‹ Les Femmes de l'EvangileChapitre 22 sur 28 · LE BONHEUR DES SAINTES FEMMES VOYANT LES ANGES · texte numérisé non relu

LE BONHEUR DES SAINTES FEMMES VOYANT LES ANGES

§ 2. Dévouement de la femme au Seigneur pendant sa passion. — La femme de Pilate proclamant Jésus-Christ Juste. — Courage des femmes l'accompagnant au Calvaire et assistant à sa mort.

JLj'uii des traits les plus édifiants de l'histoire évangélique est certainement le récit de la conduite admirable des femmes au temps de la passion et de la mort du Sauveur.

Ce fut beau vraiment de voir alors Pilate, avant de livrer Jésus-Christ à la mort, se laver les mains devant le peuple, et dire à haute voix : « Je suis innocent ce du sang de CE JUSTE ; c'est à vous d'en répondre : ce Accepta aqua, lavit manus, coram populo dicens : « Innocens ego sum a sanguine JUSTJ EU JUS ; ce vos videritis [Matth.^ xxvii, 24). » C'est ainsi que le Dieu, qui se joue de la volonté perverse des hommes, qui la plie, à son gré, quand il veut et comme il veut, et la fait servir à ses desseins, se plut à ce que son Fils fût, d'une manière si solennelle, déclaré juste et innocent, au moment même où il allait mourir comme un criminel. Mais rappelons-nous, mes frères, que ce fut Claudia Procula (1) qui fit dire à Pilate, son époux,

(1) Dans la chronique de Lucius Dexter («n. 34), il est dit que la femme de Pilate s'appelait Procula : Uxor Pitati Procula. Nicéphore {lib. l,c. 30) l'appelle Procula lui aussi, ainsi que le Ménologe des Grecs et l'Évangile de Nicodème, qui tout apocryphe qu'il soit, ne renferme pas moins, comme le remarque Cornélius à Lapide, bien des choses vraies et édifiantes : Qiiod licet apocryphum milita tamen veraprobaque continet (^In Matth.),

en plein tribunal : a Ne vous mêlez pas de ce qui touche à ce juste ; car j'ai été aujourd'hui étrangement tourmentée en songe à cause de lui : Sedente autem illopro tribimali^ inisit adeiimuxor ejus, dicens : « Nihil tibi et Jiisto illi; multa enim passa sum hodie per visum propter eum [Ibid.^ 19). » Ainsi Pilate n'appelle Jésus-Christ LE JUSTE, Justi hujus, qu'après que sa femme lui a fait savoir que Jésus- Christ est le JUSTE PAR EXCELLENCE ; Justo illi. Ainsi Pilate ne fait que répéter le même mot que sa femme lui a mis sur les lèvres. Et ce magnifique et éclatant témoignage que l'innocence du Messie reçoit de la bouche du juge même qui le condamne, avant d'être formulé par l'homme, était sorti des lèvres et du cœur d'une femme, et a été inspiré par elle, suggéré par elle(l). Ainsi c'est la femme qui, avant l'homme, reconnaît la sainteté et la justice de Jésus-Christ et la proclame. Ah ! ne vous étonnez pas de cela, dit saint Augustin. C'est la femme qui fait amende honorable du mal qu'elle a causé à l'homme. Au commencement du monde , c'est par la femme que l'homme a été attiré à l'infidélité et à la mort; et pendant la passion du Seigneur, c'est la femme qui rappelle l'homme à la foi, au salut et à la vie (2).

(1) « Saint Hilaire, Origène, saint Ambroise, saint Augustin, saint Chrysostome, Euthymius, Théophylacte et bien d'autres pensent que ce fat le Saint-Esprit qui ût connaître en vision à la femme de Filate que Jésus-Christ était juste et saint, et qu'il était le Messie. Ainsi, c'est à une femme qu'a été faite la première révélation du mystère de Jésus-Christ parmi les Gentils.

(2) « In nativilate mundi, uxor ducit vîrum ad mortetii; in pas-

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Et remarquez bien , nous dit saint Ghrysostome , que cette femme, aussi intelligente qu'elle est zélée, ne communique pas en secret, à son époux, la révélation qu'elle vient de recevoir. Elle la lui apprend en public, par un message qu'elle lui adresse pendant que Pilate siégeait sur son tribunal, entouré des princes du sacerdoce, des scribes, des pharisiens et du peuple, afin que tout le monde en eût connaissance ; et par là cette femme confesse, évangélise devant tout le monde, prêche à tout le monde que Jésus-Christ est le Juste, le Messie, le Sauveur du monde (1).

Mais ce n'est pas le seul témoignage glorieux que le Sauveur ait reçu par des femmes au temps de ses plus grands opprobres. Les disciples, à une seule exception près, comme un troupeau auquel on vient d'enlever le berger, s'étaient débandés et avaient abandonné leur divin et aimable Maître aux mains de ses cruels ennemis. Personne, parmi tant d'hommes qui avaient été rassasiés, guéris, convertis par lui, n'ose se déclarer

« sioiie Christi, uxor provocat ad saluletn(Sernz. 121, de Temp.). » (l) Il paraît, dit Cornélius à Lapide, que Claudia Procula était une femme honnête, pieuse et ciiarilable, et que c'est en récompense de ses vertus qu'elle connut, par une révélation immédiate de Dieu, que Jésus-Christ était le Messie. Ce qui est certain c'est que cette femme fortunée a cru en Jésus-Christ, s'est faite chrétienne, et a été sauvée. Car Lucius Dexter le dit expressément en ces termes : Procula, uscor Pilati, adnionita pur somnum, in Christum crédit et salu'em consequitur. Le Ménologe des Grecs l'énumère dans le catalogue des saints ; et le grand interprète que nous venons de citer, Cornélius à Lapide, pense qu'il est très-probable que Claudia, la femme chrétienne dont parle saint Paul dans sa seconde lettre à Timothée, n'est pas autre que Claudia Procula, la femme de Pilate.

pour lui. Pierre lui-même, qui avait juré de mourir en sa compagnie, au moment du danger le renie lâchement, et jure, au contraire, de ne pas le reconnaître et de n'avoir rien de commun avec lui. Or, par une admirable inversion de Tordre naturel, dit Euthymius, pendant que les hommes tremblent, fuient et se dispersent, il n'y a que les femmes qui montrent du courage; pendant cette apostasie générale des hommes vis-à-vis de Jésus-Christ, il n'y a que les femmes qui se montrent envers lui constantes et fidèles (1).

On mène Jésus-Christ à la mort, comme le plus grand criminel. Jamais homme n'avait paru en un état de plus grande faiblesse, de plus grande humiliation, aux yeux des hommes. Écrasé sous le poids de sa croix, il marchait en marquant de chutes et de sang le chemin du Calvaire, tandis que ses bourreaux le poussent , le frappent , l'entraînent , le foulent aux pieds, comme le plus abject des êtres et que le peuple se moque de lui, le blasphème et paraît jouir de ses peines et insulter à sa douleur. Or, il n'y eut que les femmes, ses disciples, qui, — en prévenant la constance et la générosité des martyrs, et condamnant d'avance la lâcheté de ces chrétiens qui, même à présent , paraissent rougir de lui , et , pour plaire au monde, ie renient aux yeux du monde, — osèrent partager les ignominies de sa croix , et qui le suivirent les larmes aux yeux et les lamentations sur les lèvres : Et mulieres plangebant et lamentabantur eum

(1) « Videordinem conversum : discipuli siquîdem fugerunt ; dis- « cipulae assistantes permanebant (Expo*.). »

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[Luc, xxiii, 27). Il n'y eut que les femmes qui lui témoignèrent leur foi, leur respect et leur dévouement, et confessèrent en public le Seigneur pendant qu'il était l'objet de la haine et du mépris de tout le monde. Ahî elles ne se laissent effrayer ni par l'animosité des prêtres, ni par la fureur du peuple, ni par le pouvoir des juges, ni par la licence des soldats. Elles paraissent même provoquer, par leurs pleurs, la rage aveugle, la vengeance cruelle des ennemis de Jésus-Christ; et, par le spectacle de leur douleur, elles paraissent prononcer une condamnation publique contre l'injustice et la barbarie avec lesquelles on traitait Jésus-Christ, leur Maitre. Rien, remarque un interprète, ne peut les éloigner de lui ni les décider à l'abandonner. Depuis le Prétoire jusqu'au Calvaire, elles ne l'ont pas un seul instant perdu de vue ; elles l'ont suivi, désolées et pleurantes ; et, enfin, elles vont assister à sa mort, heureuses d'admirer ses derniers exemples, d'entendre ses dernières paroles, de méditer ses derniers mystères, de recueillir son dernier soupir; prêtes à tout souffrir pour lui, et, s'il le faut, à mourir aussi pour lui (i).

Yoyez-les, en effet : c'est Marie-Madeleine, c'est Marie Salomé, c'est Marie, femme de Cléophas et mère de Jacques, ce sont toutes les autres saintes femmes que le Seigneur avait guéries, converties, attirées à sa suite, qui, en suivant l'exemple et se groupant autour de l'auguste Yierge, mère du Sauveur, s'établirent

(1) « Nec ab eo intuendo , meditando et admirando, Judaeorum « melu et minis avelli potuerunt {A Lap., in Matth,), a

intrépidement sur la fière montagne, près de la croix, autant que l'insolence des soldats le leur permettait, les yeux fixés sur Jésus- Christ crucifié : Erant autem ibi mulieres multœ a longe aspicientes [Marc.^ xv) ; et qui, comme d'après le texte grec, le remarque Cornélius à Lapide, s^occupèrent à contempler, avec un sentiment de compassion mêlé au chagrin, avec un sentiment de tendresse mêlé à la religion, cette scène de miséricorde, de douceur et de paix de la part de Jésus- Christ, et de rage infernale et d'une cruauté inouïe de la part de ses bourreaux. On le hait, elles le chérissent ; on l'insulte, elles l'honorent; on le maudit, elles le bénissent ; on le blasphème, elles l'adorent.

Saint Luc (xxv, 10) nomme, comme étant du nombre de ces femmes héroïques et sublimes, Jeanne, femme de Ghusa, l'intendant de la maison d'Hérode, ce monstre de libertinage et de cruauté, chez lequel le divin Sauveur venait d'être méprisé par toute la cour^ et renvoyé revêtu de la robe blanche, qui était le signe distinctif des fous. Yoici donc la femme de celui qui venait, lui aussi, d'insulter le Seigneur comme fou l'adorant comme la sagesse même de Dieu ; ainsi que Procula, la femme de celui qui fît crucifier Jésus-Cbrist comme un criminel , l'avait publiquement déclaré innocent.

§ 3. Le corps du Seigneur incorruptible, même après la mort. — Pieuse intention des saintes femmes de parfumer encore ce corps divin. — Pourquoi la sainte Vierge ne s'est pas associée à elles dans la visite du tombeau.

On descend de la croix le corps sacré du Seigneur ; Joseph d'Arimathie , l'enveloppant d'un linceul , va

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le déposer dans un tombeau nouveau. Et les saintes femmes, que font-elles ? Oh ! elles ne savent pas quitter un instant cet objet saint et chéri ; elles veulent se trouver près de lui jusqu'au dernier instant. Elles suivent Joseph jusqu'au sépulcre; elles veulent tout voir, tout observer, comment le corps du Sauveur y est mis ; elles veulent s'assurer que rien ne manque à l'honneur et à la dignité de l'auguste corps de leur Seigneur : Subsecutœ autem mulieres viderunt monumentum^ et quernadmodum positum erat corpus ejus [Luc, xxiii, 5o) ; afin, dit Bède, de pouvoir, plus tard, aller honorer encore ce divin corps et lui offrir les derniers hommages de leur religion (1).

Car ces âmes si pures, si pieuses et si dévouées à Jésus-Christ ne pensaient qu'à lui, ne s'occupaient que de lui, même mort, comme elles Tavaient nourri de leurs fortunes et suivi partout lorsqu'il vivait. En rentrant donc chez elles, elles n'eurent d'autre pensée que d'acheter et de préparer des aromates, des parfums, pour revenir embaumer encore le divin corps du Seigneur, ne leur paraissant pas l'avoir été assez : Et revertentes emerunt et paraverunt unguenta et aromata, ut venientes ungerent Jesum {Luc, xxiii, 56; Marc, xv, 1).

Lorsque nous mourons, la corruption de notre corps commence dès l'instant même que l'âme s'en sépare ; dès cet instant il devient cadavre^ du latin cadaver, c'est-à-dire, selon l'étymologie de ce mot, il devient

(1) Ut scilicet, congruo tempore, possent ei munus suae devotionis offerre [Cat.). >.

(le la chair donnée en pâture aux vers (GAro DAta VERmiinibus). Mais il n'en a pas été de même du corps de Jésus-Christ. Séparé de son âme bénie, — car sa mort fut une mort réelle, fut une véritable mort, — ce corps immaculé, étranger au péché, n'en demeura pas moins, ainsi que l'âme, intimement uni à la personne divine du Verbe, comme, lorsqu'on tire l'épée du fourreau, le fourreau et l'épée, momenlanément séparés l'un de l'autre, n'en restent pas moins inhérents à la même personne, le fourreau au côté gauche, l'épée à la main droite de celui qui l'a dégainée. Pourtant, hypostatiquement uni à la divinité, qui est essentiellement la vie, le corps du Seigneur, le SAINT DE DIEU par excellence, ne fut pas même un seul instant à l'état de cadavre, n'éprouva pas, ne pouvait pas éprouver, selon la prophétie, la corruption de la mort : Nec dabis SANCTUM tuum videre corruptionem [PsaL xv). Il n'avait donc point besoin d'onguents et d'arômes pour se conserver incorruptible et intact.

Mais cette belle doctrine, résultant nécessairement du mystère de l'Incarnation, n'était pas encore claire et distincte dans l'esprit des saintes femmes. Elles croyaient bien que le corps de leur Maître bien-aimé avait quelque chose de divin , puisqu'elles se proposèrent de l'honorer avec un culte religieux. Mais cette croyance était bien confase et imparfaite, au point qu'elle leur laissait à penser qu'en redoublant les embaumements sur ce corps saint on l'aurait mieux conservé, et pour plus longtemps, dans son intégrité et dans sa beauté.

C'est dans cette pensée que, en revenant du tombeau oii elles avaient vu renfermer le corps du Sei-

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gneur, les saintes femmes allèrent acheter des baumes odoriférants, et les tinrent prêts pour le moment où il leur aurait été permis d'en parfumer ce corps divin. Elles savaient que Nicodème avait employé cent livres des arômes les plus précieux pour embaumer cette chair sacrée [Jouît. y xix) avant de l'envelopper dans le linceul neuf, dans les linges délicats que Joseph d'Arimathie avait apportés. Mais ce qui était plus que suffisant pour le besoin supposé d'éloigner la corruption de ce dépôt chéri ne l'était pas pour satisfaire la piété de leur cœur. Elles voulaient avoir leur part aux honneurs qu'on venait de rendre au corps de leur saint Maître, et lui donner cette dernière preuve de leur dévouement et de leur religion.

Il ne faut pas s'étonner que la sainte Yierge ne se soit pas trouvée dans cette pieuse compagnie , allant vénérer le corps de son fils. D'abord, ayant seule conservé, dans toute sa perfection, la foi de la résurrection de Jésus-Christ, la foi de l'Église, afin que cette foi parfaite ne manquât pas tout à fait dans l'Église, l'auguste Marie savait bien que le corps divin du Sauveur n'avait pas besoin d'onguents el de parfums, puisqu'il allait ressusciter. En efïet, pendant que les saintes femmes allaient au tombeau, vers le point du jour, le Seigneur avait repris sa vie glorieuse, et, d'après l'opinion des Pères (1), il avait déjà apparu à sa sainte mère. Avant de se montrer aux autres après sa résurrection, il devait bien sa première visite à cette âme sublime qui avait cru, qui avait espéré, qui avait aimé,

(1) S. Ambrosiiis, de Virrjinitai,

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