‹ Les femmes de la BibleChapitre 11 sur 25 · ATHALIE · texte numérisé non relu

ATHALIE

l'autorité qu'il possède ; il livre des assauts à toute autorité rivale, moins pour la détruire que pour la déplacer à son profit. Revêtez-le des insignes du pouvoir et des titres fastueux que l'on décerne à la supériorité ; au pli de ses sourcils, au signe de son doigt, venez, entendez le mot qui tombe de ses lèvres, et partez pour l'exécution de ses ordres; à l'instant son cœur se dilate, son esprit ému semble grandir, un éclair d'orgueil brille sur son front; il tressaille comme un enfant que vous soulevez de vos mains, et qui, dominant votre tête, triomphe de sa grandeur fantastique. Pour conquérir les honneurs et plutôt que de les perdre, il ose tout affronter et tout souffrir : tout, la fatigue des jours, l'insomnie des nuits, les dangers et la mort. Ainsi lorsque la mer, soulevée par les vents orageux, court et frémit comme une cavale qui s'emporte, le nautonier ne craint pas de livrer sa frêle barque à la colère des flots ; il monte et retombe avec eux, les brave et les domine ; il sourit à la tempête, et, porté par la croupe bondissante de l'Océan, il poursuit fièrement sa course hasardeuse à travers les écueils et les abîmes. Telle est l'ambition. Noble et utile comme tous les sentiments placés en notre cœur par la main de Dieu, elle multiplie les forces de l'homme et crée des merveilles comme en courant. Elle est alors un reflet de cette sainte jalousie avec laquelle le Créateur gouverne ses œuvres ; aussi le christianisme ne la proscrit pas, il la dirige. Le pouvoir sera toujours une belle chose ; descendu sur la terre à l'origine du monde, il n'en sortira qu'après avoir scellé la tombe de la dernière société et de la dernière lamille ; mais malheur à ceux qui ne s'en saisissent que par des crimes et qui ne l'exercent qu'avec caprice et dureté! Le droit de commander, s'il n'implique pas la supériorité d'esprit, impose toujours l'obligation du dévouement.

Après la mort d'Athalie, Joïada couronna son œuvre de restauration politique en lui donnant une sanction religieuse : il fit jurer au roi et au peuple une mutuelle alliance dans le Seigneur, le roi promettant d'obéir à Dieu et aux lois de l'État, et le peuple promettant d'obéir à son chef en conformité avec les lois du royaume et les prescriptions divines. Dans la simplicité de sa rédaction, cette charte est la plus savante et la plus libérale qn'on puisse imaginer. En

plaçant au-dessns de ceux qui commandent et qui obéissent le commun niveau de la volonté de Dieu, elle règle et authentique les droits et les devoirs ; elle tempère l'exercice de l'autorité et honore la pratique de l'obéissance. Quand l'autorité se voit méprisée, elle recourt à latyrannie; quand l'obéissance se voit déshonorée, elle se réfugie dans la révolte. C'est pourquoi le moyen le plus efficace de prévenir les excès du despotisme et les soulèvements anarchiques est de rappeler au pouvoir qu'il a un juge, et à la subordination qu'elle a un rémunérateur. Rois et sujets, plaçons tous nos actes sous le puissant abri du nom de Dieu, afin que les supérieurs pardonnent aux subalternes de mettre une certaine dignité dans leur volontaire abaissement, et de ne se dépouiller d'une portion d'eux-mêmes qu'en réclamant, pour ce qui leur reste, quelque garantie contre des oppressions possibles ; afin qu'à leur tour les inférieurs pardonnent à leurs chefs de réclamer une grande plénitude et Uberté d'action et de ne pas consentir à ce que l'autorité soit désarmée. Celui qui gouverne et celui qui est gouverné sont des choses ou, si l'on veut, des personnes, et peut-être n'est-il pas bien périlleux de les abaisser et de les abattre ; mais le pouvoir et l'obéissance sont des principes, et il ne faut jamais les énerver ni les avilir ; il faut, au contraire, les ennoblir et les consacrer par de fidèles respects. C'est l'enseignement de la religion, et c'est aussi la doctrine de la saine et belle politique.

Le peuple se précipita dans le temple de Baal, où Athalie avait amassé de grands trésors et introduit ou bien ramené le culte des divinités phéniciennes. Les autels furent renversés, les statues brisées en pièces, et Mathan mis à mort aux pieds du faux dieu dont il était le prêtre. Le peu de respect des derniers princes pour la religion avait laissé déchoir les cérémonies dont la signification et la pompe ne pouvaient qu'importuner leur sacrilège apostasie. Joïada rétablit l'ancienne discipline, préposa à la garde du temple des officiers soumis aux prêtres et aux lévites, et donna l'ordre d'offrir les holocaustes et de chanter les cantiques comme il était écrit dans la loi de Moïse et comme l'avait réglé David, le modèle des rois.

Puis le grand prêtre, accompagné des centeniers, des lé-

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gions et de tout le peuple, conduisit le jeune roi au palais de ses aïeux et lui fit prendre possession du trône. La multitude se livra aux réjouissances, et la ville rentra dans le repos, après qu'on eut immolé la femme audacieuse qui avait si longtemps changé en ténèbres l'antique splendeur de Juda. Jérusalem quitta les vêtements de son deuil, et vit avec admiration que le bonheur des méchants se dissipe comme un vain songe et que Dieu est fidèle en ses menaces et en ses promesses.

Joas avait sept ans lorsqu'il fut porté au trône, et il l'occupa quarante ans. Dans la première partie de ce long règne, il rappela les beaux temps de David et de Josaphat, parce qu'il suivit alors les conseils expérimentés et pieux du grand prêtre, son bienfaiteur et son ami; rien n'est doux et fort comme l'heureuse fortune du jeune homme mariée à la grave raison du vieillard. Toutefois Joas ne fut pas sans reproche : malgré le zèle qu'il mettait à détruire l'idolâtrie, il ne condamna pas les hauts lieux, où le peuple s'obstinait à brûler un encens illégitime en l'honneur de Jéhovah. Le crime était non pas dans le culte, qui s'adressait au vrai Dieu, mais dans le mépris de la loi, qui prescrivait positivement de pratiquer l'adoration seulement à Jérusalem. Joas crut habile de ménager l'esprit de la multitude, n'observant pas que la faiblesse diffère de la condescendance, et que, s'il faut être doux et conciliant dans l'application des théories, on ne doit jamais, d'un autre côté, transiger sur le terrain des principes. Au reste, c'est peut-être le plus grand secret du gouvernement des nations de savoir calmer les aveugles exigences de la force sans se départir des inflexibles prescriptions du droit ; à beaucoup de ceux qui proposaient leur solution de ce difficile problème, on a entendu les révolutions répondre.

Le jeune roi avait appris des Écritures que Dieu fait sécher sur pied les nations impies et qu'il tient les rênes dans sa main, et qu'ainsi la religion est un élément essentiel de vie et de prospérité sociale. 11 ordonna donc de réparer et d'embellir le temple ravagé par Athalie et, durant de longs jours, abandonné sans soins aux intempéries des saisons. Les Israélites applaudirent à la piété du prince, et offrirent avec joie des sommes d'argent considérables pour orner la

maison du Seigneur. Tel se montrait Joas : c'était la fleur dans tout l'éclat de son épanouissement ; un souffle ennemi ne l'avait pas touchée.

Cependant le pontife Joiada mourut fort avancé en âge et illustre par les services rendus à sa patrie. Son royal pupille se maintint quelque temps dans les meilleures dispositions, comme un vase exhale l'odeur des parfums qu'il renferma jadis. Mais il ne sut pas résister aux flatteries qu'on lui décernait avec des marques d'honneur, et, par une illusion si facile à ceux qui peuvent impunément tout oser, il crut que toutes choses lui devenaient permises. Il succomba : trente ans d'habitudes vertueuses, le souvenir d'exemples augustes et de leçons pleines de gravité, le spectacle de punitions providentieUes, ne le sauvèrent pas des atteintes de l'orgueil. Trop fidèle au sang d'Achab, il retraça en lui toute l'impiété d'Athalie, et Jérusalem vit avec une stupeur douloureuse le temple du vrai Dieu dans le délaissement et le deuil, les insignes d'un culte sacrilège hissés sur les hauteurs, et toute une foule impie adorant de nouvelles idoles. Vainement les prophètes parlèrent : on n'écouta point leurs exhortations ni leurs menaces. Le grand prêtre Zacharie, fils de Joïada, se présenta au peuple pour lui reprocher son ingratitude ; mais le peuple ameuté le fît périr sous une grêle de pierres. C'était Joas qui avait donné l'ordre barbare d'immoler ainsi le fils de son bienfaiteur. Ceux qui ont trahi Dieu seront-ils fidèles à l'homme? et le cœur des apostats peut-il garderie culte de la reconnaissance et de l'amitié?

Toutefois le noble prêtre, avant d'expirer, en appela de la sentence de son lâche bourreau à la justice de Dieu : « Que le Seigneur voie et venge ! » dit-il. Le Seigneur, en effet, vit le crime, et il en tira une prompte vengeance. Dès l'année suivante, il permit que les Syriens fissent invasion sur les terres de Juda ; ils menaçaient même la viUe sainte, et Joas fut contraint de dépouiller le temple et d'en offrir les richesses aux ennemis pour les engager à se retirer. Mais ils revinrent encore ; Joas marcha contre eux à la tête d'une nombreuse armée, et il ne put les vaincre, quoiqu'ils fussent en for^ petit nombre ; car c'est Dieu qui sème l'épouvante comme le courage au sein des multitudes assemblées, et il lait à son gré tomber les armes de la main des plus braves.

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L'intervention de la Providence dans le sort des batailles, ces jeux sanglants du libre génie mis au service de la force aveugle, est une des lois les plus morales et les plus belles ; c'est pour cela qu'aux premiers temps du monde Dieu la promulgua de sa bouche, comme toutes les vérités nécessaires à l'homme, et la fit répéter souvent par ses prophètes au milieu du peuple dépositaire des croyances véritables. Aujourd'hui qu'elle a été portée par l'Évangile à la connaissance de tous, Dieu continue à l'appliquer sans nous en prévenir spécialement, et les grandes défaites et les illustres victoires en sont, plus souvent qu'on ne le pense, l'accompUssement solennel. Le bras du Tout-Puissant se cache sous le voile d'événements ordinaires, et là où l'esprit païen ne voit que la bonne fortune d'un capitaine, ou bien l'ingratitude des circonstances et les hésitations d'un génie usé par le travail, l'esprit reUgieux reconnaît et adore le réveil d'une justice quelque temps endormie. Sans doute il ne faut pas nommer tous les revers une condamnation, ni tous les succès une récompense ; cependant nous pouvons mériter quelquefois nos triomphes, et nous ne sommes pas toujours innocents de nos malheurs.

Les Syriens, vainqueurs, traitèrent Joas avec la dernière ignominie, et le laissèrent accablé de mauvais traitements et dans des langueurs extrêmes. De plus, les gens de sa maison s'armèrent contre lui pour venger le meurtre du prêtre Zacharie, et le firent périr en son palais de Mello, charmante résidence bâtie autrefois par Salomon dans la vallée qui séparait la ville basse de la montagne de Sion. Il fut enterré dans la cité de David, mais non pas dans le sépulcre des rois, et il demeura ainsi frappé, comme son aïeul et son père, de la réprobation du peuple. Ne semble-t-il pas que l'esprit de l'implacable Athalie soit venu agiter et corrompre les derniers temps de cette vie si belle et si pure à son début, et envelopper dans un réseau de malheurs héréditaires tous les membres de sa famille, comme les mauvais anges qui n'aspirent qu'à faire partager leur ruine?

Personne n'ignore que cette reine impie et sanguinaire, ce faible enfant sauvé de la proscription et du massacre où ses frères avaient péri, ce prêtre qui prépare en silence et amène la punition du crime et le triomphe de l'innocence

et du bon droit ; personne n'ignore que ces caractères, cet épisode de Ihisloire juive, sont devenus, par un miracle de génie, le sujet de la plus parfaite composition dramatique dont shonore une des plus riches littératures. Vous êtes frappé de l'étendue et de l'éclat donnés par Racine à cette matière simple et d'apparence stérile que la Bible a ramassée en un tableau rigoureux, mais bien court. La plupart des choses qui vous captivent dans les tragédies ordinaires ne se rencontrent pas ici, et pourtant vous restez séduit et comme fasciné. Pas un mot ne donne un démenti aux faits, aux caractères connus des personnages, aux mœurs du temps et du pays, et ce qui fut créé par le poëte rentre avec précision dans le plan qui lui était imposé par l'histoire. L'action marche naturellement et sans effort, entraînant après elle la curiosité charmée du lecteur. Un langage pur, toujours élevé, souvent sublime, que personne n'ose se promettre de surpasser ou même d'atteindre, manifeste la pensée à travers des formes magnifiques qui la couvrent sans la voiler et ne l'enveloppent que pour l'embelUr ; non, Ja parole humaine ne saurait verser dans l'oreille une plus savante harmonie ni des accents plus magiques. Admirable par le génie qu'elle révèle, cette œuvre est grande par la moralité qui en découle avec tant d'évidence et d'éclat. Le sombre chagrin, les épouvanlements du remords, troublent les jours et les nuits de la cruelle princesse ; son esprit, autrefois si audacieux et si prompt à concevoir et à exécuter les crimes, son esprit hésite, et l'irrésolution entre dans ses conseils. Pour échapper à la puissance et à la fureur d'Athalie, Joas, enfant, n'a que son innocence et son ingénuité, le grand prêtre Joïada n'a que le calme paisible et la magnanimité de sa vertu ; mais Dieu protège ses serviteurs et venge les droits de l'orphelin ; le crime ne jouira pas d'une scandaleuse impunité, et les malheurs de l'opprimé se changeront en un glorieux triomphe. Or, c'est une leçon bonne à répéter aux peuples, que Dieu n'attend pas toujours l'éternité pour s'absoudre du silence temporaire par lequel il accueille souvent les actes de notre vie.

Malgré ses qualités supérieures, YAthalie de Racine ne îencontra d'abord qu'un public hostile ; l'ingratitude dura vingt ans, et l'illustre poëte mourut avant qu'on lui rendit

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