LAZARE MORT, OU LES CONSUÉTUDINAIRES ET LES VIEUX PÉCHEURS
Il est dit du cadavre de Lazare, qu'enseveli, renfermé depuis quatre jours, il avait commencé à se corrompre et exhalait déjà une odeur insupportable ; Quatriduanus est, jam fœtet.
Or il en est de même, dit saint Augustin, dans l'ordre moral, par rapport aux pécheurs de longue date, plongés depuis un grand nombre d'années dans leurs vices, en proie à la corruption du cœur, bien plus dégoûtante que la corruption du corps. Indiqués par tous les doigts comme des hommes dépravés jusqu'à la moelle des os, ils sont la triste odeur de Satan, comme les bons chrétiens sont, d'après saint Paul, la bonne odeur ^ fodeur agréable et délicieuse de Je sus-Christ (1).
Du corps éteint de Lazare il est dit encore qu'il
(l) « Qui peccare consuevit, sepultus est; et bene de illo dieitur: « Fœtet; incipit enim habeve pessimam famam, tamquam odorem « teterrimum {Tract .49 in Joan.). »
était renfermé dans une grotte et qu'une grosse pierre était posée dessus; Erat autem spelunca^ et lapis superpositus erat ei. Or c'est aussi, dit saint Augustin , l'image du pécheur ayant vieilli dans le péché. Il se trouve resserré dans l'antre obscur et profond de sa conscience, où le rayon de la lumière divine ne pénètre que difficilement-, il se trouve sous l'énorme pierre de sa mauvaise habitude, qui écrase son âme et l'empêche de se lever et de respirer (4).
Dans la voie du désordre, la première faute, hélas! n'est presque jamais la dernière, et il est très-rare que ceux qui y glissent, reviennent, sans désemparer, sur leurs pas! Ordinairement, une fois qu'on s'y est engagé, on parcourt jusqu'au bout cette voie funeste ; car comme tout acte de vertu devient une disposition, une raison, un moyen de plus de pratiquer de nouveaux actes de vertu; toute action mauvaise devient une disposition, une raison, un moyen de plus de commettre d'autresmauvaises actions. Comme grâce produit grâce, péché produit péché. Comme la grâce sanctifiante, ainsi que Jésus-Christ Ta dit, devient dans l'âme une source vivante de nouvelles grâces; Fiet in eo fons aquœ salientis^ tout péché établit dans l'âme un jet puissant de nouveaux péchés. Comme les Justes, en montant toujours de vertus en vertus (Ihunt de virtute in mrtuiem\ s'élèvent à une telle hauteur dans le chemin du ciel, qu'il leur devient presque impossible de retomber; de
(1) « Moles sepulcro imposita, est ipsa vis dirae consuetudinis, « qua premitur anima ; nec resurgere , nec respirare permittitur « {Serm. 44 rfe Verb.Domin.). »
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même les pécheurs, en descendant de péché en péché dans le chemin des enfers, arrivent à une telle profondeur qu'ordinairement il leur est presque impossible de remonter. Malheur, criait saint Bernard, malheur à l'homme qui hante le péché, qui se familiarise avec le péché! Ce qui, au commencement, lui faisait horreur, avec le temps se change pour lui en une indifférence habituelle, en une seconde nature. Funeste nature! qui fait une espèce de nécessité du péché : en sorte que, comme les âmes accoutumées à la vertu ne peuvent vivre sans faire le bien 5 de même les âmes habituées au mal ne peuvent pas vivre sans pécher! Cette horrible nécessité de pécher produit une espèce d'impossibilité de se corriger^ cette impossibilité dégénère en désespoir du salut ; et ce désespoir achève et consomme l'affreux mystère de la damnation éternelle (1).
Ne nous étonnons donc pas si Jésus-Christ, allant ressusciter Lazare , s'y est laissé voir troublé luimême, frémissantdans son esprit béni, pleurant, priant, et poussant un grand cri. Par ces démonstrations de tristesse et de douleur, notre aimable Sauveur a voulu, dit toujours saint Augustin, nous apprendre, d'une manière sensible, combien est malheureuse, déplorable, la condition des pécheurs qui ont vieilli dans leurs péchés, et combien il est difficile que ressuscite à la vie de la grâce une âme que la lourde pierre des mau-
(t) « Habitus crebro peccandi consuetudinem parit ; consuetudo « quasi agendi necessitatem ; nécessitas impossibilitalem ; impossl- « bilitas desperalionem ; desperalio damnations m. »
26 nO.VÉLlE 1. LES TROIS MORTS RESSUSCITES
vaises habitudes du péché accable de tout son mystérieux poids (1).
Considérez- les de près ces malheureux pécheurs. En entendantraconterlamorl affreuse d'un impie, en écoutant un sermon, en lisant quelque livre sur les dernières fins de l'homme, en se sentant frappés ou menacés des fléaux de Dieu, ou même aux approches des grandes solennités de la religion, à moins que les vices n'aient entamé et détruit tout à fait en eux la foi, il est trèsrare qu'ils ne se sentent pas attirés, poussés par un mouvement intérieur à se convertir. Mais ils n'ont pas plutôt conçu la pensée de cette conversion, qu'ils se sentent arrêtés, effrayés par la pensée du long chemin en arrière qu'ils doivent faire, des péchés qu'ils ont à expier, des scandales qu'ils ont à réparer, des habitudes qu'ils ont à détruire, de la pratique des grands devoirs qu'il leur faut reprendre, du changement total de leur vie qu'ils doivent opérer. A cette pensée ils se découragent, ils s'abattent. Ils voudraient bien n'avoir jamais commencé ; mais ils ne savent pas se décider à en finir. Ils maudissent chaque pas de leur funeste carrière, et ils la suivent toujours. Ils mouillent de leurs larmes leurs chaînes^ mais ils ne les brisent pas. « Je verrai cela à la mort, » se disent-ils. « Alors quelque Saint viendra peut-être à mon aide! » Et toutes leurs velléités de conversion s'évanouissent devant cet horrible mot : u Maintenant, je ne le puis pas. » Consueludo yarit quasi agendi necessitaiem; nécessitas impossibilitalern !
(l) w Fremuit spiritUfturbavU seipswn, lacrymatus est^ voce « mayna clamavit, quia D.ffic.le surgit quem moles pravae conu sueludinis piemit {Tiaci. 40 in Joan,). »
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Qu'elle est donc grande, qu elle est funeste l'erreur de ces chrétiens qui se disent : u Lorsqu'on va à confesse autant vaut-il y apporter cent péchés qu'en apporter un seul^ autant vaut-il se convertir après dix ans, qu'après quelques mois d'une mauvaise vie. « Ah! il n'en est pas ainsi ! On ne guérit pas avec la même faciUté d'une vieille maladie que d'une indisposition qu'on souffre depuis quelques jours! Plus le temps qu'on passe en état de péché se prolonge , plus la volonté devient faible , plus les secours de Dieu se font rares , plus toutes les grâces extérieures perdent de leur efficacité, plus les passions acquièrent de force, plus enfin l'esprit s'aveugle, le sentiment religieux s'éteint, le cœur s'endurcit, l'homme spirituel, l'homme chrétien est écrasé par l'homme corporel, par l'homme animal. Insensible alors aux remords du passé et aux appréhensions de la damnation future , on va froidement à sa rencontre, comme le condamné marche au supplice , auquel il ne peut pas échapper 5 Impossibilitas desperationem parit , desperaiio damnaiionem (1).
Oh! qu'il est grand, mes frères, au centre même du
(1) Nous nous souvenons d'un tel, parmi tant d'autres de ces pécheurs endurcis, qui disait : « Je crois aux enfers ; mais je crois aussi que je ne puis pas y échapper. Me convertir, c'est impossible. Aussi j'ai pris mon paiti. Seulement je voudrais finir ma vie d'une mort subite, afin d'éviter les angoisses du dernier moment. Ce serait là une belle mort pour moi j et je tâche de me la procurer par l'usage que je fais de l'opium. » Le malheureux a été exaucé dans ce désir
infernal. Il est mort d'une attaque d'apoplexie foudroyante au
spectacle !
catholicisme, le nombre de ces infortunés qui, la figure rayonnante d'une joie fausse et affectée, sont, dans l'intérieur de leur âme, rongés par ce désespoir froid, paisible et indifférent qui méprise tout, qui ne se soucie de rien 5 et qui est par cela même le désespoir le plus inguérissable et le plus désespéré-, Cum in profundum venerit^contemnit ÇProv. XYiii, 3)! Ohî qu'il est grand le nombre de ces malheureux qui, extérieurement pleins de grâce, de santé et de vie, ne sont, dans l'intérieur de leur âme, que des Lazares cadavéreux par leurs vices, et, comme les appelle Jésus-Christ dans l'Évangile, des sépulcres blanchis et ornés au dehors, mais remplis au dedans de chairs corrompues, d'ossements pourris, exhalant une odeur d'enfer, insupportable à la terre comme au ciel^ Sepulch^a dealbata^ pîena ossibus mortuorum {Matth. xxiii, 27). Et peut-être que dans cet auditoire même, ainsi que le disait de son auditoire saint Augustin, peut-être que dans ce même auditoire à qui je parle, j'ai ici en ma présence de ces morts de quatre jours, de ces Lazares puants, cadavres spirituels, qui depuis de longues années sont, en quelque sorte, ensevehs sous la pierre écrasante de leurs mauvaises habitudes! Oh! s'il en est ainsi, ne désespérez pas, pécheurs, mes frères; je leur dirai : Ne désespérez pas (i).
Par ce que Jésus-Christ a fait dans la figure, il a montré ce qu'il peut, ce qu'il veut faire dans ceux qui
(1) « Sed forte jam illi alloquor, qui jam duro consuetudinis la- « pide premitur, qui jam quatriduanus fœtet. Sed nec ipse desperet « {DeVerb. Domini). »
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y sont si bien figurés. Le même Seigneur, qui a rappelé Lazare à la vie corporelle, peut et veut bien vous rendre, vous aussi, à la vie spirituelle. On peut arriver par la grâce \k où Ton désespère arriver par la nature; ce qui n'est presque plus possible à Thomme est possible à Dieu. Oui, ce Dieu de miséricorde et de bonté peut et veut bien, par la voix de son secours intérieur, vous délivrer de l'horrible poids dont vous vous êtes chargés vous-mêmes, puisque vous ne vous sentez plus la force de le secouer-, il le peut et le veut bien, à la condition que vous le vouliez sincèrement et efficacement par une pénitence sincère et efficace de votre part (1). Et l'histoire de la résurrection de Lazare est, en cela, votre modèle, votre instruction, votre guide et votre espérance.
En allant ressusciter Lazare, le Fils de Dieu commença, comme nous l'avons vu, par dire : « Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi , fùt-il mort, vivra-, £^go sum resurrectio et viia. Qui. crédit in me, eliamsi mortuus fuerit ^ vivet. » Et en s'adressant ensuite à sainte Marthe, il lui dit : Crois-tu, Marthe, cette vérité-, Credis hocî Or, qu'est-ce que cela signifie.? sinon que pour le pécheur mort et pourri dans ses vices, la première condition de son retour à la vie de la grâce, c'est la foi. Et, en effet, c'est la foi de Marthe et de Madeleine qui, comme nous l'avons vu aussi, a provoqué et obtenu de Jésus-Christ le grand prodige de la résurrection de Lazare, leur frère. Foi donc,
(l) « Novit Christus clamando, terrena opéra abrumpere, intrin- « secus vivificare. Agant et isti pœnitentiam {Ibld.). »
pécheurs, mes frères, excitez en vous, par la mcditalion et la prière, cette foi languissante et presque éteinte, la foi dans la vérité de la Parole du Seigneur, dans la puissance de sa grâce, dans la grandeur de son amour.
Lazare était mort, cependant il était encore aimé par Jésus-Christ -, Ecce quomodo arnabat eum . Et vous aussi , poursuit saint Augustin, vous aussi, pauvres pécheurs, quoique morts depuis si longtemps à la vie de l'âme, vous êtes toujours l'ohjet de la miséricorde et de la compassion du Dieu Sauveur. Ah! s'il n'avait pas aimé les pécheurs, ce Dieu de bonté, il ne serait pas venu du ciel sur la terre pour les chercher et les sauver (1).
Dans cette même famille de Lazare — cette remarque appartient encore à saint Augustin — Jésus-Christ avait déjà, non pas en figure, mais en réalité, opéré en un instant le grand prodige de ressusciter à une vie sainte et parfaite une âme égarée depuis sa plus tendre jeunesse, plongée dans le désordre, esclave des plus mauvaises habitudes, des plus violentes passions. Ce fut en convertissant Madeleine; et ce prodige a été encore plus grand et plus étonnant que celui par lequel il ressuscita plus tard Lazare, son frère (2).
Or, nous savons, nous voyons, dit encore le grand évêque d'ÏIippone, que la divine miséricorde de notre aimable Sauveur renouvelle tous les jours ces mira-
(l) « Lazarus mortuus erat, et tamen Lazarum Christ us amabat. « Si enim pficcatores non amaret, de cœlo ad terram nondcscenderet • [Tract, in Joan.). »
(2} « Hœc ipsa soror Lazari Maria melius suscitata est quam fraie ter ejub : de magna mole consuetudinis liberala est [Ibid.]. »
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des de sa puissance, non pas en tous les grands pécheurs, afin que personne ne présume , mais dans un grand nombre de ces êtres infortunés, afin que personne ne désespère de sa bonté (1).
Nous connaissons même, dit encore le grand Docteur africain, plusieurs de ces vieux pécheurs, pourris dans le désordre, qui, semblables à Madeleine, non-seulement se sont convertis, mais qui, depuis leur conversion, mènent une vie bien plus édifiante, plus sainte et plus parfaite que les nouveaux pharisiens, leurs censeurs, qui s'enorgueillissent d'une probité apparente et menteuse (2).
En second lieu, le Fils de Dieu, en allant ressusciter Lazare à la vie du corps, frémit en lui-même. Et vous aussi, pécheur invétéré, vous dit le même docteur, à la vue de votre obstination et de votre aveuglement, vous devez aussi frémir d'indignation en vous-même et contre vous-même, si vous voulez vous bien disposer à la résurrection, à la vie de l'âme (3).
Jésus-Christ ajouta le trouble au frémissement; et, par là, il vous a appris que vous devez saintement vous troubler aussi , vous confondre, vous attrister , vous repentir à la considération de l'état de haute misère et de corruption profonde où. vous êtes réduit (4) ^ et,
(1) « Videmus multos, novimus multos ; nemo prœsumat, nemo « desperet [Ibid.]. »
(2) « Videmus qiiotidie liomines, pessima consueludine permu- « tala, meliiis vivere quam ii vivunt qui cos deprehendunt (/ft?c/.). »
(3) « Fremas in te, si disponis reviviscere [Tract, in Jean.). »
(4) « Turbavit seipsum : nt significel quomodo turbari debcas, « cum lanta peccali mole graveris (/6/c/.). »
à l'exemple de Jésus-Cbrist, accompagnez votre frémissement et votre trouble des larmes du cœur, des larmes du repentir par lesquelles , quel({ue dure qu'elle soit, la pierre de vos mauvaises habitudes finira par se briser et disparaître (1).
On dit à Jésus-Cbrist, par rapport à Lazare : « Seigneur, venez et voyez-, Domine^ veni et vide. » C'est ce que vous devez aussi répéter à votre divin Sauveur. Prosterné à ses pieds, vous devez le solliciter qu'il daigne venir jusqu'à vous, s'attendrir sur vous, avoir pitié, compassion de vous^ car venir et voi7\ de la part du Rédempteur divin, n'est, dit saint Augustin, n'est que cela; et c'est pour cela que le prophète disait à Dieu, et vous devez lui dire aussi comme le prophète : a Voyez, Seigneur, l'état d'avilissement et de dégradation où je suis tombé 5 voyez ma confusion, mon repentir et ma douleur, et daignez me pardonner tous mes péchés (2). »
Malgré tous ces préparatifs, Lazare ne ressuscita pas avant qu'on eût ôté de son tombeau la pierre qui le couvrait. De même, sachez-le bien, pécheurs qui aspirez sincèrement à vous convertir , toutes vos belles dispositions, vos prières, vos larmes ne peuvent rien pour votre résurrection spirituelle, si vous n'ôtez toute pierre d'achoppement qui se trouve sur votre chemin, c'est-à-dire toutes les occasions du péché.
(1) « ut violenliae pœnitentis , cedat consuetudo peccandi a [Ibid.). »
(2) « Venl et vide. Videt Dominus quando miseretur ; unde dici- « tur : VidCy Domine, humilitatcm mcam et dolorem metim, et « dimilte omnia peccata mea {Ibid.). »
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Tollile lapidem^ ôtez la pierre, vous dit, à vous aussi, le Seigneur. Rompez avec cet ami, débarrassez- vous de cette personne, renoncez à ces pratiques, brûlez ces livres, détruisez ces souvenirs, éloignez de vous, en un mot, toutes ces pierres de scandale et de ruine spirituelle qui ont été si funestes à votre faiblesse, et où toutes vos résolutions de faire le bien se sont si souvent brisées, où votre innocence, votre pudeur et peut-être même votre foi ont succombé 5 Tollite lapidem ; tollite lapidera.
Il faut encore, malheureux Lazares, que vous obéissiez à la voix du Seigneur, qui vous crie plus haut encore qu'elle ne le fit au cadavre du jeune homme de Naïm, et qui vous intime, qui vous ordonne de sortir de votre tombeau-, Clamavit voce magna : « Lazare^ veni foras. »
Ah î mes frères, quoi qu'en disent le monde et les hommes qui ne s'inspirent que des maximes, des préjugés du monde, il n'est malheureusement que trop certain que les sociétés profanes du monde, les spectacles, les réunions de ce qu'on appelle le beau monde, et où un si grand nombre de chrétiens, en honte du christianisme, dissipe en de vains amusements, en de folles jouissances, en des plaisirs corrupteurs, en des amusements aussi ruineux pour l'âme que pour le corps, pour l'honneur que pour la fortune, la meilleure portion de la vie, le temps précieux que la bonté de Dieu ne nous accorde qu'atîn de nous assurer un bonheur éternel; il n'est que trop certain que ces réunions scandaleuses, funestes débris du matérialisme païen que le christianisme avait détruit et que l'hérésie, le
paganisme littéraire et artistique, l'indifférence religieuse, riucréJulité des trois dernieis siècles ont ressuscité au nom, sous l'inspiration et dans l'intérêt de Satan; il n'est que trop certain, dis-je, que ces réunions ne sont, aux yeux de la foi, que de vrais tombeaux des âmes, où l'âme fascinée s'aveugle, s'oublie et perd peu à peu, sans s'en douter, les idées, les principes, les maximes chrétiennes. Où le cœur aussi se ramollit insensiblement, s'énerve, se dégrade. Où ce qu'on veut faire passer pour un soulagement innocent finit toujours par le culte de la chair, par l'idoiâtrie du plaisir. Où, enfin, sous les apparences insi-^ (lieuses de l'élégance, de la politesse et de la grâce, tout est corruption, pourriture et mort. Or, c'est de ces tombeaux où vous, pauvres Lazares, vivez en mourant et mourez en vivant, et où vous pourrissez depuis si longtemps, c'est de ces tombeaux que vous devez sortir. Il faut divorcer avec le monde corrupteur et corrompu, si Ton veut revivre à ia grâce; Lazare, veni foras. Tant que vous resterez dans ces cavernes obscures, dans ces repaires de la mort, il n'y a pas moyen de revenir à la vie. Mais, en sortant de ces atfreux sépulcres du monde, il est nécessaire, vous dit saint Grégoire, que, par une confession sincère de toutes vos fautes, vous sortiez aussi de vous-mêmes, de votre cœur où ces fautes vous retiennent enfermés et ensevelis comme dans un affreux tombeau (I). Remarquons encore nue Jésus-Clirist , ayant fait
(1) « ut qui intra conscientiam suam absconditus jacet per ma- « lilJaiH, a semelipso exeatpei' confessionern [loc. eU.). »
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sortir tout vivant Lazare du tombeau, ne Ta pas fait sortir iibre et délié, mais les mains et les pieds resserrés par des bandelettes et le visage caché sous le suaire dans lequel on Tavait enveloppé ; Prodiit qui fuerat morluus^ ligaius manus et 'pedes insiitis^ el faciès illius sudario erat ligata ; et que ce furent ses disciples , là présents , qui , par Tordre formel que leur en donna le Seigneur, débarrassèrent Lazare de ses liens, le découvrirent et le laissèrent aller -, Solviie eiuriy et sinite abire. Et par là, disent les Pères, il nous a conlirmé, par un fait sensible, cette grande révélation qu'il nous avait faite ailleurs : Que , comme ce fut sa voix qui fit revivre Lazare , c'est aussi sa grâce qui intérieurement fait revivre l'âme se repentant de ses fautes^ et que cependant il n'appartient qu'à ses ministres, à ses prêtres de délier, par l'absolution sacramentelle, les pécheurs des liens du péché, et de les aider à marcher dans les voies du salut. Car ce n'est qu'aux ministres sacrés, aux prêtres qu'il a dit, dans la personne des Apôtres : « Tout ce que vous délierez sur la terre sera aussi délié dans le ciel (1). »
Lazare, sortant corporellement lié de son tombeau, n'est, dit Haymon, que le pécheur demeurant spiri-
(l) « Revixerunt qnibus displicet quod fecerint; sed ambulare " non possunt. Haec sunt vincula ipsius veatus. Opus CvSt ergo ut " qui revixit solvatur. Hoc oflicium discipnlis dédit, qnibus ait : « Quodcumque solveritis super terram, erit solv.him et in cœlis « {Angust., loc. cit.).»K Christus suscitât, quia inlerius per seipsum « vivificat. Solvunt discipuli, quia per ministerium sacerdolum ab- « solvuntur vivificati (Alcuinus, in Caten.). » '
tuellement lié, môme après sa confession, jusqu'au moment où il reçoit l'absolution du prêtre(i).
Voilà donc établie la nécessité du ministère du prêtre, et par conséquent de la confession, pour la justification complète, entière et parfaite du pécheur, établie, je le répète, d'une manière sensible; et voilà le protestantisme, qui n'est au fond que la iikgation de la nécessite du ministère ecclésiastique entre Thomme et Dieu^ réfuté d'avance de la manière la plus lumineuse, la plus éclatante par l'un des faits les plus merveilleux aussi bien que par les paroles les plus formelles de l'Évangile.
Mais, si le ministère sacerdotal est si nécessaire pour tout pécheur, il l'est encore davantage pour vous, vieux pécheurs, auxquels je parle dans ce moment. Je ne vous dissimule pas que, même après votre première confession , vous vous trouverez encore pour quelque temps enveloppé du funeste suaire des préjugés du monde, qui encombrent votre esprit , resserré par les liens de vos coupables habitudes , qui tiennent emprisonné votre cœur : ces insignes lugubres de votre mort et de votre enterrement spirituels. Mais ne vous découragez pasj revenez toujours, à de courts intervalles, au sacrement de la déhvrance et du pardon. L'expérience dans le ministère sacré m'a appris qu'il n'y a pas d'habitude si ancienne qui tienne ; qu'il n'y a pas d'inclination si violente qui dure ; qu'il n'y a pas de lien si fort qui résiste-, qu'il n'y a pas de préjugés ni
()) « Mortuus adhuc ligatus, est confitens adhuc reus {Comment. « in Joan.). »
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de maximes si enracinés qui ne cèdent devant l'usage de la confession fréquente. Par ce remède tout-puissant, parce qu'il est divin, les chutes deviennent toujours plus rares, les passions plus faibles, le cœur plus libre, l'esprit plus net, les inclinations plus pures, les bonnes œuvres plus faciles, la volonté plus forte ; au point qu'en vous comparant alors avec vous-mêmes, en comparant ce que vous serez devenus avec ce que vous étiez, vous vous étonnerez de vous voir changés en de tout autres hommes , de vous voir entièrement délivrés de liens qui vous paraissaient insolubles et éternels.
Il vous en coûtera un peu de suivre ce traitement, d'avaler ces remèdes-, mais y a-t-il de traitement, dit saint Augustin, qui puisse paraître long ou difficile, y a-t-il de remède qui puisse paraître amer pour recouvrer la vie éternelle de l'âme, pour des hommes qui s'assujettissent avec tant de facilité à subir le fer et le feu, à suivre les plus longs et les plus incommodes traitements rien que pour prolonger de quelques jours la vie du corps, qui tôt ou tard doit finir(l)?
Le tout dépend d'une résolution ferme et sincère ; le tout dépend du mot : « Je veux. » Dans les choses humaines, on a beau dire : « Je veux parvenir, )> on ne parvient pas toujours pour cela. Mais, dans les choses divines, il suffît de vouloir, de vouloir sincèrement, efficacement, subitement; car vouloir de cette manière, c'est agir-, et agir, c'est réussir. C'est que.
(l) « Laborat ne moriatur homo moriturus; et non laborat ne « peccet homo in œternum victurus [De Verb. Domini). »
dans la grande affaire du salut , le tout dépend de la volonté de l'homme et du concours do la grâce de Dieu. Or, d'après les principes de la vraie théologie, ce concours ne fait jamais défaut à l'homme qui le demande, à l'homme qui veut, qui fait tout ce qu'il peut faire, tout ce qui dépend de lui ; et avec ce secours tout-puissant, même l'homme faible, même l'homme malade, peut tout. Je ne puis rien par moi-même, disait saint Paul ^ mais, en Jésus-Christ qui me corrobore, je puis tout, je suis à l'épreuve de tout; Omnia possum in Eo qui me confortai {Philijj, iv, 13).
Voilà donc le temps, voici l'heure précieuse où le Fils de Dieu vous appelle à la vie de la grâce ^ c'est ce moment où je vous parle en son nom , où je remplis avec vous la légation d'amour, comme s'exprime saint Paul, dont ce Dieu de miséricorde m'a chargé auprès de vous, la légation de vous supplier, de vous conjurer de vouloir bien vous réconcilier avec votre Dieu ; Pro Christo legatione funginivr obsecranles vos : Reconciliamini Deo (II Cor. v, 20). Écoutez docilement, écoutez promptement cette voix d'empire et de miséricorde en même temps, qui, pour vous arriver par l'organe de l'homme, n'en est pas moins la voix du Fils de Dieu : Lazare^ venez dehors; et répondez : « Oui, je veux bien sortir du tombeau de ma corruption et résurgir du péché ^ je veux bien me convertir, changer ma vie et me sauver 5 Venit hora^ ei nuncest quando moriui audient vocem Filii Dei. )) Et soyez sûrs que vous serez mille fois dédommagés des privations que vous vous imposerez en renonçant aux jouissances sensibles, par le charme ineffable de la paix du cœur, par les délices
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immaculées des saintes vertus. Soyez sûrs que le vide produit dans votre cœur par l'éloignement du monde et de ses plaisirs sera complètement rempli par l'abondance des miséricordes de Dieu. Soyez sûrs que les peines, les sacrifices auxquels vous vous assujettirez dans le temps auront un immense prix dans l'éternité. Car, en ressuscitant à la grâce, vous ressusciterez ensuite et vivrez aussi à la gloire-, Qui crédit in me ^ etiamsi mortuus fxierit^ vivet ; et omnis qui vivit et crédit in me, non morietur in œternum. Ainsi soit-il.