‹ Les Femmes de l'EvangileChapitre 6 sur 28 · LES CONDITIONS ET LES ŒUVRES DU SERVICE DE DIEU · texte numérisé non relu

LES CONDITIONS ET LES ŒUVRES DU SERVICE DE DIEU

§ 1. Les femmes ont été, plus que les hommes, généreuses et constamment dévouées au Seigneur, durant sa vie mortelle. — Marthe et Madeleine l'ont été plus que toutes les autres femmes, la divine Mère exceptée. — Jésus-Christ n'acceptait volontiers l'hospitalité qu'elles lui donnaient chez elles, que parce qu'il trouvait leur maison riche du seul ornement digne de la maison de Dieu,

la SAINTETÉ.

I^'est un fait bien singulier et bien honorable pour le sexe : Qu'avant môme la descente du Saint-Esprit

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sur la terre, la femme comprit, mieux que l'homme, Jésus-Christ, le Fils de Dieu fait homme. Ce fut, peutêtre, dans un dessein de sagesse et de miséricorde que ce Fils de Dieu permit que même ses Apôtres eussent tant de peine à croire en lui pendant sa vie, afin que le monde crût plus facilement au témoignage éclatant, uniforme, qu'ils lui rendirent après sa mort. Mais, quelle qu'en soit la cause, c'est, je le répète, un fait incontestable et qui saute aux yeux à la lecture des quatre Evangélistes : Que jamais ce divin Sauveur n'eut à se plaindre de la femme : car jamais il ne lui adressa aucun de ses durs reproches qu'ont provoqués même les plus affectionnés de ses disciples. C'est un fait que ce ne fut pas la femme qui le trahit, qui l'abandonna, qui le renia, qui refusa de croire à sa résurrection; mais qu'au contraire, la femme fut profondément dévouée à sa personne, docile à sa parole, fidèle à sa doctrine, constante à le suivre jusqu'à sa mort, généreuse, héroïque même à croire, à confesser tout haut sa divinité.

Saint Luc a dit : « Jésus, ensuite, allait de ville en « ville, de village en village, prêchant et annonçant le « royaume de Dieu, et les Douze étaient avec lui et « beaucoup de femmes.,, qui l'assistaient de leurs u biens (1), » Saint Matthieu, de son côté, a dit aussi : « Il y avait là, loin de la croix, plusieurs femmes qui

(i) «( Deinceps et ipse iter faciebat per ci vitales et castella, prse- « dicans et evangelizans regnum Dei, et Duodecim cura illo... et « Mnlieres... multde qux mmislrahant ei de facultafibus suis « [Luc. vin), »

(( de la Galilée avaient sxiivi Jésus-Christ pour le ser- « vir (1). »

Il est donc clair, par ces passages de l'Évangile, que c'étaient les femmes qui fournissaient tout ce qui était nécessaire pour la nourriture du divin Sauveur et de ses Apôtres-, et que non contentes de l'assister de leurs biens, elles le suivaient partout, de province en province, de ville en ville 5 veillant à ce que rien ne lui manquât, et afin d'avoir le bonheur de le servir elles-mêmes.

C'est, nous dit Euthymius, d'après l'Évangile et la tradition, que ces âmes d'élite avaient formé, sous la présidence de la sainte Vierge, la divine Mère, une espèce d'association religieuse, dans le but de consacrer toute leur fortune et tous leurs soins au service du Seigneur (2), en sorte que l'on peut affirmer que les femmes ont été non-seulement la première conquête de la grâce du Christ sur le péché, mais aussi les premières à servir vraiment Dieu, dans la personne de son Fils unique fait homme ^ Liheratœ a peccaio ^ ancillœ jactœ Deo : à T imitation et en compagnie de Celle qui, exemptée de tout péché, a été la première à se glorifier de n'être que la servante du Seigneur : Ecce ancilla Domini. au même moment où l'Ange la proclamait la mère du Seigneur!

Parmi ces saintes femmes, Marie et Marthe, double-

(1) « Erant autem ibi multœ muUeres a longe quœsecutx erant « Jesum a GaiUœa, ministrantes et [Matth. xxvii). »

(2) « Chorus discipularum apud Dei Matrem conjunctarum et « expensas de facultalibus suppeditantiuni {Apud A ÎMp.]. »

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ment sœurs, dit saint Augustin, et par le sang et par la conformité de leurs sentiments de religion (1), lui furent plus fidèlement attachées. Dans les deux passages des Evangélistes que je viens de citer, comme ailleurs, Marie-Madeleine est toujours nommée la première parmi ces ferventes disciples de Jésus-Christ qui prenaient soin de lui.

Saint Matthieu vient de nous dire que Madeleine était de celles qui avaient suivi le Seigneur de la Galilée (2), et saint Jean, en rapportant le dernier souper que Jésus-Christ reçut, en Béthanie, chez Simon le lépreux, six jours avant sa mort, et dont saint Matthieu et saint Marc ont fait, eux aussi, mention, a ajouté une circonstance que ces Evangélistes avaient omise, savoir : que même ce souper lui fut préparé par la famille de Lazare; que Marie oignit alors, pour la seconde et dernière fois, les pieds du Seigneur, que Marthe servait à table et que Lazare était lui-même l'un des convives (3).

Ainsi, ces saintes sœurs ne perdaient jamais de vue le Seigneur-, elles ne le servaient pas seulement chez

(1) « Ambae non solum carne, sed et religione germanse [Senn. « 2G, de Verb. Domini). »

(2) « Mulieres quœ secutse fuerant Jesum a Galilœa, inter quas « Maria Magdalene. »

(3) « Cum esset in Bethania in domo Simonis Leprosi, accessit « ad eum mulierhabens alabaslrum unguenti pvetiosi, etc.(il/a^^/z. « xxvi), Jésus ergo ante sex dles Pasquae venit in Bethaniam ubi « Lazarus fuerat mortuus. Fecerunt ei cœnam ibi, et Martha mims- « trahat. Lazarus vero unus erat ex discumbentibus cum eo. Ma- « ria ergo accepit libram unguenti pistici pretiosi, et unxit pedes « Jesu {Joan, xu). «

elles, mais encore elles allaient lui prodiguer leurs hommages et leurs soins partout où il se trouvait.

Elles firent encore plus. Elles étaient de la Galilée ; elles résidaient au château de Magdalum, ce qui Ht donner à Marie, la plus célèbre des deux sœurs, le surnom de Magdaleine. Mais après la conversion de cette dernière, qui eut Heu dans la ville de Naïm, en Galilée, toute la famille vint s'établir à une demi-lieue de Jérusalem, à Béthanie, qui, du nom de ces nobles hôtesses, s'appelait le village de Marthe et de Madeleine (1). Et ce fut afin d'être mieux à la portée de soigner leurSeigneur bien-aimé, dans ses fréquentes excursions dans la capitale de la Judée etde tenir toutprêt, pour lui et pour ses Apôtres, un logement à proximité de cette ville, toutes les fois qu'il s'y serait rendu. On n'avait jamais vu un dévouement pareil. Vraiment, dans sa vie, le Fils de Dieu ne trouva nulle part des servantes plus fidèles et plus affectionnées ! Aussi en allant à Jérusalem, l'aimable Sauveur faisait toujours halte, en Béthanie, chez Marthe et Madeleine, et nul logement n'était plus agréable à son cœur divin.

C'est que l'ornement propre de la maison où Dieu puisse résider convenablement ce n'est pas l'or ou le marbre, mais c'est la sainteté 5 Domum tuam decet sanctitudo (Psal. xcii). Or, outre sa sainte Mère, ce temple vivant de toutes les vertus, qui, selon toutes les apparences, y était toujours, le Fils de Dieu fait homme trouvait dans la maison que la profonde piété de toute une

(1) (( Lazai'us a Betlianiu, de castello Marix et Marlhai sororis « ejUô [Joan. xi). »

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famille avait mise à sa disposition, en Bétbanie, l'innocence dont Lazare était le type, la pénitence dont Marie était le modèle, la virginité dont Marthe était le miroir. Il y trouvait la foi la plus vive, l'humilité la plus profonde, l'amour de Dieu et de son Fils le plus fervent, la charité envers le prochain la plus généreuse et la plus parfaite. Il y trouvait toutes les vertus que les membres de cette famille de Saints rivalisaient de pratiquer. Là donc ce Fils de Dieu se trouvait à son aise. Là il pouvait se reposer au milieu des splendeurs des vrais Saints, des anges de la terre, lui tenant lieu des splendeurs des Saiîits et des anges qui l'entourent dans le ciel. Là il lui était toujours réservé un logement digne de lui, un logement richement drapé de Fornement le plus précieux aux yeux de Dieu, et le seul convenable à sa dignité, la sainteté j Domuin tuam decet sanctitudo.

Nous savons maintenant ce qui a mérité aux membres de cette famille cette particulière affection, cette sainte amitié de la part du Sauveur, que saint Jean nous a révélées par ces simples mots, les plus honorables pour des pures créatures : « Jr ':s aimait tendrece ment Marthe, Marie sa sœur et Lazare; Diligebat (( Jésus Mariham et Mariam sororem ejua ei Laza- (c rum. )) Et nous savons aussi ce qui attirait son cœur vers cette maison-, ce qui la lui faisait préférer à toutes les plus nobles et plus riches maisons de la terre, et ce qui l'engageait à s'y arrêter pour y prendre ses repas et s'y reposer aussisouvent qu'il venait à Jérusalem (1).

l) Il faut remarquer que les Scribes, les Pharisiens et toute la

§ 2. Exposition littérale du récit évangélique de Jésus-Christ chez Marthe et Madeleine.

L'Évangile ne rapporte qu'une seule, la première de ces visites du Fils de Dieu, à ce sanctuaire de la vraie piété, à cet asile de la pureté, à cette école de la ferveur 5 mais par ce que saint Luc nous dit s'y être passé cette fois, il nous a appris ce qui se passait dans cette maison toutes les fois qu'elle avait le bonheur de posséder Jésus-Christ. C'étaient toujours de nouveaux actes de vertus que les saints personnages qui Thabitaient y offraient au Seigneur. C'étaient des grâces toujours nouvelles que le Seigneur y répandait, et par lesquelles il payait de la monnaie d'une valeur infinie l'hospitalité généreuse qu'il y recevait. Voici donc comment l'historien sacré rapporte cette visite que je dois vous expliquer aujourd'hui.

haute et basse prêtraille des Juifs qui, dans leur haine satanique contre le Seigneur, ont toujours cherché à abaisser, à dénigrer, à calomnier tout ce qui tenait à lui : sa patrie, sa divine mère, ses parents, ses apôtres et ses disciples j ils n'ont jamais osé se permettre un seul mot injurieux, élever le plus léger soupçon contre Marthe, Marie et Lazare ; et qu'à la mort de ce dernier non-seulement le peuple prit une large part à la douleur de ses sœurs désolées [Joan. XI, 33), mais les personnages les plus distingués de Jérusalem se rendirent en foule à leur habitation, en Béthanie, pour les consoler [Ib'id. v, 19 et 45). Preuve évidente que la pureté des mœurs de ces femmes était au-dessus de toute atteinte, et que cette famille tout entière, en parfaite odeur de sainteté auprès de tout le monde, faisait honneur à l'attachement tout particulier que Jésus avait pour elle, et était, selon la charmante expression de saint Paul, la bonne odeur du Clirist.

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C'était au mois de novembre de la troisième année de la prédication du Sauveur (A Lapid. Mc)-^ il venait de passer la journée, évangélisant, en compagnie de ses Apôtres, les villages et les bourgs des environs de Jérusalem, lorsque, se trouvant près de Bétbanie, il y entra, et une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison; Factum est aulem, dum iret^ et Ipse iniravit in quoddam casiellum; et mulier quœdam^Martha nomine, excepit illum in domum suam (^Luc, x, V. 38.)

Marthe avait une sœur appelée Marie ; Et huic erat soror, nomine Maria (v. 39). Marthe, après avoir témoigné au Seigneur sa vénération et la vive joie quelle éprouvait de le voir chez elle, s'empressa d'aller préparer le repas et la table pour ses hôtes. Mais Marie, après avoir exprimé, elle aussi, au Seigneur, son bonheur et sa reconnaissance pour cette visite dont il daignait l'honorer, à peine se fut-il assis, vint s'asseoir elle-même, non pas à son côté, mais à terre, à ses pieds; Quœ etiam sedens secus pedes Domini (^Ibid.)-^ pour témoigner, dit saint Chrysostôme, de son humiUté et de sa grande vénération envers le Seigneur (1).

Mais cette même circonstance se rapporte évidemment à cette pécheresse que, dans un de ses précédents chapitres {chap. vu), le même Evangéhste nous a représentée comme étant allée se prosterner aux

[{) « Non simpliciterdicitur quod ?>ç.àexç,i prope Jesum, ?>ç,()i secus « pedes illlus : ut ostcndat multain revercutiani quam habeljat ad « Dominum (/n Caiew.). »

pieds du Seigneur, les ayant lavés des larmes de son repentir, les ayant essuyés de ses cheveux, et y ayant imprimé les baisers les plus respectueux. C'a été dire : « Marie alla aussitôt s'asseoir près de ces mêmes pieds divins où elle avait déjà retrouvé son espérance, son pardon, sa consolation et son bonlfeur. » C'a été dire (jue cette Marie, qui aujourd'hui reçoit le Fils de Dieu dans sa maison, c'est la même femime dont il avait été dit plus haut que, chez Simon le Pharisien, ce Fils de Dieu avait déjà, lui, le premier, reçue dans son cœur, et que cette Marie, sœur de Marthe, est la même que la Pécheresse de l'Évangile.

il paraît que, lorsque le Seigneur y arriva avec ses Ap()tres, la maison de Marthe et de Madeleine était remplie d'étrangers, de ces bons et vrais Israéhtes qui, se rendant, eux aussi, à Jérusalem pour quelque solennité prochaine, en passant par Béthanie, étaient venus rendre visite à cette famille que ses vertus et son attachement pour le Christ avaient rendue célèbre. En voyant donc tout ce monde réuni autour de lui, le divin Sauveur lui adressa, selon sa coutume, des paroles de salut. Car dans toutes les maisons où il entrait, il entamait aussitôt des discours sur le royaume de Dieu, sur les points les plus importants de la morale et de la religion. C'est ainsi que l'aimable et miséricordieux Seigneur s'empressait de récompenser et de nourrir du pain divin de sa parole ceux qui lui offraient des aliments matériels pour son corps. Et c'est ainsi, dit saint Chrysostôme, qu'il a appris, par son exemple, à ses disciples, aux ecclésiastiques, ses ministres, qu'en allant dans les maisons des laïques.

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ils ne doivent pas faire la moindre démarche nonchalante, ni perdre leur temps dans des discours mondains et futiles, mais ils doivent édifier ceux qui les reçoivent, par la gravité de leur contenance, par la sainteté de leurs paroles, et les éclairer par leurs divines doctrines (1).

Or, ce sont ces divines paroles de salut que Marie, en oubliant tout et s'oubliant elle-même , se mit à écouter avec une attention suivie, avec un recueillement profond, jalouse de n'en perdre pas une seule; Audiebat verbum illius (y. 39).

Ainsi Marthe étant restée seule chargée de l'onéreuse besogne de servir tant d'hôtes à la fois, se donnait toutes les peines du monde, afin de pourvoir à tous et de les soigner tous, et avant tous Jésus-Christ ; Ma?'iha safagebat ch^ca frequens ministerium (v. 40). Mais croyant ne pouvoir pas suffire, elle vient trouver Jésus, et, d'un ton un peu vif, lui dit : « Seigneur, ne voyezvous pas que ma sœur me laisse faire seule tout le service? Ordonnez-lui donc de venir m'aider ; Quœ stetil et ait : Domine, non est tibi curœ^quod so7'or meareliquit me solam minisirare î Die ergo illi ut me adjuvet {fbid.).

Le Yerbe Incarné profitait toujours des incidents les plus simples, des circonstances les plus communes pour élever l'esprit et le cœur de ceux qui l'entourûent, de la terre au ciel, de l'homme à Dieu, et pour

(l) « Exemple suo docuit discipulos qualiter se gerere debeant, « in domibus eorum qui eos suscipiunt, ut, scilicet, non resupini « quiescant, sed sacris et divinis doctrinis repleant suscipientes [In « Caten.), »

donner, dans leur personne , les plus importantes instructions au monde qu'il était venu sauver. (( Marthe, Marthe, répondit donc cet aimable Sauveur, vous vous préoccupez et vous vous inquiétez, en poursuivant plusieurs choses. Sachez donc qu'il n'y a que la chose qui est une qui soit nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée ^ lîespondenSy dixit illi Dominus : Martha^ Martha^ sollicita es , et turbaris erg a flurima. Porro unum est necessarium. Maria optiinam partem elegit^ quœ non auferetur ah ea (v. 41). )> C'est, mes frères, le court récit de cette visite de Jésus-Christ à la maison de Marthe et de Madeleine. Tout y est simple, en apparence, les paroles du Seigneur aussi bien que les circonstances où elles ont été prononcées. Mais que ces circonstances, je le répète, sont mystérieuses î que ces paroles sont profondes, importantes, immenses ! Tâchons de les bien comprendre, ces circonstances et ces paroles : elles nous révèlent d'abord les conditions et les œuvres du service de Dieu.

§ 3. Marthe et Madeleine ayant reçu Jésus-Christ dans leur esprit par la foi ; et dans leur cœur , par l'amour ; avant de le recevoir dans leur maison par la charité, apprennent au chrétien les vraies conditions et les oeuvres du service de Dieu. — Plus heureux qu'elles, le chrétien peut recevoir réellement et corporellement Jésus-Christ en lui, par la communion eucharistique. — Exposition de la doctrine de saint Paul sur la dignité du corps de l'homme baptisé.

Il est vrai que, d'après l'Évangile, c'est Marthe qui aurait reçu le Seigneur dans sa maison : Martha recepit eum in domum suam. Mais l'Evangéliste ayant im-

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médiatement ajouté ces paroles : a Et Marthe avait une sœur nommée Marie-, » il a assez clairement fait comprendre que ces deux saintes femmes, bien plus sœurs, comme vient de nous le dire saint Augustin, par l'uniformité parfaite de leurs sentiments de piété que par le sang, avaient accueilli le Verbe de Dieu fait homme avec le même empressement, avec la même religion, avec le même amour.

Oh! fortunées sœurs, s'écrie donc encore saint Augustin, d'avoir reçu chez elles, pures créatures, leur Créateur; humbles servantes, leur divin Maître; pauvres malades, leur Médecin céleste et leur Sauveur (1) !

Mais, ne nous y trompons pas. Comme il a été dit de la sainte Yierge, a que sa véritable grandeur, c'est d'avoir conçu spirituellement le Verbe éternel dans son âme, avant de le concevoir corporellement dans son sein (2)-, )> de même il faut reconnaître que le véritable bonheur de ces angéliques sœurs a été d'avoir reçu invisiblement en elles-mêmes ce même Verbe de Dieu fait homme, avant de le recevoir visiblement dans leur maison.

D'abord, Marthe par le prodige de son innocence et de sa pureté, Marie par le prodige encore plus grand de sa pénitence, elles avaient, toutes les deux, complètement rompu avec le monde et avec le péché. Et c'est, je le répète, parce que leur maison ne conservait pas la moindre trace, la plus légère ombre du péché; c'est

(i) « Suscepit creatura Greatorem, famula Dominum, œgra Sal- « vatorem ! »

(2) f< Veibum Dci prius concepit mente quam corpore (S. Léo), »

54 iiOiMÉLiE II. — jÉsus-cnnisT chez marthe

parce qu'elle n'était que le sanctuaire de l'amour innocent et de l'amour pénitent, que Jésus-Christ, le nouvel Adam, s'y rendait si volontiers, s'y plaisait tant, et la regardait, en quelque sorte, comme son paradis terrestre et comme le lieu des délices propres de Dieu, Car Dieu, je le répète encore, ne saurait demeurer un seul instant en compagnie du péché dans la même maison, dans le même cœur, ni séjourner là oii manque l'ornement de la sainteté. Non habitahit in corpore subdito peccaiis (Sap. 1,4). Domum tuam decet sancfitudo.

Ensuite, Jésus-Christ lui-même a rendu ce beau témoignage à Marie : Que c'est sa grande foi en Lui qui l'a sauvée^ Fides sva te salvam fecii. Quant à Marthe, nous l'avons entendue déjà (Hom. x) protester hautement qu'ehe avait, dès le commencement, cru que Jésus-Christ était le Messie et le Fils de Dieu vivant venu dans ce monde pour le sauver : Utique^ Domine^ ego CREDiDi ; Quia tu es Christus filins Dei vivi^ qui in hune mundwni venisii. Les deux sœurs possédaient donc déjà, par la foi, le Yerhe divin dans leur esprit,

11 est dit : Que Jésus affectionnait grandement Marthe et Madeleine; Diligtbat Jésus Mariam et Martham sororem ejus. Or, s'il les aimait, c'est qu'elles l'aimaient à leur tour de l'amour le plus pur, le plus ardent et le plus parfait. Car, ainsi que cette divine Sag(3sse l'a déclaré elle-même, elle n'aime que ceux qui l'aiment^ Ego diligentes me diligo (Sap, vm, 17). Ainsi donc, Marthe et Madeleine possédaient aussi déjà, par l'amour, le même Fils de Dieu dans leur cœur»

Cet amour de leur part n'en était pas resté aux

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mots de la langue et aux discours d'un sentiment alis me oisif et stérile, mais, comme c'est le propre du vrai amour de Dieu, il s'était traduit par la vérité des œuvres; Diligamus non vtrbo et linyua^ sed opère et veriiaie (IJoan. m, 18). Car, ainsi qu'on vient de le voir, ces grandes âmes avaient été les premières et les plus généreuses à mettre à la disposition du Seigneur leur fortune, leur propre habitation, à le servir elles-mêmes et à l'environner des soins les plus affectueux et les plus délicats. Elles possédaient donc le Seigneur comme héritier de leur héritage-, Dominus pars hœreditatis meœ {PsaL xv, 5), comme le souverain maître de tout leur bien et même de leur vie.

Enfin, elles le reçoivent dans leur propre maison, et elles lui prodiguent tous les hommages qui lui sont dus comme Fils de Dieu, et toutes les attentions et tout le dévouement dont il peut avoir besoin comme Fils de l'homme.

Voilà les conditions, les œuvres par lesquelles elles sont devenues les servantes fidèles, les saintes amies du Seigneur. Et voilà aussi, mes frères, les vraies conditions, les vraies œuvres du service de Dieu bien précisées.

D'abord, il n'y a que deux maîtres dans ce monde : l'un bon, juste, légitime, Dieu-, l'autre usurpateur, tyran, injuste et cruel, Satan. L'homme ne peut pas les servir tous les deux en môme temps-, Nemo potest duobus dominis servire... Non polestis Deo servire et Mammonœ (^Matih.^ v). Mais comme en repoussant Satan, et se débarrassant de la domination dégradante de Satan, il se trouve dans les bras de Dieu, parmi ses

serviteurs et ses amis; de même, en s'éloignant de Dieu, il se trouve de toute nécessité dans la servitude de Satan, parmi ses esclaves et sous son empire.

Or, c'est par le péché qu'on est à Satan, comme c'est par la grâce qu'on esta Dieu. La première condition donc pour entrer au service de Dieu, c'est de renoncer au péché. Et c'est pour cela qu'au baptême, cette grande et subhme initiation de l'homme au service et à la filiation de Dieu, l'Église exige, avant tout, qu'on renonce au démon et à ses œuvres, c'està-dire au péché qui est, par antonomasie, l'œuvre du démon, comme la grâce est par excellence l'œuvre de Dieu. On n'est serviteur de Dieu, notre vrai, unique et légitime Seigneur, qu'autant qu'on n'adore que kii, qu'on ne sert que lui ; Dominum^ Deum tuum adorahis^ et un soîi sei'vies {J\îaiih.^ iv).

Mais en quoi consiste ce service de Dieu? Notre Evangile nous l'indique par cette seule circonstance, nous l'apprend par cette seule parole : « Marthe reçut chez elle le Seigneur \ Et recepit Eum in domum suam. » C'est-à-dire que nous devons recevoir chez nous le Seigneur de la même manière que Marthe et Madeleine l'ont reçu chez elles.

Saint Jean nous apprend que, comme ne pas croire en Jésus-Christ c'est le rejeter, de même croire dans son saint et auguste nom, c'est le recevoir; Sui Eum

non receperunt. Quofquot autem receperunt Eum

lis qui credunt in nomine ejus {Joan. i). Car si, d'après saint Thomas, toute chose connue d'une manière humaine se répète dans l'homme qui la connaît ; Omne cogniium est in cognoscente , à plus forte raison

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Jésus-Christ, connu par la foi divine, se répète, comme Verbe de Dieu éclairant Thomme, dans l'esprit du chrétien qui croit en lui.

A l'exemple donc de Marthe et de Madeleine, après avoir fait divorce complet, absolu avec Satan par la haine du péché, nous devons ranimer en nous-mêmes cette foi en Jésus-Christ que nous avons failli tuer en nous-mêmes en la séparant des œuvres qui la font vivre (1), Nous devons croire en lui tout entier, et par conséquent à son Église qui, étant son épouse et le corps mystique dont il est le chef, est une même chose avec lui, est lui-même. Par conséquent encore nous devons croire , sans exception , toutes les doctrines de l'Église, les enseignements de l'Église, les sacrements de l'Église qui, n'étant que la propre lumière, la propre parole, l'œuvre propre du Verbe, sont encore lui-même. C'est recevoir Jésus-Christ dans notre esprit d'une manière intentionnelle, par la foi; c'est le reconnaître pour maître souverain de notre intelligence, et c'est le servir par l'hommage de la foi qui est l'obéissance de la raison, comme l'obéissance n'est que la foi du cœur.

En second lieu, Jésus-Christ a dit : «Si quelqu'un « m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera, et (( nous viendrons à lui et nous demeurerons en lui (2). » Il est donc certain, d'après ces délicieuses et conso-

(1) « Fides sine opeiibus, mortua est [Jac). »

(2) « Si quis di igit me, sermonem meum servabit ; et Pater meus « diliget eum; et ad eum veniemus, et mansionem apud euiii fa- M ciemus [Joan. xiv). »

58 HOMÉLIE II. — JÉSUS-CïmiST CnËZ MARTHE

lantes paroles, que le Fils de Dieu habite d'une manière particulière dans toute âme justifiée par sa grâce, qui n'est que répanchcment de son amour. Car, pour saint Thomas encore, c'est le propre de l'amour de reproduire l'objet aimé dans le cœur de celui qui l'aime; Omne amalum est in amante.

A l'exemple donc de Marthe et de Madeleine, nous ne devons pas nous contenter de croire en Jésus-Christ, nous devons l'aimer, et lui prouver notre amour par l'accomplissement de toutes ses volontés, par l'observance exacte de tous ses commandements. C'est recevoir ce divin Seigneur dans notre âme, d'une manière sentimentale, par la grâce. C'est le reconnaître comme maître souverain de nos sentiments, c'est le servir par l'hommage de l'amour, par l'obéissance du cœur.

Nous avons un immense avantage sur Marthe et Madeleine. Elles avaient bien reçu Jésus-Christ d'une manière intentionnelle dans leur esprit, par la foi 5 d'une manière sentimentale dans leur cœur, par l'amour; et même d'une manière visible dans leur maison par l'hospitalité qu'elles lui ont donnée. Mais elles n'ont pu le recevoir tout entier d'une manière réelle et corporelle en elles-mêmes. Tandis que, par le grand sacrement de l'Eucharistie, nous pouvons recevoir en nous Jésus-Christ, même à cette dernière ii'.anière.

Remarquons bien ici cette parole de l'Évangéliste : Et Marthe le reçut dans sa maison. Par cette touchante parole, l'historien sacré a voulu évidemment exprimer en même temps et l'insigne honneur que le Fils de

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Dieu , le Messie, le Sauveur du monde accordait à Marthe en se rendant personnellement chez elle, et les transports, l'ivresse, l'extase de la joie avec laquelle cette heureuse femme reçut son Hôte divin, son aimahlc Seigneur, son Dieu. Quelle ne doit donc pas être notre joie, à notre tour, lorsque ce même Jésus-Christ, qui honora tant de fois de sa divine personne la maison de Marthe, daigne, par la Communion eucharistique, nous donner à manger son corps, à boire son sang, et partager, en quelque sorte, avec nous son âme et sa divinité.^ Et quel ne doit pas être notre désir, notre empressement d'approcher de la sainte Table ?

Ici je ne puis m'empêcher de vous rappeler la sublime et magnifique exhortation de saint Paul, touchant le respect religieux que nous devons avoir même pour notre corps.

« Le corps, disait-il aux chrétiens de Corinthe, ne « nous a pas été donné pour nous procurer, par son « moyen, de coupabks plaisirs-, mais pour le faire ser- (( vir à la gloire du Seigneur. Notre corps est donc au « Seigneur, et le Seigneur à notre corps. S'il en ^t « ainsi, le Dieu qui a ressuscité le corps de notre Sei- (( gneur Jésus- Christ ressuscitera nos corps aussi. Ne (( savez-vous pas que vos membres sont devenus (par (( le baptême) les membres du corps de Jésus-Christ? c( Comment donc oserai-je arracher les membres de « Jésus- Christ, pour en faire les membres d'une prosti- « tuée? Qu'ainsi ne soit ! Ne savez-vous pas encore que (( qui se livre à une prostituée devient un même corps (( avec elle? Car, est-il dit : Ils seront deux en une u seule chair. A plus forte raison, qui se joint à Dieu

(( devient un môme esprit avec lui. Fuyez donc le « péché charnel. Tout péché, quel qu'il soit, que fait « l'homme, est hors de son corps; mais qui se livre <( au péché charnel, profane son propre corps. Ne sa- (( vez-vous pas, enhn, que vos corps sont le temple du « Saint-Esprit qui est en nous; car vous l'avez reçu « de Dieu, et vous n'êtes point à vous, mais à celui qui « vous a rachetés à grand prix? Tâchez donc de glori- (i fier et de porter Dieu dans votre propre corps (1). »> Or, c'est principalement par la fréquente participation du Corps et du Sang du Seigneur que nous pouvons accomplir dans toute sa perfection, ce que Dieu exige de l'homme régénéré par le baptême, dans cette belle instruction qu'il nous adresse par l'organe du plus grand de ses Apôtres. D'abord, par les dispositions que la Communion eucharistique demande, nous détruisons, comme nous y exhorte encore saint Paul, îe règne du pêche dans notre corps mortel {^^ et nous l'y

(1) « Corpus non fornicationi, sed Domino, et Dominus corpori ; « Deus vero et Dominum suscitavit, et nos suscitabit per virtulem « suam. Nescitis quia corpora vestra membra sunt Christi? Tollens « ergo membra Christi, faciam membra merelricis? Absit. An nescitis « quoniam qui adhseret meretrici unum corpus efliciiur? Erunt enim « duo in carne una. Qui autem adhseret Domino, unus spintus est. « Fugite fornicationem. Omne peccatum quodcumque fecerit homo, u extra corpus est ; qui autem fornicatur, in corpus suum peccat. « An nescitis quoniam membra vestra templum sunt Spiritus sancti, « qui in vobis est, quem habetis a Deo, et non estis veslri? Empti « enim estis pretio magno. Glorificate et portate Deum in corporc « vestro (I Corinth. \i). »

(2) « Non ergo regnet peccatum in veslro mortali corpore « [Hom. vi). »

ou l'un nécessaire, etc. 61

remplaçons par le règne de la Grâce. Ensuite, par cette Communion, le même Verbe de Dieu fait chair, qui habita jadis au milieu de notre humanité, converti en une nourriture et en une boisson célestes, vient habiter réellement dans chacun de nous plein de grâce et de vérité. Il s'unit de la manière la plus intime à notre corps, aussi bien qu'à notre âme. ïl élève, il sanctifie, il divinise tout notre être. En sorte que c'est particulièrement par ce moyen que notre corps est au Seigneur^ comme le Seigneur est à notre corps ^ et que nous nous joignons à lui de manière à devenir un même esprit^ un même corps, un même tout avec lui. C'est particulièrement par ce moyen que ce corps, cette maison d'argile se change en temple véritable du Saint-Esprit, que, par concomitance, nous recevons avec la personne du Verbe et celle du Père; et c'est encore particulièrement par ce moyen que nous glorifions et portons vraiment et réellement Dieu dans notre corps. C'est donc par la fréquente Communion que nous le constituons, de notre plein gré, aussi ce qu'il est par les droits de sa puissance et de son domaine, le vrai Maître et Seigneur de notre corps autant que de notre âme, et que nous le servons aussi par le sacrifice de notre chair, par l'hommage complet de nous-mêmes.

Enfin, « que personne parmi nous, dit saint Augustin, ne pense à porter envie à Marthe et Madeleine d'avoir pu accueillir le Fils de Dieu fait homme dans leur propre maison ; que personne ne s'afflige de ne pouvoir partager ce bonheur. Car ce même Fils de Dieu n'a-t-il pas dit : Tout ce que vous ferez à un seul des plus petits parmi mes pauvres à moi, vous l'aurez fait à moi-

même (1)? Ainsi, ayant daigné mettre le pauvre à sa place, se faire représenter par le pauvre, se personnifier lui-même dans la personne du pauvre-, indépendamment du bonheur, que les anges nous envient, de pouvoir le recevoir réellement, personnellement en nous-mêmes, sous les accidents eucharistiques, nous pouvons le recevoir encore d'une manière figurative dans nos maisons, dans la personne du pauvre; nous pouvons partager avec le pauvre le bien que nous tenons de la divine bonté. Et c'est ce qu'il demande avec tant d'insistance à ses serviteurs fidèles ^ et c'est ce dont il promet de les récompenser si largement, à chaque page de son Evangile.

Recevoir donc Jésus-Christ intentionnellement dans son esprit en croyant en lui, c'est lui faire hommage de la raison par la foi 5 le recevoir moralement dans le cœur, gardant sa grâce sanctifiante, c'est lui faire l'hommage de l'âme par l'amour; le recevoir réellement dans le corps en communiant à sa sainte Table, c'est lui faire l'hommage de la chair par la chasteté et par la mortification ; le recevoir enfin figurativement dans la maison, en soignant les pauvres, c'est lui faire hommage des biens par la charité.

Voilà ce que doit à Dieu quiconque aspire à f honneur et au bonheur de servir ce Dieu qui l'a racheté de l'esclavage du péché ; Liberaii a peccaio^ servi facii Deo. Yoilà les conditions et les œuvres de tout vrai ser-

(1) « Ne quis aulein dicat : 0 beali qui Christum suscipcre in « domum suam meruerunt! Noli dolcre, cum inquit : Quod cniui a uni ex minimis mets fecistis, mihi fecistis [loc. citât.). »

ou L*UN NÉCESSAIRE, ETC. 63

viteur de Dieu, de tout vrai chrétien, dont l'Évangile de Jésus-Christ, chez Marthe et Madeleine, nous présente la leçon et l'exemple.

§ 4. Par sa réponse à Marthe, le Seigneur ne lui a pas fait un leproche de sa charité. — Toute interprétation édifiante d'un passage de l'Ecriture est vraie. — Première interprétation que les Pères ont donnée de la réponse de Jésus-Christ à Marthe. — Le Seigneur a, au contraire, loué son œuvre, mais il a préféré celle de Madeleine. — Cas unique où l'on est dispensé d'exercer la charité. — Jésus-Christ déclarant que les œuvres de la miséricorde spirituelle l'emportent sur celles de la miséricorde corporelle.

Mais, comment, dira-t-on, Marthe, dont le Fils de Dieu a hlâmé la conduite, serait-elle un exemple de vertu, autant que Madeleine qui seule a mérité les éloges du divin Maître? Martha^ turbaris erga plurima,,. Maria optimam partem elegit.

(( Non, non, il n'en est pas ainsi, » répond le grand évêque d'Hippone. D'abord, en adressant à Marthe la parole, le Fils de Dieu l'appelle deux fois par son nom, il lui dit: « Marthe, Marthe.)) Or, en répétant ainsi, avec la plus grande douceur, le nom de cette heureuse créature, Jésus-Christ, dit saint Augustin, lui a témoigné la plus vive affection, et a indiqué que, par sa répartie, il a voulu moins la reprendre que l'instruire (1).

En second lieu, le Seigneur, poursuit le même grand Docteur, était venu chez soi, et les siens ne Vont point reçu. Il n'a été accueilli par sainte Marthe que comme

(l) « Repetitio nominis « Martha » est iudicium dilectionis, aut « cerise movendae atlentionis {loc. cit.). »

un hôte, comme un pèlerin n'ayant pas de maison à lui (1). Il est donc inadmissible que Jésus-Christ ait, par sa réponse, voulu blâmer le ministère de Marthe, qui n'était que l'œuvre d'une vraie hospitalité charitable que, vu la dignilé et la grandeur de son Hôte divin, Marthe accomplissait avec la plus grande foi (2). Autant vaudrait-il alïirmer, dit toujours saint Augustin, qu'en vertu de cette réponse de la Sagesse incarnée, le chrétien doit mettre de côté le service des pauvres pour ne s'occuper que de la méditation de la Parole divine, et de son propre salut ^ qu'il ne doit prendre aucun soin de ceux qui sont abandonnés sur la voie publique ou se meurent de faim et de misère ; qu'il doit oublier les œuvres de la miséricorde envers l'homme pour s'appliquer à Tétude de la science de Dieu^ et, qu'en un mot, le Fils de Dieu ait donné ici un démenti solennel à toutes ses exhortations si pressantes, si chaleureuses touchant l'exercice de la charité, et se soit mis en contradiction avec lui-même (3).

Or, comme cette interprétation de la réponse du Seigneur est absurde, il faut penser que par cette ré-

(1) « Dominus qui in propria venit et sui eum non receperunt, «f susceptus est tamquam hospes , sicut soient suscipi peregrini « ijbid.).»

(2) « Quid ergo? putamus reprehensum esse ministerium Marthee, « quam vera hospitalitas occupaverat; quœ lanto hospite lœtaba- « tur [Ibid.)? »

(3) « Hoc si verum est, dimittant homines quod ministrent egen- « tibus. Vacent Verbo ; occupentur circa scientiam salutarem ; nihil « sit eis curae quis peregrinus in vico sit, quis egeat pane; vacent « opéra misericordiee ; uni instatur scientise (/ôirf.). »

ou l'un nécessaire, etc. 65

ponse le divin Maître n'a blâmé aucune des œuvres des deux sœurs, mais les a distinguées et en a indiqué la plus parfaite. Le vrai sens de cette réponse est donc celui-ci : « Votre œuvre, Marthe, n'est pas mauvaise; elle est même bonne-, mais celle de Marie est encore meilleure (1). »

Or, quelles sont ces œuvres que le divin Seigneur a approuvées dans cette circonstance, mais dont il a préféré l'une à Tautre? afin que nous sachions ce qui, dans le service de Dieu, est plus agréable à ses yeux, plus méritoire et plus parfait.

Les Pères de l'Église ont donné trois interprétations à cette même réponse de Jésus-Christ à sainte Marthe. Et comme elles sont différentes, mais non opposées, elles sont vraies toutes les trois. Car, d'après Tune des règles pour l'inteUigence des Livres saints, telle est la fécondité et la richesse de la Parole de Dieu que ces Livres renferment, que les différents sens qu'on donne à un même passage de l'Écriture, pourvu qu'ils soient tous édifiants et qu'ils ne soient pas contradictoires, sont tous vrais, et on peut les admettre comme ayant été tous inspirés et renfermés dans les mêmes mots par le Saint-Esprit. Les voici donc, ces trois interprétations :

La première est historique et littérale, k Marthe,

(1) « Non opus reprehendit, sed munus distinx.it. Non tu malam; H sed illa melioreni [Ibid.]. )> Saint Ambroise s'exprime de la même manière : « Nec Marlha, dit-il, in bono ministerio deprehenditur, « sed Maria, quod meliorem partcm sibi elegerat antefertur. » Et le vénérable Bède a dit lui aussi : « Ecce pars Marihx non repre- « hendituVf sed Marise laudatur, »

06 HOMÉLIE IL — JÉSUS-CimiST CHEZ MARTHE

dit Théophilacte, était occupée de la nourriture matérielle et humaine des hôtes qui remplissaient sa maison. Mais Marie, par l'exemple de l'humble attitude, du recueillement, de l'attention et du bonheur avec lesquels elle écoutait la parole du Seigneur, engageait les mêmes hôtes à en faire autant. Elle engageait le Seigneur lui-même à continuer à les instruire, et par là elle leur procurait une nourriture spirituelle et divine. Ainsi, Marthe leur préparait le pain terrestre qui nourrit le corps ^ mais Marie coopérait à ce que le Seigneur leur distribuât en plus grande abondance ce pain céleste, de toute parole sortant de la bouche DE DIEU, qui, d'après l'Évangile, est l'aliment de l'intelligence, et complète la vraie nourriture de l'homme; Non in solo pane vivit homo; sed in omni verbo quod procéda ex ore Dei {Maiih,^ iv) (1).

Cela posé, la pensée du Seigneur, continue le même Interprète, devient claire. Tant que Marthe s'occupa, elle, du repas corporel de ses hôtes, le Seigneur ne lui dit rien. Mais lorsque, en demandant que sa sœur vînt à son aide, Marthe eut l'air de vouloir déranger, et interrompre le repas spirituel de la divine Parole que le Seigneur dispensait à Marie et à tous ceux qui se trouvaient dans la maison, c'est alors qu'il lui dit : a Marthe, Marthe, vous vous donnez trop de sollicitude, vous vous agitez trop pour soigner le corps de vos hôtes. C'est au point de les détourner de la pensée de nourrir leur âme, la seule chose qui est absolument nécessaire.

(1) « Peraltei'um corpus pascitur; per aller um anima vivificatur « [Theophil., Explan, in Luc). »

Marie, voulant avant tout procurer à elle-même et aux autres cette nourriture céleste, fait mieux que vous; Martha^ Martha, sollicita es, et turbaris ergaplurima. Porro unum est necessarium. Maria opiimam pariem elegit, »

Par ces paroles, si pleines de sagesse et de charmes, le Seigneur n'a donc blâmé, il s'en faut, l'hospitalilé ni les œuvres de la charité. Il a même dit qu elles sont bonnes; mais il nous a appris qu'elles cessent do l'être dès l'instant où nous y mettons trop d'empressement, dès l'instant qu'elles nous absorbent de manière à nous faire oublier, ce qui est plus nécessaire, le soin que nous devons avoir de notre salut et de celui des autres. Il nous a appris que les œuvres de la charité sont bonnes autant qu'en soulageant corporellemcnt les malheureux, elles les engagent à bénir la Providence, et concourent à l'amélioration de leur ame; mais qu'elles cessent de l'être dès l'instant où elles ne servent qu'à fomenter leur paresse et à leur fournir les moyens de croupir dans la corruption et dans le crime ; et que dans ce cas, dans ce cas seul, oii le mal que nous leur faisons est plus grand que le bien que nous voulons leur procurer, il vaut mieux employer notre temps à écouler et à méditer la parole de Dieu (1).

(l) « Non ergo Dominus hospitalitatem prohibet, sed plurimorum « lurbationem scu abstractionem et tumultum. Et vide consilium « Domini :quod prius nihil dixerat Marthœ j sed postquam illa soro- « rem ab auditu volult avellere, tune, occasione habita, increpavit « eara. Usque enim adeo honeratur hospitalitas , donec ad nc- « cessariora nos attrahit. Cuiii vcro incipit ab utilioribus impc-

fl nous a appris encore que la charité qui nourrit les faméliques, qui désaltère ceux qui ont soif, qui habille les nus, qui soigne les malades, qui accueille les pèlerins, qui visite les prisonniers et enterre les morts, est, sans aucun doute, très-agréable à Dieu^ mais que le charité qui instruit l'ignorant, qui convertit les pécheurs, qui vient au secours de ceux qui sont tentés, qui donne des conseils de sagesse à ceux qui en ont besoin, qui console les affligés, qui soutient les faibles, et, dans l'absence de tout autre moyen, prie pour la conversion des vivants et pour le soulagement des morts : que cette charité, dis-je, lui est plus agréable encore; que les œuvres de la miséricorde spirituelle, et le ministère d'améliorer la condition des âmes l'emporte sur les œuvres de la miséricorde corporelle, d'autant plus que Tâme est plus noble que le corps, et que les avantages qu'on ménage à l'homme dans le temps ne sont rien en comparaison des avantages qu'on lui assure dans l'éternité; et qu'en un mot, si le ministère de s'associer à la providence du Dieu créateur, en soignant, en soulageant nos frères par rapport au corps, est un ministère tout à fait divin, le ministère qui s'associe à l'action réparatrice du Dieu rédempteur pour la conversion de leurs âmes, est, comme l'a dit saint Denis, la chose la plus divine parmi toutes les choses divines (1).

« dire, manifestum est quia honorabilior est divinorum auditus [In « Luc.]. »

(j) « Omnium divinorum divinissimum e^t cooperari Deo insalU' « tem animarum. »

ou l'un nécessaire, etc. 69

§ 5. Deuxième interprétation de la réponse du Seigneur à Marthe : En livrant toute son âme à Jésus-Christ, pour qu'il la sanctifiât toujours davantage, Marie lui ménageait un repas plus agréable à son cœur. — La meilleure offrande que nous puissions faire à Dieu, est celle de nous-mêmes.

La seconde interprétation que les Pères ont donnée aux paroles que le Seigneur a adressées à sainte Marthe, est ascétique.

Marthe, dit saint Augustin, servait le Seigneur autant qu'il s'était volontairement assujetti au besoin d'une nourriture humaine ; Marie l'écoutait autant que, Verbe de Dieu fait homme, il pouvait lui donner une nourriture divine. Marthe était occupée à le nourrir comme homme-, Marie était attentive à être nourrie par lui comme Dieu (1). Or, autant que Verbe de Dieu fait homme pour Tamour de Thomme, Jésus-Christ est plus empressé de nous sauver que nous ne le sommes d'être sauvés. Il est, dirais-je, plus impatient de répandre sur nous l'abondance de ses grâces que nous ne le sommes de les recevoir. C'est son désir le plus ardent, c'est son occupation chérie^ et comme nous l'avons entendu de sa propre bouche lorsqu'il a converti la Samaritaine : Convertir les âmes, et les élever à la plus haute perfection, c'est la volonté de Dieu, c'est l'œuvre de Dieu par excellence, et, par consé-

(1) « Marlha circa corporalem Domini necessitatem \el volunta- « tem, ministrabal quasi mortali. Sed in carne mortali, In principio « erat verbum : ecce quod Maria audiebat. Intenta erat Martha quo- « modo pascerel Dominum ; intenta erat Maria quomodo pasceretur « a Domino. »

M HOMÉLIE II. — JÉSIJS-CimiST CHEZ MARTHE

quent c'était la vraie nourriture de son cœur. Ego alium cibum habeo manducare , qiiem vos nescilis, 31eus cibus est ut faciam voluniatem ejus qui misit me ut j)erficiam opus ejus (Joan. iv, 32 et 34).

Marie s'étant placée dans les dispositions les plus aptes à être sanctiliée par la parole du Seigneur, et à recevoir en abondance ses grâces et ses lumières, lui offrait elle-même ce repas si propre à lui et si délicieux pour son âme. Marie offrait donc au Seigneur un aliment plus noble, plus digne de lui que celui que les soins empressés de Martbe lui procuraient. Celleci était occupée à nourrir son corps. Marie ne pensait qu'à rassasier son cœur. Martbe n'apprêtait le dîner qu'au fils de rbomme; Marie l'apprêtait au Fils de Dieu. Voilà pourquoi le Seigneur trouve bonne l'occupation de Martbe, mais déclare que celle de Marie est la meilleure : Maria opiimam parlein elegit.

Par là le divin Maître a voulu nous apprendre aussi, que lui faire l'aumône, le soulager, le nourrir dans la personne du pauvre, c'est lui faire une bonne et belle offrande ; mais que lui offrir, lui consacrer notre esprit captivé en l'hommage de la foi, notre cœur purifié par l'amour, notre corps sanctifié par la pureté et par la pénitence, est la meilleure de toutes les offrandes que nous puissions lui faire-, et que, tant que nous nous contenterons de lui donner une petite portion .de notre bien, de nos soins, dans la personne de ses petits^ et que nous refuserons de nous donner à lui nousmêmes:^ tant que nous ne ferons que soulager le corps de nos frères et que nous négligerons ou oublierons de faire le salut de notre âme, nous n'aurons presque rien

ou l'un nécessaire, etc. 71

ait pour contenter son cœur de Sauveur. Par conséquent, l'aliment le plus propre et le plus exquis, l'aliment dont il a le plus besoin, et qui seul peut le satisfaire, est le salut de l'homme; Meus cibns est ui faciam voluntatem ejus qui misit me, iit perjiciam opus ejus.

Nous avons entendu autrefois saint Augustin, saint Ambroise, saint Cyprien, nous disant que la soif que notre aimable Sauveur a témoignée à la Samaritaine, aussi bien que la soif qu'il a manifestée, demeurant sur sa croix, a été une soif mystérieuse; que cette soif était moins l'effet de l'ardeur qu'il éprouvait dans son corps, que celle de l'amour qui brûlait dans son cœur ; la soif, non de notre boisson, mais de notre foi, de notre amour, la soif du salut de tous ceux pour qui il a répandu tout son sang.

Ah I ce Dieu de miséricorde et de bonté dont, d'après saint Paul, l'intercession pour nous auprès de son Père forme au ciel son incessante occupation, ses déhces, son bonheur, sa vie ; Semper vivens, ad interpellandum pro nobis, agrée bien le sacrifice que nous lui offrons d'une portion de notre fortune, de notre temps, de nos sollicitudes pour le soulagement du malheur; mais le meilleur des sacrifices que nous puissions lui offrir, le sacrifice qui lui est le plus agréable, c'est le sacrifice de nous-mêmes , c'est le sacrifice par lequel, à l'imitation de Marie-Madeleine, nous nous donnons entièrement à lui, nous ne voulons entendre que sa divine parole, nous ne voulons accomplir que ses volontés, nous ne voulons vivre qu'en lui, pour lui, afin qu'il vive en nous et pour nous, et qu'il puisse partager

avec nous les richesses de sa grâce sur cette terre et nous comblera de sa gloire dans le ciel. Et c'est là la meilleure part que nous puissions choisir, et qui sera toujours à nous, et qui ne nous sera jamais enlevée ^ Opiimam partem elegil quœ non auferetur ab ea,

% 6. Troisième interprétation des paroles de Jésus-Christ à Marthe: Dans leur réalité historique, Marthe et Madeleine sont, en même temps, deux personnages allégoriques, figurant l'une la vie active; l'autre, la vie contemplative. — Absorbée dans la contemplation de la parole de Jésus-Christ, Madeleine exerçait, elle aussi, mieux que Marthe, la charité. — Ainsi, en déclarant l'occupation de Madeleine meilleure que celle de Marthe, le Seigneur n'a pas donné la préférence à la vie purement contemplative sur la vie de zèle et de dévouement; mais il a exalté le mérite de l'union de ces deux vies.

Enfm la troisième interprétation est allégorique.

Je vous ai fait remarquer plusieurs fois, vous devez vous en souvenir, que les faits racontés dans les livres des hommes, s'ils sont des faits historiques, ne sont pas allégoriques, et s'ils sont allégoriques, ils ne sont pas des faits historiques j mais que les seuls faits enregistrés dans les Livres saints sont en même temps historiquement vrais et mystérieusement prophétiques, en tant que ce sont des faits qui ont eu vraiment lieu ; et des faits que le Dieu, qui en a disposé toutes les circonstances, a voulu faire servir à figurer les plus grands mystères, à représenter d'une manière, je dirai presque dramatique, les plus importantes doctrines j et que c'est là l'un des caractères exclusivement propres et tout à fait divins de la Bible.

Or, en appliquant au court récit que nous exposons

dans ce moment, cette règle fondamentale, toucliantle sens et la portée de l'Écriture sainte., il est inconstestable que Marthe et Madeleine, dans leur réalité de personnages historiques, sont aussi des personnages allégoriques, prophétiques, dont les actes représentent des doctrines, et sont des leçons-, et que c'est à ce titre que la petite anecdote que je viens de raconter, en apparence peu intéressante en elle-même, a eu l'honneur de prendre place à côté des ineffables et sublimes mystères de l'Evangile.

Remarquez d'abord, nous dit le vénérable Bède, que l'entrée du Seigneur dans la maison de Marthe et de Madeleine et tout ce qui s'ensuivit, sont arrivés immédiatement après la grande instruction qu'il avait faite au peuple , lorsque l'un des docteurs de la loi l'avait interrogé sur ce qu'il faut faire pour posséder la vie éternelle {Luc, x, 25). Dans cette instiHiction , le divin Maître avait déclaré que l'unique condition, la condition indispensable, et aussi la condition infaiUible pour assurer l'éternel bonheur, c'est d'aimer Dieu audessus de toute chose et notre prochain comme nousmêmes (î;. 28). Et c'est à cette occasion aussi que, dans l'admirable parabole du céleste Samaritain (v. 30 et suiv,)^ le Fils de Dieu fait homme avait peint, avec les plus vives et les plus touchantes couleurs, les soins de sa charité infinie pour rendre à la santé et à la vie notre pauvre humanité dépouillée et blessée à mort par les brigands de l'enfer. Or, ayant immédiatement après ce sublime et délicieux discours, disposé lui-même les circonslances mystérieuses qui ont accompagné sa visite à Marthe et à Madeleine , Jésus-

74 HOMÉLIE II. JÉSUe-CHRIST CHEZ MARTHE

Christ, dit le célèbre interprète que je viens de citer, a voulu nous faire voir, mise en action et réalisée par la vérité des faits, l'importance des grands préceptes de l'amour de Dieu et du prochain, qu'il venait d'inculquer par sa parabole et ses paroles (1).

D'après cette remarque, Marthe serait le modèle de l'amour que nous devons avoir pour notre prochain; Madeleine, de l'amour que nous devons avoir pour Dieu. Et, selon saint Grégoire et d'autres célèbres interprètes, Marthe a exprimé en elle-même la vie active^ avec toutes ses sollicitudes, Madeleine la vie contemplative dans toute sa perfection. Ainsi, reprend saint Grégoire, nous voyons que le Seigneur ne blâme pas l'occupation de Marthe, mais il exalte celle de Madeleine ; pour nous apprendre que les mérites de la vie active sont vraiment grands, mais que ceux de la vie contemplative sont plus grands encore (2).

Mais, comment donc? me dira-t-on, la vie d'un chrétien qui oublie ses frères, pour ne s'occuper que de lui-même, serait-elle plus méritoire que la vie du chrétien qui s'oublie lui-même au point de se consacrer tout au bonheur spirituel ou temporel de ses frères? La vie du sohtaire, qui, séparé du monde, ne s'occupe

(1) « Dilectio Dei et proximi, quae superius, verbis et parabolis, « continebantiir, hîc,ipsi3 rébus et veritate designatur (Beda, Comm. K in Luc). »

(2) « Per Mariam contomplativa vila exprimitur ; per Marlham « activa vita pignificatur. Sed Marlhre cuva non veprehendiluv; Maa ri;e vero laudatur. Quia magna sunt aclivaî vitœ mérita; sed con- «I tcm'lalivœ poliora [Moral., iib. VI, c. 28). »

ou l'un nécessaire, etc. 7d

que (le son salut, clans l'oisiveté tranquille de la contemplation et (le la prière, serait-elle plus agréable à Dieu que la vie de l'apôtre qui, se plaçant au milieu du monde, soutient les rudes combats du Seigneur, brave tous les dangers et les persécutions du monde pour sauver le monde? Comment? l'esprit de prière vaudrait-il mieux, auprès de Dieu, que l'esprit de zèle, et un saint égoïsme mieux que l'héroïsme du dévouement? Non , non , mes frères , il n'en est pas ainsi , et vous auriez bien mal compris notre Évangile, et le commentaire qu'en ont donné les Pères, si vous n'en tiriez que de pareilles conclusions.

Ne croyez pas, nous dit le savant et pieux interprète Richard de Saint-Victor, ne croyez pas que le Seigneur n'ait préféré l'occupation de Marie à celle de Marthe que parce (jue Marie, absorbée entièrement dans la contemplation de la parole de Dieu, pour en faire son profit, était devenue étrangère aux occupations de Marthe; mais, au contraire, parce que, tout en demeurant immobile aux pieds du Seigneur à Vécouter-, Audiebat verbum illius^ Marie n'en suivait pas moins, avec son esprit et son cœur, sa sainte sœur dans les peines qu'elle se donnait pour accomplir les devoirs de la sainte hospitalité. Marie ne s'intéressait pas moins à ses sollicitudes, n'y prenait pas moins part, ne les en soutenait pas moins par ses prières. Associée donc aux œuvres de Marthe avec la môme charité, elle en a obtenu le même mérite, et a augmenté, par la récompense et la couronne de la vie active, le trésor des grâces de la vie contemplative (1).

(l) « Oplimam paitem elegit Magdalcra qrcc graîiani exerctt

Encore. Nous avons vu déjà (Hom. vu, § 3) que, très-probablement, Marie ne s'était convertie qu'en assistant à ce sublime discours que le Seigneur termina par cette sentence : « Heureux ceux qui enten- (( dent la parole de Dieu et la gardent ; Beati qui « audiunt verhura Dei et custodiunt illud {Luc. xi). )) Cette profonde sentence s'était, depuis lors, profondément gravée dans l'esprit de Madeleine. Ainsi, en nous disant que Marie, assise aux pieds du Seigneur, écoutait SA PAROLE^ Audiebat verbum illius^ l'Evangéliste a voulu nous dire, d'après un autre interprète, que Marie écoutait la parole du Dieu fait homme de la manière dont, d'après la sentence du Seigneur, toute parole de Dieu doit être écoutée. C'est-à-dire qu'elle ne se contentait pas d'écouter très-attentivement cette divine parole par ses oreilles, elle la déposait, la gardait fidèlement dans son cœur, afin d'y obéir, d'y conformer toute sa conduite, et de l'accomplir par toutes les œuvres de la charité aussi bien que par celles de l'humilité et de la pénitence, qu'elle a exercées pendant toute sa vie (1).

Mais entendons encore les belles et importantes observations que Richard de Saint-Victor a ajoutées à celles que nous venons de citer, u Pendant que Marthe, dit-il, n'était que dans un lieu par son corps, Marie

« contemplationis, et tamen occupalur in parte sororis, ut etiam « activée vitœ prœmio coronatur, in qua, pari charllate par prœ- « mium meretur {In canLic. 8).

(l) « Ita verbum Doniini audiebat, ut auditls obediret, il laque « exequeretur per opéra charitatis, humilitatis et pœnitentiœ et ex « tota deinceps ejus vita (A Lapide, hk). »

ou l'un nécessaire, etc. 77

se trouvait partout par sa charité. Dans l'extase de la contemplation à laquelle elle s'est livrée, elle voyait tout, comprenait tout, et s'intéressait à tout. En sorte qu'en comparaison de ce que faisait Madeleine, par sa prévoyance et par ses prières, ce que faisait Marthe était peu de chose. La chose vraiment nécessaire, et dont le mérite est complet et parfait, et doit être préféré à tout, n'est donc que la vie dans laquelle l'âme chrétienne, s'ahandonnant à Dieu, se concentrant en Dieu, par l'amour, s'épanche aussi sur les hommes, et étend à tous leurs besoins la sollicitude de son dévouement (i). ))

Ainsi donc, l'occupation de Marthe n'embrassait pas celle de Madeleine, tandis que l'occupation de Madeleine embrassait aussi celle de Marthe. Il en est de même de deux espèces de vie, dont ces deux femmes ont été le type et la figure. La vie active ne comprend pas nécessairement, ne comprend pas toujours, les fonctions de la vie ascétique, de la vie contemplative-, mais la vie ascétique, la vie contemplative, comprend nécessairement, comprend toujours, au moins d'une manière inaperçue et cachée, les fonctions de la vie active.

(1) « Marlha in uno loco covpore îaborat circa aliqua, Maria in « mullis locis cliaritate circa multa. In Dei enim contempiatione « Yidet omnla, dilatatiir ad omnia, comprehendit et complectitur « omnia, ita ut in ejus comparatione Marthee sollicita erat circa « pauca. Yalde ergo hoc unum est necessarium et merito prœferen- « dum in quo et Deo per amorem anima inhœret, et omnibus cha- B ritatem et sollicitudinem exhibet [loc. citât.). »

g 7. Explication du mystère de la vie contempîatke. — En aimant, plus que les autres, le Dieu qu'elles contemplent, les âmes adonnées à la contemplation, aiment aussi, plus que les autres , l'homme, image de Dieu. — Stupidité du monde de regarder comme inutile la vie des solitaires. — Bien immense qu'ils font au monde dans l'ordre spirituel aussi bien que dans l'ordre temporel, — La vie conlemplalive est aclive, elle aussi.

C'est qu'on ne peut aimer quelqu'un sans aimer ses enfants, ses œuvres de prédilection, son portrait. Or, l'homme est Teniant de Dieu, son œuvre de prédilection , ses délices (1), son portrait, son image. On ne peut donc aimer Dieu sans aimer l'homme. On peut quelquefois aimer quelques hommes et s'intéresser à leur bonheur, "par un sentiment purement naturel , par inclination , par sympathie , par séduction, par calcul, par vanité, et, comme il arrive bien souvent, même par folie, sans bien connaître, sans aimer Dieu ^ mais on ne peut bien connaître Dieu, aimer beaucoup Dieu sans s'intéresser au bonheur, au sort de l'homme, sans aimer l'homme, et sans vouloir lui faire du bien, par rapport à l'âme et par rapport au corps.

Or, les contemplatifs s'occupant incessamment de la méditation des perfections, des grandeurs, de la bonté et de la beauté de Dieu, s'élèvent à une grande connaissance de Dieu, et à un amour de Dieu au niveau de cette connaissance-, car on ne peut bien connaître Dieu sans l'aimer. Mais ce Dieu qu'ils aiment, invisible, (juant à présent, on lui-même, n'est visible que dans

(l) « Deliciœ mcx es.-e ciim filiis hoiuiniuii [Sap.). »

ou l'un nécessaire, etc. 79

riiomme. Et de là, dans ces âmes d'élite, un grand amour pour l'homme, en proportion de leur amour de Dieu.

Cela vous explique le fait que les âmes les plus sensibles, les plus compatissantes pour toutes les misères humaines, et enflammées d'un plus ardent désir d'y porter remède, les âmes les plus zélées de la venue du règne de Dieu parmi les hommes, les âmes qui ressentent plus vivement leurs dangers, leurs maux, leur perte, et qui s'intéressent le plus au sort de l'humanité et de l'Église, on ne les trouve nulle part en plus grand nombre que parmi les solitaires et les contemplatifs.

Oh î que le monde est stupide d'en vouloir à ces chrétiens héroïques qui se séparent de lui pour aller servir Dieu dans la solitude par la vie la plus pure et la plus austère! Oh! que le monde est insensé d'appeler institutions parasites les ordres monastiques , et étahlissements inutiles leurs maisons, ces asiles de l'innocence, ce théâtre de la pénitence, ces temples de la prière !

Ne comptons pour rien que c'est dans ces établissements que les sciences et les lettres, fuyant devant la persécution des barbares, ont trouvé un refuge, et que c'est de leur sein qu'est sortie la science moderne. Ne comptons pour rien qu'à peine une communauté de ces âmes généreuses s'étr.blissait quelque part, de vastes landes étaient rendues à la culture, des écoles s'y formaient, des églises, des hôpitaux, et môme des villes, surgissaient comme par enchantement, et qiic c'est ainsi qu'en grande partie s'est civilisée l'Europe. Ne comptons pour rien que, ujôme à présent, là où se

trouve un de ces établissements, il n'y a pas de pauvres qui ne soient secourus, il n'y a pas de malades qui ne soient assistés : c'est une école de travail en même temps qu'un sanctuaire de prière; c'est une source de moralité et de bien-être matériel pour toute la contrée. Remarquons seulement que, d'après l'Ecriture, Sodome et Gomorre auraient été épargnées par le feu du ciel s'il se fût trouvé dans ces villes pas plus que dix lusles (Gen, xix). Ab! combien de Sodoines et de Gomorres échappent, à chaque instant, à d'horribles clmliments à cause du grand nombre de ces Justes solitaires qu'elles renferment, qui, pour être ignorés, méprisés même par le monde, n'en font pas moins, n'en plaident pas moins la cause du monde auprès de Dieu, en s'offrant à lui, victimes pures, toujours vivantes et toujours immolées, par des rigueurs qui font frémir notre délicatesse, en expiation des péchés du monde, et, nouveaux Onias, arrêtant le cours de la colère céleste par leurs larmes et par leurs supplications! Ah! les impies, les pécheurs ne seraient pas tolérés, ne vivraient pas, si les Justes ne consentaient à prier pour eux, à se faire leurs avocats, et ne se condamnaient volontairement même à mourir pour eux de la main de la pénitence!

Bien plus encore : Jésus-Christ disait un jour à ses Apôtres : « La moisson est abondante, mais les ouvriers « sont en petit nombre. Priez donc le maître de la « moisson afin qu'il envoie des ouvriers en sa moisson (( {^Maith. ix). » Il est donc évident que si c'est l'esprit de Dieu qui forme les bons évêques, les bons prêtres, les missionnaires, les apôtres qui cultivent les

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âmes , qui les moissonnent dans les vastes champs du monde, et les déposent dans les greniers de TÉglise, c'est la prière qui les obtient. Or , cette prière qui multiplie le nombre des ouvriers évangéliques, et attire sur leurs travaux les bénédictions célestes, qui les font fructifier, c'est particulièrement la prière élevée par la ferveur et rendue plus efïicace par la pénitence, c'est particulièrement la prière des âmes adonnées à la contemplation, chez lesquelles tout prie, même l'étude, même le travail, et dont la vie entière n'est qu'une prière et un sacrifice jamais interrompus qui s'élève au ciel en odeur de suavité et en attire tous les secours, toutes les grâces qui diminuent les misères et les scandales de la terre! Ainsi, si ces grandes âmes ne parlent pas beaucoup de Dieu aux hommes, elles parlent beaucoup des hommes à Dieu. Séparées des hommes par le corps, mais toujours avec eux par l'esprit, elles traitent sans relâche leur cause auprès de Dieu 5 elles leur procurent bien plus des avantages de tout genre et font mieux leurs affaires que si elles étaient au milieu d'eux. Et par conséquent, comme Madeleine (1), elles cumulent le mérite de leur con-

(1) Dans l'oraison du jour de la fête de la Madeleine, l'Église dit à Dieu : « Nous vous demandons, Seigneur, d'être aidés par l'inter- « cession de la bienheureuse Marie-Madeleine, dont les prières vous « ont touché au point que vous lui avez rendu vivant son frère « Lazare, mort depuis quatre jours. » Ce prodige se répète invisiblement, à chaque instant, dans l'ordre spirituel. Oh ! combien de Lazare, nos frères, morts depuis longtemps par le péché, doivent leur résurrection à la vie de la grâce, moins au zèle d'une Marthe active ou d'un prédicateur, qu'aux prières de quelque Madeleine

82 IIOMÉL'E n. — JÉSUS-CHRIST CHEZ MARTHE

templation par le mérite de la vie active; et ce mérite est d'autant plus grand qu'il est plus général, d'autant plus sûr et plus solide qu'il est plus ignoré.

Voilà donc, dit saint Ambroise, la vie dont Marie- Madeleine a été la sublime figure. C'est la vie vraiment sage et parfaite : parce que c'est une vie qui, toute en Dieu , n'oublie pas les liommes , et qui, toute de cbarité pour les hommes, ne perd pas un instant les avantages de la méditation de la Parole de Dieu. C'est la vie qui réunit le mérite de la vie active au mérite de la vie contemplative. Cherchez donc à imiter, au lieu de les appeler des fainéants, les chrétiens courageux qui s'y adonnent (1).

§ 8. Suite du même sujet. — Lsivie contemplative ipeul être pratiquée même au milieu du monde. — Les hommes de zèle et de charité ne sont tels que parce qu'ils sont contemplatifs. — Jésus-Christ et sa divine Mère, vrais modèles de cette vie parfaite d'oraison et d'action, que d'abord les Apôtres , et ensuite tous les Pères , les Docteurs et les Saints de l'Église ont suivie.

Mais n'allez pas croire que les contemplatifs et les solitaires ne se trouvent que hors du monde, dans les solitudes, dans les ThébaïJes, dans les déserts, dans les couvents séparés de tout contact, de tout commerce avec le monde. Il y en a, et en plus grand nombre

contemplative ou de pieux solitaires? Voyez ce que nous avons dit dans ce même ouvrage, Homélie i, § 7 -, et Hojiélie x, § 12, sur le liiéme sujet.

(i) « Agut ergo le, sicut Mariam, dcsiderium sapientiœ; hoc « euiin pcrfcctius opus, ne rninislerii cura cognitionem verbi c(c- « Icctis averlat , nec eos otiosos jiidiccs, quus vidcas sapienlicc « sludere [In Luc). »

ou l'un nécessaire, etc. 83

qu'on ne pense, même dans le monde. Ce sont ces grands chrétiens qui, au défaut de solitudes et d'ermitages matériels , se bâtissent à eux-mêmes , en eux-mêmes, d'après l'expression des Livres saints, des solitudes et des ermitages spirituels-, Qw^ œdificant sibi solitudines {Job. ni, 14), et qui, tout en restant corporellement au milieu du monde, pour sauver le monde, et pourvoir à toutes les misères du monde, n'en sont pas moins séparés du monde, hors du monde par l'esprit et par le cœur; n'en sont pas moins de vrais solitaires, de vrais contemplatifs.

Ce sont ces nouveaux apôtres, ces nouveaux crieurs de la Bonne Nouvelle, ces hommes si au-dessus de l'humanité, dontl'humanité profite, enles admirant sans pouvoir se les expliquer, qui parcourent le monde en révangélisant, et dans lesquels se renouvellent, à chaque instant, se manifestent, se perpétuent l'esprit, la vie, les travaux, les miracles, les succès des anciens apôtres pour le salut des âmes. Ce sont ces sublimes religieuses, ces Sœurs de la Charité, la plus grande et la plus pure des gloires de la France, l'honneur éternel du catholicisme, l'objet de l'envie, du respect, du culte de tout ce qui n'est pas cathohque, le beau idéal de la perfection de la femme régénérée; la fleur, le parfum céleste de Thumanité, qui étonnent le monde autant qu'elles le soulagent par leurs œuvres, l'édifient par leurs exemples et le sanctifient par l'héroïsme de leur abnégation, par la gloire de leurs sacrifices et par le prodige incompréhensible de leur dévouement.

Or, c'est dans la considération incessante des mystères de Dieu; c'est dans la fréquente participation

aux sacrements du Christ que ces grandes âmes puisent ces transports si vifs, ces sentiments si exquis de charité et de tendresse pour les hommes qu'elles traduisent par les immenses et rudes travaux qu'elles s'imposent pour guérir et sauver leurs âmes, pour les soulager, les consoler dans toutes les misères, dans toutes les douleurs de leurs corps , pour améliorer leur condition dans la vie du temps, et leur assurer le honheur de l'éternité.

Voilà donc encore des hommes tout à Dieu par l'amour, et en même temps tout au prochain par le zèle et la charité. Yoilà des hommes harmonisant en euxmêmes le prodige d'une vie profondément intérieure, d'une vie de repos et d'oraison, avec le prodige d'une vie tout extérieure, d'une vie de mouvement et d'action. Voilà des hommes à la double vertu^ au double esprit d'Elie, qu'Elisée hérita en figure et en prophétie (lY, Rpg> 11,9), que plus tard Jean-Baptiste reçut en plus grande ahondance, et qui enfin reparut en Jésus- Christ, et par Jésus-Christ dans toute sa réalité, dans tout son éclat, dans toute sa perfection.

Car, d'abord, la vie de ce divin Sauveur a été à moitié cachée et à moitié publique. Même pendant sa vie publique, il passait ses nuits dans la prière de Dieu; Pernoctans in oraiione Dei (^Luc. vi, 12), et ses jours en enseignant les peuples et répandant partout les prodiges de sa puissance et de sa bonté-, Pertransiens benefaciendo et sanando omnes [Act.^ x, 38). Le divin Sauveur a donc été le vrai modèle de la vie active et de la vie contemplative.

Après lui, sa divine Mère a été l'exemplaire le plus

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parfait de la même vie. Infiniment plus heureuse que Marthe, qui reçut le Seigneur dans sa maison, la sainte Vierge reçut le Verbe divin et lui donna une hospitalité digne de lui dans son sein dont la pureté échpsa celle des anges, et drapé de tous les ornements de la sainteté. Infiniment plus recueillie et plus méditative que Marie, sœur de Marthe, la Mère de Dieu conservait sans partage la Parole divine dans son esprit, tenait fixe son âme dans la contemplation sublime, et jamais interrompue de cette Parole sainte et en faisait les délices de son cœur; Conservabat omnia Verôa hœc, conferens in corde suo {Lvc.^ ii). Infiniment plus jalouse que les deux sœurs de faire fructifier la grâce dont elle était remplie^ après l'ascension du Seigneur la Reine des Apôtres partageait sa vie divine entre la méditation des choses célestes et les œuvres du zèle et de la charité, en consolant les fidèles, en dictant l'Evangile et aidant les Apôtres, par ses encouragements, par ses conseils, par ses prières dans l'œuvre immense de la fondation de l'Eglise (V. Homélie vni, Append.). Enfin, personne, parmi les Anges même, n'ayant mieux que la Reine des Anges compris et réalisé la doctrine de Vunique chose nécessaire; car elle s'éleva au-dessus de sa grandeur même, en préférant à la dignité même de Mère de Dieu le bonheur d'être la servante fidèle de Dieu {Luc, II); Marie a réuni tous les mérites, et par conséquent c'est elle qui a choisi la meilleure part, ramassé les plus riches trésors de la grâce et obtenu le comble de la gloire, qui ne peut lui être ôlé. C'est donc dans la Mère du Sauveur que s'est accomplie, dans toute la rigueur et dans toute la plénitude de la lettre,

8G HOMÉLIE H. — JÉSUS-CimiSï chez MARTHE

la vie sublime et parfaite dont Marthe et Madeleine ont présenté l'allégorie et la iigure. Et par là vous comprendrez, nous dit un grand Interprète, avec combien de sagesse et d'à-propos TEglise fait lire à la messe de la fête de l'Assomption de Marie ce court, mais sublime Évangile de Jésus chez Marthe et Madeleine (1).

Formés à l'école du Fds de Dieu l'ait homme et de sa divine Mère, les Apôtres ont, eux aussi, joint toutes les œuvres du zèle et de la charité de la vie active aux occupations de la vie contemplative. Il en a été de même de tous les Pères, de tous les Docteurs, de tous les Saints de l'Eglise. Pas un, parmi ces prodiges vivants de la science divine, qui n'ait été aussi un prodige de dévouement, prenant le plus vif intérêt à toutes les misères humaines. Et parmi ceux mêmes qui n'ont paru s'appliquer qu'à faire leur salut par l'étude de la contemplation, par la pénitence et par la prière, pas un qui n'ait aussi travaillé, à sa manière, au salut des autres^ pas un qui ait été étranger aux soins de la charité pour l'amélioration de la condition de l'humanité. En sorte qu'on peut dire que l'homme de prière est aussi l'homme de charité; que T homme qui commence par réaliser la vie de méditation figurée dans l'attitude de Marie aux pieds du Seigneur, finit par avoir aussi le mérite de la vie d'action représentée dans la sollicitude de Marthe pour recevoir le Seigneur 5 que la vie contemplative

(1) « Ecclesia recte et apposiie hœc legit, in festo Assumplionis « B. y. tum quia B. V. officiosissima fuit Chiièti hospita ; tum quia a ipsa utrumque cfliciuin, Maithœ, scilicet, et Magdaleiiae, perfecte « obivit; tum quia ipsa optimam partem elegit, quce non aufcre- <» (ur ab ca (A Lapide, hic). »

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comprend aussi le mérite et les œuvres de la vie active, et qui par cela même lui est préférable. Car c'est la vie sainte au grand complet; c'est le service de Dieu dans toute sa perfection -, c'est la vraie étude de l'unique chose nécessaire -, c'est la meilleure part que le chrétien, qui n'est pas appelé à l'apostolat, puisse choisir, dont le mérite est impérissable et la récompense n'est peut-être pas perdue; Maria optimam part em elegii, quœ non aujeretur ab ea.

§ 8. La maison de Marthe et de Madeleine, figure aussi de l'Église.

— La vérité pure et la sainteté parfaite ne se trouvent qu'en elle.

— On ne peut servir Dieu et faire son salut que dans l'Église.

Enfin, c'est encore ici le grand et délicieux mystère de l'Eglise. Car les deux sœurs, recevant et gardant chez elles le Seigneur, signifient, dit saint Grégoire, la vraie Eglise ayant, elle aussi, reçu le même Seigneur et le gardant dans son cœur (1). Et Marie écoutant, dans l'attitude la plus humble et la plus respectueuse, la parole de Jésus-Christ, et Marthe s'occupant de le nourrir, avec le plus grand empressement, avec la sollicitude la plus alTeclueuse, représentent, dit le vénérable Bède, les deux grandes occupations, les deux vies de l'Église (2).

Voici encore le beau passage d'un grand et pieux Interprète sur le même sujet. « Toutes les œuvres de

(1) <( Mystice, quod Martha excepit illum in domum suam, si- « gnificat Ecclesiam quœ excepit Dominumincor suum {loc. cit.). »

(2) « Sorores istse duas Ecclesiœ vitas signlficarunt {Comment, « m Luc), »

notre Sauveur, dit-il, sont pleines de mystères; tout ce qu'il a fait, et le lieu même où il l'a fait, a une signification sacramentelle et importante. Ainsi, ce qu'il a accomplit corporellement dans le château de Marthe et de Madeleine, il le renouvelle toujours spirituellement dans la sainte Église. Cette Église est un château, elle aussi ; et non un château quelconque, mais un château fort et inexpugnable ; car il est bâti sur une montagne, est entouré d'un mur, fortifié par des tours et gardé par une armée d'Anges et par la garnison de toutes les vertus. Le Seigneur Jésus entre tous les jours dans ce mystérieux château, et daigne le visiter souvent. Dans ce que font les deux sœurs consiste l'Église. Toutes les deux signifient quelque chose de grand. Marie paraît n'avoir pas de maison, parce que la Vie contemplative ne veut rien posséder dans ce siècle. Il lui suffit de s'asseoir aux pieds du Seigneur, c'est-à-dire de lire et de prier, de ne s'appliquer qu'à la contemplation de Dieu, d'écouter toujours sa parole, de s'empresser de nourrir fesprit plutôt que le ventre. Il n'y a que les bons chrétiens qui puissent pratiquer une telle vie^ tandis que la vie active, représentée par Marthe, peut être suivie par les mauvais chrétiens, aussi bien que par les bons (1). »

(l) (( Omnia opeia Salvatoris nostri plena sunt sacramenlis ; qiiid- « quid ubique agit, significatio est. Qtiod in quodam castello cor- « poraliler egit, quotidie in sancta Ecclesia spiritualiter operatur. « Nam hœc Ecclesia casleilum est, et non f|ualccumque, sed forte « et insuperabiie ulpote supra montem positum, muro circumda- « tum, turi'ibus munitum, Angeloruni exercitu et virtutum \)rœ- « sidiis arrnatum. In hoc castellum Dominas Jésus quotidie ingre-

ou l'un nécessaire, etc. 89

Une fois accueilli par TÉglise dans son sein, le Verbe de Dieu fait chair , plein de grâce et de vérité^ s'y est assis, s'y est établi pour demeurer en elle et avec elle, comme il l'a déclaré lui-même, jusqu'à la fin des siècles 5 Ecce ego vobiscum siim usque ad consummationem sœculi (Matlh.j xxvni). Et TEglise est toujours attentive à écouter sa vérité par la docilité de la foi, et à faire fructifier sa grâce par la sainteté de ses œuvres. Yoilà ce qui arrive, voilà ce qui se fait dans l'Église et ce qui constitue la vie de TEglise.

Hors de l'Église, il n'y a que de pâles et incertaines lueurs de la vérité, que des veines rares et cachées de la grâce. Hors de l'Église, la vérité se trouve ou obscurcie par les fables extravagantes de la superstition, ou mutilée par les protestations de l'hérésie; et l'action de la grâce y est neutralisée, contrariée par le désordre et la licence des passions. Hors de TÉglise, où la foi n'est pas réahsée dans les bonnes œuvres, où les bonnes œuvres ne sont pas inspirées ni animées par la foi; on peut y trouver de l'honnêteté ; mais la sainteté y est inconnue : elle y est même impossible. Que ne donnerait-on pas, hors de l'Église, pour avoir un seul de nos Saints, un seul de nos missionnaires, une seule de nos

« ditur , hoc assidue visitare dignatur. In his duobus sororibus « Ecclesia consistit ; utraque magnum aliquid signiflcat. Maria non « habet domnm ; quia Vila conlomplaliva oninem huju^s saeculi sper- « nit habere possessionem. Sufficit ad ptdes Domini sedere, id est, « légère, orare et Del contemplatioui \acare, verbum Dei semper a audire; mentem potius quam venlrem nutrire. lllam vitam non « habent nisi boni ; activam Tero habent simul boni et maii (Theo- M PHiL., Comment» in Luc). »

90 HOMÉLIE II. — JÉSL'S-CHRIST CUEZ MARTHE

Sœurs de la Charité! Ainsi, bien des fois on a essayé de singer ces merveilles du catholicisme 5 mais on n'a réussi qu'à en faire une imitation grossière, une caricature, et tout cela a fini par le ridicule.

Oh ! que nous sommes heureux, mes frères, de nous trouver dans l'Église catholique dont rien que ce caractère, ce signe extérieur et visible de la sainteté, qui frappe tous les yeux, qui lui est propre et qui n'appartient qu'à elle, suffirait pour nous convaincre que c'est la vraie Eglise, la vraie maison de Marthe et de Madeleine, oii le Fds de Dieu fait homme éclaire de la lumière de sa vérité, soutient du secours de sa grâce tous ceux qui s'y trouvent réunis !

C'est que le Verbe fait chair et plein de grâce et de vérité ne résidant que dans l'Eglise, c'est dans cette sainte maison seulement que le soleil de la vérité rayonne dans toute sa splendeur, et les fontaines du Sauveur {haïe) répandent la grâce dans toute son abondance. C'est dans cette maison seulement que tout ce qu'on croit est vrai, et tout ce qu'on y fait est saint. S'il s'y fait du mal, il ne se fait que par ceux qui, appartenant extérieurement au corps de l'Eglise, se sont séparés de son esprit. Comme s'il se fait du vrai bien, du bien qui achève l'œuvre du salut, hors de l'Église, il ne se fait que par ceux qui, séparés extérieurement du corps de l'Église, appartiennent intérieurement à son esprit. En sorte que même ce bien n'est que le fruit de la vérité et de la grâce de l'Église, et le salut se fait toujours par l'Église et dans l'Église.

C'est dans cette maison seulement que la foi féconde les bonnes œuvres, et les bonnes œuvres sont l'huile

ou l'un iNÉGESSAIRE, ETC. 91

mystérieuse qui alimente la lampe de la foi {Matth., xxv). C'est dans cette maison que l'amour de l'homme n'est que le reflet, la floraison de l'amour de Dieu, et l'amour de Dieu croît, grandit par la pratique de l'amour de l'homme. C'est, enfin, dans l'Église que Dieu, étant connu pour ce qu'il est, reçoit les hommages qui lui sont dus; il est adoré et servi comme il demande à être servi et adoré-, et c'est ici que se forment, que se trouvent les vrais adorateurs de Dieu, en esprit et en vérité (Joan.^^ les vrais domestiques de Dieu (I Corzn//i.),qui, affranchis du péché, n'aspirent qu'à l'honneur de servir Dieu et ne vivent que de l'espérance de le posséder; Liberati apeccaio^ servi facti Deo.

Ce sont, mes frères, les conditions, les œuvres, les degrés de la perfection du service de Dieu que l'Evangile de Jésus-Christ chez Marthe et Madeleine nous a révélés. Voyons maintenant combien, d'après le même Évangile, il importe, il est nécessaire de nous y attacher.

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