus sublime que cette parole de Pilate en parlant de Jésus-Christ : « Yoila l'homme , Ecce Homo ; » de même rien n'est plus profondément mystérieux, ni plus sublime, ni plus grand que cette parole de Jésus-Christ : « Voila la fejime, Ecce Millier. » C'est comme s'il eût dit : Yoici la femme que Dieu s'est formée avant tous les siècles, que tous les siècles ont attendue, que tous les prophètes ont prédite, que toutes les saintes femmes ont figurée, que tous les poètes ont chantée, à qui même toutes les fausses religions ont rendu hommage. Yoici la femme au-dessus de toutes, femmes et même de toutes créatures ; la femme ministre de la plus grande des œuvres de Dieu ; la femme symbole de la grâce, de la réconciliation et du pardon; la femme que toutes les générations appelleront heureuse, que tous les peuples béniront ; la femme gloire de l'Église, au-dessus de Thumanité, que les anges vénéreront comme leur reine, et que les chrétiens regarderont et respecteront comme leur mère, parce que c'est la seule femme qui, lllle de l'homme, est mère de Dieu : Muliei^ ecce filius tuus, ecce mater tua.
Qu'ils sont donc simples, qu'ils sont petits ces esprits qui s'étonnent, qui regrettent que le Fils de Dieu n'ait pas, sur sa croix, appelé Marie « Mère, » mais ce Femme î » Ah ! si Jésus-Christ, dans une circonstance si solennelle, avait appelé Marie « Mère, » il aurait manifesté un sentiment pieux ; en l'appelant c( Femme » il nous a révélé de grands mystères. S'il
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Tavail appelée « Mère , » il l'aurait profondément émue; en l'appelant « Femme » il l'a élevée à la plus haute grandeur. S'il l'avait appelée « Mère, » il l'aurait déclarée sa mère ; en l'appelant « Femme » il l'a déclarée corédemptrice. S'il l'avait appelée a Mère, » Marie ne serait que sa mère ; en l'appelant « Femme, » et en lui donnant Jean pour fils, il en a fait la femme mère de l'univers^ mère de l'Église. S'il l'avait appelée « Mère, » il ne se serait montré que fils ; en l'appelant ((Femme » il s'est déclaré lui-même rédempteur. S'il l'avait appelée (( Mère, » il aurait parlé en homme ; en l'appelant (( Femme » il a parlé en Dieu.
Car, en l'appelant (( Femme, » c'est comme si Jésus- Christ eût dit à Marie : c( 0 Marie ! vous êtes la femme bienheureuse, la femme puissante qui, en vous immolant en moi et avec moi^ en partageant mes humiliations et mes douleurs, écrasez, en moi et par moi, la tête de l'ancien serpent, et qui, en moi aussi et par moi, devenez la mère féconde de la race sainte de mes disciples, de mon Église. Et voilà, dans la personne de Jean, le type de ses enfants de bénédiction qui, en naissant de mon sang, de mes souffrances et de ma mort, naissent aussi de vous, parce que vous êtes ma mère, parce que je suis né devons ; et c'est de vous que commence cette race sainte dont je suis le père : Ecce filius tuus, ))
§ 3. Pourquoi Jésus-Christ n'a pas appelé non plus Jean par son nom. — La maternité de Marie à l'égard de l'Église résultant de la circonstance que Marie a été la Mère de Jésus-Christ, au même titre que Dieu en est le Père.
Remarquez aussi, mes frères, que le divin Sauveur II. 20
n'appelle pas plus le disciple par son nom que la mère par le sien. Jean n'est appelé que le disciple bien-aimé^ comme Marie n'est appelée que la « femme » : Discipulus quem diligebat Jésus, Or, cette particularité du disciple sans nom est aussi mystérieuse que la particularité de la femme sans nom, Mulier. Gomme la femme sans nom n'est pas une femme commune, mais la femme par excellence, la femme perfection, honneur et gloire de son sexe, de même le disciple sans nom, dont Marie, par sa charité, est devenue et a été déclarée la mère, n'est pas, disent les Interprètes, un disciple commun de Jésus- Christ; ce n'est pas même précisément Jean; mais ce sont tous les vrais disciples du Seigneur, tous les vrais chrétiens, les chrétiens d'esprit et de cœur, aussi bien quepar leurs œuvres et leur conduite, que Jésus-Christ aime, que Jésus-Christ chérit à cause de la pureté de leurs mœurs, de la confiance et de la fidélité de leur foi (1). Nous voilà donc avertis, par cette mystérieuse parole, que tout véritable disciple de Jésus-Christ est le iils de Marie ; et que tout vrai fils de Marie est le disciple bienaimé de Jésus-Christ. Et puisque ces caractères ne conviennent qu'aux enfants de l'Église, à l'Église ellemême, voilà Marie déclarée par cela même la vraie MÈRE DE l'Église. — -^~
Ainsi la génération virginale de Marie est aussi féconde et au même titre, que la génération virginale du Père éternel. Ce Père éternel n'a qu'un fils, le Verbe, qu'il engendre de toute éternité, tout seul, de son
(1) « In Joanne intelligimus omnes Christi fidèles quorum beata Virgo per charitalem effecta est mater {Sylveira).
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unique substance, sans mère. Mais par ce fils unique de Dieu, tous les êtres ayant été créés ; Omnia 'per ipsum facta sunt ; le Père éternel, dans ce Fils et par ce Fils, est aussi le père de toute créature dans l'ordre de la nature. Marie aussi n'a eu qu'un fils, Jésus-Christ, que, dans le temps, elle a engendré toute seule de sa substance, sans père. Mais par ce fils unique de Marie, tout ce qui avait été créé ayant été restauré, Instaurare omnia in Christo {Ephes.^ i), dans ce fils et par ce fils, Marie est donc devenue la mère de toute nouvelle créature dans l'ordre de la grâce.
Jésus-Christ est Dieu et homme : en tant qu'il est Dieu, il est le Fils consubstantiel du Père éternel ; en tant qu'il est homme et Dieu, il est aussi le Fils consubstantiel de Marie. Gomme donc tout ce que le Yerbe a fait dans la création remonte à Dieu, qui était son père, de même tout ce que ce Yerbe-Homme a fait dans la rédemption remonte non-seulement à Dieu même, qui était son père, mais aussi à Marie, qui était sa mère. Yoilà donc Marie, rien que par sa maternité divine de Jésus-Christ, devenue, à toute rigueur, la mère du peuple chrétien naissant de Jésus-Christ, comme le Père éternel, rien que par sa paternité éternelle du Verbe, est le père de tout ce qui a été fait par le Verbe. C'est donc à juste raison que Dieu, dans le Paradis terrestre, a appelé cette race sainte de Jésus-Christ, l'Eglise, c( la race de la femme, semen illius; » et que Jésus- Christ lui-même a, sur le Calvaire, appelé cette même race à lui, cette Église qui lui est si chère, « la race, la descendance, le fils de Marie ; Ecce filius tuus; » et c'est ajuste raison que Marie est la mèrede l'Eglise.
^ 4. C'est sur le Calvaire que Marie subit la peine infligée à Eve, «. d'enfanter dans la douleur. » — Grandeurs des douleurs de Marie sur le Calvaire. — Elle y souffre dans son cœur tout ce que Jésus souffre dans son corps, — Attitude sublime dans laquelle elle toléra ce martyre.
Mais, indépendamment de ce titre général et indirect, dérivant de sa maternité divine, Marie est encore d'une manière plus particulière et plus directe la mère de tous les chrétiens, la mère de l'Église, parce qu'elle a partagé les souffrances de Jésus-Christ et l'amour du divin Père pour les hommes. Ce sont ces titres que nous devons maintenant expliquer.
On sait qu'en punition de son péché Adam avait été condamné à ne pouvoir gagner son pain qu'à la sueur de son front : In sudorevultus ttiivesceris pane {Gen., m). Or Jésus-Christ, ayant volontairement pris la place d'Adam pour expier son péché, a subi ce même châtiment ; car il n'a gagné qu'à la sueur de son sang son pain, qui, comme il l'a dit lui-même [Joan., vil), n'était que notre salut. Mais on sait aussi qu'en punition d'avoir coopéré à la faute de son époux, Eve avait été condamnée à n'enfanter ses fils que dans la douleur: Li dolore paries [Gen. , m). Or Marie, ayant été appelée, comme on vient de le voir, à prendre la place d'Eve dans l'expiation de son crime, a dû partager la même peine. Mais il est certain que, par rapport à son premier-né, Jésus-Christ, Marie l'a enfanté sans douleur, comme elle l'avait conçu sans concupiscence. Quand et comment Marie aurait-elle donc enfanté dans la douleur? Ah! dit saint Jean de Damas , cela lui est arrivé au temps de la passion du Seigneur. C'est sur le Calvaire, en enfantant les hommes
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coupables, qu'elle a rencontré, mille fois plus atroces, les douleurs qu'elle n'avait pas souffertes en enfantant son fils innocent à Bethléem (1).
Saint Thomas , avec la précision de son langage théologique, soutient que les douleurs de Marie sur le Calvaire furent les plus aiguës, les plus poignantes qu'on puisse souffrir dans la vie présente (2). Et si elle a survécu à de pareilles douleurs, c'est, dit saint Anselme, parce que la tristesse de cette auguste mère, dans ce mystérieux enfantement au Calvaire, a été de la même espèce que la tristesse de Jésus-Christ au Jardin, c'est-à-dire une tristesse assez forte pour lui donner mille fois la mort, mais en même temps assez miraculeuse pour la retenir envie (3).
Comblée de grâce et mère de Dieu, Marie a été audessus de tout ce qui n'est pas Dieu. Placée, pour ainsi dire, aux limites de la création, elle a épuisé tous les privilèges qu'une pure créature est capable de recevoir. Marie est l'œuvre de Dieu, qui, en degrés de perfection, n'est surpassée que par le divin Ouvrier qui l'a faite (4). Or, c'est précisément cette immense richesse de perfections, dit saint Amadée, qui est la mesure de ses peines. Comme aucune créature ne s'est plus approchée du Dieu fait homme par la splendeur de ses privilèges , de même aucune créature ne s'est plus
(1) « Quos dolores effugit pariens , eos passionis tempore susti- « nuit. »
(2) « Dolor Virginis fuit maximus inter dolores praesentis vitae. »
(3) « Non crediderim tantes cruciatus, quin vitam amitteret, po- « tuisse suslinere, nisi ipse spiritus filii sui eam confortaret. »
(4) « Opus quod solus artifex supergreditur (S. Bern.). w
approchée de ce même Homme-Dieu par la grandeur de ses douleurs (1). Ainsi, tout en elle est mystérieux et incompréhensible ; et comme en elle ce sont d'incompréhensibles mystères que la sainteté de sa conception, l'abondance de ses grâces, l'intimité de son union avec Dieu et la hauteur de sa dignité de mère de Dieu, de même, dit encore saint Amadée , c'est un mystère incompréhensible que la douleur de son cœur dans la passion de son Fils (2).
Jésus-Christ a dit dans l'Évangile : « La femme , lorsqu'elle enfante, est au comble de la tristesse, car c'est une heure affreuse que Theure de l'enfantement ; Mulier, cura parit^ tristitimn habet^ quia venit hora ejus [Joan.^ xvi). » Mais il est certain que pour la femme accouchant les douleurs du corps sont bien plus acerbes que la tristesse de l'âme. Quelle est donc cette femme mystérieuse , si différente des autres femmes, et dont le Seigneur dit qu'en enfantant elle ne souffre pas de douleurs dans son corps, mais a seulement le cœur absorbé dans la tristesse et navré dans une angoisse profonde ; Cum parit^ tristitiam habet? C'est Marie, dit saint Bernard, qui, en enfantant les hommes à la vie spirituelle, a enduré dans son tendre cœur toutes les peines, tous les tourments^ tous les déchirements atroces que son divin Fils a endurés dans son corps (3). Tâchons donc de sonder, en quelque
(1) Prae cunctis sanctis fuit Christo vicinior, non tantum in odore « unguentorum, sed et in multitudine dolorum. »
(2) « Effugit omnem sensum humanum , intellectum exsuperat « concepta de Nati passione tristitia. »
(3) « Quod Christus in corpore, beala Virgo in corde perpessa est, »
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manière, celte tristesse et cette douleur de notre bonne Mère, dont les prophètes comparent l'immensité à un océan sans fond et sans limites ; Magna est velut mare contritio sua [Tren., ii).
Ayant prévenu Farrivée de son Fils bien-aimé à la fière montagne pour y être crucifié, elle avait vu ce divin Fils entouré de bourreaux et de soldats, le poussant, Fentraînant et le foulant aux pieds ; elle l'avait vu couronné d'épines, le saint visage défiguré par le sang qui s'y était coagulé, haletant sous l'énorme fardeau de sa croix, et gagnant à grand^peine la cime escarpée du Calvaire.
Elle venait de voir les bourreaux de son Fils lui arrachant violemment ses vêtements attachés à ses plaies et les lui renouvelant, ces mêmes plaies, de la manière la plus brutale et la plus atroce. Et l'amour maternel, imitant la cruauté des bourreaux,, venait, dit saint Bonaventure, de recopier et de réunir dans son cœur toutes ces plaies et ces douleurs du corps de Jésus-Christ (1). Elle venait de voir, enfin, l'horrible insolence avec laquelle on l'avait attaché à sa croix ; et, par consentement d'affection, dit saint Jérôme, tous les coups des marteaux qui avaient enfoncé des clous cruels dans les mains et les pieds du Fils, et ces mêmes clous, et les déchirures qu'ils ont causées dans ces membres délicats, s'étaient répétés, d'un terrible écho, dans l'âme de la Mère (2). Mais là ne finit pas; bien plus, là re-
(1) « Singula vulnera per ejus corpus dispersa in uno Mariae corde « sunt. congregata. »
(2) « Quot clavi, quot ictus Christi carnem rumpenles , totidem M Mariae animam verberanles. >
commence, d'une manière encore plus douloureuse, la passion de la reine des martyrs.
On élève la croix, on suspend entre le ciel et la terre le Médiateur auguste entre Dieu et les hommes. Et Marie, que fait Marie? Loin de s'éloigner d'un spectacle si déchirant, elle se tient debout près de la croix de son Fils, décidée à le voir, de ses yeux, exhalant cette vie qu'elle lui a donnée : Stabat juxta crucem Jesu Mater ejus. Loin de craindre les bourreaux de Jésus-Christ, elle est là, dit saint Ambroise, bravant leur fureur, s'offrant à leur brutalité, et se pressant à la croix où pendait son trésor, et embrassant ce bois (1) !
Ah! sur le Calvaire, dit encore saint Ambroise, tout est digne de la grande victime qui s'y immole. Il n'appartient qu'à un homme, qui en même temps est Dieu, d'y mourir comme y meurt Jésus- Christ; et il n'appartient qu'à une femme, qui est mère de Dieu, d'assister à cette mort de la manière dont Marie y assiste. Dans le sublime maintien de la Mère vous avez une preuve nouvelle, une preuve frappante de la divinité du Fils (2).
Cette femme que vous voyez prosternée au pied de la croix, fondant en larmes et recueillant les gouttes précieuses du sang du Sauveur du monde, c'est Madeleine. Cette attitude d'une désolation se traduisant au dehors par des pleurs convient à une femme qui n'est que le disciple fidèle, la fille bien- aimée du Seigneur :
(1) « Pendebat in cruce Filius ; mater persecutoribus sese offe- « rebat. »
(2) « Spectabat non degeneri spectaculo maler. »
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Diligebat Mariam Jésus [Joan., xii). Mais quant à Marie, dit toujours saint Ambroise, je lis dans l'Évangile qu'elle était là debout ; je n'y lis pas qu'elle était là pleurant (1). Elle est mère, il est vrai; mais elle est la mère d*un Dieu; elle ne dément donc pas cette grande "dlgnifé, et elle se montre dans une attitude conforme à la hauteur de son rang. Son auguste visage, que pas une larme ne sillonne, trahit une immense résignation, au milieu d'une immense douleur. Absorbée comme dans l'extase d'une profonde affliction et d'une contemplation sublime, elle ne détourne pas un seul instant ses regards maternels de l'horrible scène de sang de son unique Fils, le Fils de Dieu, expirant au milieu des plus atroces tourments, saturé d'insultes, de malédictions et d'opprobres, comme le plus criminel des hommes. Au contraire, elle arrête sur cette scène ses pieux regards, pleins d'intérêt et de charité pour les hommes, bien plus que de compassion pour son propre Fils ; elle passe en revue, une à une, avec un religieux respect, toutes ses déchirures cruelles, toutes ses plaies et les gouttes de sang qui en découlent. Et elle approuve tout cela, dit saint Ambroise, elle y applaudit, elle s'y plaît même et s'en réjouit, en pensant que c'est de ces déchirures, de ces plaies et de ce sang que va jaillir la grâce, et que ce sont là les conditions nécessaires, le prix de la rédemption et du salut du monde (2).
Oh! dit un interprète, que cette attitude de Marie,
(1) « Stantem lego; flentem non lego. »
(2) « Piis oculis specfabat filii vulncra, ex quibiis sciebat redemi»- « lionem hominibus futuram. »
au pied de la croix est noble, grandiose, sublime ! L'excès de ses peines n'est surpassé que par l'excès de sa constance. La gloire de sa pudicité virginale est rehaussée par le prodige de sa tranquillité. La plus délicate de toutes les vierges, la plus désolée de toutes les mères apparaît la plus héroïque de toutes les femmes. Pas un signe d'impatience dans sa figure ; pas un mot de plainte ne sort de sa bouche, La dignité de la posture de son corps n'est surpassée que par la grandeur, l'élévation et la fermeté de son âme. S'élevant au-dessus de l'immensité de sa douleur, plus qu'à l'événement tragique qui va la priver de son fils, elle n'arrête sa pensée qu'à l'excès de la charité de Dieu, dont elle a sous les yeux la preuve et l'exemple ; et, partagée entre l'éton* nement et la douleur, la compassion et l'amour, elle demeure extatique en présence du sacrement ineffable de la piété infinie du Fils de Dieu agonisant et expirant sur la croix pour le salut des hommes (1).
Saint Augustin va même plus loin. Et ne nous arrêtons pas aux apparences, nous dit-il; Marie corporellement n'est que près de la croix; mais spirituellement elle est aussi sur la croix de Jésus-Christ; et le fils et la mère ne sont que deux victimes sur le même autel, deux hosties du même sacrifice (2).; C'est que Marie ne jette pas seulement des regards fugitifs sur le spectacle déchirant qui se déploie sous ses yeux ; elle le consi-
(1) « Corpore excelsa, animo excelsior , spectans et admirans « magnum pietatis sacramenlum, Deum in cruce (Cornélius a La- « PID]E, in Matth.). »
(2) « Christo crucifixo, crucifigebatur et mater, n
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dère attentivement dans toutes ses parties; elle le pé- 1 nètre avec toute la vivacité de son intelligence si claire, avec toute la vigueur de son imagination si pure ; elle se place, par son esprit, dans la position où son fils se trouve par son corps; elle fixe sa réflexion sur tous les tourments qui déchirent une humanité si précieuse et qui lui est si chère ; elle arrête sa pensée à ces tourments et se les représente d'une manière si vive, avec une activité si profonde, qu'elle les fait passer en ellemême, et que par la force imaginative elle souffre dans les différentes parties de son corps ce que Jésus-Christ souffre dans les différentes parties du sien. Ce sont deux lyres, dit saint Grégoire de Nazianze, accordées à l'unisson; si l'on en touche une, les sons se répètent sur l'autre.
C'est ainsi qu'elle aussi se sent la tête tourmentée par les épines, les mains et les pieds déchirés par les clous, les membres tiraillés par le chevalet de la croix de son fils. C'est ainsi qu'elle éprouve encore l'ardeur de la soif qui le brûle, l'amertume du fiel qui l'empoisonne, les affronts des hommes qui Tinsultent, la peine du père qui paraît l'abandonner. C'est ainsi qu'elle change de couleur, agonise comme lui, et qu'en attendant d'avoir, elle aussi, selon la prophétie, son âme transpercée par la lance qui ouvrira le cœur de son fils, elle partage sa mort, dit saint Bernard, comme elle partage sa croix (i ) .
Il est vrai qu'elle ne meurt pas. Mais loin que ce soit un soulagement pour elle, c'est un supplice. Oh ! si une
(]) « Imo et in cruce cum filio cruciatur. »
victime purement humaine eût pu satisfaire la justice divine, avec quel transport cette tendre mère se serait substituée à son fils pour mourir à sa place (1) ! Mais, ne le pouvant pas, elle brûle du désir affectueux de mourir au moins avec lui. Si donc elle ne meurt pas de cette espèce de mort qui sépare Fàme malgré elle du corps, elle meurt de cette espèce de mort bien plus douloureuse que les Écritures appellent la mort seconde^ qui retient l'âme malgré elle dans le corps (2). Parce que, dit saint Amadée, la pire de toutes les morts, c'est d'éprouver toutes les douleurs de la mort sans mourir (3). Et saint Bernard dit aussi : Marie vivant mourait en effet, par cela même qu'elle restait en vie. Elle meurt par cela même qu'elle vit. Sa vie est pour elle une véritable mort; elle meurt précisément parce qu'elle ne peut pas mourir (4).
§ 5. Fécondité des douleurs de Marie. — Elle nous a engendrés par ses douleurs, en même temps que Jésus-Christ nous engendrait par son sang.
Mais comment cette horrible mort de Marie, semblable à celle d'Abraham immolant son fils , comment \^' cett^ mort toute d'esprit et de cœur a-t-elle pu être
(ï) « Inflnities, si potuisset, se morti pro fllio Iradidisset {Sanct. « Amad.). »
(2) « Prima mors animam nolentem tollit a corpore; secunda (i mors animam nolentem retinet in corpore (August.). »
(3) « Ibi mors morte durior, ubi vita non toliitur, et mortis an- « gustia toleratur. »
(4) Moriebatur vivens, vivcbal moriens, ncc mori poteral, «pua « vivens mortua erat. »>
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féconde, a-t-ellefait devenir Marie la mère de l'Église? De la même manière que, comme l'avait prédit Isaïe, la mort de Jésus-Christ pour le péché a été une mort génératrice, une mort vivifiante, faisant naître une race nombreuse à la vie ; Si posuerit pro peccato animam suam, videbit semen longœvum [haï. lui, 10)v
Oh! que les mystères du Calvaire sont grands et profonds! Que fait Jésus-Christ sur la croix? Ah! dit saint Paul, l'Homme nouveau, parles tourments atroces qu'il endure, par la mort ignominieuse qu'il subit sur cet infâme gibet, ne faisait que détruire le vieil homme, l'homme du péché et le péché même qui le perdait; Nos scimus quia vêtus homo noster simulcrucifixus est, ut destruatur corpus peccati [Rom., vi). Il effaçait par son sang l'horrible cA2Vo(/r«/?Aequi condamnait l'homme à mourir ; Delens quod adversus nos erat chirographum decreti [Coloss.,u). Il réanimait l'homme, le vivifiait, en le faisant entrer dans un ordre tout nouveau de providence et de grâce; il en faisait une créature nouvelle; juste de sa justice, sainte de sa sainteté, glorieuse de sa gloire et vivante de sa vie; Sed nova creatura. In Christo omnes vivificabantur.
Mais remarquez bien que ce sang très-pur qui, répandu sur la terre, y fait ainsi germer, éclore la race nouvelle des enfants de Dieu ; cette chair innocente qui, étrangère au péché, représente en elle-même tous les pécheurs (1) ; ce corps de l'Homme nouveau, dans lequel notre vieil homme est crucifié pour renaître à une
'^l) « Per eum agebalur omnium causa, in quo erat omnium na- « tura sine culpa {S. Léon). »
nouvelle vie; ce sang, dis-je, celle chair, ce corps appartiennent à Marie, sont la propriété de Marie, et elle en est maîtresse : elle seule les ayant fournis de son propre sang , de sa propre chair , de son propre corps. Par conséquent, les grands mystères qui s'accomplissent par le corps de ce Fils divin sont communs, même à la mère, non-seulement parce que cette mère souffre en compagnie de ce fils, mais encore parce que ce fils lui-même, en tant qu'homme, est seulement sang et chair de sa mère. La génération spirituelle, divine qui s'opère dans la chair et par la chair de Jésus-Christ remonte donc jusqu'à Marie. Dans le grand sacrifice qui est offert pour le salut du monde, par rapport à l'infinité de son prix, c'est la personne du Verbe qui est tout. Mais, quant à son accomplissement extérieur, ce sacrifice est tout dans l'humanité dans laquelle il est offert, Jésus-Christ ayant souffert, étant mort en tant qu'homme, et ayant relevé à l'infini le prix de sa Passion et de sa mort en tant qu'il était Dieu. Or, puisque cette humanité c'est Marie qui l'a fournie, le fruit de ce sacrifice et son mérite sont partagés par Marie, qui en a fourni la victime.
Le mystère funeste du péché peut, lui aussi, nous aider à mieux comprendre cette théologie de l'heureux mystère de piété qui le répare et l'efface. Au paradis terrestre Adam prévariqua plus qu'Eve; car il avait plus de lumière, plus d'intelligence et plus de force. Et parce qu'il a prévariqué en qualité de chef et de père de l'humanité, son péché se transmet dans tous les hommes. Mais ce péché, que nous recevons tous d'Adam, celui-ci ne l'a consommé que sur un fruit qu'Eve a recueilli,
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qu'Eve a offert, qu'Eve a fait manger à son époux, contre la défense de Dieu ; Tulit et dédit viro siio ; qui et comedit [Gènes. ^ m). C'est pour cela que le péché d'Adam est aussi le péché d'Eve ; et quoique ce soit réellement Adam qui nous donne la mort ; In quo omnés moriuntur (I Cor., xv), cependant une telle mort nous arrive encore de la part, par la coopération et par les mains d'Eve.
Il en est de même au Calvaire, où ce péché est puni et expié, où cette mort est réparée et détruite. Jésus souffre infiniment plus que Marie. Et puisqu'il souffre en qualité de chef, de père, et de chef et de père qui est Dieu, c'est sa justice et sa sainteté qui se transmettent en nous ; c'est par lui seul que nous devenons la justice même de Dieu ; Ut nos efficeremur justitia Dei in ipso (II Cor., v, 21). Mais cette sainteté que nous recevons de lui et que nous ne recevons que de lui, il ne nous l'a méritée que dans une chair que Marie lui à librement fournie. Par conséquent, le sacrifice de Jésus-Christ c'est encore le sacrifice de Marie; et quoique ce soit Jésus-Christ et que ce ne soit que lui qui nous vivifie ; In quo omnes vivificabuntur (I Cor. xv), cependant une telle vie nous arrive encore de la part, de la coopération et des mains de Marie.
Que fait-elle donc Marie au pied de la croix! Ah ! elle est là, dit saint Bernard, partageant les souffrances de Jésus-Christ, et par cela même nous enfantant, par la grandeur de ses douleurs, à la vie en Jésus- Christ (1). Et puisque, dans ce mystérieux enfantement, ajoute
(1) u Erat magno dolore parturiens. »
saint Bernardin de Sienne, Marie a tous les hommes pour enfants, elle a enduré à elle seule, réunies dans son cœur, toutes les souffrances que toutes les mères en enfantant ont éprouvées séparément dans leur corps (1).
On comprend encore par là que cette grande parole que Dieu prononça contre Eve : a Tu enfanteras dans la douleur, » fut en même temps une loi et un mystère, un châtiment et une prophétie. Dès ce moment, la douleur devint la condition inévitable pour devenir mère non-seulement dans l'ordre delà nature, mais aussi dans Tordre de la grâce. Le bonheur d'avoir des enfants spirituels, aussi bien que le bonheur d'avoir des enfants corporels, n'a pu être acheté qu'au prix de grandes douleurs. La qualité de mère n'a pas pu être séparée de la qualité de martyre : Iîî dolore paries. Et Eve , qui ne devient mère des fils de l'homme qu'en endurant d'atroces tourments dans son corps, fut la figure de Marie, qui n'est devenue mère des enfants de Dieu qu'en endurant d'horribles tourments i ^ans son âme ; Erat magno dolore 'parturiens ,
0 tendre et généreuse Marie l qu'il est beau de la voir ainsi devenue miraculeusement féconde au pied de la croix ! Qu'il est beau de savoir que nous lui devons, à elle aussi, après Jésus-Christ, notre nouvelle naissance ; qu'au Calvaire, où son Premier-né a eu sa sépulture, nous avons trouvé notre berceau ; et qu'elle
(1) ft OmniuDi parlurienlium cruciamenta in hanc conspirave- « runt matrem , quia omnium malrum collective dolores adap- « quavit. w
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aussi nous a conçus et enfantés là par ses souffrances, pendant que Jésus-Christ nous y engendrait par son sang! Elles furent vraiment grandes, inouïes les douleurs de cet enfantement ; Erat magno dolore parturiens ; mais il fut très-nombreux, immense le peuple qui en sortit. Ce fut l'accomplissement de la prophétie d'Isaïe « que la vraie Sion aurait mis au jour, en un seul instant, une grande nation ; Numquid parietur gens simul^ quia par turivit Sionfilios suos {Isa.^ lxvi, 8). » Et c'est à cette nation, à ce peuple, naissant des douleurs de Marie comme un seul enfant, que Jésus-Christ a fait allusion en disant à cette heureuse mère : Femme, voilà votre enfant; Mulier, ecce filius tuus,
% 6. Rébecca, figure de Marie. — Amour de Marie pour les hommes lui ayant fait sacrifier son fils, pour leur salut. — Générosité sublime de ce sacrifice.
Mais Marie nous a engendrés au Calvaire non-seulement en partageant les douleurs atroces de son fils, mais encore en s'unissant aux dispositions sévères du divin Père. Et à ce point de vue elle est encore la femme mystérieuse de l'Évangile, qui, tout accablée de tristesse dans son enfantement, se réjouit de ses souffrances dans la pensée que par ces souffrances l'homme est né dans le monde ; Mulier, cum parit^ tristitiam habet ; cum autem peperit^ non meminit pressurœ propter gaudium, quia natus est homo in mundum. Tâchons encore de comprendre ce touchant mystère. Il n'y a pas de doute que Marie aime Jésus-Christ de l'amour le plus saint, le plu? pur, le plus parfait, parce qu'il est son Dieu, et en même temps de l'amour le
plus tendre, le plus intense et le plus violent, parce qu'il est sou fils, et un fils qu'elle seule a conçu de son sang. Mais à cet amour si énergique de Marie pour son Fils-Dieu s'oppose un autre amour à elle, non moins tendre, non moins fort ; c'est son amour pour les fils de l'homme. Ces deux amours luttent dans le cœur de cette tendre mère, comme les deux jumeaux Ésaii et Jacob luttaient dans le sein de Rébecca ; Collidebantur in utero parvuli [Gènes. ^ xxv). Ce que l'un de ces deux amours exige, l'autre le repousse. Ce que l'un de ces deux amours désire, l'autre l'abhorre. Marie ne peut satisfaire l'un de ces amours sans sacrifier l'autre, les intérêts de ces deux amours étant aussi contraires que les objets en sont différents. Marie ne peut vouloir le salut des hommes sans vouloir la mort de son fils, ni vouloir la vie de son fils sans consentir à la perte des hommes. Yoir le monde sauvé et son fils mort, c'est trop douloureux. Yoirson fils épargné et le monde perdu, c'est trop cruel. 0 lutte donc, ô combat de deux amours rivaux dans un même cœur ; Collidebantur in utero parvuli !
Mais il est dit de Rébecca, qu'instruite par l'oracle de Dieu que dans les desseins de l'élection divine « l'aîné de ces deux enfants devait servir le cadet ; Et major serviet minori {Gènes., xxv) ; » elle donna, dans son amour, la préférence au fils mineur sur son fils majeur, à Jacob sur Ésaii; Diligebat Rébecca Jacob [Ibid.).
Or, il en a été de même de Marie ; instruite, elle aussi, d'en haut que, par le décret de Dieu, le Fils de Dieu devait servir de victime, de sacrifice, de prix de
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rédemption aux fils des hommes, elle consent, elle aussi, que l'enfant de ses entrailles soit immolé aux enfants de son adoption. Dans son cœur centriste, tiraillé, déchiré, le désir du salut des hommes obtient la préférence sur le désir de la vie de son fils, et lui fait endurer avec une niagnanimité admirable , et même avec joie, la mort de son fils devant apporter aux hommes la vie ; Non meminit pressiirœ pr opter gaudium^ quia natus est homo in mundum.
0 mystère de grande douleur, et en même temps d'ineffable piété ! Le ciel et la terre paraissent conspirer de concert à désoler les derniers moments de la vie de THomme-Dieu. Jésus, suspendu à la croix par des clous déchirants, élève vers le ciel la voix de sa douleur comme pour lui demander ce confort que la terre lui refuse. 0 Père saint, Père juste, Père amoureux, ne reconnaissez-vous plus votre fils ? Vous aussi le livrez à la haine des hommes ; Deus meus, Deus meus, ut quid dereliquisti me [Matth., xxvii). De l'autre côté, l'enfer déploie contre Jésus-Christ crucifié ses extrêmes fureurs. Les scribes et les pharisiens, les magistrats et le peuple, les bourreaux ei; les soldats, les Juiis et les Romains se plaisent, avec une joie féroce, à cette scène de douleur, et dans les emportements de leur brutalité satanique , font résonner tout autour d'horribles blasphèmes, d'insolents défis, des plaisanteries amères, d'atroces insultes contre le Sauveur du monde. Marie écoute cet affreux concert d'outrages sanglants qu'on fait contre la majesté, l'innocence d'un Dieu qui est son fils, d'un fils qui est son Dieu, et par la voie de l'oreille tout cela se répète d'un terrible écho dans son
cœur. A travers la faible lumière que les astres à demi éteints répandent sur ce drame déicide, elle contemple ce corps sacré couronné d'épines, couvert de plaies, de la tête aux pieds, transpercé par les clous, épuisé de force, dégouttant tout son sang. Elle voit son front pâle, ses lèvres livides, ses yeux larmoyants, ses joues enfoncées, sa respiration haletante. Elle entend les derniers gémissements de cette auguste humanité prête à exhaler une âme noyée dans la douleur et enflammée d'amour pour ceux mêmes qui veulent la lui arracher. Cependant, en présence de cette horrible scène, toute affection humaine se tait en Marie vis-àvis des dispositions divines. Son amour pour le Dieu- Père, dont elle est la fille ; son amour pour le Dieu Saint-Esprit, dont elle est l'épouse, l'emportent en elle sur l'amour du Dieu-Fils, dont elle est la mère. Ainsi, tandis que la terre tremble, le soleil s'éclipse, le Calvaire s'écroule ; au milieu du bouleversement, du deuil de toute la nature pleurant son auteur, Marie seule, à l'imitation du Dieu-Père , demeure spectatrice silencieuse et impassible des souffrances de son divin Fils (1).
Mais si ses lèvres se taisent, son cœur ne se tait pas. Et, dans l'excès de son amour pour les hommes, s'adressant au divin Père : ce Père saint. Père divin, lui dit-elle, ne faites pas attention à mon chagrin et à ma douleur. Je suis mère, il est vrai, et vous savez, mon
(1) « Amor Dei lantum in ea prœvaluit, ut omnera humanum « affectum devinceret. Omni creatura in morte filii dolente, ipsa sola w cuni divinitate immobilis persévérât (S. Amad,). »
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Dieu, ce que mon amour de mère me fait souffrir. Mais, vous aussi, n'êtes-vous pas son Père? C'est le chaste fruit de mes entrailles ; mais n'est-il pas aussi l'image de votre substance? Mon sang coule dans ses veines; mais, avec votre nature, ne sont-elles pas recopiées en lui aussi, toutes vos perfections? Je l'aime comme mon Fils chéri ; mais ne l'aimez-vous pas aussi comme votre Fils bien-aimé et l'objet de toutes vos complaisances divines [Matth.^ xvii)? Cependant vous paraissez l'abandonner. Eh bien, moi aussi je l'abandonne. Yous ne l'épargnez pas, vous ne lui pardonnez pas; ni moi non plus, je ne l'épargne pas, je ne lui pardonne pas. Yous le condamnez ; et moi aussi je le condamne. Yous voulez qu'il meure sur la croix; et moi aussi je le veux, je l'exige. Oui, oui, qu'il meure sur ce bois infâme, pourvu que votre justice soit satisfaite et l'homme sauvé; Cruciflge^ crucifige eum [Matth.^
XXVIll).
Cet horrible cri de mort contre le saint enfant de Dieu est donc sorti en même temps de l'âme impure et brutale des Juifs et de l'immaculé et tendre cœur de Marie, avec cette différence que sur les lèvres des Juifs ce fut un cri de rage, tandis qu'il est un cri de pitié dans le cœur de Marie. Les Juifs crient : « Mort à Jésus! » par haine contre Jésus; tandis que Marie crie, elle aussi : « Mort à Jésus ! » mais par amour envers les hommes. Pour les Juifs, ce cri féroce, c'est un nouveau crime, et le plus grand des crimes qui les perd ; pour Marie, c'est le cri de sa miséricorde qui nous sauve ; parce que, en vertu d'une pareille résignation et d'une pareille offrande, les hommes pécheurs re-
naissent aussi de Marie au monde de la grâce, en vrais enfants de Dieu ; Non meminit pvessurœ propter gaudium, quia natus est homo in nnundum.
§ 7. A l'exemple du Père éternel, en livrant son Fils pour le salut des hommes, Marie est devenue leur mère au même titre que Dieu est devenu leur père. — La mère des Machabées. — Paraphrase des mots: Femme, voici votre fïls.
Or, rappelons-nous ces délicieuses paroles de saint Jean : ce Voyez jusqu'à quel point le Père céleste nous a aimés; il nous a donné non-seulement le nom, mais aussi la qualité de fils de Dieu; Videte qualem charitatem dédit nobis Pater ^ ut filii Dei nominemur et simus (I, Joan.^ m)! » Mais par quels moyens le divin Père est-il devenu notre Père et nous a-t-il fait devenir ses véritables enfants? Qui exDeo nati sunt [Joan.^ i)? Jésus-Christ nous l'a appris par cette ineffable parole : c( Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a livré à la mort son Fils unique pour le salut du monde ; Sic Deus dilexit mundum^ ut Filium suum unigenitum daret ut salveturmundus per ipsumiJoan. , m, 16, 17). » Et saint Paul a dit aussi : « Dieu a poussé à un tel excès sa charité envers nous qu'il n'a pas même épargné son propre Fils, mais qu'il l'a sacrifié pour nous tous; Proprio Filiosuo non pepercit^ sedpro nobis omnibus tradidit illum [Rom., viii). » Ainsi Dieu, qui était déjà notre Père par la création, est devenu, d'une manière encore plus noble et plus réelle, notre Père par la Rédemption. Car dans la création nous étions nés à la vie naturelle, par la puissance de sa parole ; dans la Rédemption, nous sommes nés à la vie spirituelle par
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l'excès de son amour; Propter nimiam charitatem suam {Eph., ii).
Or, il est hors de toute contestation, dit saint Bonaventure, que Marie, dont la sainteté a été dans une conformité parfaite de sentiments et de vues avec les sentiments et les vues de Dieu, a partagé ces prodiges de la charité de Dieu pour les hommes; et que, par conséquent, elle aussi nous a donné son Fils, a offert son Fils à la mort, comme le Père divin nous l'a donné, nous l'a offert, et comme le divin Fils s'est offert, s'est donné lui-même dans le même but, afin que la conformité de la volonté de la mère avec l'amour du Père et celui du Fils fût entière et parfaite (1). En sorte que, d'après le même docteur, on peut dire de Marie aussi, dans une certaine proportion : « Marie a tellement aimé le monde qu'elle a donné son unique Fils pour le salut du monde (2). » Et saint Bernard dit : « Comme la donation que Dieu nous a faite de son unique Fils est l'objet d'une charité telle qu'il est impossible d'en trouver une plus grande, de même la donation que Marie nous a faite de ce même Fils est l'effet d'une charité telle qu'il est impossible d'en trouver une plus grande en dehors de la charité de Dieu même (3). »
Mais comme le divin Père, en nous livrant son Fils
(1) « NuUo modo dubitandum est quin Maria voluerit filium traa dere, propter salutem generis humani, ut in omnibus et per omnia « mater fieret conformis Patri et Filio. »
(2) « lia ut de ea quoque dici potest : « Sic Maria dîlexit mun- « dum, ut filium suum unigenitum daret. »
(3) « Fecit illud charitas qua majorem nemo habet ; fecit et hoc « charitas cui post iilam similis altéra non fuit. »
unique afin de nous régénérer à la grâce, nous a luimême engendrés et nous a fait devenir réellement ses enfants; Ut Filii Dei nominemur et simus; de même Marie, en nous donnant, en quelque façon, avec le même transport, avec le même désintéressement, avec le même amour et pour la même fin, ce même Fils, nous a, elle aussi, engendrés et nous a fait réellement devenir ses enfants; Ut Filii Mariœ nominemiir et simns.
C'est par un reflet de la fécondité du Dieu-Père que Marie a conçu, de sa seule substance humaine, Jésus- Christ, en tant qu'il est homme; comme le Père éternel l'a conçu de sa seule substance divine, ce même Fils, en tant qu'il est Dieu. Or, comme le sein de Marie a été conforme au sein de Dieu même, par rapport à la ,, génération, son cœur a été conforme au cœur de Dieu C^ fTnême, par rapport à l'amour; et comme, en partageant J la fécondité divine, elle est devenue la mère du Fils de / Dieu, de même en partageant l'amour divin elle est devenue la mère des fils des hommes.
Nous sommes donc nés de Marie de la même manière, aux mêmes conditions que nous sommes nés de Dieu même; Qui ex Deo nati sunt; et notre filiation par rapport à Marie est de la même nature et a la même réalité que notre filiation par rapport à Dieu.J
On peut même dire que nous sommes nés de Marie, en quelque sorte, comme Jésus-Christ lui-même. Car le même Saint-Esprit, l'amour personnel du Père et du Fils, qui, en remplissant de la vertu du Très-Haut le sein de Marie, la rendit corporellement féconde et la fit mère de Jésus-Christ, c'est lui aussi qui, en rem-
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plissant son cœur des flammes de son amour pour les hommes, l'a rendue spirituellement féconde et l'a faite notre mère. Ainsi, dit saint Augustin, cette même auguste Vierge qui, selon la chair, est la mère véritable de Jésus-Christ, notre chef, est aussi la mère véritable de tous les membres de ce Chef divin, selon l'esprit; car, au Calvaire, c'est par la grandeur de sa charité qu'elle a coopéré à la naissance des fils de Dieu dans l'Église (1).
Tout cela nous explique encore pourquoi, sur le Calvaire, Jésus-Christ ne dit pas à Marie : « Femme, Jean sera dorénavant votre fils ; » mais il lui a dit : « Femme, voilà votre fils; Mulier^ ecce filius tuus;y) car la multitude des fils de Dieu, des disciples de Jésus- Christ, la chrétienté entière, l'Église représentée dans saint Jean et par saint Jean, ne devait pas naître dans la suite du cœur de Marie, mais elle était née déjà de l'excès de son martyre, de la ferveur de sa charité. Dans la personne de Jean, cette Église était déjà là toute vivante, et, comme parle saint Paul, lavée, purifiée, embellie dans le sang et par le sang de Jésus- Christ. En sorte que, en disant que Marie est la mère de Jean ou de l'Église, et que Jean ou l'Église est l'enfant de Marie; Ecce filius tuus ^ ecce mater tua; Jésus-Christ n'a pas opéré un nouveau mystère d'amour, de nous donner Marie pour mère et de nous donner à Marie pour ses enfants ; mais il n'a fait que découvrir,
(1) c Maria carne mater Capilis noslri ; spirilu mater membrorum «I ejus; quia cooperata est charitate ut filii Dei nascerentur in Eccle- « sia {Ad Catechum. iv, 1 ), «
publier un mystère caché, mais qui s'était déjà opéré, qui s'était déjà accompli dans le cœur et par le cœur de Marie, dans les profondeurs de son amour pour les hommes : amour le plus généreux dans son offrande, le plus pur, le plus élevé dans ses motifs, le plus constant dans ses épreuves, le plus héroïque dans ses sacrifices. Et tout en le révélant ce délicieux mystère, et en l'annonçant du haut de sa croix au monde, qui, sans cette parole divine, l'aurait toujours ignoré, Jésus- Christ l'a revêtu de la formalité de son consentement divin, Ta confirmé, l'a sanctionné de Tautorité de sa divine parole, et l'a érigé en loi dans l'ordre spirituel du salut.
En parlant de la mère des Machabées, saint Augustin a dit que cette femme héroïque devint plus féconde en offrant, en consacrant elle-même ses sept enfants à la mort que lorsqu'elle les enfanta à la vie. Car, par cet acte de foi sublime, ayant confirmé tous ses conationaux dans la vraie religion, elle ne perdit ses enfants, selon la nature, que pour devenir mère de tout un peuple selon l'esprit (1). Or c'est, dit l'abbé Rupert, une belle figure de Marie. Car en offrant de plein gré son unique Fils à la mort et en le perdant dans la douleur, elle devint, elle aussi, une mère plus féconde que lorsqu'elle le conçut dans la sainteté et l'enfanta dans la joie. Car, pour un Fils dont elle fut privée, elle obtint plusieurs fils. Elle livra Jésus-Christ à la mort, et par lui et en lui elle engendra à la vie le peuple
(1) « Fœcondior virtutibus quando filii passi sunl quam fœlibus (( quando nati sunt. »
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fidèle; elle devint la mère heureuse non-seulement de Jean, mais de tous les chrétiens (1).
En lui disant donc : Femme, voilà votre fils, ce fut comme si Jésus-Christ lui eût dit : « Femme, — car dans ce moment j'oublie que vous êtes ma tendre mère pour ne voir en vous que la femme par excellence, la femme forte, la femme sublime^ la femme héroïque, la femme parfaite que j'ai fait annoncer et exalter dans mes Écritures, Mulier. — Femme, voyez-vous là, Jean? Il est pur, il est saint, il est courageux, il est fidèle, il ne rougit pas de mes ignominies et de mes peines; et il est, par conséquent, tout vivant de la vie de ma grâce. Or c'est le type des enfants dont vous, dans ce moment, devenez la mère : enfants vivants de la vie de la grâce eux aussi, parce qu^eax aussi seront purs, saints, fidèles, et ne rougiront pas de mon nom, de mon Évangile, de ma religion. Votre cœur est transpercé par les clous qui déchirent mes membres ; votre âme partage et l'amour de mon divin Père, et les peines de mon corps, et les opprobres de ma personne. Entrés en société d'amour avec mon divin Père par votre généreuse charité, et en société de supplices avec moi par votre profonde désolation, entrez-y donc encore avec moi et avec mon Père en société de mystère, de grandeur et de prodiges. Aimant le monde avec mon Père; souffrant, vous aussi, pour le monde avec moi, votre Fils, vous êtes féconde de ma fécondité et de la fécondité de mon Père. Les enfants qui naissent de l'amour infini
(1) « Suis in cruce doloribus hoc eliam promeruit ut non solum « Joannis, sed et omnium credcntium mater diceretur et esset. »
de mon Père et de mes peines infinies naissent encore de vous. Par la même raison qu'ils sont à mon Père et à moi, ils sont à vous; vous aussi les engendrez dans votre amour et dans votre douleur. Ces enfants, à vous, ne naîtront pas, ils sont nés déjà, et voyez-en dans Jean le type et le modèle ; Ecce filius tuus. Ces enfants sont plusieurs, sont innombrables, et en même temps ils ne sont qu'un seul, parce que la communauté de mes fidèles, mon Église, n'est qu'un seul corps dont je suis le Chef et eux les membres, et vous, mère de leur Gbef, par cela même vous êtes leur mère ; Filius tuus. Mais en même temps, en un seul, ils seront plusieurs, ils seront innombrables; ce seront tous ceux qui croiront en moi. C'est là la race nombreuse que vous enfantez, dans ce moment, comme un seul enfant. Dieu en est le père, moi je suis leur frère aîné, le Rédempteur, et vous la mère; Mulier, ecce filius tuus.
0 fécondité des douleurs de Marie! 0 enfantement de la mère de Dieu, d'autant plus fécond qu'il est plus douloureux! 0 transfixion de son tendre cœur trèsprécieuse pour nous! C'est dans ce cœur que nous avons été régénérés par son amour! 0 sein, ô cœur, ô tabernacle du Fils de Dieu, ô arcbe de salut des fils des hommes! 0 gloire, ô bonheur des vrais chrétiens! En passant par ce cœ.ur, enveloppés dans cet amour, nous sommes menés du monde terrestre et corporel au monde spirituel et divin.
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