LUMIÈRE QUI ÉCLAÎRE TOUT HOMME VENANT DANS CE MONDE
Erat lux ver a quœ illuminât omnem hominem venientem in hune mnndnm [Joan.^ i); et quelques jours auparavant Jésus-Christ lui-même avait dit : « Tant que je suis dans ce monde, JE SUIS LA LUMIÈRE DU MONDE ; Quandiu sum in mundo, lux sum mundi {Joan.^ ix). Cette lumière du monde dont il parle aujourd'hui à ses disciples n'est donc que lui-même, et les douze heures du jour ne sont, dit saint Augustin, que ses douze Apôtres eux-mêmes; car, comme dans le monde matériel, les heures du jour sont toutes éclairées par la même lumière, de même, dans le monde spirituel, les douze Apôtres ont reçu de Jésus-Christ, vraie lumièhe du monde, la lumière dont chacun d'eux a été éclairé, et dont il a, à son tour, éclairé le monde. En disant donc : « Les heures du jour sont au nombre « de douze. Celui qui marche pendant le jour ne c( bronche pas ; car il jouit de la lumière du monde; « c'est en marchant pendant la nuit qu'on trébuche,
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« parce qu'on n'a pas la vraie lumière, » le Fils de Dieu a voulu dire, toujours d'après saint Augustin, que ses douze Apôtres, éclairés par lui, auraient formé le jour entier, le grand jour du monde ; qu'en suivant leurs doctrines, et en marchant sur leurs traces, on ne peut pas se tromper, on ne peut pas tomber dans Terreur ; et que, en dehors de ce jour de l'enseignement apostolique, la sagesse purement humaine n'est rien; par cette sagesse , l'homme n'a pas en lui la vraie lumière du monde qui rayonne et rayonnera toujours dans l'Église établie par les Apôtres; la nuit se fait; tout est dans l'homme incertitude, obscurité, ténèbres, et de là tout est aussi chute, ruine et mort spirituelle (1). Voilà donc, en ces deux mots, révélé et prédit le grand mystère de l'enseignement de l'Église, de la nécessité de cet enseignement, de ses avantages, de sa magnificence, de sa gloire.
Mais ces sublimes paroles mêmes du Seigneur signifient encore autre chose. Ayant dit déjà, comme on vient de l'entendre : « Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde, » il nous avait appris que le temps de sa vie mortelle, de sa vie précieuse dans ce monde était le jour, et que la nuit, nuit affreuse, serait faite pendant sa Passion et à l'instant de sa mort. En disant donc aujourd'hui aux Apôtres, qui tremblaient pour lui et pour eux-mêmes de la fureur des Juifs : « On ne court aucun risque
(1) (( ut dieiii se esse ostenderet, duodeciin Apostolos elegit. Horae « illustiantur a die, et per Aposlolorum praedicationem crevit mun- « dus in diem {loc, cit.). »
pendant le jour; c'est pendant la nuit qu'on doit craindre de tomber, » ce fut comme s'il eût dit à ses Apôtres, d'après Théoph}'îacte : En retournant en ma compagnie dans la Judée, pendant que je suis encore en vie, vous n'avez rien à craindre; c'est lorsque je me serai momentanément éclipsé, pendant ma passion et ma mort, c'est alors, c'est pendant cette éclipse de la vraie lumière, qui maintenant vous éclaire et vous défend, que vous avez tout à craindre, le scandale pour vos âmes bien plus que la mort pour vos corps (1).
A ce discours, prononcé d'un ton d'autorité et de majesté toute divine, les Apôtres se turent en cherchant à se l'expliquer dans le silence. Seul saint Thomas, qui parut le comprendre mieux que les autres, dit à ses collègues : Eh bien, allons; et s'il le faut, nous aussi nous mourrons pour lui et avec lui : Dixit ergo Thomas ad condiscipulos : Eamiis et nos, ut moriamur cum eo (v. 11).
Malheureux apôtre, dit, sur cette reprise si légère de Thomas, le vénérable Bède; malheureux apôtre qui, en parlant ainsi, compta sur la générosité de son cœur sans songer à la fragilité de ses forces et sans se mettre en demeure d'implorer le secours de cette lumière divine, à l'aide de laquelle seulement on pouvait éviter toute chute. Gomme Pierre, dans quelques jours d'ici, ce même Thomas, qui fait aujourd'hui cette déclaration, on dirait presque cette boutade de courage,
(1) « Dies, tempus prœcedens passionem ; nox, ipsa passio. Duiii « dies est, dum passionis tempus nonduni advenit, non offendetis « {'Expos.). »
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n'aura de confiance qu'en lui-même, se croira assez lort par lui-même, et par conséquent, dans la nuit de la Passion, comme Pierre, Thomas se heurtera lui aussi, s'échappera comme les autres, et sera incrédule plus que les autres (1). Ah! mes frères, que l'homme est peu de chose par lui-même! A l'abri de toute erreur, de tout péché tant qu'il marche à la lumière de la parole de Dieu, à l'appui de la grâce de Dieu, il n'est que le triste jouet de tout péché et de toute erreur dès que, se retranchant en lui-même, il n'a d'autre ressource que ses propres forces et ses propres lumières. Mais revenons à notre Evangile.
,^ 4. Jésus se prouvant Dieu en annonçant la mort de Lazare ù ses disciples. — Le sommeil de la mondes amis de Jésus-Christ.
Lorsque, dans la personne de ses disciples, il nous révélait ces importantes vérités, le divin Sauveur était corporellement à trois jours de distance de Béthanie. Les messagers que Marthe et Madeleine lui avaient envoyés ne lui avaient appris, comme le remarque saint Augustin, que la maladie de Lazare. Humainement parlant, il ne pouvait donc pas savoir que Lazare était mort (2). Mais ce qu'à une pareille distance l'homme ne pouvait pas connaître, pouvait-il être caché au Fils de Dieu? Ce Fils de Dieu, dans les mains duquel tomhent toutes les âmes de ceux qui meurent, pouvait-il
(1) « Sic loqnebalur quasi facere possit quae alios horlabatur , « immemor Cragililatis suœ, sicut et Petrus (Caf.). » i'2) «» Mscw non morluus fueral nunliatus. »
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ignorer que Lazare venait d'exhaler la sienne (1)? Le voilà donc, ce Fils de Dieu, au même instant où Lazare expire en Bélhanie, annonçant sa mort aux disciples en Galilée, en leur disant : « Savez-vous? Lazare, notre ami, vient de s'endormir, et je vais le chercher pour le réveiller de son sommeil : Lazarus amieus noster dormit ; sed vado. utasomno excitem eum (v. 12). » Oh! reprend ici encore saint Augustin, que ces paroles du Dieu fait homme sont sublimes en même temps que délicieuses, consolantes pour les vrais chrétiens! Rien d'abord de plus exact que cette expression : (( Lazare dort, » appliquée à Lazare qui venait de mourir. Aux yeux des hommes qui ne pouvaient pas le ressusciter, Lazare n'était qu'un mort; mais pour Celui qui par sa puissante parole allait le rappeler à la vie, Lazare n'était qu'un homme endormi, pouvant se réveiller à tout instant; et c'est de ces paroles du Seigneur que saint Paul a appris à appeler « dormants » les vrais fidèles qui, en mourant dans le Seigneur, vont attendre dans leurs tombeaux le moment de leur réveil à une vie glorieuse et immortelle (2).
Remarquez aussi que le divin Sauveur n'a pas dit : « Lazare mon ami, » mais « Lazare notre ami, à nous, )) et par là, en faisant allusion aux trois personnes de
(1) « Sed quid latéral eum ad cujus manus anima morientis exie- « rat ? »
(2) « Verum dixit : Domino dormiebat, hominibus mortuus erat « qui eum suscitare non polerant. Ergo, secundum potenliam suam, « dixit « dormientem. » Sicut Apostolus « dormientes » appellavil « quos resuscitaturos prœnuntiavit {Anrj., loc. cit.). t)
l'auguste Trinité, il a voulu nous apprendre que l'homme de bien, Thommedefoi etdecharilé, Thomme à Télat de grâce, comme Lazare, est Fami véritable des divines Personnes, le Père, le Fils et le Saint- Esprit; qu'il a droit à leur intimité, à leur tendresse, à leur amour, et que sa mort n'est qu'un sommeil, le plus tranquille, le plus doux, le plus suave : Amiens noster dormit. Entendez donc bien cette précieuse leçon, consolez-vous, et ne craignez pas les approches delà mort, âmes chrétiennes, âmes fidèles, âmes aimant sincèrement Jésus-Christ. Yous mourrez sans doute, vous aussi, comme le reste des hommes ; mais en mourant vous ne ferez que vous endormir en compagnie de Jésus-Christ, votre ami chéri, pour ressusciter un jour par lui, comme lui : Lazarus amicus noster dormait ; sed vadoy ut a somno excitem eum !
Mais les Apôtres, esprits simples et grossiers, ne comprirent rien alors à un si doux et si mystérieux langage ; et ils pensèrent, dit TÉvangéliste, que Jésus- Christ n'avait parlé que de l'assoupissement du sommeil de Lazare, tandis que le Seigneur n'avait parlé que de sa mort : Dixerat autem Jésus de m^orte ejus. un autem putaverunt quia de dormitione somni diceret [y. 13). Ainsi, les Apôtres lui firent cette naïve réponse : Seigneur, si Lazare dort, il ne court aucun risque; on peut même le considérer comme guéri déjà : Sidormit, saivus erit [v . 14). Et parla ils eurent l'air de lui dire encore, d'après saint Ghrysostome, que puisque Lazare n'était plus en danger (car un malade qui dort bien est un malade guéri), il n'était pas nécessaire de faire le voyage de la Judée pour aller le faire
lever (1). Sur ce le Seigueur, sans altérer sa douceur, leur dit : ce Puisqu'il faut qu'on vous dise clairement les choses, sachez qu'il ne s'agit pas de sommeil. Lazare est mort. Et moi je me réjouis de cette circonstance, parce que je n'étais pas là, mais je ne m'en réjouis qu'à cause de vous, afin que vous puissiez mieux croire : Tune ergo Jésus dixit eis manifeste : Lazarus mortuiis est; et ego gaudeo propter vos^ ut credatis, quoniam. non eram ihi (v. j o) . »
En effet, dit saint Augustin, les Apôtres, en allant dans la Judée et en apprenant que Lazare était mort au moment même où le Seigneur, sans avoir ni vu ni entendu cette mort, la leur avait annoncée dans les termes les plus clairs, ne pouvaient plus douter que Jésus-Christ voyait les choses éloignées, comme si elles lui étaient présentes, et ils auraient cru encore mieux à sa divinité (2).
D'après saint Pierre Chrysologue, ce fut comme si Jésus-Christ leur eût dit ceci : u La résurrection de Lazare, à laquelle vous allez assister, ne sera que la ligure de ma résurrection. On verra d'avance dans le serviteur un essai de ce qui, dans quelques jours, arrivera au maître. Lors donc que je me présenterai à vous comme étant ressuscité après ma mort ; en vous souvenant que Lazare est ressuscité quatre jours après, vous n'aurez pas de peine à croire que je serai ressuscité quelques heures après ma mort; en vous souve-
(1) « Solet esse somnus œgrolanUum saiulis indiciiim. Non igitur <.( utile est quod tu vadasad excitandutn eum [loc. cit.). »
(2) « Ut jam inciperenl admirari quia Dominus poleral dicere « mortuuus, quod nec viderai, nec audiveral. »
liant que j'ai ressuscité Lazare par ma parole, vous ne pourrez plus douter que j'aie pu me ressusciter moimême. Et la pensée de cette augmentation, de cet affermissement que votre foi et la foi de tous les chrétiens dans ma résurrection vont recevoir par le prodige de la résurrection de Lazare, fait tressaillir de joie mon cœur. » Ohî que cette révélation, cet aveu sont donc précieux pour nous! Par ces touchantes paroles de notre divin Sauveur, nous sommes assurés que notre foi, humhle, sincère, fervente, dans ses mystères, fait la joie, le bonheur, les délices du cœur du Seigneur : Gaudeo pr opter i^os^ utcredatis!
% 5. Marthe se plaignant au Seigneur d'avoir laissé mourir son frère. — Magnifique révélation que Jésus-Christ est la résurrection et la VIE. — Explication de ces sublimes paroles.
En instruisant ainsi ses Apôtres, et dans leurs personnes en instruisant tous ses fidèles, le Rédempteur divin était déjà arrivé près du château de la famille de Lazare. Ce château n'était qu'à une demi-lieue de Jérusalem; les nobles Juifs de cette ville s'y étaient donc rendus en grand nombre pour consoler Marthe et Madeleine de la perte de leur frère : Erat autem Bethaniajuxta J erosolymam quasi stadiis quindecim. Multi autem ex Judœis vénérant ad Martham et Mainam^ ut consolarentur eas de fratre suo (v. 19). Marthe apprit par quelqu'un de ses domestiques que le Seigneur allait arriver; et, impatiente de le voir et de lui dire sa douleur, elle laissa à sa sœur le soin d'entretenir à la maison le monde qui était venu les visiter, et vola au-devant du divin Maître : Martha, ut audi- II. 29
vit quia Jésus venit^ occurrit illi. Mariam autem domi sedebat (v. 20). Et l'arrêtant sur la voie publique, elle se jette à ses pieds ; et fondant en larmes et d'une voix, entrecoupée par les sanglots : « Ah! Seigneur, lui ditelle, pourquoi n'étiez-vous pas ici il y a quatre jours ? mon frère ne serait pas mort. On ne meurt pas quand on est auprès de Jésus ; Domine, si fuisses hic, frater meus non fuisset mortuus (v. 21). Mais jene désespère pas, ajoula-t-elle. Je sais que tout ce que vous demandez à Dieu, Dieu vous l'accorde; et il vous accordera même la vie de mon frère : Sed et nunc scio quia quœciimque poposceris aDeo, dabit tibi Deus (v. 22).
Il faut pardonner à Marthe, dit saint Pierre Ghrysologue, cette ambiguïté dans les expressions, cette confusion, cette contradiction même de sentiments et d'idées par lesquels cette âme pleine de foi paraît croire et! rie i)as croire en même temps à la divinité du Sauveur; La douleur qui lui navre le cœur confond son esprit au point quelle ne se rend pas assez compte de ce qu'elle dit (1).
C'est pour cela que l'aimable Seigneur ne la gourmande pas, ne lui fait pas de reproches ; au contraire, il a pitié d'elle, il la relève, et d'un air d'extrême bonté il lui dit : a Console-toi, Marthe, ton frère ressuscitera ; Dicit illi Jésus : Resurget frater tuus (v. 23). »
La foi à la résurrection des morts, au dernier jour du monde, cette foi primitive, traditionnelle et universelle dans le monde, était très-vive chez les Juifs
(1) « Credulitalem incrediilitas confundit ; nimio dolore pertur- « hâta crédit et dnbitat {Sermon. 64). »
cjui lisaient Job et les prophètes, par lesquels Dieii avait renouvelé dans les termes les plus clairs et les plus formels la révélation d'un si grand mystère. Le Seigneur n'ayant donc pas déterminé le temps où Lazare devait ressusciter, Marthe crut qu'en lui disant : (( Ton frère ressuscitera, » le Seigneur avait fait allusion au temps de la résurrection universelle de tous les hommes; et poussant un profond soupir : a Je le sais bien, s'écria-t-elle, que mon frère ressuscitera lui aussi, à l'époque de la résurrection universelle, ait dernier jour; Scio quia resurget in resurrectione , in novissimo die [y. 34). »
Jésus-Christ alors , prenant l'attitude , le maintien, le ton de maître, de Seigneur, de Dieu, d'une voix mystérieuse et solennelle, qui ébranla les cieux, qui fît trembler la terre et troubla les enfers, prononça ces paroles qu'aucune langue n^avait jamais articulées, qu'aucune oreille n'avait jamais ouïes, ces paroles les plus étonnantes, les plus magnifiques, les plus sublimes de toutes les paroles étonnantes, magnifiques, sublimes de l'Évangile : « Je suis la résurrection et la c( vie. Celui qui croit en moi, fût-il mort, vi^Ta, et qui- (( conque vit et croit en moi ne mourra jamais. Ego a sum resurrectio et vita. Qui crédit in me^ etiamsi (( mortuus fuerit^ vivet; et omnis qui vivit et crédit « in me non morietur in œternum (v. 25 et 26). »
0 voix! ô paroles! l'historien sacré n'aurait pas pu les inventer, ces grandes paroles, si Jésus -Christ ne les avait pas vraiment prononcées. Il ne peut pas venir à l'esprit de l'homme de mettre lin pareil langage dans la bouche de l'homme. Mais Jésus-Christ lui-itiême
n'aurait pas pu les prononcer s'il n'était pas vrainienl Dieu. Celte manière de parler est en dehors de tout langage humain; aucun homme ne peut parler ainsi, parce qu'aucun homme ne peut penser ainsi. Seulement un Dieu pouvait s'exprimer de cette manière, parce que Dieu seulement peut se former de pareilles idées de lui-même.
Ah ! en entendant Jésus-Christ parler d'une manière si nouvelle, si singulière, si extraordinaire, si sublime, si éloignée et si au-dessus de la manière de parler propre des hommes, les Juifs avaient bien raison de s'écrier : Depuis que le monde existe, jamais homme n'a ainsi parlé ; Nunquam sic locutus est homo [Joann.^ vu). J'ose même affirmer que ces paroles de notre aimable Sauveur sont plus divines que son œuvre; que ce qu'il a dit de lui-même dans cette circonstance prouve bien mieux que ce qu'il a fait qu'il est Dieu; que le dogme de sa divinité ressort plus clair, plus évident, plus radieux de cette déclaration que du prodige de la résurrection de Lazare. Car s'il est impossible qu'un homme ait pu ressusciter un autre homme, il me paraît encore plus impossible qu'un homme ait pu parler ainsi de lui-même sans être Dieu. Ce langage sent le ciel. C'est ici, à ne pas s'y tromper, la parole, la phraséologie, le style de Dieu. C'est la nature divine se révélant dans tout l'éclat de sa magnificence et de sa vérité; et il n'y a que l'aveuglement qui puisse ne pas voir, il n'y a que la stupidité qui puisse ne pas comprendre, il n'y a que l'obstination de l'impiété qui puisse ne pas reconnaître que Celui qui parle ainsi est vraiment et infailliblement Dieu!
Que nous devons donc être reconnaissants à cette vierge fortunée, à sainte Marthe , dont la pureté du cœur, la docilité de l'esprit, le désir sincère de mieux connaître Jésus Christ et l'humilité de la prière nous ont valu de la part de ce Fils de Dieu une déclaration de sa divinité si resplendissante de lumière , si majestueuse de grandeur, si imposante d'autorité !
Marthe, dans sa foi encore mal affermie, encore imparfaite, avait dit au Seigneur : ce Je sais que tout ce que vous demandez à Dieu, Dieu vous l'accorde; Scio quia quœcumque poposceris a Deo^ dabit tibi Deus ; » et Jésus-Christ, dit saint Chrysostome, en répondant par cette grande parole : « Je suis, moi, la résurrection et la vie ; Ego sum resurrectio et vita^ » a voulu dire : En moi, l'homme qui prie est intimement uni au Dieu qui exauce. Je n'ai pas besoin du secours de personne, je n'ai pas besoin de prier pour obtenir. Je suis l'arbitre absolu, le dispensateur suprême, comme je suis la source de tout bien; je ne donne pas une vie que je dois demander, une résurrection que je dois recevoir; je donne la vie et la résurrection dont je suis la source, le principe, la raison, la cause, et que j'ai essentiellement en moi-même, parce que je suis moimême la résurrection et la vie (1).
En second lieu, en disant : « Je suis la résurrection et la vie, » ce fut comme s'il avait dit, d'après Alcuin : c( Par cela même que je suis la vie, je suis la résurrec-
(1) « 111a dixerat : Quœcumque poposceriS; dabit, Deus. Ipse di- (( cit : Ego sum resurrectio et vita : ostendens quod non indigef « adjulorio, et quod ipse est distributor bonorum [Homil. 62, in « Jrtnn.). »
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lion aussi. Étant moi-même la vie, toute vie se personnifiant, se trouvant essentiellement en moi, je vis toujours ; et c'est parce que je vis toujours que je peux faire revivre ceux qui sont morts, et devenir leur résurrection comme j'ai été leur vie. Ainsi, c'est par moi que tous les hommes ressusciteront un jour. Pourquoi ne pourrais-je donc, dès aujourd'hui, ressusciter un seul homme, puisque c'est par moi qu'un jour ressusciteront tous les hommes (1)? C'est ainsi que le divin maître, en instruisant une femme, a instruit toute rÉglise, a éclairé tout le monde, a confondu d'avance le blasphème stupide que Satan lui-mênae ne partage pas, l'erreur sacrilège qui conteste à Jésus-Christ sa divinité !
§ 6. Effet prodigieux de la révélation que Jésus-Christ vient de faire à Marthe. — L'acte sublime de foi de cette femme, figure du témoignage que l'Église rend à Jésus-Çhrist. — Bonheur de croire à ce témoignage.
Pendant que le Sauveur parlait ainsi aux oreilles de Marthe, une immense lumière rayonnait dans son esprit docile, une surabondance de grâce qui accompagnait toujours la parole de FHomme-Dieu inondait et élevait son cœur pudique. Elle comprit donc tout d'un coup la vérité, la sublimité, la magnificence de cette révélation divine et en fut ravie et transportée hors d'elle-même. En élevant son regard et parcourant en un instant l'abîme qui sépare Dieu de l'homme, à travers l'homme elle vit en Jésus-Christ le Fils con-
(1) « Ideo resurrectio qnia vita. Per queni lune cum aliis, pcr « eumdem polest lîiodo resurgere(6'of.). »
siibslantiel de Dieu, elle sentit, elle aima ce même Dieu, et se trouva toute remplie, toute possédée de lui, et en état de penser, de parler de Dieu comme Dieu pense et parle de lui-même. Ainsi Jésus-Christ lui ayant demandé si elle croyait la grande et importante vérité qu'il venait de lui faire entendre; Credis hoc (v. 23)? Marthe n'hésila pas un instant à lui faire cette confession publique de sa foi , en disant avec le ion d'une conviction profonde, avec l'enthousiasme d'un grand amour : a Oui, oui, Seigneur, j'ai toujours cru, et maintenant je crois plus que jamais que vous êtes le Messie, le Fils du Dieu vivant, venu au monde pour sauver le monde : U tique, Domine^ ego credidi quia tu es Chris tus ^ Filius Dei vivi, qui in hune mimdum venisti (v. 27). »
Oh ! que cette confession est grande dans sa petitesse, sublime dans sa simplicité! C'est l'unité de la nature et la pluralité des personnes en Dieu. C'est la consubsjantialité du Yerbe de Dieu. C'est le but de son incarnation, de sa vie et de sa mort. Ce sont les dogmes fondamentaux du christianisme. C'est toute la religion abrégée, renfermée dans trois mots. C'est l'acte de la foi théologique le plus complet, le plus parfait qui se trouve dans les Livres saints.
Yenez tous ici, tristes élèves d'Arius, hérétiques philosophes et philosophes hérétiques, qui ne savez pas ouvrir la bouche sur l'adorable Jésus sans méconnaître sa mission, sans blasphémer sa personne, sans maudire son nom, sans contester sa divinité; venez ici entendre cette femme ; apprenez à son école que tfÉsus
CHRIST EST LE FILS DU DIEU VIVANT, et nOU du DicU Opé-
rant; c'est-à-dire qu'il est le rejeton ineffable de la nature du Père, et non pas un effet de sa puissance ; qu'il est engendré, mais qu'il n'est pas créé; qu'il est de la même substance, de la même nature que le Père; et que dès lors il est Dieu vivant lui-même, ayant toutes les perfections qui font l'être et la vie de Dieu. Apprenez à l'école de cette femme que ce Fils de Dieu n'est pas un philosophe apparu à l'homme pour se faire admirer par l'homme, mais qu'il est le Christ, c'est-à-dire le Messie promis à Thomme, attendu par l'homme, comme pouvant seul éclairer l'homme, mourir pour l'homme et le sauver. En voyant ces trois mots prononcés par une femme contenir plus de science et plus de philosophie qu'on n'en trouve dans les livres de tous les savants, de tous les philosophes, de tous les hommes, reconnaissez que les Livres saints, où se trouvent de telles merveilles, ne sont pas, ne peuvent pas être des compositions de l'homme, mais des révélations de Dieu. Souvenez-vous aussi qu'à Pierre, qui venait de faire une confession à peu près semblable à celle de Marthe, Jésus-Christ dit : « Tu es c( heureux, Pierre, car ce n'est pas à l'école de la chair c( et du sang, mais c'est à l'école de mon Père céleste, et c( par son inspiration, et par sa lumière que tu as appris (( que je suis le Fils du Dieu vivant (37â!/^A. , xvii). » Il est donc clair, par cette divine parole, que si Marthe a fait, elle aussi, la même confession, elle ne l'a apprise qu'à la même école, qu'elle a partagé la même inspiration, qu'elle a eu le même Père céleste, le même Dieu pour maître ; et par conséquent qu'en écoutant Marthe, en croyant à la vérité de sa confession, ce n'est pas à
une femme que vous ajoutez foi, mais c'est à l'Esp rit- Saint, c'est à Dieu lui-même parlant en elle et par elle.
Oh ! que ce dialogue, je dirai presque ce drame, entre le Fils de Dieu et une petite femme, est mystérieux, est sublime ! A peine Jésus-Christ se révèle, se manifeste, que voilà Marthe le confessant le vrai Fils de Dieu !
C'est donc une double révélation de la même vérité, ou bien c'est la même vérité révélée d'une manière trèsélevée par la parole même de Dieu ou de Jésus-Christ, et ensuite expliquée et traduite en termes plus clairs, plus précis par l'inspiration de Dieu, dans la confession de Marthe. C'est donc, mes frères, encore ici le grand mystère de l'enseignement catholique. Dieu s'est révélé à l'Église ; et c'est sur l'inspiration de Dieu que l'Église confesse Dieu. En sorte que la foi de l'Église, figurée par la foi de Marthe, est un enseignement divin elle-même; la foi de l'Église nous rend plus faciles, plus claires, les révélations divines. C'est la révélation divine traduite dans la pratique, réalisée par l'homme, mais toujours sur l'inspiration et l'assistance de Dieu. C'est pour cela que la foi de l'Église est aussi sûre, aussi infaillible que la révélation de Dieu, et qu'en suivant ce qu'elle croit nous sommes autant dans le vrai, nous écoutons autant Dieu qu'en croyant ce qu'elle enseigne. Comme son enseignement est l'enseignement de Dieu, sa foi est la foi de Dieu.
Ce sont les mystères sublimes, les importantes leçons que nous apprend la conversation de Marthe avec Jésus-Christ. Sublime femme dont Jésus-Christ a fait l'un des premiers confesseurs, des premiers évangélistes de sa divinité !
450 HOMÉLIE VII. MARTHE ET iMADELEINE
Or, c'est par une foi si noble, si éclairée, si vive, si parfaite que Marthe prépare, obtient, je dirais presque qu'elle arrache des mains du Seigneur le prodige de la résurrection de son frère. Car la foi de Marthe est cette foi que Jésus-Christ j^appelle la foi de Dieu [Marc xi), et qui dispose en reine des prodiges de Dieu. D'autant plus qu'à la foi, aux prières de Marthe vinrent se joindre la foi^ les prières, les larmes de Madeleine : comme nous allons le voir en abordant de plus près le récit de ce prodige.