‹ Les femmes de la BibleChapitre 10 sur 25 · ATHALIE · texte numérisé non relu

ATHALIE

Trône, à l'abandonner je ne puis consentir 1 Par un coup de tonnerre il vaut mieux en sortir.

Tombe «ur moi le ciel, pourvu que je me venge! (CoRNBiLLE, Rodogune, acte y.)

En elle se personnifient l'impiété persécutrice, la vengeance, l'ambition et la cruauté. Fille d'Achab et de Jézabel, vous diriez qu'elle craint de n'être pas aussi perverse que les auteurs de ses jours ; il semble que leurs vices aient passé dans son âme par une secrète et mystérieuse influence encore plus que par l'autorité de l'exemple. De pitié, d'affection de famille, de maternelle tendresse, n'en cherchez pas le plus faible sentiment dans cette âme farouche. Elle brave le ciel, elle méprise la voix du sang ; elle dépouille et laisse tomber en ruine le temple du vrai Dieu; ceux de ses proches que le glaive de l'ennemi avait épargnés, elle les immole pour monter sur le trône à leur place. Elle n'a gardé aucune des douces vertus de la femme, elle a pris à l'homme ses plus odieux défauts.

C'était vers l'an du monde 3120. Depuis un siècle, la nation des Hébreux était divisée en deux royaumes : celui de Juda, qui comprenait les tribus de Juda et de Benjamin, et celui d'Israël, formé des dix autres tribus. Les rois de Juda descendaient de David; l'ordre de succession au trône, et, sauf des exceptions momentanées, le culte légitime, se conservaient parmi eux ; Jérusalem, la ville sainte, et le temple '•^ Salomon étaient dans leur partage. Les rois d'Israël, au

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contraire, avaient altéré la foi antique, en dressant des autels sur les montagnes, à la façon des païens, et en interdisant à leurs sujets d'aller au temple de Jérusalem, le seul lieu cependant où il fût permis de sacrifier alors. Quelquefois desr mésintelligences amenaient la guerre entre les deux royaumes ; mais assez souvent ils se prêtaient un mutuel secours contre les peuples voisins, et les familles régnantes s'unissaient par des mariages. C'est ainsi qu'Athalie, fille d'Achab et de JézaJiel, qui commandaient aux tribus schismatiques, avait épousé Joram, roi de Juda, fils du pieux Josaphat.

Au lieu d'imiter son père, dont la vertu, chère au Seigneur, avait été couronnée de prospérité et de gloire, Joram entra dans les voies corrompues des rois d'Israël, se livrant aux impiétés que lui conseillait sa femme. Car, comme les vertus de la femme attirent et façonnent au bien, ainsi ses vices entraînent et précipitent dans le mal par un funeste empire. Son exemple et sa parole créent ou détruisent, avec l'innocence et le bonheur de la société domestique, une partie de la grandeur et de la prospérité des nations : c'est comme une image de celui qui fut le plus beau des anges tant qu'il demeura fidèle à la lumière, et qui devint effroyable quand il l'eut méconnue et abandonnée. Athalie et Joram furent bientôt dignes l'un de l'autre ; elle sut faire naître ou développer en lui l'ambition, le soif du sang, puis le mépris des choses divines ; il est naturel, en effet, que la religion, parce qu'elle détermine et consacre les droits et qu'elle règle l'emploi de la force, soit particulièrement odieuse à ceux qui ne s'inspirent que de leurs caprices et ne cherchent dans le pouvoir qu'un moyen de n'avoir pas de frein.

Joram était l'aîné de plusieurs frères, qui avaient reçu en partage de grandes sommes d'or et d'argent, d'autres dons précieux et des \illes fortes dans le royaume de Juda ; il les fit tous périr ainsi que plusieurs princes d'Israël, afin de s'assurer, croyait-il, un règne paisible et une autorité indépendante et sans contrôle. Dieu, qui avait promis de ne pas éteindre le flambeau de David, n'enleva point la couronne à la famille du méchant prince, mais il le punit lui-même d'une façon éclatante, afin que, comme la miséricorde avait son cours, la justice conservât ses droits. Divers malheurs

vinrent frapper Joram : les Iduméens, révoltés contre lui, refusèrent le tribut qu'ils payaient à Juda depuis un siècle, et voulurent se donner un roi. Lobna, ville considérable sur les frontières de l'Idumée, échappa aussi à son sceptre. Il se mit en campagne et attaqua l'ennemi, qui fut battu, mais non pas dompté, et qui se maintint dans l'indépendance. A la cruauté, Joram, poussé par Athalie, joignit les prévarications de l'impiété. Il dressa des autels à Baal, dieu de Tyr et de Sidon, et entraîna ses peuples dans l'apostasie. Or, un jour, on lui apporta une lettre sévère de la part d'un prophète inspiré. L'homme de Dieu parlait avec toute la puissance dont la vérité arme ses défenseurs contre l'oppression et la tyrannie : il rappelait les illustres exemples de David, de Josaphat et des autres rois pieux, et comment Joram avait préféré suivre les coupables traces des rois d'Israël. Il lui reprochait l'idolâtrie, cette fornication des esprits, et, évoquant le souvenir des jeunes princes égorgés, il le menaçait, lui, son peuple, ses enfants et ses femmes, de la vengeance du Tout-Puissant ; car il existe entre les membres de la même famille et les citoyens de la même nation une étroite solidarité qui devrait faire comprendre à tous que la vertu est de nécessité à la fois domestique et sociale. Bientôt la parole du prophète se vérifia : les Philistins et les Arabes des bords de la mer Rouge firent des incursions sur les terres de Juda, et, après de grands ravages, emmenèrent les fils et les femmes du roi ; Ochozias, le plus jeune de ses enfants, put seul échapper. Joram lui-même fut frappé d'une maladie incurable qui lui dévorait les entrailles ; sa langueur dura deux années, il mourut misérablement, consumé par de longues et atroces souttrances. On ne brûla point son corps au milieu des parfums, comme c'était la coutume de faire pour les bons rois ; car, autant il était devenu, dans les derniers temps de sa vie, insupportable à lui-même à cause de son horrible plaie, autant il était odieux à la nation à cause de ses crimes et des calamités de son règne. En Judée comme en Egypte, le peuple jugeait les monarques après leur mort, et honorait ou excluait leur cadavre de la sépulture royale, selon qu'ils avaient pratiqué ou méconnu la justice. L'anathème de la multitude descendit sur Joram comme un châtiment de ses iniquités et pour l'exemple de ses succès-

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seurs : flétrissure solennelle dont la responsabilité et la honte retombent à demi sur la détestable Athalie.

Ochozias était le seul fils de Joram qui vécût encore, les autres ayant été tués par les Arabes. Les habitants de Jérusalem le reconnurent pour roi. 11 imita les criminels exemples de son père, parce qu'il était dirigé comme lui par les conseils d'Athalie. Il ne dura guère ; Dieu l'arrêta dans le cours de ses impiétés. Il avait fait alliance avec son oncle, le roi d'Israël, pour résister aux attaques des Syriens. Le roi d'Israël, grièvement blessé dans une bataille, se retira dans une ville de son royaume pour s'y faire donner des soins. Ochozias alla le visiter. Comme donc ces deux héritiers de la race condamnée d'Achab et de Jézabel étaient réunis, ils périrent dans une commune ruine que Dieu leur avait prépaiée. Jéhu, suscité d'en haut pour venger le sang des prophètes et punir les princes prévaricateurs, \int surprendre les deux parents ; il perça d'une flèche le roi d'Israël, qui expira sur-le-champ. Ochozias avait pris la fuite ; mais Jéhu l'atteignit bientôt, et le fit aussi mettre à mort. Ses sujets ui donnèrent une honorable sépulture, par respect pour la mémoire de Josaphat, le grand et pieux roi. Ainsi allaient s'accomplissant les menaces du Seigneur sur la maison d'Achab.

Au lieu de mettre à profit, pour devenir meilleure, toutes les révolutions multipliées et sanglantes, qui étaient une voix de la Providence, Athahe s'affermit dans la cruauté. Elle avait gouverné comme épouse et mère de roi; mais son âpre ambition se fatiguait d'une puissance partagée : elle en finit d'un seul coup avec toutes les contraintes qu'on pouvait lui imposer encore. Ochozias, en mourant, avait laissé plusieurs fils, qui étaient désormais l'unique espérance de Juda et les derniers restes du sang de David. Leur aïeule les fit massacrer impitoyablement, et elle crut ses projets enfin f accomplis et ses vengeances achevées ; mais Dieu gouverne nos colères comme celles de l'Océan ; il les laisse monter et s'abattre, et il les trompe, soit en leur dérobant d'une manière invisible ce qu'elles poursuivent et menacent, soit en le couvrant de la majesté de quelque grand prodige.

Ochozias avait une sœur nommée Josabeth, étant fille aussi de Joram, mais d'une autre mère qu'Athalie. Cette

princesse avait épousé le pontife Joïada, selon la coutume depuis longtemps introduite d'allier par des mariages le sacerdoce et l'empire. Or Josabeth, étant arrivée lorsqu'on égorgeait les princes ses neveux, trouva moyen de dérober au poignard des bourreaux le petit Joas, encore à la mamelle, et le confia avec sa nourrice au grand prêtre, son mari. Le royal entant resta six ans caché dans un appartement du temple. Il fut soustrait ainsi à l'influence corruptrice des leçons et des exemples de son aïeule, et sous l'œil du Seigneur et dans l'étude des saints livres son cœur put se former à la vertu, la meilleure conseillère des rois. Heureux si cette plante délicate, protégée aujourd'hui contre l'orage par des mains étrangères, pousse des racines profondes dans le sol de la religion, et sait plus tard défendre ellc-mtMne contre le choc des tempêtes l'honneur de son feuillage et l'exquise suavité de ses parfums !

Athalie était montée au trône par le crime ; elle s'y maintint par la force et l'intrigue. Chez les IsraéUtes, les femmes étaient généralement exclues du gouvernement de la chose pubUque ; Dieu avait ordonné qu'ils choisiraient parmi leurs frères celui qu'ils devaient reconnaître pour roi. D'ailleurs, Athalie n'appartenait ni à la tribu de Juda ni à la race de David, d'où le sceptre cependant ne devait pas sortir avant une époque fixée par les prophètes. Enfin l'idolâtrie, qu'elle osait introduire et protéger dans la Ville sainte, créait un titre formidable contre la légitimité de l'odieuse princesse. Toutefois elle régna six ans, et il ne paraît pas qu'elle ait nourri dans cet intervalle aucune inquiétude sur l'avenir. Joas était un jeune lévite qui ne pouvait effrayer, et Joïada ne sejnblait pas méditer de grands desseins ni porter dans sa pensée les destinées du royaume. Mais c'est précisément un des caractères de la vengeance céleste d'éclater subitement et par des endroits imprévus, afin que les hommes sachent qu'on ne la prévient que par le repentir, et qu'on ne l'évite point par des calculs de prudence humaine.

La dignité de pontife donnait à Joïada une autorité souveraine dans les choses de la religion, et par suite dans les règlements politiques et judiciaires d'un gouvernement théocratique. Il était le chef des prêtres et des lévites, qui, de tout temps, avaient passé pour les plus braves guerriers

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de la nation, et qui, zélés pour la loi, tenaient à la race de David comme au culte légitime du Seigneur. Juge du peuple, c'était son droit et son devoir de défendre l'innocence opprimée, de soutenir les intérêts de Juda et du sang royal, et de renverser Athalie d'un trône où son sexe et sa naissance ne lui permettaient pas de monter, et qu'elle souillait de l'horreur de ses crimes. Du reste, sagesse et prévoyance, vigueur et générosité, ardent amour du bien public et piété solide envers Dieu, Joïada réunissait des qualités éminentes qui le recommandaient au respect et à l'admiration de tous. Tel était Ihomme qui résolut de mettre un terme à la tyrannie sous laquelle gémissait la Judée.

Joas était dans sa septième année, et Athalie régnait depuis SL\ ans. Le grand prêtre engagea dans son parti cinq officiers qui commandaient chacun à cent soldats ; il leur fit promettre sous serment de garder un secret inviolable ; puis il les envoya dans tous les pays pour donner ordre aux lévites et aux chefs des premières familles de se rendre à Jérusalem en un jour marqué. Cette affaire fut conduite avec tant d'habileté et de bonheur, qu'il n'en vint aucun bruit aux oreilles de l'ombrageuse Athalie : peut-être, au reste, la discrétion des conjurés fut-elle aidée par la haine générale que les crimes dAihalie avaient suscitée, et par le respect et l'amour des peuples pour Joïada et pour la race de Da\-id. L'exécution devait avoir lieu le jour du sabbat. parce que les lévites et les prêtres entraient au service tous les samedis et relevaient les officiers de la semaine précédente, et qu'ainsi une foule considérable se trouvait de droit rassemblée dans le temple. Athalie, accoutumée à voir un pareil concours, ne pouvait s'inquiéter de celui-ci. Toutes choses donc allaient à souhait.

Le grand prêtre, montrant Joas à la multitude fidèle : « Voilà le fils du roi, dit-il; il régnera, comme Dieu l'a promis à la postérité de David. » Puis il partagea les prêtres et les lévites en plusieurs troupes qui devaient garder le palais, protéger la personne du jeune prince et défendre les abords du temple. Le reste du peuple se tint dans les parvis de la maison du Seigneur. L'ordre fut donné de faire périr tous ceux qui troubleraient les rangs de la milice sacrée. Des épées, des lances et des poignards, on

trouva dans le temple tout ce qui était nécessaire pour l'attaque et la défense ; car il y avait là une sorte d'arsenal où se conservaient les armes prises sur l'ennemi par David et ses successeurs. Alors Joas sort de son appartement environné de ses gardes. On lui met le diadème sur la tête et le livre de la loi à la main ; sa royauté est proclamée; le grand prêtre lui verse l'huile sainte sur le front, et la multitude entière, frappant des mains, s'écrie : « Vive le roi ! » Ce n'était point l'ordinaire que les rois de Juda fussent investis du pouvoir par la cérémonie du sacre ; elle ne se pratiquait que lorsqu'il y avait quelques difficultés touchant leur élection, ou que la possession du trône leur était contestée : ainsi Salomon reçut l'onction sainte à cause des prétentions d'Adonias, et Joas la reçut à cause de l'usurpation d'Athalie.

Cependant, au bruit du tumulte et des cris du peuple, Athalie court au peuple. Du seuil elle aperçoit le jeune prince sur un trône, les officiers et les troupes autour de lui, et toute une multitude enivrée de joie. Elle entend le son des trompettes et des instruments divers et la voix de ceux qui chantaient les louanges du jeune monarque. Alors, déchirant ses vêtements, elle s'écrie : ^ Trahison ! trahison ! » Mais Joïada s'avance vers les centeniers et les chefs de l'armée, et, insistant pour que la princesse ne fût pas tuée dans le saint lieu, il dit : u Emmenez-la hors de l'enceinte du temple, et qu'elle périsse par le glaive; périsse également par l'épée quiconque la suivra! » On la saisit, on l'emmène hors du temple, et elle est tuée auprès du palais.

Ainsi mourut Athalie, victime d'une ambition déréglée, exemple mémorable du jugement sévère qui attend la tyrannie et l'impiété. Tous les crimes ne sont pas si malheureux ni si vite punis ; mais tous méritent un châtiment, et le châtiment les atteindra un jour. Comment donc les hommes sont-ils plutôt attirés dans les voies de l'injustice par le douteux espoir d'une impunité momentanée, qu'ils n'en sont détournés par la crainte d'une peine inévitable? C'est que rien ne l'emporte, en notre cœur, sur la fièvre du commandement et sur le mépris des périls. Roi détrôné, l'homme passe tout l'exil de cette vie en des rêves de gloire ; il convoite l'autorité qu'il n'a pas ; il défend d'un bras jaloux

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