ATHALIE. \S
justice. Le jugement des contemporains ne fut pas ratifié par la postérité, qui, admirant dans Athalie l'originalité de la composition, la sagesse de l'ordonnance, une exécution parfaite et des détails merveilleusement achevés, la nomma un chef-d'œuvre et le plus beau titre de Racine à lïmmortaUté.
L'histoire d'Athalie n'a été particulièrement remarquée que depuis Racine, et à cause des splendides ornements dont il l'a revêtue. Nous ne croyons pas que la peinture du moyen âge et de la renaissance ait songé à reproduire ce sujet, et les peintres modernes qui l'ont traité se sont inspirés de la tragédie du grand écrivain plutôt que du texte même de la Bible. Les tableaux de Bernard Picard, de Marillier et de quelques autres, sur cette matière, ne sont pas sans mérite ; mais le meilleur que nous ayons est dû au pinceau d'Antoine Coypel, peintre du roi et ami de Racine. Il a choisi le moment où le grand prêtre, après avoir montré Joas à AthaUe, la fait saisir par les soldats et emmener hors du temple. Cette composition est fort belle et pleine de mouvement ; peut-être cependant a-t-on le droit de la trouver trop théâtrale.
La vie m'est devenue un ennui.
(Job, X.)
Tobie était de la ville et de la tribu de Nephtali, dans la haute Galilée, au pied du Liban et non loin des sources du Jourdain. Au temps de Salmanasar, roi d'Assyrie, il fut emmené captif à Ninive avec les tribus qui formaient le royaume d'Israël. Ces grandes calamités, châtiment des erreurs de toute une nation, frappaient l'innocent comme le coupable ; car, au sein de la patrie et du bonheur, Tobie n'imita jamais ses compatriotes, qui couraient en foule aux autels des idoles ; mais il allait tous les ans à Jérusalem présenter ses offrandes au temple du Seigneur. Il y avait en lui une maturité précoce qui l'empêchait, jeune encore, de rien mettre de puéril dans ses actions ; la loi n'avait pas d'observateur plus fidèle. Homme fait, il épousa une femme de sa tribu qui s'appelait Anne, et il en eut un fils auquel il donna son propre nom ; il éleva cet enfant dans l'amour du Seigneur et dans la crainte du péché. Parmi les rigueurs de l'exil et de l'infortune, il ne quitta point la voie de la vérité : il s'abstint des viandes défendues et garda le souvenir des divins préceptes. Aussi Dieu lui fit trouver grâce aux yeux du vainqueur, qui lui laissa une grande hberté et l'investit de sa confiance. Tobie n'en profita jamais que pour le bien de ses frères, auxquels il donnait des avis et des secours affectueux et multipUés. C'est ainsi qu'à Rages, ville de Médie, il prêta, un jour, dix talents d'argent à Gabélus, qui était fort pauvre.
Salmanasar étant mort, son fils Sennachérib se montra cruel envers les^ captifs ; la ruine entière de son armée sous les murailles de Jérusalem venait de l'exaspérer. Il fit mourir plusieurs Juifs et donna l'ordre de tuer aussi Tobie, connu dans Ninive par les soins qu'il prodiguait à ses malheureux compatriotes. Tobie, dépouillé de tout, s'enfuit avec son fils et sa femme, et, comme il était généralement aimé à cause des bonnes qualités de son cœur, il trouva moyen de se cacher. Du reste, cette épreuve ne fut que passagère. Sennachérib périt de la main de ses fils conjurés, et sous Assaraddon, le nouveau roi, Tobie rentra dans sa maison et dans ses biens. Il reprit aussitôt ses anciennes habitudes de dévouement, malgré les dangers qu'il y avait à craindre. Ainsi, une fête solennelle dans la religion juive s'étant alors présentée, il fit préparer un grand repas et dit à son fils : »< Va et amène ici tous ceux de nos frères que tu trouveras dans le besoin, afin qu'ils mangent avec nous. » Le jeune homme obéit. De retour, il annonça que le cadavre d'un IsraéUte restait dans la rue sans sépulture. Le père, plus pressé de remplir les devoirs de la charité que de prendre son repas, courut eulever le cadavre et le cacha dans sa maison pour l'ensevelir secrètement après le coucher du soleil. Ensuite il se mit à table, mais en versant des larmes et en tremblant, car il se souvenait de cette parole du Seigneur : « Vos jours de fête se changeront en désolation et en deuil. » Or, ce qu'il fit en cette rencontre, il le faisait souvent, malgré la défense du prince et le blâme de ses proches.
Une nouvelle et dure afQiction vint se joindre à toutes les autres. Un jour qu'il était fatigué des soins donnés à ses frères, Tobie se reposait couché au pied d'une muraille. Par hasard, quelque ordure d'un nid d'hirondelles tomba dans ses yeux, et il en devint aveugle. Dieu envoyait cette peine à Tobie, afin que la patience, comme la charité de son serviteur, fût un exemple pour la postérité. Effectivement, Tobie demeura ferme dans ses convictions, sans s'attrister de son infortune et sans se laisser vaincre par les railleries et les outrages ; car, ainsi que Job, il avait à souffrir les reproches de ses amis et de sa famille : <( Où est, lui disait-on, le fruit d^. cette espérance avee laquelle tu répandais des au-
ISG LES FEMMES DE L.\ UIOLE.
mônes et tu ensevelissais les morts? » Mais il répondait avec douceur : « Ne parlez point delà sorte; car nous sommes les enfants des saints, et nous attendons cette vie que Dieu doit accorder à ceux qui lui gardent une fidélité inviolable. » Sa femme elle-même ne lui épargnait pas les rudes paroles. Elle allait travailler tous les jours au dehors et revenait avec ce qu'elle avait gagné pour vivre. Une fois, il arriva qu'elle reçut un chevreau et l'apporta à la maison. Lorsque Tobie entendit crier le chevreau, il dit : «■ Prenez garde qu'on ne l'ait dérobé, rendez-le à ses maîtres ; car il n'est pas permis de manger les choses dérobées ni d'y toucher. » Anne se mit en colère et lui dit : « On voit bien la vanité de ton espoir et à quoi servent les aumônes. » C'est ainsi qu'elle le traitait souvent, car les natures vives et faibles s'aigrissent dans les longs chagrins.
Tobie, accablé de toutes parts, se mit à prier Dieu avec des soupirs et des larmes : « Seigneur, dit-il, vous êtes juste, et tous vos jugements sont justes, et toutes vos voies sont miséricorde, vérité et justice. Souvenez-vous de moi maintenant, Seigneur; ne tirez point vengeance de mes péchés, et ne rappelez pas en votre mémoire mes fautes, ni celles de mes proches. C'est parce que nous avons violé vos préceptes que nous sommes abandonnés au pillage, à la captivité et à la mort, et que vous nous avez rendus la fable et le jouet de tous les peuples, témoins de notre dispersion... Traitez-moi donc, Seigneur, selon votre volonté ; commandez que mon âme soit reçue en paix, car il m'est plus expédient de mourir que de vivre désormais. » Une sorte de découragement avait gagné le cœur de Tobie, l'existence lui semblait un fardeau.
Or, en môme temps, une prière à peu près semblable partait d'une autre âme profondément affligée ; car ce monde n'est que le vaste empire de la douleur : on y trouve peu d'exemples d'une joie inaltérable ; et, si l'oreille penchée vers la terre vous écoutiez les cris qui s'en élèvent, un universel concert de plaintes viendrait retentir dans votre cœur flétri et navré. Il y avait donc à Ecbatane, dans la Médie, une jeune fille juive nommée Sara ; son père s'appelait Raguel. Elle avait déjà épousé sept hommes successivement. Tous étaient morts de suite, étouffés par le démon Asmodée,
lequel tient sous son empire les hommes abandonnés sans frein à de grossières convoitises. Car, ainsi que l'homme gouverne les créatures inférieures et imprime à la matière le sceau de son intelligence et de sa liberté, de même il reçoit quelque impulsion du monde supérieur, et son corps et son âme ressentent la secrète influence des anges, purs esprits dont les uns habitent la lumière et aiment le bien où ils se réjouissent, tandis que les autres habitent les ténèbres et aiment le mal où Us tressaillent avec la joie hideuse et désespérée.
Ln jour, l'infortunée Sara reprochait quelque délit à l'une des servantes de son père. La servante répondit avec insolence et dureté : « Que nons ne voyions jamais de toi sur terre ni fils ni fille, bourreau de tes époux ! Veux- tu donc me tuer aussi, comme tu as déjà tué sept maris? » Sara fut exti'êmement sensible à ces injurieuses paroles : elle se retira dans sa chambre, où elle demeura trois jours et trois nuits sans manger et sans boire, afin de toucher Dieu par cette pénitence. Elle persévérait dans la prière, conjurant ainsi les malédictions prononcées contre elle et s'efforçant de détourner l'opprobre qui pesait sur ses mariages. Enfin, le troisième jour, elle acheva sa prière en ces mots : « Que votre nom soit béni, ô Dieu de nos pères, qui, après la colère, revenez à la miséricorde et pardonnez les fautes à ceux qui vous invoquent au temps de l'affliction ! Seigneur, je tourne mon visage et j'élève les yeux vers vous. Je vous conjure de m'affranchir de mon opprobre, ou de me retirer de dessus la terre... Je ne me suis point mêlée aux folles joies et j'ai fui les compagnies où l'on se conduisait avec légèreté... Ou bien j'étais indigne de ceux qui me furent donnés, ou peut-être ils n'étaient pas dignes de moi, parce que vous m'aviez réservée à un autre époux ; car il n'est pas donné à l'homme de pénétrer dans vos conseils. Mais quiconque vous honore sait bien qu'après les épreuves de cette vie il sera couronné, qu'après la tribulation il sera délivré, et qu'après le châtiment il obtiendra miséricorde. Car vous ne prenez pas plaisir en nos maux; mais après la tempête vous faites le calme, et après les larmes et les soupirs vous répandez la joie. 0 Dieu d'Israël, béni soit votre nom dans tous les siècles 1 »
Le Dieu souverain entendit du haut de sa gloire les prières de Tobie et de Sara, et elles furent exaucées. L'ange Raphaël, dont le nom signifie médecin céleste, revôtit une forme humaine et \int guérir les deux affligés. Car, quoique Dieu puisse tout opérer en toutes créatures par la seule efficacité de son vouloir et répandre immédiatement sur elles les dons de munificence, cependant il gouverne les êtres en les maintenant l'un par l'autre dans les rapports d'une sage hiérarchie : les plus élevés protègent les inférieurs, et ceuxci aident et dirigent les plus humbles ; car le pouvoir suppose ou réclame le dévouement : on ne commande que pour servir. Voilà pourquoi celui qui préside doit tempérer l'éclat et la force de sa supériorité, afin de se rendre accessible et utile à ceux qu'il régit. Et le but de cette loi est de rappeler toutes les natures raisonnables à un mutuel amour par la nécessité d'un commerce réciproque et d'une salutaire concorde; car l'ordre et l'harmonie viennent de l'amour et y ramènent. C'est ainsi que Raphaël fut envoyé vers Tobie et Sara, et qu'il prit la forme d'homme pour secourir d'humaines créatures.
Tobie, qui avait invoqué le trépas, crut que Dieu allait effectivement le rappeler à lui; c'est pourquoi il manda son fils, et, exprimant ses dernières volontés : « Mon fils, dit-il, écoute mes paroles et place-les dans ton cœur comme une chose fondamentale. Lorsque Dieu aura reçu mon âme, ensevelis mon corps. Tu honoreras ta mère tous les jours de ta vie ; car tu dois songer aux grands et nombreux périls qu'elle a courus avant ta naissance. Ensevelis-la près de moi quand elle aura touché le terme de sa vie. Souviens-toi de Dieu tous les jours; garde-toi de consentir jamais au péché et d'enfreindre les préceptes du Seigneur. Fais l'aumône du bien que tu possèdes ; ne détourne ton visage d'aucun pauvre; car ainsi la face du Seigneur ne se détournera point de dessus toi. Sois donc charitable autant que tu le pourras ; si tu as beaucoup, donne abondamment; si tu as peu, donne peu, mais avec bon cœur... » Après avoir recommandé encore à son fils l'amour de la pureté, de la justice et de la sagesse, Tobie ajouta : « Je te préviens aussi, mon fils, qu'au temps de ta première enfance j'ai donné dix talents d'argent à Gabélus, de Rages en Médie, et que j'en ai la re-
connaissance entre les mains. Fais donc tes diligences pour le découvrir et recevoir cette somme d'argent et lui rendre son obligation. » Et parce que c'était là toute la fortune que laissait Tobie, il dit encore : « Ne crains pas, mon fils ; il est vrai que nous sommes pauvres; mais nous aurons de riches trésors si nous craignons Dieu, si nous évitons le mal et faisons le bien. » Telles furent les instructions de ce vieillard, recueilli dans une grave pensée de religion et dans un sentiment de tendre sollicitude pour ceux qu'il laissait sur terre : monument de simplicité, de noblesse et de foi, ces paroles méritent de trouver place dans le souvenir de tous les pères et de les inspirer à leur moment suprême.
Le jeune Tobie répondit à son père : « Tout ce que vous m'avez prescrit je l'accomplirai. » Cependant il manifesta des craintes sur la possibilité de retrouver Gabélus et de faire seul le voyage de Rages. « Va, cependant, reprit le père, chercher quelqu'un de confiance qui t'accompagne pour un salaire donné. » Le fils sortit, et rencontra un jeune homme d'une physionomie heureuse et qui semblait attendre qu'on l'employât à quelque service. Ne pouvant soupçonner que ce fût un ange sous forme sensible, Tobie lui dit: « D'où es-tu, bon jeune homme? » L'inconnu répondit : « Je suis un des enfants d'Israël. — Sais-tu, poursuivit Tobie, le chemin qui conduit au pays des Mèdes ? — Je le sais, j'ai parcouru souvent ces routes ; j'ai demeuré chez Gabélus, notre frère, qui habite Rages. » Tobie vint rapporter toutes ces choses à son père, lequel, admirant une pareille rencontre, ordonna qu'on fît venir l'étranger. L'étranger, en entrant, souhaita longue joie au vieillard. « Quelle joie, répondit Tobie, peut-il y avoir pour moi, qui m'assieds dans l'obscurité et qui ne vois pas la lumière du ciel? » Le jeune homme répondit : (< Aie bon courage ; bientôt Dieu te guérira. » Puis il promit de conduire à Rages et d'en ramener Tobie; le vieillard lui demanda de quelle tribu et de quelle famille il était. L'inconnu répondit : « Fautil chercher la race du serviteur, et non pas le serviteur luimême, pour guider ton fils? Mais, de peur que je ne t'inquiète, je suis Azarias, fils du grand Ananias. » L'ange avait sans doute pris la figure d'Azarias, et ce nom, qui signifie secours de Dieu, exprimait parfaitement la mission de l'en*
vové céleste. Les préparatifs étant faits et les adieux échangés, les deux voyageurs se mirent en route. Ami et gardien lidèle, le chien suivit leurs pas.
Dès qu'ils furent partis, Anne se mit à pleurer en disant : « Tu nous ôtes le bâton de notre vieillesse. Plût à Dieu qu'on n'eût jamais possédé cet argent pour lequel tu l'envoies ! Dans notre pauvreté, nous pouvions nous croire riches en voyant notre fils. — Ne pleure pas, dit le vieillard; notre enfant arrivera sain et sauf, et il nous reviendra en santé, et tes yeux le verront ; car je crois qu'un bon ange du ciel l'accompagne et règle tout ce qui le regarde, et qu'amsi il nous reviendra plein de joie. » Cette parole calma les alarmes de la mère qui cessa de pleurer et de se plaindre.
Cependant les voyageurs arrivèrent sur les bords du Tigre, où l'on passa la première nuit. Le jeune Tobie descendait au fleuve pour s'y baigner, lorsqu'un énorme poisson s'élança vers lui. Dans l'effroi, il demanda secours à son guide. Celuici, l'ayant rassuré, lui donna ordre de saisir le poisson, de le faire périr et d'en garder le cœur, le fiel et le foie, disant que ces viscères étaient des remèdes efficaces pour chasser le démon et guérir de la cécité. Tobie obéit. Le lendemain on continua la route, qui dura plusieurs jours. En entrant à Ecbatane, Tobie dit à son guide : « Où veux-tu que nous logions ? » Le guide répondit : » Il y a ici un homme du nom de Raguel qui est un de tes proches et de ta tribu ; sa fille se nomme Sara ; il n'a pas d'autres enfants. A cause de votre parenté tous ses biens t'appartiennent et il te faut épouser sa fille ; demande-la donc à son père, et il te la donnera en mariage. — J'ai ouï dire, reprit Tobie, qu'elle a successivement épousé sept maris, et qu'ils sont morts parce qu'un démon les a tués. Je crains donc qu'il ne m'arrive une semblable chose, et que, comme je suis fils unique, je n'attriste et ne mène au tombeau la vieillesse de mes parents. » Raphaël lui fit alors comprendre que ce malheur n'avait atteint que des hommes livrés à de grossiers penchants, et qu'on pouvait y échapper par la prière et les intentions pures. Car les calamités sont toujours le prix de quelques fautes : on peut les conjurer parla sainteté de la vie. Effectivement, il est donné à l'homme de remonter par la vertu à la hauteur d'où il est descendu par le crime, de ressaisir
ainsi et d'exercer sur les forces ennemies qui le combattent une partie de son ancien empire, et, par suite, de ramener au sein de la nature troublée quelque image de la paix et de l'harmonie primitives.
Raphaël et Tobie entrèrent chez Raguel, qui les reçut avec joie, et quoiqu'il ne les connût point encore. Pourtant, après avoir regardé Tobie, il dit à sa femme : « Que ce jeune homme ressemble à mon parent ! » Puis, s'adressant à ses hôtes : « D'où êtes-vous, nos jeunes frères? — De la tribu de Nephtali, en captivité à Ninive. — Connaissez-vous Tobie mon parent ? — Nous le connaissons, » répondirent-ils. Et, comme Raguel en disait beaucoup de bien, l'ange continua : « Tobie dont tu parles, est le père de ce jeune homme. » Alors Raguel, se jetant dans les bras du jeune homme, l'embrassa, répandit des larmes et dit : « Sois béni, mon enfant, car tu es le fils d'un grand homme de bien. » Et sa femme et Sara leur fUle, émues de tendresse, se prirent à pleurer aussi ; il y a tant de charme dans les affections de famille, et tant de place pour les douces émotions dans le cœur des exilés !
Après quelques moments d'entretien, Raguel fit tuer un mouton et préparer un festin aux voyageurs. Et comme il les invitait à se mettre à table, Tobie lui dit : « Je ne veux ni manger ni boire aujourd'hui que vous ne consentiez à ma demande, en me promettant de me donner Sara, votre fille. » A ces mots, Raguel fut saisi de frayeur ; il songeait à la mort des sept maris, et craignait pour son parent une fin aussi tragique; dans sa perplexité, il gardait le silence. Mais, l'ange l'ayant rassuré sur les destinées de Tobie, il consentit au désir exprimé : « Sans doute, dit-il. Dieu aura laissé monter jusqu'à lui mes prières et mes larmes; et je crois qu'il a permis ce voyage afin que ma fille épousât quelqu'un de sa parenté, selon la loi de Moïse. Ainsi je te donnerai ma fille. » Et, prenant la main droite de Sara, il la mit dans la main droite de Tobie : « Que le Dieu d'Abraham, dit-il, le Dieu d'Israël et le Dieu de Jacob soit avec vous, que lui-même vous unisse, et qu'en vous s'accomplisse sa bénédiction. » Puis on dressa le contrat de mariage, et l'on fit un festin en rendant grâces à Dieu.
Le soir venu, Sara se mit à pleurer, tremblant que la joia
de ce jour ne fût suivie, le lendemain, d'une amère tristesse et d'un nouveau deuil ; sa mère s'efforçait de la rassurer. Cependant les deux époux se retirèrent. Fidèle aux prescriptions de son guide, Tobie brûla dans la chambre nuptiale le cœur et le foie du poisson, qu'il avait conservés ; puis il avertit Sara de leur commune obligation de conjurer tout péril par la prière. Lui-même il pria, invoquant avec pureté de cœur et confiance le Dieu qui, ayant fait le premier homme, lui donna Eve pour compagne, et qui, auteur et maître de toutes les créatures, gouverne à son gré leur naturelle énergie, la laisse libre ou la tient captive. De son côté, Sara disait : u Faites-nous miséricorde. Seigneur, faites-nous miséricorde ; laissez-nous parvenir tous les deux en santé jusqu'à la vieillesse. »
Raguel était dans de grandes alarmes. Vers le point du jour, il dit à sa femme : « Envoie une de tes servantes pour voir si notre fils n'est point mort. » La femme envoya une de ses servantes, qui revint annoncer que Tobie était vivant. Dans leur pieuse reconnaissance, les parents s'écrièrent : « Nous vous bénissons, Seigneur Dieu d'Israël, parce qu'il n'est pas arrivé ce que nous redoutions ; car vous nous avez fait miséricorde, et vous avez chassé l'ennemi qui nous poursuivait. Vous avez pris en pitié Tunique espoir de deux familles. Que nos enfants. Seigneur, vous bénissent de plus en plus ; qu'ils vous offrent un juste sacrifice de louange et vous consacrent leur santé, afin que toutes les nations sachent qu'il n'y a dans l'univers d'autre Dieu que vous. » Effectivement, par une disposition de Dieu, Asmodée n'avait pu exercer sur Tobie sa funeste vertu, qui restait vaincue et enchaînée sous le pouvoir de Raphaël. Car les bons anges dominent les malins esprits par une autorité que tantôt ils déploient immédiatement et d'une manière invisible, et tantôt ils attachent à des choses corporelles et sensibles : c'est ainsi qu'en cette rencontre, la fumée, en s'exhalant du cœur et du foie du poisson jetés sur des charbons ardents, signifiait que les perverses influences d'Asmodée étaient évanouies et détruites.
Dans sa joie, Raguel fit préparer un grand festin où il appela ses voisins et ses amis. Il conjura Tobie de demeurer à Echatane durant quinze jours ; il lui donna de suite la
moitié de ses biens, déclarant par écrit qu'après sa mort l'autre moitié retiendrait encore à son gendre.
Tobie songeait cependant à Gabélus : après avoir remercié Azarias de ses soins si heureux, il le pria d'aller lui-même à Rages pour trouver Gabélus, lui rappeler sa dette et l'amener aux noces : « Car tu sais, dit-il, que mon père compte les jours ; et, si je diffère un peu, son âme sera dans l'ennui. Tu vois aussi comment Raguel me presse, et que je ne puis résister à ses instances. » Azarias prit quatre serviteurs et deux chameaux, et s'achemina vers Rages. Ayant trouvé Gabélus, il en reçut la somme exigible et lui rendit son obHgation ; puis il lui fit savoir les choses arrivées au jeune Tobie et l'amena aux noces. Ce fut une grande joie pour Gabélus, qui embrassa en pleurant le fils de son bienfaiteur, et couvrit de ses vœux les plus religieux et les plus tendres l'avenir de son jeune ami.
Pendant que les jours fixés s'écoulaient en fêtes à Ecbatane, ils s'allongeaient en chagrins et en angoisses à Ninive. Le vieux Tobie, voyant qu'il y avait du retard, disait : « Pourquoi ces délais, et qui peut retenir mon fils '^ Peut-être Gabélus est mort, et il n'y a personne pour rendre l'argent. » Il se laissait donc aller à une profonde tristesse, et Anne, sa femme, était dans le découragement : ils pleuraient ensemble. L'inconsolable mère s'écriait : « Hélas ! hélas! mon fils, pourquoi t'avoir envoyé si loin, lumière de nos yeux, bâton de notre vieillesse, soulagement de notre vie, espoir de notre postérité ! Ayant toutes choses en toi seul, nous ne devions pas t'éloigner. » Et Tobie lui disait : « Cesse donc et sois sans trouble ; notre fils a bonne santé; le guide à qui nous l'avons confié est fidèle. » Mais rien n'apaisait les inquiétudes de la pauvre mère ; elle sortait chaque jour, regardait au loin et de tous côtés, et allait dans tous les chemins par où son fils devait revenir : elle espérait le découvrir à chaque instant. Ainsi fait la tendresse, ingénieuse à se tourmenter : elle parcourt imaginairement les distances qui la séparent de l'objet aimé; elle rêve à de chimériques dangers, s'effraye, se rassure, et suspend ses alarmes pour s'y livrer encore. Il semble qu'elle veuille mesurer son énergie à la grandeur des craintes et des espérances qu'elle se donne, ou bien que ses inquiétudes et ses efforts puissent hâter le re-
tour des absents et prévenir les périls qui les menacent. Et pourquoi, en effet, ne serait-il pas tenu compte, à ceux que la peine peut atteindre, du souvenir et des battements de cœur de ceux qui les aiment ?
Comme si Raguel eût soupçonné les frayeurs qui agitaient la famille de Ninive, il voulait l'informer par un message de l'état du jeune Tobie, qui, de la sorte, fût resté plus longtemps à Ecbatane. Mais, ne pouvant vaincre les résistances <le son gendre, il lui remit Sara avec la moitié de ce qu'il possédait en serviteurs et en troupeaux, et avec une grande somme d'argent. Ensuite il dit : « Que le saint ange du Seigneur soit en votre route et vous protège ; puissiez-vous trouver vos parents en bonne santé, et puissent mes yeux voir vos enfants avant que je meure ! » Raguel et sa femme embrassèrent leur fille, et ils la laissèrent aller, en l'avertissant d'honorer ses nouveaux parents, d'aimer son mari, de gouverner sa maison avec sagesse et de se conserver pure de tout reproche.
On se mit en route ; on avait fait à peu près la moitié du chemin dans onze jours de marche. L'ange alors proposa au jeune Tobie de gagner de vitesse, pendant que Sara suivrait lentement avec ses serviteurs ; puis il ajouta : u Prends le fiel du poisson, car il en sera besoin. » Et, plus tard, il dit encore : « Aussitôt entré à la maison, tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu lui rendras grâces. Puis, approche de ton père et l'embrasse ; place alors sur ses yeux ce fiel de poisson que tu emportes. Saches que bientôt après les yeux de ton père s'ouvriront ; il verra la lumière du ciel et se réjouira à ton aspect. )>
On continuait la marche. Cependant Anne allait tous les jours s'asseoir près du chemin sur le haut d'une montagne, d'où le regard s'étendait sur un vaste horizon. Son œil cherchait le voyageur dans la direction de la Médie, lorsque enfin elle le découvrit de fort loin et le reconnut. Elle revint en hâte informer son mari de l'heureuse nouvelle. Le chien, qui avait suivi son jeune maître dans la route, pris les devants et courut porter aux deux vieillards les plus vives caresses : ce fut sa manière d'annoncer le joyeux retour. Tobie se lève, et, tout aveugle qu'il est, s'assure du chemin avec les pieds et essaye d'accourir; puis il donne la main
à un serviteur et s'avance à la rencontre de son fils. Le fils arrive, rejoint ses parents, qui le serrent dans leurs bras en pleurant de joie. Tous ensemble adorent Dieu, qui a béni le voyage et favorisé le retour.
Touché d'un sentiment de piété filiale, le jeune Tobie plaça sur les yeux de son père le fiel du poisson. Après une demi-heure d'attente, une peau blanche se détacha de l'organe malade, et le vieillard recouvra la vue. Sa femme et tous ceux qui le connaissaient se joignirent à lui pour remercier Dieu d'un pareil bienfait. Sara ne put arriver qu'au bout de sept jours; elle amenait les serviteurs et les servantes ; de nombreux troupeaux la suivaient; l'argent qu'elle avait reçu de son père était joint à la somme rendue par Gabélus. Le jeune Tobie raconta les diverses particularités de son voyage et les soins affectueux qu'Azarias lui avait prodigués.
Le vieux père emmena son fils à l'écart pour savoir quelle récompense il faudrait offrir au fidèle étranger ; ils convinrent de lui offrir la moitié de leurs biens. A cette proposition, l'ange répondit en ramenant leur pensée et leur reconnaissance à Dieu, rémunérateur des bonnes œuvres : « Quand tu priais avec larmes, dit-il au père, et que, pour ensevelir les morts, tu quittais ton repas; lorsque tu cachais les cadavres dans ta maison darant le jour, pour les enterrer la nuit, j'ai présenté ta prière au Seigneur. Parce que tu lui étais agréable, il a fallu que la tentation t'éprouvât. Aujourd'hui donc Dieu m'a envoyé pour te guérir et déUvrer du démon Sara, femme de ton fils. Je suis l'ange Raphaël, l'un des sept qui nous tenons en la présence du Seigneur. » A ces mots, troublés, saisis de frayeur, Tobie et son fils tombent le visage contre terre. « Soyez en paix, dit l'ange; ne craignez pas. Je retourne vers celui qui m'a envoyé. Pour vous, bénissez Dieu et publiez toutes ses merveilles, » et il disparut.
Des choses à la fois si étonnantes et si douces remuèrent profondément le vieillard, et, comme si la vue qu'il venait de recouvrer eût été le symbole expressif d'une illumination intérieure, il jeta un long regard sur les temps à venir, et annonça dans un cantique sublime le rétablissement de Jérusalem, figure de l'établissement de l'Église chrétienne.
« Seigneur, dit-il, vous êtes éternellement grand, et votre empire s'étend à tous les siècles. Vous frappez et vous sauvez, vous conduisez au tombeau et vous en ramenez, et nul n'échappe à votre main... Jérusalem, cité de Dieu, le Seigneur t'a punie à cause des œuvres que tu as faites. Mais un jour tu brilleras d'une splendide lumière, et tous les peuples de la terre se courberont devant toi... Ses portes seront bâties de saphirs et d'émeraudes, et la pierre précieuse formera l'enceinte de ses murs ; le pavé de ses places sera de pierres éclatantes, et l'alleluia retentira dans ses rues. Béni soit le Seigneur qui l'a glorifiée ainsi, et qu'il règne en elle dans la suite des siècles ! » C'est ainsi que l'œil de l'âme, purifié par la vertu, s'élève des choses ordinaires à un ordre supérieur d'idées et découvre les mystères de l'avenir sous le voile des événements présents.
Après avoir recouvré la vue, Tobie vécut encore de longues années, qu'il passa dans la crainte de Dieu et dans la joie paisible d'une conscience pure. Près de s'éteindre, le vieillard appela son fils et les sept petits-fils qu'il en avait reçus ; il prédit la fin de la captivité, le retour des Juifs à Jérusalem et la prochaine destruction de Ninive, et il ajouta : « Maintenant donc, mes enfants, écoutez-moi ; ne demeurez point ici; mais, le jour où vous aurez enseveli votre mère auprès de moi dans un même sépulcre, ne songez plus qu'à sortir de Ninive ; car je vois que l'iniquité de cette \ille la fera périr. » Effectivement, lorsque sa mère fut morte, le jeune Tobie quitta Ninive, emmenant Sara, ses fils et ses petitsfils, et retourna chez son beau-père, à Ecbatane. Raguel et sa femme vivaient encore, jouissant d'une santé parfaite. Tobie leur rendit tous les devoirs de la piété fiUale et leur ferma les yeux. Lui-même s'endormit dans une honorable vieillesse et alla recueillir le fruit des vertus qu'il avait pratiquées sur terre. Sara expira saintement, entourée d'une nombreuse postérité.
* Telle est l'histoire de Sara et de sa famille : monument plein de charme et d'une simplicité exquise. La naïveté du récit couvre une fraîcheur de pensées et une noblesse de sentiments qui font admirer, môme entre toutes les richesses de ce genre si répandues dans la Bible. Les graves enseignements et les leçons morales semblent fleurir aussi au milieu
des aménités de ce style antique. Tous les âges et tous les états y verront la pratique et la récompense des vertus qui peuvent le mieux leur plaire, je veux dire la confiance en Dieu, la piété filiale, la charité envers les hommes délaissés ou souffrants, enfin l'innocence et la pureté de la \ie. On sait que Florian a fait passer dans notre langue ce touchant épisode de l'histoire juive ; ses vers sont d'une merveilleuse facilité, et il a répandu sur sa traduction quelque chose de la grâce et de l'ingénuité qui respirent dans l'original.
Le jeune Tobie est représenté dans deux peintures des catacombes : dans l'une, on le voit, conduit par un ange ; dans l'autre, il porte à la main un poisson et un bâton de voyage. Raphaël a peint le jeune Tobie sous la figure d'un enfant tenant un poisson qu'il semble ofTrir à une madone. Il existe une autre œuvre de Raphaël où l'on voit l'ange guidant le jeune Tobie : Adam Elsheimer, de l'école allemande. Augustin Carrache, de l'école lombarde, ont traité le même sujet. Plusieurs circonstances de l'histoire de Tobie furent également traitées par Martin de Vos, les Sadeler et Carie van Mander. Parmi le très-petit nombre des peintres qui ont représenté Tobie brûlant le foie du poisson et priant avec Sara pour chasser le démon Asmodée, on doit mettre en première ligne Eustache Lesueur ; son tableau est plein d'expression et de sentiment. Ce même sujet fut aussi traité par Pierre Lélu, un des compositeurs les plus féconds du siècle dernier, mais qui doit peut-être à l'époque où il a vécu la sorte d'obscurité qui couvre encore son talent supérieur.
)1 est plus d'un instant suprâm* Que la raison n'ose prévoir.
Où l'âine, au-dessus d'elle même, Peut tout ce qu'elle croit pouvoir.
(Lebru:*, Odes.)
Les circonstances ne font pas l'homme, mais elle le manifestent, en lui demandant tout ce qu'il peut donner. Semblables à un nuage orageux qui, rencontrant une pointe aimantée, répand par des traits de feu et par de longs roulements l'électricité qu'il portait jusque-là sans éclairs et sans bruit, nous portons des facultés dont la vie ordinaire ne met pas en jeu toute l'énergie et qui s'exercent péniblement et sans fracas dans les devoirs que nous imposent la société et la famille. Mais, lorsque les événements prennent autour de l'homme un caractère de grandeur solennelle, et troublant le cours uniforme de ses journées, le frappent d'un spectacle inaccoutumé, ses puissances s'ébranlent, son âme s'exalte : l'heureuse fortune le soulève et l'anime, les périls en font un héros, il grandit dans le malheur. Les choses elles-mêmes semblent illuminer son génie et lui révéler la plénitude de ses forces ; dépassant tout à coup les habituelles proportions de sa nature, il dompte, enchaîne et dirige les événements, ou bien en succombant devant eux, il ensevelit leur aveugle victoire dans la splendeur immortelle de son courage, égal aux succès qu'il détermine, supérieur aux revers qu'il n'a pu détourner.
C'est surtout à la voix de la religion ou de la patrie menacées que l'homme sent ses entrailles frémir et que son cœur
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s'ouvre aux inspirations généreuses. C'est surtout dans la guerre, épreuve décisive où tous les intérêts sont impliqués avec la vie, que les forces latentes de l'homme se dégagent d'une manière plus magnifique et qu'il est plus capable de ces audaces suprêmes qui enfantent les trophées. La femme elle-même connaît cet enthousiasme belliqueux qui l'enlève aux habitudes de son sexe et arme sa faiblesse de toute l'intrépidité d'un mâle courage. Telle se montra Judith, femme véritablement forte, qui mit en fuite une armée et sauva sa ville natale des calamités d'un siège et des horreurs du pillage. Préparée par le jeûne et la prière, et plaçant une ferme confiance en Dieu, qui protège les âmes droites, elle osa braver l'insolence des bataillons ennemis. Résolue et prudente, son cœur ne faillit pas au moment du danger et sa vertu resta sans tache. Aussi son nom, prononcé avec honneur par la religion, brille de tout l'éclat d'une glorieuse popularité.
Les monarques assyriens sont cités dans l'Écriture pour leur orgueil. L'un d'entre eux, connu dans l'histoire sous le nom de Saosduschin, qui régnait à Babylone peu de temps avant la captivité des Juifs, voulut soumettre à son pouvoir tous les peuples de l'Asie et briser leurs temples et leurs autels pour se faire proclamer dieu. 11 commit l'exécution de ses desseins à Holopherne, général en chef de ses troupes. Celui-ci partit avec une armée formidable ; la terreur marchait devant lui. Dans leur consternation, les villes placées sur son passage le recevaient avec des couronnes et au son des instruments, comme pour se réjouir de ses \-ictoires ; mais la résistance ne l'arrêtait pas, et les soumissions le trouvaient inflexible : il traîna à travers \ingt provinces le pillage et l'incendie. Les Israélites essayèrent de se défendre ; ils se rendirent maîtres des hauteurs qui commandaient les défilés par où Jérusalem était abordable ; puis ils recoururent aux exercices de religion qui pouvaient fléchir le ciel et appeler sur eux le bienfait d'une protection efficace. Étonné et furieux, Holopherne demanda quel était donc ce peuple qui osait l'attendre les armes à la main. Achior, chef des Ammonites déjà rangés sous les lois du conquérant, répondit que les Israélites seraient facilement vaincus s'ils avaient trahi leur Dieu, mais que, s'ils lui étaient demeurés
ildèles, on ne les attaquerait pas sans devenir l'opprobre de toute la terre. Ces paroles, qui rattachaient les événements de la guerre à une force tout autre que la valeur et le génie d'Holopherne, blessèrent vivement sa fierté; il méditait de les punir, et, afin de mieux marquer la confiance qu'il plaçait en ses armes, il donna ordre de mener Achior vers Béthulie, où les Israélites s'étaient renfermés, et promit de l'y retrouver un jour et de lui faire expier la franchise de son langage.
Les Béthuliens, dans une sortie, tombèrent sur les gens d'Holopherne, qui prirent la fuite après avoir attaché Achior à un arbre. On brisa les Uens du malheureux prince ; il fit connaître ce qui s'était passé et comment il avait encouru l'indignation de l'ennemi. Ce fut un grand deuil dans Béthulie quand on apprit les cruelles espérances d'Holopherne, et surtout quand on le vit, le lendemain, marcher avec toutes ses troupes, contre la ville. Puis, au lieu de combattre, il résolut de forcer les habitants à se rendre ou à périr de soif : il coupa un aqueduc qui leur conduisait les eaux du voisinage ; car Béthulie était sur une hauteur, et pour s'abreuver elle avait seulement quelques fontaines qui jaillissaient au pied de ses murs. Bientôt même cette dernière ressource lui manqua : l'ennemi fit une garde sévère autour des fontaines. Alors les assiégés, hommes, femmes et enfants, réduits à toute extrémité, prièrent Ozias, qui avait organisé et qui encourageait la résistance, de se rendre à discrétion. En voyant toute cette multitude en pleurs, Ozias se leva, et, le visage trempé de ses larmes, il dit : « Frères, ayez bon courage; attendons encore cinq jours la miséricorde du Seigneur. Si, ces cinq jours écoulés, il ne nous arrive pas de secours, nous ferons ce que vous avez proposé. »
Ces paroles d'Ozias furent rapportées à Judith, fille de Mérari, de la tribu de Siméon. Judith était veuve depuis trois ans et demi. Son mari, qui s'appelait Manassé, mourut frappé du soleil pendant qu'il surveillait les ouvriers employés à sa moisson ; il laissa toutes ses richesses, qui étaient fort grandes, ses serviteurs et ses troupeaux, à Judith, dont la beauté surpassait encore l'opulence. Femme d'un noble cœur, ses fidèles affections s'endormirent avec la cendre de
celui qui les avait reçues d'abord ; elle ne connut, dans son veuvage, d'autres joies que les joies de la religion. Elle s'était fait en sa maison une chambre secrète, où elle vivait retirée avec sa servante; elle portait un cilice grossier, signe de son inconsolable douleur; elle jeûnait presque tous les jours. Cette conduite, inspirée par des sentiments pieux, lui avait concilié l'estime universelle ; les paroles défavorables ne vinrent jamais ternir l'éclat de sa réputation, ce bel et frêle ornement des jeunes veuves. Telle était Judith de Béthulie.
Quand donc elle eut appris que ses concitoyens étaient décidés à se rendre dans cinq jours, elle envoya chercher les anciens du peuple et leur dit : u Qu'est-ce que cette résolution prise par Ozias de Uvrer la ville aux Assyriens si dans cinq jours vous n'êtes pas secourus? Et qui êtes-vous pour tenter le Seigneur ? C'est là le moyen, non pas d'attirer sa compassion, mais plutôt d'exciter sa colère et d'allumer sa fureur. "Vous avez prescrit un terme à la pitié de Dieu et vous lui avez fixé un jour, à votre gré. Mais parce que le Seigneur est patient, faisons pénitence de cette faute même,
et implorons son indulgence en versant des larmes
Croyons que ces fléaux, dont Dieu nous punit comme ses ser\iteurs, sont envoyés pour nous corriger, et non pour nous perdre. » L'illustre femme, avec cette intelhgence supérieure des choses qui vient de la foi, rappelait ainsi les doctrines visiblement empreintes dans toute l'histoire des Juifs et qui doivent présider à la vie de tous les hommes : c'est, d'une part, que les calamités apparaissent dans le monde comme la punition de délits antérieurs dont nous sommes personnellement coupables ou simplement solidaires, et qu'en tout cas elles sont une épreuve qu'il s"agit de bien porter et de faire servir à notre avantage ; c'est, d'une autre part, qu'il ne faut pas présumer trop de la prudence humaine ni exclure Dieu de nos conseils, parce qu'après tout il nous a faits Ubres pour obéir avec gloire et non pour résister avec orgueil, pour comprendre et exécuter ses desseins et non pour les combattre ou bien y substituer les nôtres.
Ozias et les anciens du peuple répondirent : « Tout ce que vous avez dit est juste, et vos paroles sont sans reproche
Priez donc pour nous, parce que vous êtes une femme sainte et craignant Dieu. » Alors Judith reprit : u Comme vous reconnaissez que ce que j'ai pu dire vient de Dieu, éprouvez de môme si ce que j'ai résolu de faire vient de lui, et priez afin qu'il affermisse mon projet. Vous demeurerez cette nuit à la porte de la ville, je sortirai avec ma servante. Priez cependant, afin, comme vous l'avez dit, que Dieu jette un regard sur son peuple dans ces cinq jours. Je ne veux pas qu'on m'interroge sur mon dessein ; jusqu'à l'heure où je viendrai vous l'apprendre, qu'on ne fasse autre chose que prier pour moi le Seigneur notre Dieu. — Allez en paix, lui dit Ozias, et que le Seigneur soit avec vous pour tirer vengeance de nos ennemis. » Et il se retira, sui\i des anciens du peuple. Judith rentra dans le secret de sa maison, et là, revêtue d'un cihce, des cendres sur la tête, prosternée devant Dieu, elle s'écria, en rappelant la vengeance que Siméon, son aïeul, avait tirée autrefois de l'outrage fait à Dina : « Seigneur, Dieu de mon père Siméon, qui l'avez armé du glaive pour punir les étrangers, profanateurs impurs de la gloire d'une vierge; qui avez livré leurs femmes comme un butin, leurs filles à la captivité, et leurs dépouilles en partage à vos serviteurs animés de zèle pour vous ; Seigneur mon Dieu, assistez, je vous prie, une veuve désolée. Vous avez opéré les merveilles anciennes et résolu celles qui les ont suivies, et il ne s'est fait que ce que vous avez voulu. Toutes vos voies sont aplanies, et vos jugements sont fondés sur votre Providence. Regardez le camp assyrien, comme vous avez regardé autrefois le camp des Égyptiens lorsqu'ils poursuivaient en armes vos serviteurs, et qu'ils se fiaient à leurs chars, et à leur cavalerie, et à la multitude de leurs guerriers. Vous avez jeté un regard sur leur camp, et les ténèbres les lassèrent, l'abîme retint leurs pieds et les eaux les couvrirent. Seigneur, siinsi périssent ceux-ci, qui s'appuient sur leur nombre, qui tirent gloire de leurs chars, de leurs javelots, de leurs boucliers, de leurs flèches et de leurs lances, et qui ne savent pas que vous êtes notre Dieu, vous qui, dès l'origine des siècles, dissipez les guerres, et qui avez nom le Seigneur. Levez votre bras, comme vous l'avez déjà fait, et brisez leurs forces par votre force. Tombent sous votre colère ceux qui se promettent de violer votre sanctuaire, de souiller
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le tabernacle de votre nom et d'abattre de leur glaive la majesté de votre autel ! »
Puis, indiquant la ruse qu'elle méditait d'employer contre Holopherne, Judith ajouta : « Faites, Seigneur, que la tête de ce superbe tombe sous sa propre épée. Qu'en me voyant il se prenne par ses propres yeux comme dans un piège, et frappez-le du charme de mes paroles. Mettez-moi dans le cœur de la constance pour le mépriser et de la force pour le vaincre. Qu'il périsse de la main d'une femme ; ce sera la gloire de votre nom. Car votre puissance, Seigneur, n'est pas dans le nombre des soldats, votre bon plaisir ne dépend point de la force des chevaux, et les superbes ne vous ont jamais plu ; mais vous avez toujours agréé la prière de ceux qui sont humbles et doux. Dieu des cieux, créateur des eaux, maître de toute créature, entendez celle qui vous invoque dans sa faiblesse et qui se confie en votre miséricorde. Seigneur, souvenez-vous de votre alUance, mettez les paroles sur mes lèvres, fortifiez la résolution de mon cœur, afin que votre maison garde sa sainteté non souillée, et que tous les peuples reconnaissent que vous êtes le vrai Dieu et qu'il n'y en a point d'autres que vous. »
Gomme on le voit, le dessein de Judith était d'inspirer quelque passion à Holopherne, et de profiter, pour le perdre, delà folle confiance qu'il lui accorderait sans doute. Le patriotisme et la rehgion se réunissaient, dans sa pensée, pour lui conseiller d'affranchir la terre du joug d'un cruel ennemi ; rien même n'empêche de dire que Dieu affermit ce projet dans le cœur de l'intrépide femme. Mais autre est le but et autre est la route qui y mène : Judith put Ure en trcdts de feu dans sa conscience la vocation que le ciel lui faisait, et chercher dans des idées trop humaines et préférer, par erreur, de malheureux moyens de la remplir. Assurément le patriotisme a son exaltation et la guerre ses stratagèmes ; mais la morale a bien aussi ses droits et la religion ses commandements : il est permis de taire les secrets ; mais il est défendu de tromper par d'exprès mensonges. Appeler à son secours de dangereux attraits, braver soimême et faire courir à d'autres les chances d'un mal probable, c'est ce que la raison réprouve et ce que Dieu interdi . Si donc nous ne saurions totalement applaudir aux prières
2(j4 les femmes de LA BIBLE.
de Judith, reconnaissons toutefois les bonnes intentions qui l'animent, les généreux sentiments qu'elle déploie, les mouvements d'ardente foi et de mâle courage qui éclatent dans ses magnifiques invocations. L'homme, au reste, marquera toujours le bien qu'il opère du sceau de sa propre et originelle imperfection! mais Dieu aussi fera toujours resplendir sa force et sa sainteté par-dessus la faiblesse et l'iniquité de nos œuvres.
Après avoir ainsi préparé son âme, Judith se leva du lieu où elle était prosternée. Elle descendit dans sa maison et quitta les lugubres habits de son veuvage ; elle prit des parfums précieux pour oindre son corps, elle orna sa tête d'une riche coiffure ; des bracelets, des pendants d'oreille et d'autres joyaux lui donnaient un air de splendeur : c'était la parure qu'elle avait portée aux jours de son ancienne félicité. Un éclat de surnaturelle beauté relevait cet ajustement ; car Dieu, qui voyait le cœur de sa servante, et que la vertu seule, et non une vaine complaisance, réglait ses actions, ajouta même à la grâce de ses traits, afin qu'elle parût aux yeux de tous avec un lustre incomparable. Dieu sans doute favorisait ainsi les desseins de l'héroïne qui voulait protéger le peuple contre les insultes des ennemis et arracher ses concitoyens à l'oppression et au danger de l'idolâtrie. Ne semble-t-il pas d'ailleurs, que, dans les grandes passions, l'âme sorte d'elle-même, pour ainsi dire, comme une reine qui vient donner des ordres à ses servantes, et apparaisse sur la physionomie, en l'illuminant d'un éclair de sa majesté?
Cependant Judith sortit accompagnée d'une servante. Pour ne pas être forcée de se nourrir de viandes défendues durant les jours qu'elle passerait au milieu des ennemis, Judith fit emporter par sa fille quelques provisions, de l'huile, de la farine, des figues, du pain, et un vase où il y avait du vin. En arrivant à la porte de la ville, elle trouva Ozias et les anciens du peuple qui l'attendaient. A son aspect, ils demeurèrent frappés d'étonnement, et ils ne pouvaient assez admirer tout ce qu'il y avait de noble et de beau dans sa personne. Ils ne lui firent aucune demande, ils la laissèrent passer en disant seulement ces mots : « Que le Dieu de nos pères vous donne sa grâce et qu'il affermisse par sa force les résolutions de votre cœur, afin que Jérusalem se glorifie en vous
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et que votre nom soit parmi les saints et les justes. » Et tous ceux qui étaient présents appuyèrent ce vœu patriotique par des cris redoublés.
Judith franchit les portes, la prière sur les lèvres et toujours suivie de sa servante. Au point du jour, comme elle descendait de la montagne, les gardes avancées des Assyriens vinrent à sa rencontre, et, la saisissant, ils lui dirent : « D'où viens-tu et où vas-tu? » Elle répondit : « Je suis une fille des Hébreux. Je m'enfuis de leur compagnie, prévoyant qu'ils vous seront livrés en proie parce qu'ils vous ont méprisés et qu'ils n'ont pas voulu se rendre de plein gré pour trouver grâce devant vous. C'est pourquoi j'ai dit en moimême : J'irai me présenter au prince Holopherne, afin de lui découvrir leurs secrets et de lui donner un moyen de les prendre sans qu'un seul homme de son armée périsse. » Les soldats contemplaient avec ravissement la jeune transfuge, en qui la grâce des paroles et des manières l'emportait encore sur l'éclat des ornements. Ils la conduisirent donc à la tente d'Holopherne. Elle entra : le général fut ébloui et vaincu, et les officiers disaient : « Qui mépriserait le peuple hébreu, lequel a de si belles femmes ? Et n'avons-nous pas raison de lui faire la guerre pour les avoir? )> Holopherne était assis sous un pavillon de pourpre, brodé d'or et relevé d'émeraudes et de pierres précieuses. Judith jeta un regard sur le capitaine assyrien, et se prosterna jusqu'à terre en signe de respect ; puis les gens d'Holopherne la relevèrent au commandement de leur maître.
Sans doute l'audace de ses résolutions et les pensées terribles qu'elle nourrissait dans son cœur, la nouveauté du spectacle qui s'offrait à ses yeux, cette sorte de fièvre qui, dans les grandes circonstances, frappe les membres d'agitations convulsives, comme s'ils étaient trop faibles pour suivre les élans de l'âme et soutenir le poids de l'enthousiasme, peut-être encore un reste d'effroi dont il était difficile qu'une femme se défendît totalement au milieu de préméditations si tragiques, toutes ces choses inspirèrent à Judith un trouble au moins apparent ; car Holopherne lui adressa des paroles rassurantes, en lui demandant la cause de sa fuite.
Judith lui répondit avec artifice : « La sagesse de votre esprit est célèbre parmi toutes les nations; tout le monde
publie que vous êtes le meilleur et le plus puissant homme du royaume, et on ne parle dans toutes les provinces que de votre capacité. On sait ce qu'a dit Achior et de quelle manière vous l'avez fait traiter... Parce que les enfants d'Israël savent qu'ils ont offensé leur Dieu, ils tremblent devant vous. De plus, la famine les désole, et ils sont à demi morts de soif; même ils se décident à tuer leurs animaux pour en boire le sang, et à faire servir à leur usage le froment, le nn et l'huile, objets consacrés au Seigneur et qu'ils ne doivent pas toucher de la main, bien loin de pouvoir les consommer. Puis donc qu'ils font ces choses, il est sûr qu'ils périront. Dans cette conviction, votre servante les a quittés, et Dieu m'envoie pour manifester ces secrets; car votre servante est fidèle à son Dieu, même ici. Je sortirai donc, je prierai le Seigneur: il me dira l'heure de sa vengeance, et je viendrai vous l'annoncer. Je vous conduirai au milieu de Jérusalem; tout le peuple d'Israël sera devant vous comme un troupeau sans pasteur, pas une voix n'aboiera conlre vous. Ces choses me sont connues par la permission de Dieu, qui m'a envoyée vous les dire. » L'événement justifia ces paroles dans le sens que Judith leur donnait intimement, mais non pas dans le sens qu'elles offrent naturellement à l'esprit. Il nous semble donc difficile de purger cette harangue de tout reproche de feinte et de mensonge, lors môme qu'on ne voudrait voir dans certaines expressions qu'une pure ironie et qu'on reconnaîtrait à d'autres mots une portée prophétique. De telles restrictions mentales excèdent, à notre avis, les limites obUgées de la droiture et respirent la duplicité. On peut admirer les vertus de Judith, sans la nommer impeccable ; et nous trouvons que son chaste veuvage, ses sentiments de reUgion sincère, son magnanime patriotisme, la font assez riche de gloire réelle, pour qu'on ne lui décerne pas un tribut de louanges gratuites. Nous ne blâmons en rien la mémoire de la noble femme; nous croyons seulement que ses paroles amphibologiques furent matériellement un tort et qu'elle n'est pas imitable par cet endi'oit. Au reste, que ceux-là lui jettent la pierre qui ont le cœur plus grand qu'elle, qui ont mieux çervi leur patrie et moins offensé Dieu ! Le discours de Judith plut extrêmement à Holopherne et
à tous ses offîciirs, sans doute parce qu'Holopherne était faible devant l'éloge, comme la plupart des hommes armés d'un pouvoir quelconque, et parce que ses officiers se conformaient à sa pensée, comme ceux qui font de l'obéissance un métier et non pas une vertu. Tous, capitaines et soldats, admiraient la sagesse de Judith, et ils se disaient l'un à l'autre : « Il n'y a pas sur terre une pareille femme, soit pour l'air et la beauté du visage, soit pour la prudence des discours. )> Puis Holopherne s'adressant à elle : « Dieu nous favorise, en vous envoyant devant la nation pour la livrer entre nos mains. Et parce que votre promesse est d'un bon augure, si votre Dieu l'accomplit, il sera aussi mon dieu, vous serez grande dans la maison de Nabuchodonosor, et votre nom retentira dans toute la terre. » On peut croire assurément que, de la part d'Holopherne, cette promesse d'embrasser la religion juive avait pour but unique de lever les scrupules que pourrait lui opposer bientôt la piété de Judith.
Cependant Holopherne donna ordre à ses serviteurs de conduire la transfuge dans la chambre de ses trésors, ne croyant pas, dit naïvement un ancien auteur, y pouvoir mettre une pierre plus précieuse ; il voulut aussi qu'elle reçût de sa table ce qu'elle désirerait. Judith fit observer que, les lois religieuses de son pays ne lui permettant pas d'user indistinctement de toutes sortes de viandes, elle avait apporté les provisions nécessaires. « Si ce que vous avez apporté ne suffit pas, dit Holopherne, que ferons-nous ? — J'en jure par ma vie, seigneur, répliqua Judith, avant que votre servante ait consommé ce qu'elle a de vivres, Dieu exécutera par ma main ce que j'ai pensé. » Puis elle demanda qu'on lui permît de sortir la nuit pour aller faire sa prière hors du camp. Le prince y consentit, et il fut enjoint aux gardes de la laisser entrer et sortir à son gré. Elle allait donc, durant les nuits, dans la vallée de BéthuUe, et, après des ablutions religieuses, elle retournait à sa tente, en priant Dieu de l'aider à affranchir son peuple. Elle restait à jeun tout le jour et prenait seulement sa nourriture vers le soir.
Enfin, le quatrième jour, Holopherne fit un grand festin auquel il appela Judith. « Qui suis-je, répondit-elle à l'envoyé, pour refuser mon seigneur ? » Et, feignant de prendre
linvitation pour un simple témoignage de bienveillance, elle ajouta gracieusement : « Je ferai tout ce qui lui paraîtra le meilleur; les choses qui lui plairont me seront toujours un grand bien. » Elle prit donc ses ornements, et, ainsi parée, elle entra. Le cœur d'Holopherne fut ébranlé ; il dit à Judith : <( Buvez maintenant, et mangez avec joie, car vous avez trouvé grâce devant moi. » Et elle répondit : u Je boirai, seigneur, parce que mon âme reçoit aujourd'hui la plus grande gloire qu'elle aij jamais eue. » Effectivement elle usa des nourritures que sa servante avait préparées. Holopherne en était si heureux, qu'il prit du vin plus qu'il n'en avait jamais pris dans sa vie.
Le soir venu, tous les convives se retirèrent : ils furenl bientôt assoupis. Holopherne se coucha; l'excès du vin l'accabla d'un profond sommeil; ses gens avaient laissé Judith seule dans la tente de leur maître. Mais Judith, de son côté, avait donné ordre à sa servante de se tenir près de la porte, en dehors de la chambre, et d'y faire le guet. Ellemême se tenait devant le lit, priant avec larmes et en silence : <( Fortifiez-moi, disait-elle, Seigneur Dieu d'Israël; jetez le regard sur l'œuvre de mes mains, et relevez, selon votre promesse, votre ville de Jérusalem, et que j'accomplisse ce que j'ai cru pouvoir faire avec votre assistance. » Après ces mots, elle s'approche de la colonne qui était au chevet du lit, détache le sabre qui y était suspendu, le tire du fourreau, et, prenant Holopherne par la chevelure : « Seigneur Dieu, ditelle, soutenez-moi en ce moment. » Elle frappe deux fois et sépare la tête du tronc, qu'elle laisse étendu à terre. Elle sort peu après, donne à sa servante la tête d'Holopherne, lui commandant de la cacher dans le sac où elles avaient apporté leurs provisions. Toutes deux s'en vont comme pour prier à l'ordinaire, traversent le camp, tournent le long de la vallée et arrivent aux portes de Béthulie.
Alors Judith cria de loin à ceux qui gardaient les murailles : « Ouvrez les portes, parce que Dieu est avec nous et qu'il a fait un prodige en IsraëL » A ce cri, les gardes appelèrent les anciens du peuple. Tous accoururent vers Judith: on ne s'attendait pas qu'elle dût revenir. On alluma des flambeaux, on s'assembla autour d'elle. L'héroïne monta sur un lieu plus élevé, imposa silence et dit : « Louez le Seigneur
notre Dieu, lequel n'a point abandonné ceux qui espéraient en lui. Il a fait, par sa servante, la miséricorde promise à la maison d'Israël, et, cette nuit, il a tué de ma main l'ennemi de son peuple. » Puis, montrant à l'assemblée le trophée de sa victoire, elle ajouta : «Voilà la tête d'Holopherne, général de l'armée des Assyriens, et voilà un rideau du pavillon où il dormait dans son ivresse et où le Seigneur l'a frappé par la main d'une femme. Le Dieu vivant m'est témoin que son ange m'a gardée à la sortie de la ville, à mon séjour dans le camp, et à mon retour ici. Le Seigneur n'a pas permis que sa servante fût souillée d'aucun péché ; mais il m'a ramenée auprès de vous, heureuse de son triomphe, de mon salut et de votre délivrance. Louez-le parce qu'il est bon et que sa miséricorde s'étend à tous les siècles. » C'est ainsi que ce peuple rehgieux rapportait tout à la Pro\idence, persuadé qu'elle tient en ses mains les événements de la guerre, qu'elle fixe souvent au gré de nos humbles prières la destinée des bataillons ennemis, et donne quelquefois aux plus faibles un courage qui vaut des armées.
Tous les habitants de Béthuhe reconnurent le doigt de Dieu dans la mort d'Holopherne, et ils dirent à Judith: « Le Seigneur vous a bénie dans sa force, et par vous il a réduit nos ennemis à néant. » Et Ozias, prince du peuple, ajouta: « Vous êtes bénie entre toutes les femmes de la terre. Béni soit le Seigneur qui a créé le ciel et la terre, et qui vous a guidée pour abattre le chef de nos ennemis ! Il a fait votre nom si grand aujourd'hui, que votre louange ne sortira point de la bouche des hommes, qui se souviendront éternellement de la puissance divine ; car vous n'avez point épargné votre vie en face des périls et des angoisses de votre peuple, mais vous avez prévenu sa ruine devant Dieu. » Et tout le peuple applaudit à ces louanges si méritées.
On fit ensuite venir Achior, et Judith, lui adressantla parole : « Le Dieu d'Israël, à qui tu as reconnu le pouvoir de punir ses ennemis, vient d'abattre cette nuit par ma main le chef de tous les infidèles. Et, pour le prouver, voici la tête d'Holopherne, qui, dans l'insolence de son orgueil, méprisait le Dieu d'Israël et te menaçait de la mort, en disant : Lorsque j'aurai vaincu lepeuple hébreu, je te ferai transpercer d'un glaive. » En voyant la tête d'Holopherne, Achior fut saisi de frayeur, tomba
le visage contre terre et s'évanouit. Puis, revenu à lui-nnôme, il se prosterna devant Judith en disant: «Vous êtes bénie de votre Dieu dans toute la maison de Jacob, et le Dieu d'Israël sera glorifié en vous par tous les peuples où parviendra votre nom. » Et. éclairé par ce prodige, il abandonna les superstitions païennes, crut en Dieu et fut incorporé à la nation.
Judith, poursuivant sa mission libératrice, dit au peuple : « Frères, écoutez-moi. Suspendez cette tête à nos murailles ; et, aussitôt que le soleil sera levé, que chacun prenne ses armes ; faites une bruyante sortie, non pour atteindre l'ennemi, mais comme pour l'attaquer. Alors nécessairement les gardes avancées courront éveiller leur général pour la bataille ; et, lorsque les chefs, se rendant à la tente d'Holopherne, n'y trouveront qu'un corps sans tête et noyé dans le sang, la frayeur les saisira. Quand donc vous les verrez fuir, allez hardiment après eux, car le Seigneur les brisera sous vos pieds. » En effet, au lever du jour on suspendit aux murs la tête d'Holopherne ; chacun prit ses armes ; tous sortirent avec tumulte et en jetant de grands cris. A ce spectacle, les sentinelles assyriennes courent à la tente du général ; ses serviteurs tâchent de l'éveiller en faisant quelque bruit, car nul n'osait ni frapper à la porte ni entrer dans la chambre d'Holopherne. Mais les principaux chefs arrivent et disent à ses gens : « Entrez et éveillez-le, car ces rats sont sortis de leurs trous et ils osent nous défier au combat. )> Un serviteur entre donc; il frappe des mains, prête l'oreille, et, n'entendant pas de bruit, il s'approche ; il voit le cadavre d'Holopherne étendu par terre, sans tête, tout couvert de sang. U jette un grand cri en versant des larmes, il court à la tente de Judith, et, ne trouvant plus la transfuge, il sort et s'écrie: « Une seule femme du peuple hébreu a mis la confusion dans la maison de Nabuchodonosor ; car voilà Holopherne étendu à terre, ce n'est plus qu'un tronc sans tête. )> A ces mots, les chefs de l'armée assyiienne déchirent leurs vêtements ; la crainte les glace, le trouble les saisit ; tout le camp retentit d'effroyables clameurs.
Lorsqu'on sut dans tous les rangs qu'Holopherne avait la tête tranchée, il y eut une consternation générale. Incertains, sans conseil et sans courage, tous obéissaient à la seule frayeur et ne songeaient qu'à chercher leur salut dans la
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fuite. Silencieux, la tète penchée, abandonnant tout, ils se hâtaient d'échapper aux Hébreux, dont on entendait la bruyante approche, et ils prenaient en désordre les chemins de la campagne et les sentiers des colhnes. Les Béthuliens descendaient en foule, sonnant de la trompette et poussant de grands cris. Us marchaient avec ensemble et en bon ordre, et, parce que les troupes assyriennes fuyaient éparses et au hasard, ils en firent un horrible carnage. Après les avoir répoussées au loin, ils revinrent à Béthulie, ramenant de nombreux troupeaux et rapportant dïmmenses richesses ; de leur côté, ceux qui étaient restés dans la -ville descendirent au camp pour le piller : le butin fut prodigieux. Ozias avait en même temps fait savoir à toutes les villes et à toutes les provinces la déroute complète des ennemis ; les jeunes gens les plus braves prirent les armes et poursuivirent les fuyards, dont un grand nombre fut passé au fil de l'épée. Ainsi s'arrêta cette inondation devant l'audace d'une simple femme : Dieu oppose aux vagues puissantes de la mer un grain de sable où toute leur fureur vient s'abattre et mourir ; il envoie dans les airs pleins de tempêtes un vent léger qui disperse les nuages et ramène la sérénité dans les cieux.
A ces nouvelles, le grand prêtre Jo.'icim se rendit de Jérusalem à Béthulie, avec tous les anciens du peuple, pour voir Judith. L'héroïne vint à sa rencontre par honneur. Tous la bénirent d'une commune voix, en disant: uVous êtes la gloire de Jérusalem, vous êtes la joie d'Israël, vous êtes l'honneur de notre peuple ; car vous avez agi avec un mâle courage et montré un grand cœur ; par amour de la chasteté, vous n'avez pas voulu d'autre homme après votre mari : c'est pourquoi la main de Dieu vous a fortifiée, et vous serez bénie à jamais. » Et tous les hommes, les femmes, les jeunes gens etles jeune s filles tressaillaient d'allégresse au son des harpes et des instruments de musique. Alors Judith, inspirée, fit éclater sa joie par cet hymne de victoire :
« Chantez la gloire du Seigneur, au son des tambours, chantez au bruit des timbales ; répétez en vos accords un -cantique nouveau ; glorifiez et invoquez son nom.
son nom est le Seigneur,
(( Il a placé son camp au milieu de son peuple pour nous arracher à la main de nos ennemis.
(( Assur est venu des montagnes de l'aquilon avec ses forces multipliées ; leur multitude arrêta les torrents, leurs chevaux couvrirent les vallées.
u II jura de brûler mon pays, de passer mes jeunes gens par le glaive, de prendre mes petits enfants pour butin et mes filles pour esclaves.
(( Mais le Seigneur tout-puissant l'a frappé, et l'a livré à la main d'une femme, et l'a renversé.
t< Leur chef n'est point tombé sous les coups des braves ; les fils des forts ne l'ont point atteint, et les hauts géants ne l'ont pas arrêté ; mais Judith, fille de Mérari, l'a défait parla beauté de son visage.
{( Elle a quitté les vêtements de son deuil et revêtu les vêtements de sa joie pour le triomphe des enfants d'Israël.
(( Elle a parfumé sa tête d'odeurs embaumées ; elle a noué ses cheveux sous un riche bandeau ; elle a pris une robe éclatante pour le séduire.
« Elle lui a ébloui le regard par sa chaussure et captivé l'âme par sa beauté ; elle lui a tranché la tête avec un glaive.
« Les Perses virent avec stupeur le courage de cette femme, et les Mèdes son audace.
(( Le camp des Assyriens poussa des hurlements quand mon peuple, faible, mourant de soif, apparut.
« Les fils des jeunes femmes les ont percés de coups et les ont tués comme des esclaves qui s'enfuient; ils périrent dans la bataille sous le regard du Seigneur mon Dieu.
« Chantons un cantique au Seigneur ; chantons à notre Dieu un cantique nouveau.
(( Adonaï, vous êtes grand et magnifique dans votre force, et nul ne peut vous vaincre.
« Que toutes vos créatures vous servent ; car vous avez dit, et elles furent faites ; vous avez envoyé votre esprit, et elles furent produites, et nul ne résiste à votre voix.
(' Les montagnes seront ébranlées dans leurs fondements, les eaux se troubleront, les pierres se fondront, comme la cire, devant votre face.
« Mais ceux qui vous craignent seront toujours grands devant vous.
- «Malheur à la nation qui s'élève contre mon peuple ! Le Seigneur tout-puissant se vengera d'elle et la visitera au jour du jugement.
<c II répandra dans leur chair le feu et les vers, afin qu'ils soients brûlés et déchirés à jamais. »
Après la victoire, les Juifs vinrent, de toutes parts, à Jérusalem pour rendre à Dieu des actions de grâces. On se réjouissait à la vue des saints lieux heureusement préservés des profanations de l'ennemi. Toutes les richesses qu'on trouva dans la tente d'Holopherne, l'or, l'argent, les étoffes et les pierreries, furent données à Judith ; elle en fit une offrande au Seigneur et les plaça dans le temple comme un monument qui devait rappeler à la postérité la mémoire d'un illustre bienfait de Dieu.
Judith continua d'habiter Béthulie, jouissant de l'estime et de la vénération de tout le peuple. Elle resta fidèle à son ancien deuil, et reprit ses habitudes de pénitence et de religion. Elle rendit la Uberté à la généreuse esclave qui l'avait suivie au camp des Assyriens. Sa gloire augmentait avec les années, et, lorsqu'elle paraissait en public, aux jours de fête, on l'accueillait avec des respects unanimes. Elle mourut fort avancée en âge, et fut enterrée à Béthulie, dans le sépulcre de son mari; toute la nation la pleura durant sept jours. Pour honorer son courage, on établit une fête qui se célébra longtemps dans la Judée. Autrefois l'Éghse d'Ethiopie faisait mémoire de la délivrance d'Israël procurée par Judith. Les Pères ont loué, dans l'occasion, les vertus éminentes de la noble veuve, sa vie retirée, silencieuse et pure, sa piété envers Dieu qu'elle ser\1t sans jamais se démentir, son tendre et fidèle respect pour le souvenir et l'affection de son mari, son dévouement à la patrie, dont elle sauva la gloire et la liberté. Femme d'une illustre naissance, d'une grande fortune, jeune d'âge, admirable en beauté, elle méprisa les richesses, rejeta les délices, foula aux pieds les séductions du plaisir, pour arriver à la vertu et à l'éclat céleste qu'elle donne.
Le nom de Judith a fréquemment inspiré l'art chrétien, il
serait long de décrire et de louer les œuvres qui reproduisent les plus grandes scènes de celle illustre vie. L'histoire de Judith est peinte en miniature sur un manuscrit du Vatican qu'on fait remonter au neuvième siècle. Elle est représentée dans une verrière de la Sainte-Chapelle de Paris; quelques traits y manquent aujourd'hui, mais on la voyait tout entière autrefois. On connaît une peinture sur bois, du quinzième siècle, qui montre Judith sortant de la tente d'Holopherne et emportant la tête du général assyrien. C'est précisément cette scène tragique qui a été choisie avec prédilection par les grands artistes : Michel- Ange, avec toute sa verve et sa forte imagination, a pris le moment où l'héro'ine, ayant posé sur un plat la tête d'Holopherne recouverte d'un linge, en charge sa servante; puis, se figurant que l'ennemi respire encore, jette avec effroi un dernier regard sur le cadavre pour s'assurer qu'il ne vit plus. Dans Raphaël, Judith est d'un caractère sublime ; elle se tient debout, appuyée sur son épée, et foulant aux pieds la tête d'Holopherne. Dans le Dominiquin, elle montre la tête qu'elle vient de trancher; dans le Guide, elle élève le regard vers le ciel avec un admirable sentiment; dans Carie Maratte, elle tient la tête coupée et regarde couler le sang ; sa figure est superbe de mouvement et d'expression. Rubens a reproduit deux fois ce sujet dans des compositions pleines d'énergie et magnifiques de couleur. Enfin de nos jours, M. Horace Vernet, dont le talent est si connu, a peint Judith dans une œuvre remarquable : Judith regarde sa victime avec un courage mêlé d'effroi, et s'apprête à lever le sabre qui doit abattre la tête d'Holopherne. Cette belle page de l'art contemporain orne, en ce moment, le Musée du Luxembourg.
Un lis entre les épiues,
{Cantiqueê dei Cantiqnei, H )
La chasteté a ses martyrs et la calomnie ses victimes. Il est beau d'atteindre jusqu'à la pureté des anges, malgré des ardeurs et une fragilité qu'ils ne connaissent pas ; il est glorieux de tenir son âme fermée à la crainte, et de sauver l'honneur au péril même de la réputation, le plus riche des trésors cependant après celui d'une bonne conscience. Mais vaincre le plaisir et les menaces ; expirer, avec tout le mérite d'une vertu méconnue, dans toute la honte d'une flétrissure en apparence légitime ; supporter le poids d'une fortune semblable sans fléchir dans son cœur ni devant lopinion : c'est le suprême effort de l'héroïsme. Et lorsqu'un tel héroïsme se manifeste en des créatures où Dieu semble avoir placé le charme des agréments extérieurs et la sensibilité comme une compensation et une excuse à la faiblesse, elles revêtent, avec ce mélange de magnanimité et de grâce, des proportions supérieures qui commandent je ne sais quelle vénération afifectueuse.
A la vérité, les événements ne viennent pas toujours corriger la sentence d'une justice exagérée, ni réhabiliter à propos ceux que la calomnie avait fait déchoir dans l'estime publique. Pourtant, il ne faut point oublier que Dieu domine la méchanceté humaine et lui pose des limites. Les oppresseurs restent sous sa main ; il les agite par un trouble secret, car le sang ne dort pas, disait un bourreau ; ensuite il
216 LES FEMMES DE Lk BIBLE.
ne leur donne guère la sécurité dans un durable succès. Effectivement, quelquefois une lumière imprévue se lève sur leurs œuvres et en éclaire la tragique obscurité, et, confondus par ce témoignage de la Providence, ils expient leur fortune d'un jour sous la malédiction des siècles. Cette loi qui effraye les méchants et rassure les bons, se trouve imprimée d'une manière éclatante dans l'histoire de Suzanne, illustre exemple des épreuves qui fatiguent la vertu et des triomphes qui lui sont réservés.
Au temps de la seconde captivité des Juifs, il y avait à Babylone un personnage de leur nation nommé Joakim. Sa femme était d'une grande beauté et d'une vertu plus grande encore. Elle appartenait, par son origine, à la tribu de Juda, qui, avec la prérogative du commandement, avait conservé jusqu'alors la pureté de l'antique foi. Elle portait le nom de Suzanne, qui signifie lis. Ce nom, sans doute, lui avait été donné à sa naissance, à cause de ses grâces infantines ; mais elle le mérita doublement à cause de la beauté de son âme et de l'éclat de ses vertus. Son père et sa mère l'avaient élevée dans leurs sentiments de religion et de justice ; aussi elle conserva toujours la crainte de Dieu et le respect de sa loi : heureux fruits d'une bonne éducation, douces richesses qui sont le meilleur patrimoine des enfants et la plus belle récompense des solUcitudes de leurs parents et de leurs maîtres.
Joakim était fort riche. On l'avait emmené à Babylone comme otage quelques années avant la catastrophe qui jeta toute sa nation dans les fers ; par suite, sa fortune lui était restée. Il en profitait pour venir en aide à ses compatriotes au milieu des privations de l'exil ; sa maison et ses jardins leur étaient sans cesse ouverts ; même on s'y assemblait pour rendre la justice. Caria politique du conquérant babylonien avait laissé aux vaincus quelque image de la patrie ; la loi de Moïse continuait à les régir en des matières spéciales, dont un tribunal juif connaissait exclusivement. Comme aux beaux jours d'Israël, ce tribunal était composé d'anciens du peuple, parce qu'on pensait que l'expérience éclaire les conseils, et que l'âge, en faisant connaître les hommes et les choses, apprend à maîtriser celles-ci et à diriger ceux-là. Mais, une année, on avait établi pour juger deux vieillards
qui ne se recommandaient que par de faux semblants de sagesse. Ils étaient de ces hommes dont Dieu a dit quelque part : « L'iniquité s'est manifestée dans Babylone ; des vieillards égaraient le peuple au lieu de le conduire. » Infirmes et ingrates natures qui avaient traversé la vie et le malheur sans comprendre les enseignements de l'un et sans pratiquer les devoirs de l'autre.
Les vieillards allaient souvent à la maison de Joakim, où se rendaient aussi les Juifs impliqués dans quelque affaire. Les consultations et les jugements occupaient la matinée. Vers le milieu du jour, le peuple se retirait, et Suzanne descendait au jardin pour s'y promener. Les deux magistrats restaient quelque temps après la foule écoulée, sans doute comme des hommes préoccupés de graves intérêts, et qui expliquent entre eux, plus au long et dans l'intimité, des choses qu'on ne discute en plein tribunal qu'avec plus de réserve et moins de détails. Là, ils voyaient Suzanne entrer et se promener chaque jour au jardin. Ils oublièrent que la discrétion convient à tous les âges, puisqu'elle est une défiance de soi et un respect d'autrui ; car, d'un côté, il n'y a que la mort qui mette fin à la garde sévère que nous devons exercer sur nous-mêmes : la \ieillesse, en brisant les forces pour le bien comme pour le mal, nous assure faiblement contre la fragilité originelle, et la liberté peut sans cesse réveiller de son souffle un incendie que les années assoupissent en courant, mais qu'elles n'éteignent pas. D'un autre côté, c'est le droit de toute âme, c'est surtout le droit des âmes pures, de passer dans le monde sans qu'on tende des pièges à leur innocence, comme les fleurs que la délicatesse de leur tissu protège contre l'indiscrétion et qu'on n'ose pas toucher de peur de les flétrir; l'homme généreux et noble épargne à tous ceux qui l'environnent les périls qu'il pourrait leur créer, et il les couvre de son respect pour les dérober à sa tyrannie et à ses convoitises.
Mais telle ne fut pas la conduite des deux vieillards : aussi un prompt châtiment suivit leur imprudence. Une violente passion se gUssa dans leur âme, comme un torrent marche lorsqu'il a rompu sa digue. Ils en eurent le sens renversé, leur regard se détourna du ciel : c'est ce qui arrive à tous les hommes qui craignent d'être importunés dans le
crime par le souvenir des justes jugements de Dieu. Triste et frôle humanité ! l'adolescence se débat sous les étreintes des passions sensuelles, et reprend vingt fois des fers qu'elle a -vingt fois rompus ; le tumulte des affaires publiques et des intérêts privés n'étouffe pas toujours dans l'oreille de l'homme mûr la voix des plaisirs proscrits, et la vieillesse, à peine sûre d'elle-même, expire en luttant, comme un vaisseau à demi brisé qui arrive au port sous le souffle d'un orage. Heureux donc celui qui, du sein de cette longue tourmente, tient le regard élevé vers Dieu, afin de ne perdre ni l'intelligence du péril ni le courage de la résistance ! Quand les âmes fortes et soutenues, même par des convictions énergiques, n'affrontent pas toujours impunément des mers pleines d'écueils et renommées par des naufrages, que ne fautil pas craindre pour les âmes molles, et que ne soutient ni le sentiment du devoir, ni la pensée de l'avenir !
Les deux juges restèrent quelque temps sous l'empire de la même préoccupation, sans toutefois se faire le mutuel aveu de leur état. Ils eussent rougi de révéler une blessure qu'il est dans la condition humaine de recevoir, mais qu'il était dans leur obligation de guérir; car, jusque dans sa chute, l'âme conserve quelque souvenir d'ordre et de grandeur par où elle peut se relever et du moins échapper à un abaissement continu. Ils nourrissaient donc en secret leur passion criminelle, et chacun d'eux cherchait le moyen d'aborder Suzanne en particulier. Un jour, l'un dit à l'autre : « Retournons à la maison, car c'est l'heure du repas. » Ils sortent en effet du jardin, et se séparent. C'était pure dissimulation, car bientôt ils retiennent et se rencontrent. Une explication devenait indispensable : ils se demandent et se disent le motif qui les ramène. Dès que cette triste confidence eut fait tomber l'unique barrière qui pût les arrêter encore, le crime fut décidé. Ils partent, après avoir résolu de choisir un moment où Suzanne se trouverait seule. Il y a dans le monde moral une limite que nul ne franchit sans qu'à l'heure même il se sente emporté vers le mal de tout le poids de son énergie égarée, comme un corps, échappé à la force qui le retenait dans un système, s'enfuit vers d'effroyables profondeurs avec une vitesse que son propre volume et la distance croissante accélèrent.
SUZANiNE. 219
Longtemps les Tieillards cherchèrent une circonstance opportune : ils la découvrirent enfin. Que ne peuvent deux volontés perverses lorsqu'elles unissent leur audace désormais sans frein dans le rêve ardent d'une commune iniquité ? Un jour, Suzanne éteiit entrée dans le jardin, selon sa coutume : deux de ses femmes l'accompagnaient. Les vieillards, cachés à tous les yeux, observaient les démarches de leur victime. Gomme il faisait chaud, Suzanne voulut se baigner ; elle donna ordre à ses femmes de lui apporter des essences aromatiques et des parfums, et de se retirer après avoir soigneusement fermé les portes du jardin. Les servantes firent ce que demandait leur maîtresse, et elles sortirent par un issue secrète qui conduisait à la maison. Nulle d'entre elles ne soupçonna qu'il y eût le moindre péril à craindre.
Lorsque les femmes se furent retirées, les prévaricateurs, quittant leur retraite, ne craignirent pas de faire à Suzanne de coupables propositions; ils essayèrent de décourager sa vertu et de prévenir sa résistance par la menace d'une vengeance lâche et cruelle. « Nous attesterons publiquement, dirent-ils, qu'il y avait ici un jeune homme, et que c'est pour cela que vous avez renvoyé vos filles. » Certes, si l'adolescence, saisie par la fièvre de l'âge et égarée par des sentiments encore neufs et indiscipUnés, vient à faillir dans la lutte contre ses passions, il faut lui adresser un blâme sévère, car elle a librement trahi son Dieu et son devoir ; mais il faut la plaindre, car ordinairement elle a été battue par un violent orage, et sans doute elle rachètera cette faiblesse solitaire par l^s éclatantes vertus de la maturité. Mais, si le vieillard, fermant l'oreille aux avertissements de la tombe, ouvre son cœur aux pensées criminelles, et, trahissant les plus saints devoirs, cache sous la confiance que ses cheveux inspirent les honteux desseins d'un méchant cœur, quel nom donner à cet assemblage de perversité et de décrépitude ?
Suzanne, mesurant toute la grandeur du péril, poussa un profond soupir, et dit avec autant de sagesse que de vertu : « De toutes parts les angoisses me pressent ; car, si je vous obéis, c'est ma mort ; et, si je vous résiste^ je n'échapperai pas à votre fureur. Mais il vaut mieux s'exposer, sans crime.
à votre fureur que de commettre le mal devant Dieu. » Effectivement, mériter la punition, voilà la faute et la honte ; mais la subir, surtout lorsqu'on ne la mérite pas, c'est simplement un malheur qui sera, du reste, compensé dans l'avenir. Suzanne jeta un grand cri et appela du secours. Les vieillards, se voyant trahis, crièrent de leur côté, afin de donner le change à ceux qui arriveraient et de se ménager un moyen d'accusation contre leur victime. Même l'un d'eux alla ouvrir la porte extérieure du jardin pour faire croire qu'ils venaient d'entrer, ou plutôt que le jeune homme qui devait figurer dans leur fable venait de sortir par là. Les serviteurs de la maison, entendant les cris qui partaient du jardin, y coururent par la porte secrète pour voir ce que c'était. Alors les lâches vieiÙards, élevant leurs voix calomniatrices, accusèrent Suzanne comme ils l'avaient projeté. Les serviteurs demeurèrent interdits et confus, parce qu'ils aimaient leur maîtresse, et que jamais on n'avait dit d'elle de semblables choses. Ainsi, non-seulement sa vie était pure, mais encore sa réputation avait cette intégrité qui est comme le naturel éclat et la récompense terrestre de la vertu.
Le lendemain, le peuple se rendit, à l'ordinaire, en la maison de Joakim ; les vieillards s'y rendirent aussi, décidés à mettre en accusation la noble femme qui avait osé leur résister. Ils dirent à la foule : « Faites venir Susanne, fille d'Helcias, femme de Joakim. » Ils craignaient sans doute que les délais ne vinssent éclaircir le mystère de leur ténébreuse malice. Suzanne se présente, assistée de son père, de sa mère, de ses enfants et de toute sa famille. Ses parents et ceux qui l'avaient connue, ne pouvant croire à sa culpabilité, versaient des larmes. D'une modestie égale à sa beauté, elle avait couvert sa face d'un voile ; les outrageux vieillards le lui firent ôter. Puis, se levant au miUeu de l'assemblée, ils étendirent les mains sur la tête de Suzanne : c'est ainsi que les dénonciateurs devaient prêter serment et attester leur véracité dans les causes capitales. L'accusée jeta, en pleurant, ses regards vers le ciel, incorruptible témoin de l'innocence et dernier espoir de la vertu malheureuse.
Alors les vieillards racontèrent la fable honteuse qu'ils avaient imaginée. « Ils étaient seuls, dirent-ils, à se promener dans le jardin de Joakim, lorsque Suzanne y vint avec deux
femmes qu'elle renvoya bientôt, en leur donnant l'ordre de fermer les portes. Tranquilles, retirés à l'écart, rien ne faisait soupçonner leur présence. Un jeune homme, jusque-là caché, se montra tout à coup ; leur vertu s'indigna. Ils voulaient saisir le coupable; mais, jeune et fort, il s'échappa facilement de /eurs mains, ouvrit la porte extérieure et s'enfuit. Pour Suzanne, ils purent l'arrêter; mais elle refusa de nommer son complice. En somme, elle était adultère et devÊiit mourir. » Tels furent la déposition et le réquisitoire des vieillards, qui remplirent, en ce cas, le rôle d'accusateurs, de témoins et de juges. C'était contraire aux règles de la plus vulgaire équité ; c'était particulièrement contraire aux dispositions de la législation juive, qui donnait à l'accusée une foule de garanties contre le danger des faux témoignages. Ainsi les deux vieillards eussent dû paraître successivement et non pas à la fois, afin que leurs dépositions respectives sur les diverses circonstances du crime pussent recevoir un contrôle efficace et par suite une valeur réelle. Puis la crainte des lenteurs dont les inculpés souffrent si horriblement, il est vrai, n'autorisait pas à procéder ici avec une précipitation qui empêchât de rechercher et de découvrir le complice et de le confronter avec les accusateurs et l'accusée. Enfin, si l'exil entravait la marche accoutumée de la justice, le malheur n'a-t-ilpas des droits, et les formalités ne pouvaient-elles être suppléées par la compassion ?
Mais l'opinion de l'assemblée fléchit sans doute par la considération des hommes graves qui demandaient justice au nom de la morale outragée. On crut à un témoignage porté par des vieillards et par des juges, car, chez les Israélites, encore plus que chez les autres peuples de l'antiquité, la vieillesse commandait un absolu respect, et la force et l'activité de la jeunesse s'inclinaient devant l'expérience et la majesté des cheveux blancs. Comment songer d'ailleurs qu'il n'y avait dans l'accusation intentée par ces deux hommes qu'an cruel abus d'un ministère public et sacré, une lâche vengeance de l'iniquité déçue ? En conséquence, on déclara Suzanne coupable ; elle fat condamnée à mort. On sait avec quelle rigueur les lois hébraïques veillaient au respect du lien conjugal et à la pureté des familles.
Suzanne ne sut pas trouver une plus forte preuve de son
innocence que de se taire devant les hommes ; car il y a des accusations qui déconcertent la vertu et qu'elle ne saurait repousser que par le silence : la voix a sa pudeuf et le silence son expression. Mais, en même temps, la douce \1ctime de la calomnie invoquait Dieu, à qui les chastes timidités peuvent toujours parler. Elle dit: « Dieu éternel, qui pénétrez ce qui est caché et connaissez toutes choses avant même qu'elles arrivent, vous savez qu'ils ont porté contre moi un faux témoignage; et voilà que je meurs sans avoir rien fait de ce qu'ils m'ont méchamment imputé. )> L'Éternel écouta cette prière, qui partait de lèvres pures et d'un cœur plein de confiance, et il secourut l'opprimée.
Un jeune homme, du nom de Daniel, fut l'instrument de la Providence, n se trouva intérieurement touché d'une di\ine et prophétique lumière qui lui fit connaître la calomnie et les moyens de la déjouer. Il dit à haute voix : << .Te suis pur du sang qu'on va répandre. » Tout le peuple alors se tournant vers lui : '< Que signifie cette parole que tu prononces? 5) Daniel, du milieu de la foule, ajouta : « Êtes-vous donc insensés, vous qui, sans examiner et sans connaître le vrai, prononcez la condamnation d'une fille d'Israël ? Revenez à un nouveau jugement, parce qu'on a porté contre elle un faux témoignage. » On revint en effet ; soit que Daniel, versé dans toutes les sciences de la Chaldée, jouît déjà d'une grande autorité parmi ses compatriotes, soit plutôt qu'ils découvrissent en lui quelque signe extraordinaire, à peu près comme la multitude devine et salue, dans les grands périls, l'homme de génie que Dieu envoie pour les conjurer et les vaincre. De leur côté, les vieillards dirent à Daniel : « Viens, et siège au milieu de nous, et nous instruis, puisque Dieu t'a conféré le même honneur qu'à la vieillesse. » Voulaient-ils braver ou fléchir le jeune magistrat? Était-ce ironie ou craintive adulation ?
Quoi qu'il en soit, Daniel dit à l'assemblée : « Qu'on les éloigne l'un de l'autre, et je les jugerai. » On les sépara de manière qu'ils ne pussent s'entendre, et^ s'adressant au premier: « Homme vieilli dans le mal, s'écrie le prophète, tes iniquités d'autrefois vont être manifestées aujourd'hui. Tu rendais d'injustes sentences, opprimant les innocents et sauvant les coupables, quoique le Seigneur ait dit : Tu ne feras
point mourir Vinnocent et le juste. Si cette femme est criminelle, dis sous quel arbre tu l'as vue parler à son complice. » Le vieillard répondit : « Sous un lentisque. — Très-bien, reprit le juge inspiré; ton mensonge retombe sur ta tête, car l'ange exécuteur des arrêts divins te divisera en deux. » H est étonnant sans doute que le vieillard n'ait pas compris où tendait une question si précise, ou qu'il n'ait pas su y faire une réponse évasive. Mais il semble vraiment que les désordres de la volonté retentissent dans l'intelligence, et que la sagesse de l'esprit abandonne ceux qui ont consenti à perdre la sagesse du cœur, Dieu le permettant quelquefois ainsi pour arrêter le cours insolent d'une prospérité vicieuse.
Le second vieillard vint à son tour subir son interrogatoire. Daniel lui dit : « Race sortie de Chanaan et non point de Juda, la beauté t'a séduit et la passion t'a troublé le cœur. C'est ainsi que tu traitais les filles d'Israël, et, te craignant, elles répondaient à tes désirs; mais la fille de Juda n'a point toléré ton insulte. Maintenant donc, dis-moi sous quel arbre tu l'as vue parler à son complice. — Sous un chêne, répondit le vieillard également frappé de vertige. — Très-bien, reprit Daniel; ton mensonage retombe aussi sur ta tête; l'ange de Dieu t'attend, le glaive à la main, pour te déchirer et vous faire périr tous deux. »
A la vue d'une contradiction si éclatante, l'assemblée entière jeta un cri d'indignation et bénit Dieu, en qui les affligés ne mettent jamais vainement leur confiance. On s'éleva contre les infâmes vieillards que Daniel venait de convaincre par leur propre bouche, et, d'après la loi de Moïse, on leur fit subir la peine qu'ils avaient appelée sur la tête de Suzanne : ils furent lapidés. La gloire de l'innocence, un moment couverte par la calomnie, reprit son éclat. Helcias, Joakim et leurs amis rendirent grâces au ciel, moins encore parce que la vie de Suzanne était sauvée que parce que sa vertu était demeurée sans tache, car il y a quelque chose de plus doux que la famille et de plus cher que l'existence, c'est Ihonneur.
La pénétration d'esprit que Daniel fit paraître dans le procès de Suzanne lui donna un grand crédit parmi le peuple, comme ses belles qualités lui avaient déjà valu l'estime et l'affection du roi de Babylone. De plus, par une rare et glorieuse distinction, sa sagesse et sa sainteté sont louées dans
les divines Écritures. Il eut le don de prophétie, l'avenir s'ouvrit devant ses yeux : il décrivit les destinées des monarchies qui devaient précéder le règne universel du Christ, la marche rapide d'Alexandre, la mort précipitée du conquérant et le partage de ses États. Il raconta par avance les guerres des rois d'Egypte et de Syrie, leurs alliances suivies de ruptures et de réconciliations mêlées d'artifices. Il souffrit pour la défense des lois religieuses de sa patrie, et fut exposé à la fureur des lions affamés, qui s'apaisèrent devant lui. Son nom est resté grand dans la mémoire de tous les peuples chrétiens.
Beaucoup de peintres ont traité le sujet de SuzannI surprise au bain par les vieillards ; mais il y a plus ou moins de convenance dans ces œuvres, qu'on ne saurait approuver sous le rapport moral, à cause de l'intention qu'on y voit, quoique d'ailleurs on puisse les louer quelquefois sous le rapport artistique. On a reproduit moins souvent l'épisode de Suzanne justifiée, sujet bien plus élevé cependant, et qui prête bien plus aussi au grandiose de la composition ; aussi le donna-t-on aux élèves qui concoururent pour le grand prix de Rome en 179 i . Le prix fut remporté par J. Réattu, d'Arles ; son tableau fit sensation, et il est resté un des plus beaux de la collection des grands prix de Rome qui se voit à l'école des Beaux-Arts, à Paris. Nous oserons même dire que cette admirable page fait regretter que Paris connaisse si peu les productions de Réattu, qu'on peut regarder comme un des plus, habiles compositeurs de l'école moderne.
■l^l¥\l'Fi.
La nature et le ciel à l'enTÏ l'ont omée,
(RÂCinB, Eslher, acte iii.scène 9.)
On sait quelles guerres d'extermination se faisaient en général les anciens peuples, et spécialement les puissantes races du vieil Orient. La plupart de ceux que le sort des armes venait de trahir sur le champ de bataille expiraient par le glaive ou dans les fers ; les\illes prises d'assaut étaient livrées aux flammes et au pillage ; le corps entier de la nation malheureuse, arraché au sol natal, allait végéter sous d'autres deux, où il ne lui était départi qu'une certaine mesure d'air, de mouvement et de \-ie, comme un arbre découronné qu'on transporte sur une terre étrangère, et que les plantes indigènes semblent vouloir étouffer de leur ombrage jaloux. La victoire était sans pitié.
On sait aussi que les Juifs traversèrent une épreuve de ce genre sous le roi de Babylone Nabuchodonosor II; elle fut cruelle et dura soixante-dix ans. C'est cette grande infortune qui tira du cœur de Jérémie ces sanglots éloquents que les plaintes d'aucun proscrit n'ont jamais su égaler ; c'est elle qu'un autre prophète pleura d'avance par ce chant si plein de mélancolie:
Captifs sur des plages lointaines. L'exil nous a flétris par ses sombres rigueurs ;
Et, fatigué de voir nos chaînes, Notre œil cherche Sion et se mouille de pleurs.
Juda n'a plus ces nobles fêtes Où sa joie éclatait en saints et doux transports,
Et l'Euphrate a vu nos prophètes Suspendre leur guitare aux saules de ses bords '.
Il est vrai que Cyrus, l'un des successeurs de Nabuchodonosor, décréta, par un édit célèbre dans l'histoire sacrée, que les Juifs étaient libres de retourner en Judée et de rebâtir le temple de Jérusalem. Dès lors, la captivité cessa légalement; mais, de fait, les antipathies de quelques administrateurs subalternes et les rivalités des Samaritains, frères des Juifs par le sang et séparés d'eux par des intérêts de politique et de religion, détruisirent en partie le bénéfice des dispositions libérales du monarque. Plusieurs familles aimèrent mieux habiter la terre d'exil, à côté des cendres de leurs pères, que fuir vers une patrie où leur Dieu n'avait pas encore d'autel.
C'est d'un de ces Juifs assis au foyer de l'étranger que naquit tdissa ou Esther. Ces noms, qui, dans la langue hébraïque, expriment la douceur du myrte et la beauté de la lune, avaient peut-être été choisis par une disposition spéciale de la Providence. Au moins ils étaient d'un bon augure, et la jeune fille ne les démentit pas ; car les grâces dont elle était ornée lui valurent le pouvoir souverain, et ses frères exilés trouvèrent un refage et une protection dans la bonté de son cœur.
La mort ne tarda pas à lui ravir son père et sa mère. La douleur de cette perte prématurée, jointe aux tristesses delà captivité, eût pu briser son courage, si elle n'eût trouvé dans son oncle Mardochée un conseil et un appui. Quand la colombe, loin de sa couvée, tombe sous la griffe du vautour, les petits qu'elle a laissés ne crient pas en vain ; Dieu leur envoie un rayon de soleil qui les réchauffe, une goutte de rosée qui les abreuve, et il fait voler sur leur nid quelques moucherons ou quelques graines pour les nourrir jusqu'au jour où ils pourront eux-mêmes trouver leur aliment et se réjouir sous l'azur de son ciel.
Esther croissait en âge et en vertu ; mais elle vivait solitaire et cachée, comme ces Heurs modestes jetées à l'écart