‹ Les femmes de la BibleChapitre 9 sur 25 · JÉZABEL · texte numérisé non relu

JÉZABEL

ne lui permît pas d'invoquer, un jour, le bénéfice des lois, pour rentrer dans sa terre; car Achab, qui violait ouvertement les drdts de Dieu, ne devait guère respecter les droits d'un homme. C est pourquoi le fidèle Xaboth répondit : « Dieu me garde de vous céder l'héritage de mes aïeux. )> On ne devrait supposer ni haine ni mépris dans celui qui inflige un refus, lorsqu'il y a de l'indiscrétion dans celui qui le provoque et le subit. Mais à la façon de quelques hommes qui, par le privilège du pouvoir, sont dispensés de donner la raison de leur conduite, Achab voulait que la force lui tînt Ueu de justice. Indigné et furieux de la parole si loyale de Naboth, il revint au palais et se jeta sur son Ut sans prendre aucune nourriture.

Jézabel s'étant présentée : « Qu'est-ce donc ? lui dit-elle. D'où nent cette tristesse, et pourquoi ne mangez-vous pas ? » Achab fit connaître la cause de son chagrin. La reine, avec un affreux mélange d'ironie et de résolution, ajouta : « Quelle grande autorité ! et que vous gouvernez bien le royaume d'Israël! Levez-vous, mangez, et que votre esprit soit en repos ; je vous donnerai la vigne de Naboth, de Jezrahel. » Aussitôt elle écrivit une lettre au nom d'Achab et la scella de l'anneau royal ; la lettre, adressée aux anciens et aux premiers de la ^ille où demeurait Naboth, était conçue en ces termes : « Pubhez un jeûne, et faites siéger ^aboth parmi les anciens du peuple ; puis gagnez deux hommes méchants qui porteront contre lui un faux témoignage en ces termes : Xaboth a maudit Dieu et le roi. Ensuite qu'on l'emmène, qu'il soit lapidé et mis à mort. )> Un jeûne précédait ordinairement les assemblées de religion et celles où devaient se traiter les affaires importantes. Ainsi l'hypocrite Jézabel ose faire sernr à ses noirs desseins la plus auguste des choses, la religion, et accabler Naboth innocent sous le poids des plus graves accusations qui puissent flétrir la mémoire d'un homme, les accusations de régicide et de sacrilège.

n y eut des sujets aussi lâches que la reine était dissimulée et cruelle. Un jeûne fut indiqué; une assemblée se tint, où Naboth siégeait parmi les anciens de la ville. Deux hommes se présentèrent pour déposer contre lui, en disant : «' Il a maudit Dieu et le roi. ^) Il fut condamné, traîné hors-

de la ville et lapidé. On se hâta d'informer Jézabel que ses désirs étaient remplis; elle dit alors au roi : (( Allez prendre possession de la vigne de Xaboth, de Jezrahel, lequel n'a pas voulu s'accorder avec vous, ni vous la donner pour le prix qu'elle valait ; car Naboth n'existe plus, il est mort. » Les princes, en ce pays, acquéraient, par droit de confiscation, les biens qui avaient appartenu aux criminels de lèsemajesté : Achab s'en alla donc exécuter ce que Jézabel lui prescrivait avec une cruauté si froide.

Mais, à l'heure même, le Seigneur disait à Élie : « Lèvetoi, marche au-devant d' Achab, roi d'Israël, qui est à Samarie ; le voilà qui s'en va dans la vigne de Naboth pour s'en emparer. Et tu lui parleras en ces termes : «Le Seigneur « dit ceci : Tu as tué ton frère, et tu 'prends son bien. » Puis tu ajouteras : « Le Seigneur dit encore : En ce lieu même où les « chie7is ont léché le sang de Naboth, ils lécheront aussi ton « sang. » ÉUe aborda le roi et prononça les menaces sorties de la bouche de Dieu. Achab reprit : (( Est-ce que tu m'as trouvé ton ennemi? — Oui, répliqua le prophète, car tu t'es vendu pour faire le mal en la présence du Seigneur. J'amènerai sur toi tous les maux ; je moisonnerai ta postérité, je détruirai tous les fils d'Achab depuis le premier jusqu'au dernier... Car tu as provoqué ma colère et fait pécher Israël. Le Seigneur a porté aussi cet arrêt contre Jézabel : (c Les <( chiens mangeront Jézabel dans la campagne de Jezrahel. <( Si quelqu'un de la race d'Achab meurt dans la ville, les « chiens le dévoreront ; si quelqu'un meurt dans la cam- « pagne, les oiseaux du ciel le dévoreront. » Ces paroles semblèrent fléchir l'orgueil d'Achab ; il déchira ses vêtements, se couvrit d'un cilice, pratiqua des jeûnes et prit l'extérieur du repentir ; car on n'est guère fondé à croire que sa douleur fut sincère. Toutefois Dieu récompensa jusqu'aux signes de cette pénitence passagère et imparfaite, et il adoucit la sévérité de ses menaces, promettant que les calamités annoncées ne frapperaient la maison d'Achab que sous le règne de son fils Ochosias.

Du reste, Achab devait bientôt mourir. Il essaya de reprendre Ramoth-Galaad, ville de ses États occupée depuis longtemps par les rois de Syrie, et demanda, pour cette expédition, le concours de Josaphat, roi de Juda. Puis, sa-

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chant que le principal effort des ennemis devait se porter sur sa propre personne, il fit prendre à Josaphat des habits royaux et se déguisa lui-même avant la bataille. Effectivement les chefs de l'armée syrienne avaient ordre d'attaquer Achab; Josaphat, investi des marques de sa dignité, attirait tous les coups ; il put néanmoins échapper au péril. Le roi d'Israël, qui se croyait moins exposé, succomba : une flèche, partie des rangs ennemis et tirée au hasard, \int lui percer la poitrine. Il quitta la mêlée, mais non pas le théâtre du combat ; tout blessé qu'il était, il demeura sur son char, le \isage tourné vers les Syriens, afin d'animer ses troupes par sa présence. Le sang coulait de sa plaie. Il expira le soir du même jour. On le ramena dans sa capitale, où il fut enseveli. On lava les rênes de ses chevaux et son char ensanglanté dans la piscine de Samarie, et, selon la parole prophétique, les chiens léchèrent son sang.

La vengeance divine venait de s'abattre sur la maison d'Achab ; elle y resta pour en saisir et dévorer successivement tous les membres. Ochosias, fils et successeur d'Achab, imita les impiétés de son père et de sa mère : il adorait Baal, et faisait partager aux peuples ses funestes superstitions. Une puissance supérieure à la sienne l'arrêta bientôt ; il mourut par suite d'une chute, n'ayant pas régné deux ans. Son frère Joram, qui lui succéda, ne fut pas aussi méchant qu'on pouvait l'attendre d'un fils d'Achab et de Jézabel ; il dura plus longtemps que son prédécesseur, mais il finit d'une manière encore plus tragique ; la voix du sang de Naboth n'était pas étouffée.

Joram reçut une blessure au siège de Ramoth-Galaad, où, les armes à la main, il soutenait ses droits contre les prétentions des rois de Syrie. Pour se faire traiter et pour guérir plus rapidement, il revint à Jezrahel, et laissa le commandement de l'armée à Jéhu, fils de Namsi. Disciple et héritier d'Élie, qui n'était plus sur terre, ÉUsée lut chargé de poursuivre l'œuvre commencée par son maître, et de faire savoir à Jéhu que Dieu l'investissait de la royauté pour le malheur de la famille d'Achab. Il lui envoya donc, à Ramoth-Galaad, un jeune prophète qui lui versa l'huile sainte sur la tête, en disant : Voici la parole du Seigneur : « Je t'ai sacré roi de «c mon peuple. Tu frapperas la maison d'Achab, ton maître ;

« je redemanderai aux mains de Jézabel le sang de mes proie phètes, le sang de tous mes serviteurs. Je perdrai toute la « famille d'Achalj, et je tuerai tous ses descendants, depuis « le premier jusqu'au dernier... Jézabel sera mangée parles « cMens dans la campagne de Jezrahel, et il n'y aura périt sonne pour l'ensevelir. » C'est ainsi que Dieu distribue les rôles sm^ la scène du monde ; ses prévisions suprêmes et la manifestation qu'il en fait quelquefois n'imposent aucune contrainte à notre liberté, comme aussi sa volonté n'approuve pas tout ce que sa sagesse mesure et dévoile par avance. Qui fait le bien obéit à Dieu, et se sert légitimement de la force qu'il en a reçue ; qui fait le mal résiste aux ordres de Dieu, mais il ne lui échappe nullement : tous s'agitent dans sa main puissante et sous son regard, qui discerne ce qu'il y a de vertueux ou de criminel dans leurs œuvres.

Dès que les autres officiers surent les destinées faites à Jéhu, ils étendirent leurs manteaux sous ses pieds en signe d'honneur, le placèrent sur un trône et sonnèrent de la trompette, en disant : « Jéhu est notre roi. » L'heureux soldat saisit la dignité qu'on lui offrait. Aussi plein d'activité que d'ambition, il courut à Jezrahel pour prévenir toute résistance et s'assurer le trône. La sentinelle placée en observation sur le haut de la tour annonça l'arrivée d'un corps de troupes ; on envoya au-devant pour savoir ce que c'était. Un premier, puis un second messager ne revenant pas, et la sentinelle croyant reconnaître Jéhu, le roi, songeant à son armée laissée à Ramoth, fit atteler ses chevaux à son char pour aller à la rencontre du général, et éclaircir plus vite ses doutes et calmer ses inquiétudes. Ochosias, roi de Juda, était venu visiter Joram dans sa maladie, et il se trouvait alors à JezraheL Tous deux partirent et rencontrèrent Jéhu dans le champ de Naboth, à peu de distance de la maison royale. La justice divine a ses conseils : à ses yeux, la nature matérielle participe aux souillures de l'homme qui est son roi, et le crime doit être expié sur le théâtre même où il fut commis.

Joram, apercevant le général, lui dit: « Avons-nous la paix, Jéhu ? » Et le général lui répondit : « Quelle paix y aurait-il, quand ta mère Jézabel se livre encore à tant d'infamies et de maléfices? » Aussitôt Joram tourna bride, et, prenant la fuite, dit au roi de Juda : « Nous sommes trahis.

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Ochosias. » Au même instant, Jéhu banda son arc et frappa Joram ; la flèche l'atteignit entre les épaules et vint lui percer le cœur; il tomba mort ; « Prends-le, dit Jéhu à l'un de ses -officiers, et jette-le dans le champ de Naboth de Jezrahel. €ar, je m'en souviens, un jour que, montés sur un même €har, toi et moi, nous suivions Achab, son père, le Seigneur prononça contre lui cet arrêt : « Je répandrai ton sang dans « cette campagne, pour venger le sang de Naboth et le sang <( de ses fils que je t'ai vu répandre hier. » Prends, et jette-le "donc en ce champ, selon la parole du Seigneur. » A cette vue, Ochosias s'enfuit ; mais Jéhu envoya des gens à sa poursuite et ordonna de le tuer, sans doute parce qu'il était fils d'AthaUe, fille de Jézabel. En effet, il fut atteint et blessé à la montée de Gaver, et il alla mourir un peu plus loin, à Mageddo. Ainsi la vengeance céleste enveloppait dans la rigueur des châtiments mérités par Achab et Jézabel tous ceux qui tenaient par les liens du sang à ces parents funestes. Il existe une solidarité véritable entre tous les membres de chaque famille, et Dieu l'a peut-être établie afin de les retenir dans la vertu par l'attrait si doux et si fort des affections domestiques.

Jéhu vint à Jezrahel. Bientôt Jézabel en fut avertie ; elle se farda le visage, baigna ses yeux dans une de ses liqueurs mordantes qui dilatent les paupières, et orna son front de la plus riche parure. Était-ce vanité naturelle à son sexe et désir ■de paraîti^e dans la splendeur de ses vêtements royaux, ou bien espérait-elle inspirer à Jéhu des sentiments de respect -ou quelque passion ? Elle se mit à la fenêtre, et là, voyant son ancien sujet qui entrait en roi dans la ville, elle ne put dominer son émotion et dit : « Celui qui a tué son maître restera-t-il en paix ? » Jéhu leva les yeux et demanda quelle était cette femme ; puis il donna ordre aux serviteurs qui ■étaient près d'elle de la précipiter à terre. On saisit la malheureuse reine et on la précipita dans la rue. Son sang jaillit contre la muraille, elle fut foulée sous les pieds des chevaux. Toutefois la pitié ébranla le cœur de Jéhu quelques instants après cette lamentable exécution : il dit donc à ses gens : « Allez voir ce qu'est devenue cette infortunée, et ensevelissez-la ; cai^ elle est fille de roi. )> Ils allèrent donc où elle avait été laissée, et ils ne trouvèrent plus que l'os de la

tôte, les pieds et l'extrémité des mains. Ils retournèrent en informer Jéhu. qui leur dit : « C'est l'accomplissement de la parole qu'avait prononcée le Seigneur par la bouche d'Élie de Thesbé, son prophète : « Les chiens mangeront le corps « de Jézabel dans la campagne de Jezrahel ; le corps de « Jézabel sera dans la campagne de Jezrahel comme le fumier (( sur la terre, et les passants diront : Est-ce donc là Jézabel? » Ainsi mourut la coupable princesse : fille, femme et mère de rois, la splendeur de son origine et de ses destinées ne fit que rendre sa chute plus terrible, comme elle avait rendu ses fautes plus éclatantes et plus graves. La justice de Dieu a ses lenteurs miséricordieuses où il faut placer notre espoir ; mais elle a ses sévérités qu'il faut craindre ; car, lorsqu'elle se réveille après de longues et inutiles attentes, elle frappe des coups qui émeuvent le monde et le remplissent de stupeur.

Après le meurtre d'une reine et de deux rois, Jéhu ne pensa point que sa mission fût encore achevée : il demanda la mort de tous les enfants mâles qui appartenaient à la famille d'Achab. Il les fit immoler par ceux-là mêmes à qui toutes ces nobles vies avaient été confiées, afin qu'ils demeurassent enveloppés dans sa poUtique et intéressés désormais à sa fortune. Les grands de la cour, ceux qui avaient été en faveur sous les derniers règnes, les alliés du roi de Juda, tous payèrent de leur tête leurs rapports avec la famille maudite. Tous les prophètes et les prêtres de Baal furent massacrés à la fois dans le temple de leur idole, où on les avait réunis sous prétexte d'offrir un sacrifice. Mélange de bonnes et de mauvaises qualités, Jéhu semble avoir exécuté les menaces du Seigneur avec une cruauté qui ôte quelque prix à son zèle, et, bien qu'il proscrivît Baal, il s'abstint de ramener ses sujets au culte du vrai Dieu. Au reste, de quelque horreur qu'on se sente pénétré à la vue de tous ces flots de sang qu'il répandit, on ne doit pas se hâter d'en faire à sa mémoire des reproches empreints d'amertume. C'était alors le règne de la force, il fallait appliquer plus durement les lois ; c'est aujourd'hui le règne de l'esprit chrétien, on peut les appliquer plus mollement. D'ailleurs, dans le gouvernement théocratique des Israélites, Dieu, par la bouche de quelque prophète, dénonçait les impies et les pervers à la

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vindicte du pouvoir public, comme il eût pu les faire périr lui-même sans éclat par la voie des accidents physiques. Enfin, que dirait-on bien contre cette répression des crimes par un ordre divin, quand les sociétés modernes, qui n'ont de pouvoir que ce que Dieu leur en donne, se permettent de condamner à mort et d'exécuter elles-mêmes les grands criminels ?

En voyant l'odieuse Jézabel et sa famille ensevelies sous tant de ruines, qui ne serait ému ? Qui ne comprendrait l'utilité même matérielle et sociale de la justice et de la piété ? N'ouvrez donc jamais la bouche contre Dieu et n'élevez point l'édifice de votre fortune par la rapine et les spoliations. Car, un jour, le souffle de quelque tempête éteindrait le blasphème sur vos lèvres et abattrait l'œuvre de vos calculs tragiques ; ni votre puissance ne vous sauverait de la main vengeresse de Dieu, ni votre mémoire n'échapperait à la malédiction des siècles.

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