SARA, FEMME D'ABRAHAM
Sterilii peperit.
(I Reg., II.)
Un jour, tous les hommes issus d'Adam se trouvèrent ramenés à une seule famille, Noé et ses fils, sa femme et les femmes de ses fils. Le reste du genre humain venait de périr dévoré par un déluge dont tous les peuples ont gardé l'effroyable souvenir, et qui a laissé sur la face et dans les entrailles déchirées du globe, aussi bien que dans l'histoire, des traces de son existence, et, pour ainsi dire, des médailles commémoratives de sa date et de son universalité. En faisant reposer de nouveau sur la tête d'un seul chef l'espoir des générations futures, ce grand coup était une seconde promulgation du dogme de notre commune origine, et, en rappelant au culte de la vérité et de la vertu ces quelques hommes que la reconnaissance et la terreur courbaient sous la main de Dieu, il devait avoir pour résultat naturel de rajeunir et de purifier les traditions et les croyances des âges antérieurs. Et bientôt, néanmoins, l'égoïsme revint diviser les hommes, et les appétits d'en bas firent oublier encore les leçons d'en haut.
Peu de siècles après le déluge, à un signal divin qui descendit comme un châtiment, les ouvriers de la tour de Babel, enfants des enfants de Noé, se dirent on ne sait quels adieux confus dans les champs de Sennaar. Puis ils s'en allèrent aux quatre vents du ciel, emportant des doctrines religieuses et sociales que le temps altéra dans son cours, et qui furent pratiquées quelquefois avec gloire et bonheur, mais souvent aussi d'une façon malheureuse et vile. L'idolâtrie entra* dans le monde, menant le despotisme par la main ; car, à mesure que l'idée de Dieu se dégrade et s'obs-
2o6 LES FEMMES DE LA BIBLE.
curcit, la notion du droit s'abaisse et s'efface, la force se montre et fait son œuvre.
Mais aux passions qui entraînent l'homme, Dieu donne un contre-poids qui retient l'humanité dans le cercle de ses destinées. Par l'effet de cette sagesse qui gouverne le monde, la vérité et la vertu, outre les intelUgences qu'elles conservent secrètement avec les âmes même égarées, ont toujours trouvé sur terre un asile public et une sorte d'hospitalité solennelle. Cœurs simples et droits, législateur et prophète suscité par le ciel, Dieu incarné devenant le précepteur et le modèle de ses créatures, tente peif^iarcale, synagogue juive, ÉgUse catholique, lois générales du monde, ou vocation spéciale des individus et des peuples, jamais il n'a manqué de voix pour convier les hommes au respect de tous les droits et à la pratique de tous les devoirs, et jamais l'humanité n'a été si infirme, qu'elle n'ait répondu à cet appel avec plus ou moins de générosité. Ainsi, lorsque les mces de Sem, Cham et Japhet, fils de Noé, se furent partagé l'univers, et que, se frayant chacune leur route, elles commencèrent à s'égarer dans l'erreur. Dieu choisit le chef futur d'un grand peuple pour en faire aussi le chef et le père des croyants ; élection merveilleuse qui avait pour but de rendre la vérité plus stable parmi les hommes et plus manifeste à leurs yeux, en la fixant dans une famille et dans une nation, et en lui donnant une forme et une expression sociales.
Ce privilégié illustre, qui portait l'espoir de l'avenir, se nommait Abram. Il avait épousé Saraï, fille de son frère ; en ces temps primitifs, la parenté ne pouvait pas empêcher toutes les alUances qu'elle empêcherait aujourd'hui : c'est seulement après l'universelle diffusion du genre humain que les chrétiens ont dû élargir le champ de leurs libres affections, afin que l'égoïsme, chassé des consciences par le précepte de la charité, ne vînt pas se réfugier dans les familles sous le voile du mariage. Saraï était aussi appelée Jescha, comme si on avait voulu dire par ce mot que sa beauté lui attirait tous les regards, sans doute parce que son âme jetait au dehors cet éclat pudique que l'harmonie des lignes et la pureté des traits ne peuvent ni remplacer ni couvrir.
Saraï, comme Abram, descendait de Sem, qui fut, selon
commune opinion, l'aîné des enfants de Noé. Elle naquit
vers l'année 2020, environ huit siècles avant la guerre de Troie, peu de temps avant l'époque où les historiens profanes placent le règne de Sémiramis. On sait que la postérité de Sem et de Cham répandit sa gloire précoce si fugitive sur l'Asie et l'Afrique : les enfants de Cham enrichirent la Phénicie par le commerce, et l'Egypte par de sages lois ; Nemrod, son petit-fils, fonda le premier de tous les empires auquel Assur, fils de Sem, donna son nom, et où d'autres enfants de Sem firent éclater les merveilles d'une civilisation célèbre. La postérité de Japhet, qui s'étendit vers l'Europe pour la peupler ensuite, tarda quelque temps à jouer sur la scène du monde un rôle dont l'histoire daignât se souvenir. Mais, quand elle saisit le sceptre, ce fut pour le porter avec une rare splendeur de génie et de courage ; comme il arrive souvent aux derniers venus, elle se fit la meilleure part, et la conserva. Elle a enseveli les dynasties égyptiennes sous la majesté de leurs pyramides, et étouffé les vieilles monarchies de l'Orient dans la pourriture de leurs molles civiUsations. Elle a régné sur l'univers par les Grecs et les Romains, ces princes des beaux-arts, des sciences et de la guerre. Elle règne encore sur l'univers par les peuples de l'Europe qui président, après Dieu, à la marche générale de l'humanité. Japhet a mis la main sur la tête de Cham en signe de domination, et il a pénétré comme un maître dans les pavillons de Sem, qui lui a fait place.
Abram et Saraï habitaient la ville d'Ur en Chaldée. Le pays était dès lors adonné à l'idolâtrie : le feu y recevait un culte. Assurément de toutes les lettres qui reproduisent le nom de Dieu dans le grand Uvre de la nature, la lumière des astres et la chaleur du soleil étaient les plus apparentes pour les habitants des vastes plaines qui s'étendent aux bords du Tigre et de l'Euphrate, sous un ciel toujours pur et brûlant. Le temps affaiblissant les souvenirs traditionnels, et l'ardeur des sens troublant la raison, ce qui n'était qu'un signe fut pris pour la réaUté wante, et le Créateur disparut, en quelque sorte, sous la magnificence de son œuvre. On adora le soleil et les astres qui atteignent l'homme de si loin, la lumière et la chaleur dont il subit l'influence inévitable. Le feu devint l'emblème général de ces divinités imaginaires. Le vrai Dieu voulut donc tii'er Abram du miUeu de ces erreurs : il lui dit
2o8 LES FEMMES DE LA BIDLE.
un jour : « Quitte ton pays, et ta parenté et la maison de ton père, et viens en la terre que je te montrerai. Je te ferai un grand peuple... Je bénirai qui te bénira, je maudirai qui te maudira, et en toi seront bénies toutes les nations delà terre. » Douces et honorables paroles qui promettaient une gloire et une postérité selon l'esprit plutôt encore qu'une gloire et une postérité selon la chair, et qui venaient à la fois soutenir l'espoir de l'humanité déchue et l'associer au travail de sa propre réhabilitation.
Que Dieu parle seulement au cœur, ou bien que sa voix se fasse aussi entendre d'une manière physique au moyen des éléments, ou par l'organe de l'Église, il met dans ce qu'il dit je ne sais quoi qui crée une certitude incomparable et subjugue la liberté en la respectant. Abram obéit à l'appel d'en haut : il se mit en marche avec Saraï, avec Tharé, son père, et Loth son neveu. On séjourna quelque temps à Haram, ville de Mésopotamie ; là Tharé m.ourut. On continua la route vers l'ouest, en passant vers Damas ; s'il en faut croire les vieilles traditions, Abram aurait exercé dans ces lieux une sorte d'autorité royale. Ce qu'il y a de certain, c'est que Damas se trouve sur la ligne que l'on mènerait de la Mésopotamie à la terre de Chanaan, où se rendait le pèlerin de la foi ; c'est que le souvenir du grand patriarche rempUt encore aujourd'hui tout l'Orient, et que la commune opinion lui attribue la fondation de Dimschak ou Damas. Quoi qu'il en soit de ces récits, adoptés d'ailleurs par Trogue-Pompée et les divers historiens de Syrie, Abram poursuivit son voyage et arriva au sein d'une large vallée, où fut bâtie ensuite Sichem, qui est devenue un faubourg de la ville actuelle de Naplouse : terre maintenant inculte, mais toujours féconde, suave et douce comme l'éternelle jeunesse de sa verdure, mélancolique comme ses longs horizons et comme ses ruines.
Il y a des hommes qui semblent résumer dans leurs destinées personnelles le sort de tout un peuple, ou bien quelqu'une des faces de la vie générale du monde. Semblable aux générations humaines, que le temps précipite, le long de ces rives changeantes, vers un avenir mystérieux, aïeul de l'Arabe vagabond et du Juif qui traîne sous tous les soleils son espérance indéfinie, Abram passait véritablement
sur terre, en voyageur. La tente qu'il avait plantée la veille, il la pliait le lendemain, comme un exilé qui n'a pas de séjour permanent et qui cherche une patrie. Des campagnes de Sichem, il descendit vers le sud de la Palestine, et bientôt même vers lÉgypte, à cause de la famine qui désolait le pays de Chanaan. Saraï, bien qu'elle ne fût plus jeune, n'avait pas encore reçu dans sa beauté les atteintes du temps, soit privilège accordé à une existence pleine de merveilles, soit vigueur naturelle du corps dans ces âges primitifs où la vie plus longue avait sans doute une fleur moins rapide. L'hospitalité fraternelle où les anciens peuples vivaient, comme dans une douce et favorable atmosphère, pouvaitelle donc assez défendre Saraï contre les insultes d'un peuple étranger ? Abram ne le crut pas : « Je sais que tu es belle, lui dit-il avec simphcité, et que les Égyptiens diront en te voyant : « Elle est sa femme, » et ils me tueront pour l'avoir. Fais donc connaître, je t'en prie, que tu es ma sœur, afin qu'on me traite bien à cause de toi, et qu'on me laisse la vie sauve en ta considération. » En effet, on ne tue pas un homme pour avoir sa sœur, tandis que le faire périr est souvent la seule ressource pour lui ravir sa femme. Il faut se souvenir, au reste, que, d'après la coutume de son pays, et peut-être de son temps, Abram, oncle de Saraï, pouvait par là même la nommer sa sœur ; car, chez les Hébreux, les titres de frère et de sœur désignaient divers degrés de parenté, comme on le voit par le langage habituel de l'Écriture. Toutefois le prince étranger fut induit en en^eur, et, bien que, en s'asseyant à la table de l'hospitalilé, Abram ne comparût pas devant un tribunal, sa parole devait sans doute porter l'empreinte d'une plus haute sincérité, même en face d'un péril mortel.
A peine le voyageur avait-il franchi la frontière d'Egypte, que déjà le roi était informé de la beauté de Saraï : la race des courtisans a toujours été savante et prompte à subo dorer et à découvrir ce qui peut ûatter les passions du maître.* Saraï se\-it enlevée et conduite au palais. A cause d'elle, Abram fut traité avec égard ; on lui offrit en présent ce qui faisait la richesse des siècles primitifs et des peuples pasteurs, de grands troupeaux de bœufs et de brebis, d'ânes et de chameaux, une foule de serviteurs et de servantes. Ce-
pendant des châtiments extraordinaires atteignirent le prince et sa maison. Éclairé, par suite de ces coups d'en haut, sur la vérité des faits qu'on lui avait laissé ignorer, il respecta Saraï, âme droite et pure, qui s'était confiée avec ingénuité à la Providence et que la Providence n'abandonnait pas. Pharaon fit venir Abram : « De quelle sorte m'as-tu traité ? dit-il. Pourquoi ne m'avoir pas averti que c'était ta femme ? D'où vient que tu l'as nommée ta sœur, m'exposant à la prendre pour épouse? » Puis il donna ordre à ses gens de veiller à ce que l'étranger ne souffrît aucun mal en quittant l'Egypte, et il remit Saraï entre ses mains.
A quelque temps de là, lorsque Saraï suivit Abram au pays de Gérare, dans l'Arabie Pétrée, le même incident survint avec des circonstances à peu près semblables : Saraï fut miraculeusement protégée contre Abimélech : c'était le nom commun des chefs de la contrée, de même que le nom de Pharaon était commun aux rois qui gouvernaient l'Egypte.
Certes rien ne doit étonner beaucoup dans cette spéciale intervention de la Providence au milieu de la vie des premiers hommes. Le doigt de Dieu est dans tous les événements ; mais il y a deux ordres de faits où il se laisse voir d'une manière plus éclatante : c'est lorsque les destinées générales du monde traversent une phase critique, et lorsque les âmes d'élite sont menacées dans ce qu'elles ont de plus cher. Ainsi, dans les âges primitifs. Dieu conduisit comme par la main la jeune et naïve humanité : il vint instruire en personne le procès d'Adam tombé ; il conversa famiUèrement avec le juste Noé, avec les patriarches, avec son serviteur Moïse. Ainsi encore, à l'origine du christianisme, et toutes les fois que des peuples entiers s'ébranlèrent pour entrer dans l'Église, il sema des miracles sous les pas des apôtres et des propagateurs de la foi ; il fit durer la vie des martyrs au milieu des tortures les plus meurtrières ; aux vierges condamnées à de lâches injures par le tribunal honteux des proconsuls romains, il donna pour défense un rempart de lumière que l'outrage, frappé de terreur et de cécité, ne put jamais franchir. Sublime leçon qui montre, dune part, que Dieu veille en père sur les races humaines, et particulièrement sur les cœurs droits ; et, d'autre part,
que la chair, comme l'esprit, a sa pureté qui la rend auguste, et que les cieux mêmes chérissent et respectent.
Cependant Abram quitta l'Egypte avec Saraï et tout ce qu'il possédait, et il rentra dans la Palestine. Loth, de son côté, avait de grands biens aussi. Il leur fallait, à tous deux, une vaste étendue de pays, de peur que leurs troupeaux ne vinssent à manquer de pâturages et leurs gens à se prendre de querelle. On se sépara : Loth choisit la partie orientale de la contrée et se fixa sur les bords du Jourdain, qui arrosait les plaines alors riantes et fertiles de Sodome et de Gomorrhe ; Abram se retira vers l'Occident et habita la vallée de Mambré, qui est restée si célèbre. Peu de temps après, des troupes venues, comme on le croit, de l'empire d'Assyrie, et renforcées par quelques petits princes du voisinage, essayèrent de soumettre définitivement les rois de la Pentapole, qui se lassaient d'une domination étrangère et refusaient un tribut toujours payé depuis douze ans. La Pentapole était cette région occupée alors par les "villes de Sodome, Gomorrhe, Adama, Séboïm et Bala, nommée aussi Ségor, et où s'étendent aujourd'hui les flots muets et pesants de la mer Morte. Les rois chananéens furent battus et leurs biens hvrés au pillage ; Loth, qui demeurait parmi eux et leur avait porté secours, de\int, avec toutes ses richesses, la proie des vainqueurs. Abram fut rapidement informé de ce désastre ; il ramassa en toute hâte les plus braves de ses gens, et, soutenu par quelques alliés qu'il avait dans le pays, il tomba, pendant la nuit, sur les troupes assyriennes, les mit en déroute, et ramena Loth et les captifs avec tout le butin. C'est au retour de cette expédition qu'il fut salué et béni par Melchisédech, roi de la \îlle qui se nomma plus tard Jérusalem, et prêtre du Très-Haut, figure d'un autre pontife et d'un autre monarque qui a purifié le monde par l'effusion de son propre sang, et établi son règne sur les esprits et les cœurs, et qui, l'Évangile à la main, est venu au-devant de l'humanité pour l'aider dans cette course soufTrante et ce combat laborieux qu'on nomme la vie.
On voit ce qu'était la société poUtique dans ces vieux temps; la terre commençait à se partager en difTérents royaumes, qui avaient peu d'étendue et de force. Le chef des familles patriarcales, bien qu'il retînt l'ancienne manière
de vhTG, marchait l'égal des rois, contractait avec eux des alliances, faisait la paix et la guerre; seulement il n'habitait pas entre des murailles épaisses, il avait pour sujets ses enfants et ses serviteurs ; sa principale richesse consistait en troupeaux, *a vie était laborieuse et simple comme celle des champs. Du reste, il représentait la religion comme il gouvernait son petit empire : organe respecté des traditions antérieures, ce qu'il avait appris de ses pères, il l'enseignait à ses fils. Sa longue existence, les monuments qui consacraient la mémoire des principaux faits, le nombre restreint des vérités proposées à la croyance publique, tout l'aidait à maintenir, au sein de sa famille, les institutions religieuses dans leur pureté originelle. Qu'il y a loin de la simplicité de cet ordre domestique aux savantes combinaisons de notre ordre social ! Et qui pourrait dire que la félicité véritable des individus ait augmenté dans la même proportion que la civilisation universelle ? Les mœurs ont bien changé ; l'accroissement de la population et le développement de l'indus- Irie appellent des intérêts plus multipliés sur un champ de bataille plus étroit ; les satisfactions données aux besoins réels font naître une foule de besoins imaginaires ; à la suite des relations étendues que le travail et le luxe établissent pour créer le bien-être et la prospérité, de nouveaux droits se produisent qui amènent des devoirs nouveaux. Or, ces intérêts, ces besoins, ces droits et ces devoirs, qui, rapprochés les uns des autres, menacent sans fin d'entrer en conflit, sont déterminés et maintenus par des règles bien plus compUquées qu'autrefois : c'est, au dedans, la pondération des pouvoirs et le mécanisme de l'administration; au dehors, l'équilibre des nationalités fondé sur le balancement de leurs forces respectives ; au sein de tout l'univers chrétien, les efforts du génie et Tinfluence supérieure de l'Évangile, tous principes ou résultats de ce mouvement progressif qui emporte l'humanité, des douleurs du présent où elle trouve son Golgotha, vers les gloires de l'avenir où elle aura son Thabor.
Abram avait reçu la promesse et nourrissait l'espoir d'une postérité illustre, et toutefois la veillesse arrivait sans lui amener d'enfants. « Lève les yeux au ciel, lui dit le Seigneur, et compte, si tu le peux, les étoiles. Ainsi sera ta race. »
Le patriarche n'ent pas moins foi en la parole divine que le jour où il avait quitté, sur un ordre d'en haut, le? champs de la Chaldée. Saïaï, qui déplorait sa longue stérilité, n'imagina pas qu'elle dût jamais partager avec Abram le prinlége et la joie de revi\Te dans des fils ; elle lui conseilla donc d'épouser Agar, sa servante, selon l'usage de ces siècles, où la polygamie était tolérée. Elle voulait se consoler ainsi par une maternité d'emprunt; mais elle y trouva, au contraire, une source de vifs chagrins : des rivalités éclatèrent entre les deux épouses. Peut-être la triste Saraï, ne sachant pas se résigner avec assez de courage, fut-elle sévère et exigeante, comme la plupart de ceux que le malheur atteint; peut-être aussi Agar, oubliant sa condition, se montra-t-elle imprudente et trop fière de sa fortune, car elle allait avoir un fils. Bientôt, en effet, elle donna le jour à Ismaël, le dur aïeul du peuple arabe.
Mais Ismaël n'était pas l'enfant de la promesse. Un jour donc, le Seigneur apparut à Abram, et lui dit : « Je suis le Dieu tout-puissant; marche en ma présence et sois parfait. Je contracterai alliance avec toi et te multiplierai jusqu'à l'infini... Je te rendrai chef de plusieurs nations, et des rois naîtront de ton sang. Mon pacte avec toi et avec ta race, dans la suite des générations, restera toujours durable, et je serai ton Dieu et le Dieu de ta postérité. A toi et à tes descendants, je donnerai en héritage éternel la terre où tu passes en voyageur, tout le pays de Chanaan... »
Une alliance fut contractée. Abram jura, pour lui et sa race, de fuir lidolâtrie et d'obéir à Dieu avec une innolable sincérité ; il tint son serment, mais sa race, à la tête indocile et au cœur déréglé, fut souvent rappelée en vain à l'accomplissement de ses obhgations. Dieu s'engagea, de son côté, à donner au vieil Abram de nombreux descendants, prémices et symbole de ces générations croyantes qui de- Taient briller, un jour, au firmament de l'Église, comme les étoiles dans l'azur des cieux. Pour ajouter à sa parole une sanction expresse et laisser un monument indestructible de ces faits, Dieu changea le nom d'Abram, qui veut dire père élevé, en celui d'Abraham, père des multitudes, et le nom de Saraï. qui signifie ma princesse, en celui de Sara, la princesse par excellence, parce qu'elle devait être la mère de plu-
sieurs peuples. « Car je la bénirai, continua le Seigneur, et tu auras d'elle un fils que je bénirai aussi ; il sera chef des nations, et des princes sortiront de lui. » Les nom^ d'Abraham et de Sara, ainsi modifiés, portaient des espérances qui soutinrent la Synagogue durant vingt siècles, et qui charment encore tout Israël dispersé ; aujourd'hui que nous avons recueilU dans la foi les bénédictions qu'ils exprimaient prophétiquement, ils résonnent avec douceur à toute oreille chrétienne, et jusqu'à l'éternité ils seront sur les lèvres du genre humain.
Étonné d'entendre de si grandes choses, Abraham se prosterna la face contre terre, il sourit dans sa joie naïve, et dit au fond de son cœur : w Un centenaire aura-t-il donc un fils, et Sara va-t-elle enfanter à quatre-vingt-dix ans ? Puisse seulement Ismaël vivre à nos yeux! » ajouta-t-il en s'adressant au Seigneur. Son sourire ne venait pas de l'incrédulité ; c'était plutôt un tressaillement de reconnaissance et de respect ; car il savait bien que Dieu peut faire fleurir le désert et donner quelques rayons de plus à un soleil d'automne. Aussi, loin de le reprendre comme d'un doute. Dieu lui dit : « Un fils te viendra de Sara, ta femme, et tu l'appelleras Isaac ; je ferai alliance avec lui et ses descendants pour l'éternité. J'ai aussi exaucé tes vœux pour Ismaël ; je le bénirai et lui donnerai de croître et de multiplier à l'infini ; il sera père de douze princes et chef d'un grand peuple. Mais mon pacte n'aura lieu qu'en faveur d'Isaac, que Sara doit enfanter dans un an, à pareille époque. » Alors la voix qui disait ces mots s'arrêta, et la vision s'évanouit.
Peu de temps après, par la plus grande chaleur du jour, Abraham était assis à l'entrée de sa tente, dans la vallée de Mambré. Tout à coup il leva les yeux du côté du chemin et aperçut trois hommes qui approchaient. Il courut à leur rencontre et se prosterna devant eux jusqu'à terre, selon l'antique et orientale manière de saluer. « Seigneurs, dit-il, si j'ai trouvé grâce devant vous, recevez l'accueil de votre serviteur. J'apporterai un peu d'eau pour laver vos pieds, et vous prendrez quelque repos sous cet arbre. Je vous servirai un peu de pain pour vous fortifier, et vous continuerez ensuite votre route. C'était votre intention en ournant vos pas de ce côté. » On sait avec quelle religion
l'hospitalité fut pratiquée chez les anciens, et surtout en Orient, et quels rapports intimes et sacrés elle établissait entre les hommes. Les plus humbles soins étaient généreusement accordés au voyageur ; son nom même ne lui était demandé qu'après le premier repas ; à son départ, il recevait et donnait quelques présents comme témoignage d'indissoluble amitié ; heureuses coutumes qui assuraient partout à l'étranger un pain aussi doux que le pain du foyer domestique, et qui lui faisaient trouver dans ses hôtes des frères et des sœurs, chère image de sa famille absente ! Aujourd'hui ces froides paroles : le mien, le tien, ont resserré les cœurs; les droits sont plus clairement définis, mais les devoirs sont moins affectueusement pratiqués. Par la force des choses, l'hospitalité a cessé d'être un acte d'amitié fraternelle pour devenir une industrie ; mais fallait-il donc absolument qu'elle devînt aussi une pure rencontre d'intérêts qui se croisent, au point de réduire aux sèches proportions d'une affaire d'argent ce que les anciens avaient élevé à la hauteur d'un devoir religieux? Y a-t-il donc au monde tant de trompeurs, qu'il faille se renfermer dans un dur égoïsme pour n'être pas trompé ?
Les pèlerins mystérieux se rendirent à l'invitation d'Abraham. Le patriarche entra dans sa tente et dit à Sara ; u Pétris à la hâte trois mesures de farine, et fais cuire des pains sous la cendre. » Il courut lui-même à son troupeau pour choisir ce qu'il avait de meilleur. Les délicatesses de la table étaient alors ignorées ; on ne s'appliquait pas à irriter l'appétit par la diversité des aliments et par le luxe des apprêts. Une viande commune, abondante, mais non pas variée, du lait et du beurre : tels furent les mets offerts aux hôtes de Mambré. Ce serait bien simple pour une époque de raffinement, où le prix des choses se mesure surtout à leur rareté ; mais ce fut un festin magnifique en ces temps de vie modérée et frugale, où l'homme n'avait pas encore soumis la faim même aux artifices de la civiUsation. Les voyageurs prirent leur repas sous l'ombrage; Abraham se tenait debout, prêt à les servir au besoin. On montrait, à Mambré, dans le quatrième siècle de notre ère, un térébinthe fort vieux, que l'on disait avoir abrité les hôtes du grand patriarche. Tous les ans, à la saison de l'été, il se faisait, dans la campagne
environnante, un immense concours de peuple attiré par la religioR ou le commerce : chrétiens, juifs et idolâtres s'y rendaient de tous les point de l'Arabie, de la Palestine et des côtes de la Méditerranée. L'empereur Constantin y fit bâtir une église. Plusieurs générations de térébinthes ont passé sur cette terre avec les races humaines et les révolutions ; mais ils y ont laissé, pom^ ainsi dire, quelque héritier de leur renommée et un témoignage des anciens jours ; un térébinthe, gardé par le respect des siècles qui se succèdent, marque l'endroit où les envoyés du ciel visitèrent Abraham.
Car ce n'étaient pas des hommes que ces étrangers assis à la table d'Abraham : c'étaient des formes humaines habitées, pour un moment, par des esprits célestes. On appelle anges, c'est-à-dire messagers, ces êtres supérieurs qui descendent du ciel, leur patrie lumineuse, pour nous informer de quelque événement extraordinaire, et qui prennent, en passant, des formes visibles et palpables, afin de se mettre en rapport avec toutes les exigences de notre nature complexe. Il est vrai. Dieu se révèle par la création, qui est comme un livre ouvert devant nous, et par la conscience humaine où sa voix retentit en accents connus ; mais il peut se révéler aussi personnellement, et d'une manière directe, en couvTant d'un voile ses splendeurs trop éclatantes pour notre vue débile, ou bien nous envoyer des ambassadeurs qui portent son secret avec fidéUté, parce quils sont intelUgents, et avec succès, parce que leur apparition sensible prévient nos doutes et notre incrédulité. C'est ainsi qu'Abraham se voyait initié aux mystères de l'avenir. Ses hùtes lui demandèrent où était Sara; peut-être les mœurs du peuple et du pays interdisaient à Sara de se tenir en présence des étrangers, peut-être aussi les soins de l'hospitalité l'appelaient ailleurs. Elle était peu éloignée, du reste, et les paroles de la conversation pouvaient arriver jusqu'à son oreille. « Sara est dans sa tente, répondit Abraham. — Dans un an, à pareille époque, ajouta l'un des augustes pèlerins, je reviendrai te visiter, vous serez tous deux en vie, et Sara, ta femme, aura un fils. » Sara entendit ces mots, et, songeant à son grand âge, elle sourit en secret; car, séparée des voyageurs par la porte de la tente, elle ne pouvait en être aperçue. Mais l'un d'eux, s'adressant à Abraham : « Pourquoi Sara a-t-elle ri en disant : Aurai-je
donc un fils à mon âge ? Y a-t-il rien de difficile à Dieu ? Je reviendrai dans un an, à pareille époque; vous serez tous deux en vie, et ta femme aura un fils. » Sara, tout effrayée de la réprimande : « Je n'ai pas ri, dit-elle. — Non pas, reprit l'interlocuteur, vous avez ri. » Sara regardait sans doute ses hôtes comme de simples hommes, et son sourire n'eut rien d'impie; mais elle eut tort de mentir, parce qu'on ne doit jamais renier la vérité, lors même qu'elle paraît à craindre. Le mensonge souille les lèvres, et il ne peut jamais être que d'une utilité passagère et méprisable; mais la vérité élève jusqu'à elle et couvre d'un reflet de sa beauté ceux qui ne la trahissent pas, et un tel honneur est toujours notre plus grand intérêt.
Les anges se levèrent pour continuer leur voyage ; Abraham voulut les reconduire, et marcha quelque temps avec eux. On se dirigeait vers la \ille de Sodome. C'est en cette rencontre que le patriarche fut instruit à l'avance du châtiment préparé aux habitants corrompus de la Pentapole, et qu'il soutint avec son céleste interlocuteur ce dialogue d'une familiarité sublime, où se révèle tout ce que la Providence met de paternelle tendresse dans le gouvernement du monde, et tout ce que les hommes peuvent mettre de fihale confiance en Dieu. Il y a une voix dans les crimes qui va jusqu'au ciel et en fait descendre la vengeance lente, mais inévitable ; il y a une voix dans les actions du juste qui apaise le courroux de Dieu et désarme son bras. Quand donc le Seigneur eut prononcé sa menace : « S'il se trouve cinquante justes dans la ville, dit Abraham, périront-ils également? — Si je trouve cinquante justes dans Sodome, à cause d'eux, je l'épargneraL
— J'ai commencé, je parlerai de nouveau, bien que je sois cendre et poussière. Qu'arrivera-t-il s'ily a quarante-cinq justes ? — Je ne détruirai pas la ville. — Et s'il y en a quarante ?
— Je ne frapperai pas. — Et trente ? — Je m'arrêterai. — Et vingt ? — Je ne perdrai point Sodome. — Et dix ? — Je pardonnerai. » Abraham garda le silence, la vision disparut, et il revint à Mambré.
Le soir, deux des voyageurs arrivèrent à Sodome. Ils purent se convaincre que l'iniquité y était portée à son comble : Loth, qui leur offrait sa maison et voulait les protéger, eut peine à échapper aux plus graves insultes. Ils l'invitèrent
à quitter ce lieu infâme, et, comme il hésitait, ils l'emmenèrent le lendemain matin, avec sa femme et ses filles. Au lever du soleil, Loth entrait à Ségor. En ce moment, une effroyable pluie de soufre et de feu fondit sur les villes réprouvées. Le sol, qui est bitumineux, s'enflamma sans doute, après s'être déchiré et entr'ouvert sous les coups de la foudre et dans des ébranlements intérieurs. Tout fut envahi et dévoré par l'incendie. Au souvenir des malédictions données à la Pentapole; Abraham était revenu à l'endroit même où, la veille, il avait laissé ses hôtes. De là, il vit s'abîmer Sodome, Gomorrhe, Adama, Séboïm et le pays d'alentour; des cendres embrasées s'élevaient de terre comme la fumée d'une fournaise ardente. Depuis ce jour, la vie n'est pas retournée en ces lieux, et elle ne peut y prendre racine. Sur la vallée autrefois couverte des flots de tout un peuple, un grand lac étend ses eaux assoupies, qui s'éveillent à peine dans les tempêtes. On dit que les poissons ne l'habitent pas, et que les oiseaux ne volent jamais au-dessus. Du sel semé sur la grève, plus loin des sables mouvants, çà et là quelques plantes qui croissent lentement et comme à regret, le sol sans verdure, l'air sans fraîcheur, la vallée sans bruit; tout pré, sente la triste image de la mort. La surface polie des eaux, qui vous renvoie l'azur du ciel au miheu du silence et de l'aridité, récrée un moment votre œil sans consoler votre pensée ni vos souvenirs : cette eau immobile ressemble à un linceul jeté sur le squelette des villes étouffées, et ce désert d'aspect funèbre ressemble à un coupable qui serait mort d'effroi pendant que la justice de Dieu le marquait d'un stigmate brûlant.
Les jours prédits par le Seigneur étaient arrivés, et celui qui renouvelle la jeunesse de l'aigle réjouit enfin la vieillesse de Sara en lui envoyant un fils. L'enfant reçut le nom d'Jsaac, selon l'ordre reçu du ciel, et pour rappeler que son père avait souri à la promesse d'une postérité sur laquelle, depuis longtemps, il ne comptait plus. Sara, faisant allusion à ce nom mystérieux : « Dieu m'a donné de sourire de joie, dit-elle, et tout le monde, en l'apprenant, me sourira. » Et, en effet, tous les siècles chrétiens ont honore, dans cet enfant qui vint mettre un terme aux longues désolations de Sara, la figure prophétique de cet autre Isaac qui, après quatre
mille ans d'attente, apparut au milieu des nations frappées de stérilité pour la vérité et la vertu, et fit luire à leurs yeux l'Évangile comme un rayon de lumière et comme un sourire de charité.
Sara nourrit elle-même Isaac, comme font toutes les mères qui savent que la souflfrance est un doux mystère où se fortifie la tendresse, et qu'en puisant la vie si près du cœur maternel, les enfants y trouvent sans doute quelque chose de plus généreux et de plus pur. Du reste, c'était la coutume des siècles primitifs, parce que c'était l'ordre de la nature. Le temps de sevrer Isaac étant venu, il y eut un grand festin à Mambré ; car, autrefois, on ne célébrait la naissance d'un homme que lorsqu'il avait échappé aux premiers périls de l'existence, et qu'il pouvait déjà supporter des aliments soUdes et paraître en convive à la fête que la famille lui donnait.
Ismaël, fils d'Agar, avait environ quatorze ans de plus qu'Isaac, et il abusait envers lui de sa supériorité d'âge et de force. Le cœur de Sara soufTrait beaucoup de ces mauvais traitements : craignant pour Isaac les suites de ces antipathies naissantes, elle obtint le renvoi d'Agar et d'Ismaël. Les proscrits se réfugièrent dans l'Arabie Pétrée. Abraham, de son côté, trouva l'occasion de s'affermir dans la Palestine, en faisant alliance avec un prince du voisinage nommé Abimélech, peut-être le même qui lui avait donné l'hospitalité à Gérare. Abimélech vint, un jour, solUciter l'amitié du patriarche : « Dieu, dit-il, est avec toi dans tout ce que tu entreprends. Jure donc, au nom de Dieu, que tu ne feras jamais de mal ni à moi, ni à mes enfants, ni à ma race, mais que la bonté que j'ai eue pour toi, tu l'auras pour moi et pour le pays où tu habites comme étranger. » Abraham y consentit, mais après s'être plaint des violences exercées contre ses gens par les gens d'Abimélech : il s'agissait d'un puits dont on l'avait injustement dépouillé. C'était un légitime et grave sujet de mécontentement dans un pays riche en troupeaux, mais où les rivières et la pluie sont rares. Abimélech protesta qu'il n'avait jamais ouï parler de cette injustice ; ainsi la difficulté fut levée sans peine. On se promit donc une amitié mutuelle, qui fut scellée, selon l'usage antique, par le sang des animaux égorgés : les contractants
passèrent entre les chairs des victimes, qu'on avait déchirées en deux parts et placées à droite et à gauche. Depuis, Abimélech consentit à recevoir de son allié sept jeunes brebis, comme pour l'acquit définitif de la propriété en litige. Ces simples formalités suffisaient pour garantir à tous la jouissance de leurs droits et assurer sur terre le règne de la justice. Les hommes avaient pour code le sentiment de / l'équité, appuyé sur la croyance religieuse, et leur mémoire, aidée par quelques monuments, était l'airain fidèle où se gravait la loi. C'est ainsi que le lieu où fut conclue cette alliance prit le nom de Bersabée, c'est-à-dire puits du serment. Abraham y planta un bois et y dressa un autel au Seigneur ; car alors il n'existait qu'un temple qui avait le firmament pour dôme, le soleil pour luminaire, et la cime des montagnes pour autel ; Dieu se l'était bâti de sa propre main. C'est seulement plus tard que de nombreux édifices furent élevés en l'honneur de la Divinité, par suite d'un précepte positif, ou par ce naturel besoin du génie de l'homme qui fixe sa pensée sous les formes de l'art, et qui, au moyen des lignes et des masses grandioses de l'archtecture, donne l'expression la plus imposante à ses sentiments de religion.
Toute \ie a ses épreuves, et nos plus chères affections deviennent souvent nos plus durs chagrins : mais aussi toute épreuve a son but, et la souffrance est un élément de gloire. Le fils unique et jjien-aimé de Sara faillit lui être enlevé d'une manière inattendue et tragique : une voix connue, la voix du Seigneur, demanda qu'il fût sacrifié. N'était-ce pas cruel et déraisonnable de mettre à mort un fils si longtemps désiré, et sur qui reposait l'espoir d'une postérité nombreuse? Un homme sans foi l'eût pensé ; mais le croyant patriarche savait que Dieu, souverain arbitre de la vie humaine, peut en marquer le terme, comme il en a marqué le commencement, et la faire cesser par le moyen qu'il lui plaît ; il savait aussi que Dieu règne sur la mort non moins que sur la vieillesse, et retire, à son gré, des cendres éteintes du sépulcre la fleur d'une jeune vie, comme il couronne la femme stérile des honneurs de la maternité. Sara fut-elle immédiatement informée de ce qui allait advenir, ou bien Abraham voulut-il lui épargner le spectacle d'un drame si affreux pour un cœur de mère ? C'est probablement cette
dernière conclusion qu'il faut tirer du silence des Écritures ; qui doute, eu effet, que, prévenue de révénement funèbre qui devait clore les destinées d'Isaac, Sara ne lui eût donné un de ces baisers éclatants que les mères attachent aux lèvres de leurs fils au moment d'un suprême adieu, et qui retentissent jusque dans la postérité la plus reculée?
Quoi qu'il en soit, Abraham se prépara courageusement à exécuter Tordre qu'il avait reçu. Il prit Isaac avec deux jeunes ser\iteurs, et s'achemina vers le lieu du sacrifice : c'était, au dire de quelques-uns, la montagne de Moria, où s'éleva plus tard le temple de Salomon ; d'autres pensent que c'était le Calvaire, où Jésus-Christ livra sa vie. Merveilleuse correspondance des figures qui prophétisent avec tant de précision, et de la réalité qui \ient tout accomphr avec tant de plénitude ! De Bersabée, où demeurait Abraham, à Jérusalem, où il allait, on compte emiron ^Ingt lieues ; il y parvint après deux jours de marche. Sur l'ordre de leur maître, les deux serviteurs s'arrêtèrent ; Abraham, tenant le fer qui devait frapper la victime et le feu qui devait la consumer, Isaac, chargé du bois nécessaire au sacrifice, gravirent ensemble la colline désignée par le ciel. Cependant Isaac disait à son père : « Voici le bois et le feu ; mais où est la victime pour l'holocauste?— Mon fils, répondit Abraham, Dieu lui-même se pourvoira d'une victime pour l'holocauste. » On atteignit enfin la cime de la montagne ; des pierres furent disposées eo autel ; le bois y fut placé ; Isaac, car c'était la victime, se laissa docilement lier sur le bûcher funèbre. Le père avait saisi le glaive, il étendait la main, lorsqu'une voix lui cria d'en haut : « Abraham ! Abraham ! » Le coup resta suspendu, et la voix reprit : «N'étends pas la main sur le jeune homme, et ne lui fais aucun mal. Je sais que tu crains Dieu, puisqu», pour m'obéir, tu n'as point épargné ton fils unique... Je te bénirai, je multiplierai ta race comme les étoiles du ciel et comme le sable des bords de la mer, et tes fils posséderont les villes de leurs ennemis. Et en ta postérité seront bénies toutes les nations de la terre, parce que tu m'as obéi. » Abraham aperçut un béUer dont les cornes s'étaient embarrassées dans un buisson; il le prit pour l'offrir en holocauste à la place de son fils. Puis il revint à Bersabée. C'est ainsi que les oracles di\ins, fréquemment réitérés, marquaient d'une ma-
iiière décisive la dynastie du Libérateur annoncé pour la première fois aux exilés d'Éden, promis ensuite à la race d'Abraham, salué de loin par la Judée croyante, attendu par l'Orient fidèle aux traditions, par la Grèce amie de la science, et par tous les peuples que les passions avaient divisés, mais qu'une force intime retenait dans de communes espérances. C'est encore ainsi que l'offrande d'Isaac immolé d'intention, et l'offrande des victimes immolées réellement dans les religions antiques, furent les ombres et les symboles d'un sacrifice meilleur, qui s'accomplit il y a dix-huit siècles, et qui, se renouvelant chaque jour à nos yeux, couvre le monde entier d'un immense pardon. Quel signe de vérité placé sur le front du christianisme que cette foi et cette pratique universelle de l'humanité, qui porte partout la pensée de sa propre déchéance et cherche à se réhabiliter par l'effusion du sang !
On ne sait rien des dernières années de Sara. Elle mourut fort avancée en âge, dans la petite ville de Cariath-Arbé, que les Israélites nommèrent Hébron, lorsqu'ils eurent conquis la terre de Ghanaan.
Le vieux patriarche, en perdant Sara, répandit des larmes, et, selon la coutume qu'on suivait en de semblables deuils, il resta quelque temps assis à terre auprès du cadavre. Ge devoir rempli, il alla trouver les habitants de la ville et leur dit : « Je suis étranger et voyageur parmi vous ; donnez-moi le droit de sépulture ici, afin que j'enterre celle qui m'est morte. » La piété envers les morts est de tous les siècles, comme la certitude d'une autre \ie. La demande d'Abraham fut accueilUe avec faveur ; on lui accorda même de choisir entre les plus beaux sépulcres pour y enterrer Sara. Mais les tombeaux deviennent une chose sacrée par la présence des cendres chéries ; les anciens n'auraient pas vu sans scandale qu'on les laissât passer en d'autres mains, et ils se consolaient, d'ailleurs, par l'espoir de reposer un jour à côté de leurs aïeux. Abraham voulait donc que le sépulcre lui fût acquis par un droit réel et permanent. (< Si vous le trouvez convenable, dit-il aux habitants d'Arbé, soyez mes intercesseurs auprès d'Éphron, fils de Séor, afin qu'il me donne la caverne dt Macphéla, qu'il possède à l'extrémité de son champ, et que, devant vous, il me la cède en toute propriété pour le prix qu'elle vaut. — Non pas ainsi, seigneur, répondit
généreusemen!; Éphroii; mais écoute ce que je vais te dire. Je t'abandonne, en présence des fils de mon peuple, le champ et la caverne qui s'y trouve. Enterres-y celle que tu as perdue. » Abraham témoigna sa reconnaissance ; mais en même temps il insista pour obtenir, au lieu d'une concession gratuite, un véritable contrat de vente. Éphron se vit obligé de mettre fin au débat. « La terre que tu demandes, dit-il, vaut quatre cents sicles d'argent ; ce prix nous convient à tous deux. Mais qu'importe ?...)> Alors Abraham fit peser, aux yeux de la foule réunie, la quantité d'argent indiquée, à peu près sept cent cinquante francs, si on s'en rapporte aux savants qui ont écrit sur la valeur comparative des monnaies anciennes et modernes. A ce prix, le champ d'Éphron, la caverne qui s'y trouvait et les arbres environnants, passèrent en la possession d'Abraham, et les habitants de la ville furent témoins et garants du traité conclu. Telle était la manière primitive de faire et d'assurer les transactions.
Abraham plaça donc les restes de Sara dans la caverne qu'il venait d'acheter, au midi, et non loin de la ville, qui, plus tard, fut appelée Hébron ; il devait y trouver lui-même un lieu de repos pour ses cendres, en attendant la résurrection. En eflTet, on voit encore aujourd'hui son tombeau gardé avec un soin jaloux et unanimement honoré par les musulmans, fils d'Ismaël, par les juifs, fils d'Isaac, et par les chrétiens, fils d'Abraham selon l'esprit. Sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin, fit bâtir, à l'endroit même de la célèbre caverne, une magnifique égUse. où l'on montait par trente degrés, et que les Turcs ont convertie en mosquée. Le sol d'Hébron est fertile ; les fruits y croissent en abondance ; l'on y sème des orges, comme au temps de Ruth la Moabite, et l'on y cultive la vigne, comme au temps de Josué, le conquérant de la Terre promise. Il y a, près de la ville, un trèsbeau puits ; il a plus de soixante pas carrés, on y descend par des escaliers de quarante marches placés à chacun des quatre angles ; des palmiers le couvrent d'ombrage. Terre soumise à d'éloquentes vicissitudes, pays de gloire et de poésie, où la pensée éprouve un charme indéfinissable à se réfugier quelquefois, comme pour saluer son berceau dans l'histoire des premiers âges, et pour se reposer à la fraîcheur de tant de purs et naïfs souvenirs !
Sara est honorée comme la mère spirituelle de tous les croyants, à raison de sa confiance en Dieu et de son ferme courage à s'exiler de sa patrie et à parcourir une terre étrangère sur la foi d'Abraham et par sentiment de religion. Elle est honorée aussi comme une figure mystérieuse soit de la Vierge Marie, qui donna le jour au véritable Isaac, soit de l'Église chrétienne, dont les enfants égalent en nombre les étoiles du firmament. Femme véritablement forte, qui porta sans fléchir le poids des tribulations ; épouse incorruptible, qui n'avait besoin que de son propre cœur pour se trouver au-dessus des périls où la force des circonstances la jeta deux fois ; noble tige d'un grand peuple, qui, depuis quatre mille ans, se perpétue sans se confondre avec les autres nations du globe : telle fut Sara. Plusieurs traits de sa \ie ont tenté le crayon ou le pinceau de maîtres illustres : Benedetto Castiglione a peint quelques-uns des voyages qu'elle fit avec Abraham : d'autres l'ont représentée au moment où elle rit des promesses de prochaine maternité apportées par les anges. Ce dernier sujet fut traité par Raphaël d'abord dans les Loges du Vatican, puis dans une autre composition où l'incrédulité de Sara est bien plus fortement accusée. Sébastiejj Bourdon, de l'école française, a trouvé dans ce même sujet la matière d'un tableau remarquable, qui ouvre sa belle série des Œuvres de Miséricorde,
Molier graliosa iaveniet glorian.
{Proverbes, ii, 16.)
Tout fait croire que des fertiles plateaux de l'Ai^ménie, où les diverses traditions placent le berceau des sociétés, les premiers hommes se répandirent promptement le long des grands fleuves et des côtes de la Méditerranée, jusqu'à l'océan Indien et au pied de l'Himalaya, et jusqu'au cœur de l'Afrique par l'isthme de Suez. Ils emportaient avec eux, dans leur migration, les germes des sciences et des arts, et, en se fixant de suite sur un sol naturellement riche, ils se trouvaient dans les conditions les plus heureuses pour atteindre sans peine un degré de civilisation où les colonies, jetées sur des terres lointaines et ingrates, ne purent que difficilement parvenir. Le patrimoine des connaissances primitives fut cultivé, et s'accrut sous des influences de climat et dans un milieu poUtique et social qui déterminèrent les aptitudes diverses et la fortune intellectuelle des peuples. Les uns, en s'adonnant à la chasse pour vivre, devinrent guerriers ; les autres, demandant leur nourriture au lait et à la chair de leurs troupeaux, furent portés par le loisir à l'observation de la nature et à la réflexion. Ceux-ci, recevant de la terre leurs aliments, étudièrent la marche des saisons, creusèrent des canaux pour assainir le sol, emprisonnèrent les fleuves dans de puissantes digues ; ceux-là, faisant flotter sur toutes les mers leur industrieux pavillon, servirent de lien et d'interprète commun à toutes ces familles dispersées d'un bout à l'autre de l'Asie. Aussi, tout en retenant leur caractère propre, les nations de l'Orient, et surtout l'Inde, la Perse et l'Egypte, furent-elles unies par d'étroites et fréquentes relations qui avaient pour objet la religion, les sciences, le com-
merce et le gouvernement : la sagesse de Memphis s'illumina de tous les rayons qui lui venaient des bords de l'Euphrate et du Gange.
Quand même on ne souscrirait qu'avec réserve aux éloges décernés de tout temps à la vieille Egypte, encore faudrait-il reconnaître qu'elle occupe un rang élevé dans l'histoire du , génie humain. Assurément les principes généraux qui respij rent dans les mœurs et les lois des peuples modernes ne / présidèrent pas à l'organisation politique du royaume des Pharaons ; mais ce qu'il y eut de funeste dans cette organisation résultait de l'esprit universel des siècles antiques, et ce qu'il y eut de grand se tournait, sous la main des sages, en une cause énergique de gloire et de prospérité nationales. Des castes fortement constituées empêchaient l'égalité de se produire ; la liberté individuelle étoufTait sous la compression effroyable de cette autorité qu'on nomme l'État, et dont les sociétés païennes avaient si prodigieusement exalté la force et les prérogatives. Mais du moins l'Egypte accomplit des choses dignes d'une immortelle mémoire : quelquesuns de ses rois firent trembler sous leurs pas une partie de l'Orient ; ses conquêtes sur la nature sont attestées par des monuments indestructibles ; c'est d'elle que les anciennes nations de l'Europe ont reçu les premiers principes des lois, et elle garde dans son sépulcre la réputation du plus sage de tous les empires éteints.
C'est au milieu de ce développement intellectuel et parmi les merveilles de cette civiUsation que Moïse passa toute sa jeunesse; il fut initié largement aux secrets delà science égyptienne. Vivant à la cour, il put étudier le mécanisme de l'administration et le jeu savant de ces ressorts cachés que le pouvoir meut pour se défendre au dehors et gouverner au dedans, pour fonder et maintenir l'unité et la grandeur d'un peuple. Plus tard, l'inspiration vint épurer ces éléments de pohtique tout humaine, les revêtir ensuite d'une certitude meilleure, enfin leur imprimer le sceau d'une sagesse surnaturelle, et placer ainsi Moïse au-dessus de tous les chefs de nation, de tous les législateurs et de tous les philosophes qui ont guidé la marche difficile de l'humanité à travers les siècles. Nul pied d'hommes n'a laissé sur terre de plus profonds vestiges.
SÈPHORA. 277
Cependant Moïse assistait à un spectacle plein de tristesse, et qui de\'int bientôt, pour son noble et puissant génie, comme une révélation de ses destinées. Les Hébreux, ses frères, gémissaient dans l'esclavage. Deux choses avaient appelé sur eux les haines et les rigueurs de l'Egypte : leur nombre toujours croissant et la différence de leur religion. Afin de réprimer le développement de cette race inquiétante, et de lui ôter en même temps l'idée et la possibilité d'une révolte, on répandit le deuil et l'oppression sur son existence : on immola ses fils naissants ; elle fut chargée d'impôts, soumise à de cruelles persécutions et condamnée à un rude travail. Les Hébreux se virent employés, comme chez les anciens on employait les étrangers, les vaincus et les captifs, à des constructions pénibles et gigantesques, où l'indigène se vantait fièrement de n'avoir pas mis la main : ils bâtirent, entre autres monuments, les villes de Ramessès et de Pithom, sous les coups et les insultes de leurs oppresseurs. La servitude faisait son œuvre parmi eux : elle ne diminuait pas leur foule, mais elle énervait leur âme en y éteignant, sous le poids de la misère, le naturel instinct de l'indépendance. Aussi n'apparaissait-il aucune lueur d'affranchissement et de liberté dans la nuit de ce sombre esclavage.
Un jour Moïse, quittant le palais de Pharaon, alla visiter ses frères ; il put se convaincre de l'excès de leurs souffrances et des indignes traitements qu'on leur infligeait. Sous ses yeux mêmes, un Égyptien frappait impitoyablement un Hébreu. Saisi d'indignation, il s'élança sur le représentant de la tyrannie, et, s'étant assuré qu'il n'était vu de personne, il le tua et enfouit le cadavre dans le sable. Le lendemain, un nouveau spectacle vint l'attrister : les hommes de sa race ne s'entendaient pas, ils aggravaient par leurs dissensions intestines le sort déjà si dur que leur faisait l'Egypte. Deux Hébreux s'adressaient des injures et des coups ; Moïse entreprit de les réconcilier, en montrant qu'il ne convenait guère de se désunir en présence de l'ennemi commun. Puis, sachant duquel des deux venait l'injustice : « Pourquoi frappes-tu ton frère? lui dit-il. — Que t'importe? répondit l'agresseur. Qui t'a constitué prince et juge entre nous? Veux-tu me tuer comme tu as fait hier de cet Égyptien? »
Cette dure réponse inspira des craintes à Moïse, qui ne croyait pas que l'événement de la veille fût devenu public ; il comprit que sa vie n'était plus en sûreté désormais. Efiectivement le roi, informé de la mort violente de l'Égyptien, songeait à la venger sur le meurtrier lui-même, et il avait donné l'ordre de le rechercher et de le faire périr.
Moïse s'enfuit donc de la terre d'Egypte et se retira dans la contrée de Madian, à l'orient de la mer Rouge et non loin du Sinaï. 11 était assis près d'un puits, et il prenait de la fraîcheur et du repos. Des jeunes filles y amenaient leurs brebis pour les faire boire, lorsque plusieurs bergers survinrent et entreprirent de les chasser lâchement. Sans redouter le nombre de ses adversaires, et quoique étranger, le fugitif protégea généreusement les jeunes filles et fit boire leurs troupeaux. Quand elles rentrèrent à la maison, leur père, nommé Jéthro, prêtre du pays, demanda pourquoi elles revenaient plus tôt que d'habitude. « C'est, répondirent-elles, qu'un Egyptien, après nous avoir défendues contre l'injustice de quelques pasteurs, nous a addées dans notre travail, — Où est-il? reprit Jéthro, touché de ce dévouement. Pourquoi l'avez-vous laissé partir ? Appelez-le, et qu'il partage notre repas. )> Moïse reçut avec joie cette hospitalité ; il gagna bientôt les bonnes grâces du prêtre Madianite, qui lui donna en mariage sa fille Séphora. Deux fils lui naquirent de cette alhance : il appela le premier Gersam, en souvenir de son pèlerinage sur une terre étrangère ; il appela le second Éliézer, pour exprimer que Dieu secourable l'avait soustrait à la vengeance de Pharaon.
Longtemps la vie de Moïse resta simple et tranquille :il prenait soin des troupeaux de son beau-père ; il les conduisait sur le bord de la mer Rouge et le long des vallées de l'Horeb et du Sinaï. L'Horeb et le Sinaï, deux cimes de la même montagne s'élevant au-dessus de toutes les montagnes qui couvTent l'Arabie, comme d'immenses pavillons dressés pour une armée de géants ; de vastes plaines d'un sable aride que le ventdu sud-ouest, dans les jours detempête, chasse devantloi par masses formidables comme les flots d'un océan débordé : entre ces montagnes et ces plaines, des lignes de verdure, des tamarins, des acacias épineux, et, pins loin, des chemins escarpés et des défilés étroits : au-dessus, un ciel de feu,
profond et sans nuages ; tout autour, des horizons lointains, capricieux et sévères, les scènes imposantes de la solitude, un silence ininterrompu: c'est au sein de cette grande nature que Moïse promenait sa science égyptienne et les méditations de son génie ; c'est là que se colorait l'imagination de lecrivain, et que se formait le mâle caractère du futur libérateur des Hébreux. Car on sait que lame humaine prend en quelque sorte la teinte des lieux qu'elle habite, et il y a dans nos facultés les plus indépendantes je ne sais quoi d'impressionnable, où retentissent harmonieusement tous les chocs supportés par nos organes, et où se fait vivement sentir l'influence sympathique du jour qui nous éclaire, du sol qui nous porte, des conditions diverses au milieu desquelles s'écoule notre vie. Non pas sans doute que Moïse ait trouvé dans la seule contemplation de la nature, et dans ses méditations solitaires, tout le secret de sa mission et de sa puissance : on veut dire qu'il y trouva ces éléments de succès que la Providence, à la vérité, n'exige pas toujours des hommes de son choix, parce que son bras n'en a pas besoin, mais dont pourtant elle daigne ordinairement se servir, afin d'honorer le travail et le courage de ses créatures intelligentes et libres, en les laissant peser de quelque poids dans ses conseils. Au reste, elle a coutume de se frayer, au milieu des choses de la terre, des routes assez étonnantes pour que les esprits sincères ne confondent pas la splendeur incomparable de ses œuvres avec les timides éclairs du génie humain.
Il y avait bien des années que Moïse vivait dans cet isolement obscur où les âmes viriles acquièrent une énergie concentrée qui les fait impérieuses et souveraines, en les rendant sûres d'elles-mêmes, et par suite facilement maîtresses d'autrui. Un jour, il avait conduit les troupeaux de son père jusqu'au pied de l'Horeb. Tout à coup une flamme Tive et douce sortit du milieu d'un buisson qui restait ardent et incombustible. Frappé de ce qu'il apercevait : « Il faut, dit-il, que j'aille voir ce prodige et pourquoi le buisson ne se consume pas. » Comme il approchait du milieu de la flamme, une voix s'éleva, qui appelait Moïse, a Me voici, » répondit-il. Alors il lui fut dit ; « N'avance pas davantage. Ote ta chaussure, car la terre que tu foules est sainte. Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d'Abraham, le Dieu d'isaac, le
2S0 LES FEMMES DE LA niBLE.
Dieu de Jacob... » Moïse se cacha le visage, tremblant, saisi d'une religieuse frayeur et n'osant plus lever les yeux sur l'endroit où se faisait ouïr la parole de Jéhovah. « J'ai vu les souffrances de mon peuple qui est en Egypte, poursuivit la voix ; j'ai entendu le cri qu'il pousse sous le dur commandement de ses maîtres. Connaissant son affliction, j'ai voulu l'arracher au bras des Égyptiens et le conduire dans une région fertile et spacieuse, où coulent le lait et le miel, dans le pays de Chanaan... Viens, je t'enverrai vers Pharaon, afin que tu fasses sortir d'Egypte mon peuple, les fils d'Israël. » Cette flamme et ces accents, indice mystérieux et formel de la vocation de Moïse, ne sont-ils pas l'image de la lumière régulièrement départie à chacun de nous pour le guider dans la vie, le symbole expressif de cette voix fatidique qui résonne au fond de la conscience des hommes supérieurs, les appelle aux grandes choses et les précipite dans le chemin de leur laborieux avenir ?
<( Toutefois Moïse trembla d'abord d'accepter le fardeau qui lui était imposé. Les difficultés lui apparurent en foule. « Qui suis-je, s'écria-t-il, pour aborder Pharaon et tirer d'Egypte les enfants d'Israël? — Je serai avec toi, dit le puissant interlocuteur, et ce sera la marque de ta mission. — J'irai donc, ajouta Moïse, trouver les enfants d'Israël et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m'envoie vers vous. Mais, s'ils me demandent quel est son nom, que leur répondraije ? — Je suis celui qui suis. Tu leur diras donc : Celui qui EST m'envoie vers vous. )> Moïse fit entendre qu'il appréhendait de n'être pas cru sur parole par ses frères et de ne pouvoir gagner leur confiance. Lorsque la voix l'eut rassuré, en commandant à la nature et en opérant devant lui des prodiges, il insista encore. Il objectait surtout sa prononciation naturellement lente et embarrassée qui le rendait peu propre à ébranler et à conduire les multitudes. « Qui donc a fait la bouche de l'homme? reprit Jéhovah. Quia formé le muet et le sourd, celui qui est aveugle et celui qui ne l'est pas? N'est-ce point moi? Poursuis donc; je serai sur tes lèvres et je t'enseignerai ce que tu dois dire. » Au \, reste, Moïse avait un frère aîné, nommé Aaron, qui s'exprimait avec facilité, et qui lui fut promis en aide. Dès lors sa timidité s'évanouit, ses incertitudes reculèrent, et il entra
résolument dans la carrière qui s'ouvrait sous ses pas.
Mais quels obstacles il lui restait encore à vaincre ! Les hommes endormis dans la servitude n'aiment pas le cri qui les réveille ; si, à la voix de quelque généreux libérateur, ils se retournent sous leurs chaînes assoupissantes, c'est pour recommencer aux pieds de la tyrannie un sommeil d'où il leur semble dur de sortir. Tels étaient les Hébreux énervés par l'esclavage et flétris par les grossières superstitions de l'Egypte, dont ils avaient sous les yeux le scandale permanent. De plus, à côté de la mollesse et peut-être des préventions de ses frères, Moïse devait rencontrer la puissance €t l'hostilité de leurs maîtres : seul, sans ressource, ne trouvant pas même sous sa main les premiers éléments d'action que présente toujours un peuple ayant une patrie, une organisation et une vie propres, que pouvait-il contre tout un empire appuyé sur la force, sur les institutions en vigueur et sur tous les moyens matériels de succès ?
A la suite de la vision d'Horeb, Moïse se rendit auprès de son beau-père et, sans lui faire confidence de son secret, il exprima seulement le désir d'aller visiter les Hébreux dans leur lamentable esclavage. Jéthro y consentit. Moïse prit donc sa femme Séphora et ses fils, dont le dernier était fort jeune encore ; il les fit monter sur un âne et s'achemina vers l'Egypte. Mais bientôt Séphora dut retourner à Madian, soit que la faible femme ne se sentît pas le courage d'entreprendre une longue course à travers la soUtude avec ses deux enfants, soit que Moïse crût devoir sacrifier les douceurs amolUssantes et les embarras de la famille pour se réserver toute l'indépendance qu'on puise dans l'isolement, et toute la plénitude d'action que réclamait son grand ministère ; car, lorsque l'homme est engagé dans ces desseins héroïques et ces luttes fécondes où le succès appartient, en définitive, à qui sait comprendre et vouloir, il ne lui reste bientôt plus qu'une vie de tête ; ses affections mêmes semblent des actes d'intelligence et non des mouvements de cœur, elles prennent les proportions et le caractère de ses pensées, et l'on voit s'affaibUr graduellement et s'éteindre «n lui ces sentiments doux et intimes qui sont le riche trésor des existences plus modestes et le charme inénarrable du foyer domestique.
Moïse revit son frère Aaron et il l'informa de ses projets puis tous deux pénétrèrent en Egypte et s'ouvrirent aux anciens dJsraël. Les vieillards jouissaient d'une haute congidération parmi le peuple ; une confiance entière leur était accordée, et, autant que le permettaient les circonstances, rien d'important ne se faisait sans leur conseil. D'ailleurs, quelques-uns d'entre eux présidaient aux travaux de leurs frères ; car il y avait une hiérarchie dans la servitude : les Égyptiens, représentant le pouvoir et exerçant une surveillance générale, choisissaient parmi les Hébreux des commissaires responsables de tous les délits prévus par le Gode de la tyrannie et se produisant dans les groupes rangés sous leurs ordres. Ces privilégiés de l'esclavage étaient généralement des anciens et des chefs de famille. C'est donc à eux que Moïse s'adressa d'abord ; il les convainquit de sa mission en faisant fléchir les lois de la nature sous le magique empire de sa parole. Ils accueillirent avidem.ent des promesses de liberté, comme le navigateur enveloppé dans la nuit et la tempête attache son espoir aux lueurs de sérénité qui lui viennent du fond de l'horizon.
Les deux frères allèrent donc trouver le prince qui régnait alors sur l'Egypte et que l'on croit être le Ramsès V; des monuments et î'Aménophis III des chronologistes; ils l'invitèrent à laisser les Hébreux sortir pacifiquement de son royaume. Mais Pharaon les renvoya durement aux travaux de la servitude et leur reprocha de répandre dans le peuple des idées de révolte. « La race des Hébreux se multiplie prodigieusement, dit-il à ses officiers, et vous voyez combien elle s'est accrue ; que sera-ce donc si on leur donne du repos?... Is ont trop peu d'ouvrage ; c'est pour cela qu'ils murmurent... Qu'on aggrave leur joug et qu'ils le portent, afin qu'ils ne se repaissent plus de paroles de mensonge. » En effet, des charges plus lourdes tombèrent sur les opprimés, qui se virent bientôt dans l'impossibilité matérielle d'y suffire. Les principaux d'entre eux qui avaient la conduite des divers détachements, et auxquels le pouvoir imputait l'inexécution de ses ordres, furent alors exposés aux injures et aux sévices de leurs chefs égyptiens. Vainement ils adres-sèrent à Pharaon des plaintes légitimes; la tyrannie ne relâcha rien de sa cruauté. Ils se retournèrent contre Moïse,
SÉPnOxRA. ^S3
déplorant sa malheureuse intervention, qui n'avait eu pour résultat que dappesantir leurs fers. Le libérateur essaya de relever tous ces courages abattus ; il leur promit, de la part de Jéhovah, qu'ils sortiraient enfin de la prison d'Egypte, arrachés à la servitude par la force du bras divin et par les coups de la justice céleste. Mais leur cœur, aigri par les angoisses, se fermait tristement à l'espérance.
Moïse parut de nouveau devant Pharaon pour déployer cette fois la puissance miraculeuse dont sa mission lavait investi. La nature docile obéissait à un geste de sa main, les éléments s'ébranlaient à un mot tombé de ses lèvres, les prodiges naissaient sous ses pas ; il déchaînait sur TÉgypte les plus redoutables fléaux : dix plaies successives jetèrent les habitants dans la consternation. Effrayé et vaincu, le roi s'engageait à laisser partir les Hébreux; puis, la colère du ciel suspendue, il rétractait les concessions que la peur lui avait arrachées. Longtemps il se joua des opprimés par ses tergiversations et sa duplicité. Mais tout se préparait pour un prochain dénoûment. Les justes réclamations, les prières et les menaces n'étant point écoutées. Moïse reçut Tordre d'épouvanter l'ennemi par un dernier coup. Il fut prescrit à tous les Hébreux dïmmoler un agneau dans chaque famille, le quatorzième jour du dixième mois; le sang de la victime devait marquer la porte de toutes les maisons où Ion serait réuni. H fallait prendre le repas, les reins ceints, la chaussure aux pieds, un bâton à la main, à la façon des voyageurs prêts à se mettre en marche : c'était comme le festin du départ. Moïse invita encore tous les Hébreux à requérir de leurs maîtres des habits, des vases d'or et d'argent et des objets précieux, chacun levant sur son voisin une contribution : c'était le salaire des longs travaux que les fils dlsraël avaient subis par force et que l'iniquité de leurs tyrans avait laissés sans récompense.
La nuit où se célébra le repas mystérieux fut terrible. Au milieu du silence et des ténèbres, l'ange d'extermination parcourut l'Egypte en frappant chaque famille ; il i. épargna que les maisons marquées du sang préservateur. Depuis le fils de Pharaon, placé sur les degrés du trône, jusqu'au fils de la femme esclave qui gémissait en prison, tous les premiers-nés périrent à la fois. Le pays entier s'émut et poussa
une clameur immense. « Allez, quittez mon peuple ! » s'écria le monarque plein d'effroi. Et, les Égyptiens se joignant à lui : « Quïls partent, disaient-ils, ou nous mourrons tous. » Les préparatifs étaient faits ; les Hébreux se mirent en route, les armes à la main, portant sur leurs épaules des vêtements et des vivres, emmenant de nombreux troupeaux et de riches bagages. Cette foule était de six cent mille hommes, sans compter les femmes, les enfants et les indigènes qui les suivirent et furent plus tard incorporés à la nation. Un si grand événement ne pouvait échapper à l'histoire : il se retrouve, quoique altéré, dans les vieux récits des auteurs profanes; il est retracé au long dans les livres sacrés du peuple juif, qui en rappelle annuellement l'impérissable souvenir par une fête instituée il y a trente-trois siècles.
On avait pris Ramessès, dans la contrée de Gessen, sur le bras oriental du Ml, pour le point du rassemblement général. C'est de là que l'expédition partit, aux premiers jours du printemps. Elle marchait en bon ordre, divisée par tribus et par familles. Elle emportait les ossements du grand patriarche Joseph, qui, en mourant, avait demandé que sa cendre ne fût pas délaissée sur la terre étrangère, où l'on dort toujours un si pénible sommeil.
Moïse ne se rendit point dans la terre de Chanaan par l'isthme de Suez, qui était le chemin le plus court, de peur de se voir placé entre deux ennemis formidables, les Philistins et l'Egypte. D'ailleurs, il fallait peut-être user et abolir dans le peuple hébreu la mémoire et le goût des choses dépravées au milieu desquelles il avait vécu, le discipliner et lui faire un esprit nouveau, loin de tout commerce avec les États déjà constitués, enfin ne l'asseoir dans le repos de la patrie qu'au moment où sa force d'action et de résistance serait complètement organisée, où lui-même serait mûr pour les formes politiques qui devaient protéger sa nationalité et sa religion. C'est pourquoi l'armée, au lieu de s'avancer dans la direction de l'orient et du nord, descendit vers le sud, campa d'abord à Soccoth, puis à Étham, en se rapprochant de la mer Rouge. Une sorte de nuée épaisse, disposée en colonne, guidait les voyageurs durant le jour; elle devenait lumineuse durant la nuit. Ses mouvements étaient le signal du départ et marquaient le but du voyage ; on s'arrêtait avec
elle. Sur la foi de ces indications, Moïse revint par un circuit du côté de ses persécuteurs, comme s'il n'eût pas voulu quitter l'Egypte, et il s'engagea entre le bord occidental de la mer Rouge et une chaîne de montagnes qui s'étendait parallèlement. C'était contre toute apparence d'habileté ; mais Moïse ne faisait qu'obéir à l'invisible capitaine qui, du haut des cieux, gouvernait la fortune d'Israël. Cet oracle avait retenti à ses oreilles : u Pharaon se dira que les Hébreux sont resserrés dans un étroit espace, emprisonnés dans la solitude . Endurci de cœur, il ira les poursuivre ; je tirerai ma gloire de lui et de toute son armée, elles Égyptiens sauront que je suis le Seigneur. » En effet, le monarque et ses conseillers, revenus de leur première épouvante, s'écrièrent : « Qu'avonsnous fait en laissant partir Israël, notre esclave ? » Pharaon rassembla donc en toute hâte son eirmée, ses chariots de guerre et ses généraux expérimentés. Il se mit rapidement sur la trace des fugitifs, les atteignit sur le bord de la mer, et vraiment, à cause de la position qu'ils avaient prise, il put croire qu'il leur fermait toute retraite et les tenait ramassés dans sa main.
Lorsque les Hébreux aperçurent la cavalerie, les chars et toute l'armée de Pharaon, ils furent saisis de terreur; car ils avaient plus l'habitude d'obéir en esclaves que de se défendre en soldats. Leur pusillanimité les rendit ingrats ; ils adressèrent des reproches à leur courageux libérateur : « N'y avait-il pas de sépulcres en Egypte ? Fallait-il nous amené ■ ici pour y mourir ! Quel dessein aviez-vous en nous tirant de là ? N'est-ce pas ce que nous vous disions alors : « Lais- « sez-nous servir nos maîtres ? » car il valait beaucoup mieux demeurer leurs esclaves que de périr dans ce désert. » Moïse leur répondait avec calme, en les assurant d'une prochaine et éclatante délivrance.
En effet, après un colloque intime avec Jéhovah, au mouvement de la nuée qui se porta entre les deux camps, Moïse étendit la main sur les flots. A l'instant ils se divisèrent, et, se repliant des deux côtés à la fois, ils ouvrirent sous les pas des Hébreux une route nouvelle. Un vent sec et violent dessécha et affermit le fond de l'abîme. Hommes, femmes et enfants s'y précipitèrent; le passage s'opéra toute la nuit. A la poiate du jour, les Égyptiens, voyant que l'ennemi leur
échappait, s'élancèrent sur ses traces et prirent le môme chemin. Mais le désordre courut bientôt dans tous leurs rangs ; un cri d "épouvante se fit entendre. De la rive orientale du golfe, où son peuple était désormais en sûreté. Moïse levait une seconde fois la main sur les eaux, et ces montagnes liquides, qui, retenues par une force invisible, avaient regardé passer les Hébreux sans les engloutir, retombaient d'elles-mêmes en reprenant leur niveau. Envahis à l'improvîste. égarés par l'effroi, perdus dans une confusion inexprimable, les Égyptiens périrent misérablement, et leurs cadavres furent rejetés sur les bords de la mer, comme des ruines que Dieu avait faites pour châtier l'orgueil d'un despotisme brutal et venger les larmes des opprimés.
Les affranchis se mireat en marche; mais la solitude s'étendait devant eux, surtout ils souffraient beaucoup de la goif. Enfin, le troisième jour, ils arrivèrent dans un lieu qui reçut le nom de Mara, c'est-à-dire amertume, parce qu'on n'y trouva que de mauvaise eau. Cependant Moïse la rendit douce et agréable en y jetant un bois d'une propriété merveilleuse qui lui fut indiqué. A Élim, un peu plus loin, on campa autour de douze fontaines ombragées de soixante-dix palmiers. En côtoyant toujours la mer, on parvint dans le désert de Sin. Les vivres manquèrent aux voyageurs; mais un aliment nouveau leur fut donné du ciel : c'était la manne, espèce de gomme, semblable, pour la forme, à la graine de coriandre, ayant le goût d'une farine pure pétrie avec du miel. Elle tombait la nuit, et la terre en était couverte comme d'une gelée blanche. Il fallait la ramasser de bonne heure et tous les matins, car elle fondait au soleil et s'altérait au bout d'un jour, excepté toutefois la veille du sabbat, où l'on avait l'ordre d'en recueillir une double ration, qui se gardait incorruptible jusqu'au soir du lendemain. Nourriture pleine de douceur et de mystère, symbole expressif de cet autre pain venu des cieux pour ranimer les forces et l'espérance dans les âmes fatiguées de ce voyage qu'on nommé la vie, et soutenir la nature humaine dans sa marche militante vers la terre promise de l'Éternité ?
On prit la route du Sinaï, c'est-à-dire qu'on s'enfonça de plus en plus dans les solitudes de l'Arabie, en s'écarlant du chemin qui menait de Ramessès au pays de Chanaan ; mais
il fallait sui\Te la colonne qui réglait tous les mouvements de l'armée. A Raphidim, non loin de l'Horeb, le manque d'eau se fit sentir. Moïse, accablé de reproches et même de menaces, invoqua Dieu, son unique et puissant secom's, et frappa de la baguette qu'il portait à la main un rocher aride, d'où jaillit une source abondante. On montre encore aujourd'hui, à ceux qui visitent ces contrées, la pierre qui s'entr'ouvrit docilement aux ordres de Moïse pour désaltérer tout un peuple.
Ce flot d'hommes inondant le désert, était pour les tribus voisines un sujet d'inquiétude : elles craignaient de les voir se fixer trop près d'elles, et peut-être sur leur propre sol. Un parti considérable d'Amalécites harcelait les Hébreux, qui souffrirent cruellement de ces attaques répétées. L'ne bataille sérieuse se livra près de Raphidim; Josué, jeune et vaillant capitaine qui devait un jour succéder à Moïse, fut chargé du commandement. Il remporta un triomphe longtemps disputé ; sa bravoure n'y fut pas étrangère. Mais le succès vint aussi des prières de Moïse, qui, durant la lutte, tenait les mains sans cesse élevées vers le ciel. Car, bien que l'intervention de Dieu dans les choses humaines soit évidente pour tout esprit loyal, cependant elle n'éclate jamais si vivement que parmi les jeux terribles de la guerre, où la victoire a plus d'une fois résisté au génie et trahi les gros bataillons. Aussi Dieu s'est nommé lui-même le Dieu des armées, et tous les peuples l'ont en quelque manière salué de ce glorieux titre, en suspendant à la voûte des temples les drapeaux conquis et en expliquant les vicissitudes de leur fortune militaire par ce qu'ils appellent le hasard des combats.
Jéthro, beau-père de Moïse, avait appris dans son séjour de Madian la marche victorieuse des Hébreux. H voulut visiter son gendre; Séphora et ses enfants le suivaient. Arrivé près de l'Horeb, il envoya dire au libérateur : « C'est Jéthro, ton parent, qui vient te trouver avec ta femme et tes fils. » Moïse alla les recevoir; il sïncUna profondément devant le prêtre madianite, et, s'embrassant avec effusion, ils se firent mutuellement des souhaits de bonheur. Lorsque Jéthro fut instruit des prodiges qui avaient accompagné la délivrance des Hébreux, il s'émut d'admiration, et offrit un sacrifice à l'Éternel; un festin rehgieux réunit toute la famille. Par les
conseils de son beau-père. Moïse se départit de quelques-unes des fonctions laborieuses qu'il exerçait; il commit des juges pour apprécier les différends et rendre la justice, et se réserva seulement la direction générale des affaires. Désormais tranquille sur le sort des Hébreux, il s'occupa de les constituer en corps de nation et de créer ainsi, dans la mesure qui lui était laissée par la Providence, une œuvre que nulle révolution n'a pu encore anéantir.
Trois mois s'étaient écoulés depuis la sortie d'Egypte. Un jour de marche porta les voyageurs dans les vallées qui s'étendent au pied du Sinaï. Un commerce intime s'établit entre Moïse et Dieu, qui daignait lui parler bouche abouche, comme un ami à son ami. Le moment était venu de ranimer le flambeau presque éteint de la révélation primitive, de rassurer la conscience humaine, déconcertée et perdue dans la nuit de l'idoâltrie, et d'affermir solidement au milieu des siècles la pierre d'attente où devait s'appuyer plus tard l'édifice immortel qui a nom l'Église.
Après avoir réuni les anciens. Moïse leur communiqua le plan divin, puis il dit aux Hébreux, de la part de Jéhovah : (c Vous savez ce que j'ai fait à l'Egypte, et que, comme l'aigle, je vous ai portés sur mes ailes, en vous choisissant pour moi. Si donc vous écoutez ma voix et gardez mon alliance, vous serez mon peuple privilégié, bien que toute la terre m'appartienne. Vous me serez une nation de prêtres, une race consacrée. » Tout Israël y consentit. Alors eurent lieu les préparatifs du contrat solennel qui allait intervenir entre Dieu et sa créature. Moïse transmit au peuple l'ordre de se purifier et de se tenir prêt pour le troisième jour. Au pied de la montagne on traça des Umites gardées par la terreur : la mort était réservée à qui les eût franchies.
Le matin du troisième jour, la foudre gronda sur le Sinaï, qui fut enveloppé d'une nuée épaisse. Des éclairs déchiraient l'obscurité ; un son de trompette bruyante se. mêlait aux coups de tonnerre. Le peuple, saisi de frayeur, sortit du camp. Toute la montagne fumait comme une fournaise embrasée : on eût dit un trône de feu où descendait l'Éternel. Et voilà qu'au milieu de ce formidable concert, des hauteurs illuminées par la face de Jéhovah, une voix se fit entendre qui proclamait la puissance et les volontés de Dieu, les de-
SÉPnORÂ. 2S9
voirs des hommes et leurs droits réciproques, enfin les lois protectrices de Tordre et de la civilisation.
« Moi, Jéhovah, je suis ton Dieu, qui t'ai tiré de la lerre d'Egypte, de la maison de l'esclavage. Tu n'auras point d'autres dieux devant moi. Tu ne feras point d'image taillée, ni aucune ressemblance de ce qui vit dans le ciel, sur la terre, ni dans les eaux sous la terre, pour te courber devant elles et les adorer... Tu ne prendras pas en vain le nom de Jéhovah ton Dieu... Souviens-toi de sanctifier le jour du repos... Honore ton père et ta mère, afin que tu vives longtemps sur la terre... Tu ne tueras point. Tu ne commettras point d'adultère. Tu ne déroberas point. Tu ne porteras point de faux témoignage... Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain, ni sa femme, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien qui lui appartienne. » Tel est le Décalogue.
A la vue de cette scène imposante, au fracas des éléments troublés, le peuple se tenait loin du Sinai dans un frémissement plein de respect et d'épouvante. « Parle-nous toi-même, dit-il à son chef, nous t'écouterons ; mais que l'Étemel ne nous parle pas, de peur que nous ne mourions. » Alors Moïse gravit la montagne et pénétra dans l'obscurité terrible qui en couvrait la cime. Des ordres plus précis, des règlements plus étendus, lui furent communiqués pour fonder la constitution politique des Hébreux et la mettre en harmonie avec les principes de liberté, d'égaUté et de fraternité, dans la mesure où ces principes pouvaient alors recevoir application. Tous les Israélites devaient être libres ; Dieu lui-même les avait affranchis, en brisant les chaînes rivées sur leurs bras par la cruelle Egypte, et, d'ailleurs, tous étaient également protégés par la loi dans leur activité personnelle, leur repos et leur propriété. Nulle distinction arbitraire, nul privilège odieux ne devait placer une partie de la nation sous le dur commandement et le mépris de l'autre; tout ramenait à l'égalité naturelle. La peine du talion devait menacer à l'avance toutes les injustices, afin de garantir efficacement tous les droits ; mais \e grand précepte de la fraternité n'était pas méconnu, du moins en dehors delà guerre qui était toujours cruelle et à l'égard des concitoyens et des étrangers foulant paisiblement le sol de la république.
« Quand tu feras la moisson, dit le législateur, tu laisseras un coin du champ sans y passer la faucille et tu ne glaneras point ; tu ne recueilleras point dans ta vigne les grappes qui restent après la vendange, ni les grains tombés à terre : ce sera pour les pauvres et les étrangers... Tu ne chagrineras point l'étranger, car tu sais quelles sont ces angoisses, toi qui fus esclave en Egypte. Tu ne feras aucun tort à la veuve ni à l'orphelin. .. Si ton prochain te donne son vêtement pour gage, tu le lui rendras avant le coucher du soleil; car c'est le seul qu'il ait pour se couvrir et pour mettre sur lui quand il dort... Tu ne garderas pas le salaire de l'ouvrier jusqu'au lendemain. Tu ne parleras point mal du sourd et ne feras pas trébucher l'aveugle... Tu ne commettras rien d'inique et ne jugeras point contre l'équité, ni par pitié pour la personne du pauvre, ni par égard pour lapersonnne du riche... Tu ne seras point calomniateur ni médisant... Ne cherche pas à te venger et ne conserve point le souvenir des inj ures. . . Lève-toi devant les cheveux blancs et honore le vieillard...» Moïse rapporta toutes ces paroles au peuple, qui s'écria d'une voix unanime : « Nous ferons ce que le Seigneur a dit. »
Mais bientôt, Moïse étant retourné sur la montagne où il passa quarante jours, le peuple, chose légère et volage, s'ennuya d'attendre et se plaignit en termes qui dénotaient ce que l'historien sacré appelle une tête dure et un cœur grossier. « Lève-toi, dit la foule à Aaron, fais-nous des dieux qui marchent devant nous ; car nous ne savons ce qu'est devenu Moïse, l'homme qui nous a tirés d'Egypte. » Aaron se crut trop pressé pour ne pas obéir. « Otez les anneaux d'or qui sont aux oreilles de vos femmes, de vos fils et de vos filles, et apportez-les-moi. » On en fit une idole sur le modèle du bœuf Apis, adoré des Égyptiens. Le veau d'or fut placé sur un autel; on immola des victimes en son honneur; les festins et les danses achevèrent la cérémonie sacrilège. Cependant Moïse descendit duSinaï, portant deux tables de pierre où le Décalogue était gravé. A l'approche du camp, il entendit le tumulte et les clameurs, il vit l'idole et les jeux du peuple. Dans son indignation, il brisa les tables de la loi, réduisit en poudre le vain simulacre de Dieu qu'Israël s'était fait, puis il s'écria : « Qui est pour le Seigneur, qu'il se joi- Kne à moi 1 » Il fut bientôt entouré des fils de Lévi, hommes
de sa tribu, qui. 1 epée à la main, punirent de mort plusieurs milliers de leurs frères. En ces temps de mœurs neuves et parmi les peuples encore rudes et incultes, le droit avait besoin d'appeler à son secours la iorcedans son développement le plus énergique et dans tout son appareil, afin d'intimider l'injustice peu touchée de la sainteté du devoir et de l'autorité morale de la loi. Il fallait de longs siècles, une religion plus empreinte de mansuétude, bien des souffrances etdes efforts, pour développer dans les masses ces habitudes intellectuelles et ces sentiments supérieurs d'où résultent le discrédit de la force brutale et le respect de la conscience et delà vie humaine. C'est ce qui explique le caractère violent des sociétés païennes, les durs travaux de l'Évangile naissant, les guerres religieuses du moyen âge, les sévérités déployées même à l'appui du christianisme, et cette tolérance quidistlngue en général les gouvernements modernes et qui sans doute couvrira devant la postérité une partie des fautes et des malheurs de notre époque.
Après cette terrible exécution. Moïse se retira de nouveau sur le Sinaï pendant quarante jours, afin d'y recevoir d'autres tables de la loi . Quand il en descendit, son visage était plein de gloire ; deux rayons de lumière jaillissaient de son front. 11 dut jeter un voile sur sa tête en conversant avec les Hébreux, parce qu'ils s'effrayaient de cet éclat inaccoutumé. C'était, sou? forme plus sensible et dans des proportions plus larges, cette transfiguration qui s'accomplit dans les hommes de génie ou de foi, lorsqu'ils sortent de leur entretien intime avec quelque grande idée de patriotisme ou de religion, et qu'ils font resplendir devant les foules assemblées toute la magie d'une parole qui déborde de lumière et d'amour, et qui agite les âmes palpitantes de terreur et d'admiration, d'enthousiasme et de dévouement.
En promulguant sa loi du haut du Sinaï, Dieu la munit d'une sanction que Moïse ne laissa point ignorer aux Hébreux. Fidèles, les citoyens et la nation entière devaient se reposer dans une douce prospérité. Des saisons favorables, un sol toujours fécond, des fruits abondants, la paix avec sécurité, la guerre avec gloire, de longs jours les bénédictions de Dieu passant de la tète des pères sur celles des enfants: tel était le prix attaché à l'observation des préceptes
divins. Au contraire, en s'écartant du sentier tracé par la loi, les individus, les familles et le peuple en masse encouraient toute sorte de maux, les chagrins domestiques, les revers de fortune, les troubles de l'âme, les calamités causées par la révolte des éléments, les discordes civiles, la guerre avec l'étranger, les défaites honteuses et la servitude. Pardessus tout, l'homme injuste était menacé dans le plus invincible des sentiments, celui de la tendresse paternelle : la tempête des vengeances célestes, après avoir abrégé ses jours en le frappant, devait s'étendre encore aux générations issues de lui. Les récompenses et les peines, les lois religieuses, morales et politiques dont elles étaient la sanction, tout fut exposé aux Hébreux comme les conditions d'un pacte qu'ils ne pouvaient contracter sans le connaître. Dieu respectant dans l'homme la Uberté qu'il y a mise, et tenant pour indigne de sa grandeur tout hommage dépourvu d'intelligence et de volonté. L'alliance se conclut, et ainsi commença ce peuple qui, se plaçant d'une manière spéciale sous la dépendance de l'Éternel, en fut particulièrement protégé, et prit dans l'histoire du monde une place si étonnante et le titre réservé de peuple de Dieu.
Au reste, les préceptes moraux et même les dispositions politiques et civiles se rattachaient immédiatement au dogme et au culte religieux. Tout s'enchaînait d'une façon étroite dans le code donné aux Israélites ; tout était maintenu et sauvegardé par le livre de la loi, dont rien ne pouvait faire fléchir la lettre d'airain, par les pratiques et cérémonies du »ulte public et privé, par un sacerdoce impérissable et chargé d'interpréter et de défendre contre toute atteinte les institutions nationales. Sur l'ordre d'en haut, le sacerdoce fut établi avec des conditions de perpétuité, rendu héréditaire et exclusivement réservé à l'une des douze tribus, à celle de Lévi. En outre, dans cette tribu, le choix divin désigna pour sacrificateur suprême Aaron, plus digne, d'ailleurs, de ces fonctions importantes que les autres lévites, par son esprit, son éloquence et les services rendus.
Ily avait un an que l'armée était sortie d'Egypte ; elle comptait toujours plus de six cent mille combattants. EUe célébra la Pâque ou l'anniversaire de sa délivrance au pied du Sinaï, puis elle décampa en bon ordre et s'avança dans la direction
du nord, vers la solitude de Pharan. Hobab, frère de Séphora, n'était pas retourné à Madian avec Jéthro. Moïse lui dit : <( Nous partons pour la contrée que Dieu nous destine. Viens avec nous ; tu auras ta part des richesses promises à Israël. )) Hobab refusait de quitter son pays et de s'attacher à son parent. «Je t'en prie, dit Moïse, ne nous délaisse pas; tu sais les endroits où nous aurons à camper dans le désert, tu nous serviras de guide. A l'arrivée, ce qu'il y aura de meilleur dans les biens obtenus, nous te le donnerons. » La connaissance des lieux n'était pas superflue, car les mouvements de la colonne traçaient seulement la route à suivre, mais sans fournir aucune indication sur les ressources et les périls que pouvaient présenter le terrain et les tribus limitrophes.
Il est sûr que Moïse, absorbé par tant et de si graves préoccupations, ne pouvait avoir un trop grand nombre d'hommes propres à le seconder. Les obstacles, à peine vaincus, renaissaient indéfiniment sous toutes les formes : les Hébreux se plaignaient de la fatigue, de la faim, de la soif ; la manne leur était à dégoût ; les poissons et les légumes de l'Egypte leur revenaient en pensée, et ils regrettaient lâchement des viandes assaisonnées de servitude. Il s'élevait de fréquents murmures, il y eut même une révolte ouverte contre Moïse, qui trouva des contradicteurs dans sa propre famille. A la vérité, Dieu, se déclarant pour lui, frappait ses antagonistes de châtiments exemplaires ; néanmoins son courage fléchissait quelquefois sous le fardeau d'une entreprise si durement éprouvée, et il lui arriva un jour de souhaiter la mort.Quelle force surhumaine de volonté ne faut-il pas, en effet, pour rester seul, pendant quarante ans, l'âme énergique et le frein de toute une multitude pusillanime et indisciplinée, le ressort toujours tendu qui lui imprime le mouvement? Quelle force pour lui faire franchir l'abîme qui sépare son ignorance et sa faiblesse du but subUme entrevu par le regard inspiré du croyant !
La nuée qui dirigeait la marche atteignit enfin la plaine soUtaire de Pharan. Alors, sur la demande du peuple. Moïse envoya douze guerriers reconnaître le pays qu'il s'agissait ds conquérir. «Abordez, leur dit-il, la frontière méridionale, et, parvenus aux montagnes voyez quelle est la nature des lieux, si les habitants sont faibles ou forts, en petit ou en grand
nombre, s'ils ont des villes murées ou sans défense, si le sol est gras ou maigre, planté de bois ou dépouillé d'arbres. Apportez-nous des fruits de la contrée. Soyez résolus. » Les guerriers mirent quarante jours à faire leur exploration. Ils rapportèrent des grenades, des figues et un cep de vigne chargé d'une énorme grappe de raisin. Ils vantèrent la fertilité du pays, mais en faisant une peinture décourageante de la force des indigènes et des périls de l'entreprise. La foule, effrayée, se plaignit amèrement de Moïse et d'Aaron : « Que ne sommes-nous morts en Egypte et que ne mourons-nous dans ces déserts immenses, plutôt que d'entrer dans une telle région pour y tomber sous le glaive et y laisser nos femmes et nos enfants captifs? Ne vaut-il pas mieux rebrousser chemin? Donnons-nous un chef et retournons en Egypte. » Sur les douze envoyés, il n'y en eut que deux, Josué, fils de Nun, et Caleb, fils de Jéphoné, qui firent entendre des paroles de courage et essayèrent d'apaiser la tempête. Mais on leur répondit par des cris séditieux, et ils se virent près d'être lapidés. Alors la voixdeJéhovah intervint : «J'en jure par moi-même, je vous traiterai selon les souhaits que je vous ai entendus faire. Vos cadavres resteront couchés dans cette solitude. Tous les hommes âgés de plus de vingt ans, qui ont murmuré contre moi, ne fouleront pas la terre promise, excepté Caleb, fils de Jéphoné, et Josué, fils de Nun. J'y conduirai vos enfants, que vous craignez de donner en proie à l'ennemi... mais ils vont errer dans la solitude et porter le poids de votre révolte durant quarante années, jusqu'à ce que leurs pères soient éteints et consumés... » Ces menaces changèrent la colère du peuple en un grand deuil ; il passa de la défiance à la présomption et voulut forcer, les armes à la main, l'entrée du pays de Chanaan. Mais l'itinéraire était tracé par un ordre inflexible, et ceux qui s'obstinèrent à livrer bataille à l'ennemi furent vaincus et tués en grand nombre.
L'arrêt d'exil prononcé contre les Hébreux s'exécuta et les tint encore trente-huit ans éloignés de la terre promise. Les vallées incultes de l'Arabie dévorèrent toute la génération maudite. On campa longtemps autour des montagnes de Séir ou del'Idumée, onrevint lentement et par des marches irrégulières jusqu'au pied du Sinaï, vers le bras oriental de la
SÊPHORA. 295
mer Rouge, pour regagner ensuite le pays de Moab, à l'orient du lac Asphaltite. Au milieu de tant de fatigues, plus d'une fois des murmures s'élevèrent ; enfin, une conspiration éclata, qui avait pour chef Coré, de la tribu de Lévi, soutenu par Dathan et Abiron. Deux cent cinquante des principaux d'israëlsuivaientle parti de la révolte. Moïse, sans se déconcerter, donna rendez-vous aux conjurés pour le lendemain, à la porte de leurs tentes. Là, il avertit la foule de s'éloigner d'eux et de leur famille, annonçant d'une voix solennelle qu'ils allaient périr d'un genre de mort inouï. A l'instant, le sol se déchira sous leurs pieds, ils furent engloutis, et une flamme vengeresse enveloppa et fit périr leurs partisans.
Malgré tant de prodiges opérés en sa faveur, l'hésitation entra un jour dans l'âme de Moïse, lassée de l'ingratitude et des reproches des Hébreux. Près de Cadès, il leur arriva de manquer d'eau : « Parle à la pierre devant eux, dit la voix de Jéhovah, et elle donnera des eaux vives. » Au lieu de commander à la roche, selon le précepte du ciel. Moïse la frappa deux fois de sa baguette avec une sorte d'inquiétude et de défiance. Cette faiblesse fut partagée par Aaron. Alors l'anathème porté contre le peuple s'étendit à ses deux chefs, qui furent aussi condamnés à finir leurs jours dans le désert, sur le seuil interdit de la terre si vivement et si longtemps espérée. En eflet, à quelque temps de là. Moïse reçut l'ordre de se rendre, avec Aaron et Éléazar, fils d'Aaron, sur la montagne de Hor. Ils y allèrent ensemble ; Aaron fut dépouillé des insignes du sacerdoce, qui passèrent à son fils, puis il expira sur la cime de la montagne. La nation donna des larmes sincères à ce trépas ; car, bien qu'elle se répandit souvent en murmures contre ses chefs dans des circonstances difficiles, elle ne laissait pas d'apprécier leurs qualités supérieures et de leur payer quelquefois un juste tribut d'admiration respectueuse et de profond amour.
Enfin , l'épreuve infligée aux Hébreux touchait à son terme: ils allaient entrer dans le repos, mais non pas sans ce suprême et pénible effort qui détermine les grands résultats. En approchant du but, les difficultés devenaient plus terribles : les nations assisesaux portesde Chanaan, se levèrent en armes pour i;jr:ïier le passage. Après un léger échec, Israël foula sous ses pieds plusieurs peuplades et vint dresser
200 LES FEMMES DE Lk BIBLE.
SOS tentes dans les campagnes de Moab, non loin de la rive orientale du Jourdain. Le roi de Moab s'entendit avec le roi de Madian, son voisin, pour organiser la résistance ; ils mandèrent un devin célèbre de la contrée, nommé Balaam, afin qu'il arrêtât les conquérants par la puissance de ses malédictions. Balaam arriva dans le camp des Moabites ; mais ses paroles se retournèrent contre la mission qu'on lui avait donnée. Trois fois tombèrent de ses lèvres, au lieu d'imprécations funestes, des accents d'admiration et des prophéties glorieuses pour les Hébreux. Apercevant du haut d'une montagne l'ordre miUtaire des tribus, et obéissant à une impulsion irrésistible, il annonça que ce peuple nouveau s'étendrait comme un torrent, qu'une étoile splendide sortirait de Jacob, qu'un rejeton d'Israël frapperait les chefs de Moab, soumettrait la postérité de Seth et tiendrait l'Idumée sous son empire. « Combien sont magnifiques tes pavillons, ô Jacob ! et tes tentes, ô Israël ! On dirait des vallées ombragées d'arbres, des jardins arrosés d'eaux courantes, des tabernacles dressés par Dieu lui-même, des cèdres plantés au bord des eaux... Ils dévoreront leurs ennemis et leur broieront les os et les perceront de flèches. Israël se repose et dort comme une lionne qu'on n'ose pas réveiller. Qui te bénira sera béni ; qui te maudira sera maudit. » Toutefois Balaam proposa de lutter contre les Israélites, mais par la ruse, en communiquant avec eux à titre d'amis, en les attirant à des fêtes licencieuses, en les domptant par l'attrait du plaisir. On suivit cette poUtique infâme, qui bientôt, en effet, eût livré les Hébreux en proie à leurs ennemis sans la sévérité de Moïse. Il ordonna de tuer ceux qui tomberaient dans la dissolution, d'attaquer l'armée madianite, et, après la victoire, de faire périr sans pitié les femmes qui n'avaient que trop servi les pernicieux desseins de leurs compatriotes. Les cinq chefs principaux de la nation et Balaam, leur conseiller, furent passés au fil de l'épée. Tant de sang fut répandu pour effrayer les indigènes et décourager la résistance.
Le dernier jour de Moïse s'avançait. « Tu vas gravir la montagne de Nébo, lui dit Jéhovah, tu jetteras les yeux sur le pays que je destine aux fils d'Israël, et puis tu iras rejoindre ton peuple dans la mort, comme Aaron y est allé, parce que vous m'avez offensé près Cadès, au désert de
SEPIIORA. 297
Sin. » Moïse priait pour que l'interdiction fût levée ; il souhaitait voir les eaux du Jourdain, les riches colhnes et les vallées fertiles de Chanaan, et le Liban gracieux qui verdit sous un printemps éternel; mais Dieu resta inflexible, et lui désigna un successeur en la personne de Josué : « Prends le fils de Nun, ce guerrier plein de sagesse, et impose-lui les mains devant le grand prêtre Éléazar et devant tout le peuple ; trace-lui sa route et revêts-le des mco^ques du pouvoir, et que l'assemblée lui obéisse... » Moïse fit connaître cet entretien aux Hébreux, il leur présenta publiquement Josué comme leur chef futur, et l'investit dès lors d'une portion de l'autorité souveraine. C'est son honneur immortel d'avoir clos sa carrière, comme il l'avait parcourue, avec le plus entier désintéressement. Fidèle en tout à la loi, on ne le vit jamais ni fausser l'esprit de la constitution pour augmenter sa propre puissance, ni sacrifier les libertés nationales à des calculs d'intérêt domestique. Le choix de Dieu fut sa règle invariable ; rien ne l'en détourna. Ce sentiment si rare et si pur le guidait lorsque, sentant sa fin prochaine^ au lieu d'établir en faveur de sa famille et de sa tribu l'hérédité du pouvoir, il indiqua, pour lui succéder, Josué, de la tribu d'Éphraïm, qui n'était ni son parent ni son allié, et il lui concilia la confiance et le respect du peuple en le faisant agréer comme l'élu de Jéhovah.
C'est encore à ce sentiment délicat qu'il faut attribuer l'obscurité poUtique où Moïse, chef puissant et obéi, a laissé ses deux enfants, et le silence presque complet où Moïse, historien et poëte, a laissé la vie de Séphora. A part les circonstances que nous avons rapportées, la modeste femme, dont toute la gloire est dans le nom de son époux, disparaît du récit pourtant si détaillé de l'expédition des Hébreux et de leur long voyage. On sent que la pensée du grand homme a franchi le cercle trop étroit des afTections intimes, et qu'elle ne passe par-dessus un objet légitimement cher, mais restreint et individuel, que pour atteindre et embrasser tout un peuple qui porte la fortune de la race humaine, et dont l'existence indestructible et le caractère étrange doivent resteT", à la face des siècles, comme un témoignage de la véracité de Dieu. Aussi la main laborieuse qui, sous l'œil et par les ordres de la Providence, bâtissait l'édifice de ce
peuple monumental, n'a pas pris le temps d'ériger à Séphora le plus humble mausolée, en nous disant du moins où elle mourut. L'ensemble de l'histoire autorise à penser que Séphora s'éteignit au milieu des déserts de l'Arabie avec cette génération condamnée que dingrats murmures avaient exclue de la terre promise.
Cependant le vieux prophète ramassa toutes ses forces pour terminer utilement ses travaux de quarante années et placer son œuvre déjà si puissante par elle-même sous la garde des pensées et des sentiments les plus capables de dominer l'âme d'un peuple et de lui faire de grandes destinées. En présence de la multitude, il évoqua les souvenirs du passé, étendit son regard profond sur les temps futurs, et prononça d'une voix éloquente et terrible des promesses et des menaces qui, plus tard, furent reconnues comme des arrêts que Dieu lui-même avait placés sur les lèvres de son confident. « Si tu restes docile aux préceptes de la loi, ditil à Israël, tu seras comblé de bénédictions... Les ennemis qui s'élèveront contre toi, tomberont sous tes yeux ; ils viendront t'attaquer par un chemin, ils s'enfuiront par sept... Tous les peuples de la terre te craindront. Dieu te mettra dans l'abondance... II ouvrira le ciel, son riche trésor, poup répandre à temps la pluie sur tes campagnes... Mais, si tu ne suis pas la voix de Dieu, les malédictions s'appesantiront sur toi... te marquant, ainsi quêta postérité, d'un signe de colère... En haut, le ciel sera d'airain; en bas, le sol de fer... Dieu te renversera devant tes agresseurs ; c'est toi qui marcheras contre eux par un chemin et qui fuiras par sept... Il t'enverra un ennemi pour te réduire à la faim, à la soif, à la nudité, à l'extrême misère, et pour abaisser ta tête sous un joug qui t'écrasera. D'une contrée lointaine, du bout de la terre, une nation dont tu n'entends pas la langue fondra sur toi comme un aigle au vol impétueux ; nation orgueilleuse et dure, qui n'aura ni respect pour le vieillard ni pitié pour tes petits enfants. Elle dévorera le fruit de tes travaux.. . elle mettra tes villes en cendres et fera tomber ces murailles élevées et fortes où gisait ta confiance... Tu seras dispersé sur toute la face de la terre, captif et prosterné devant des dieux nouveaux, des dieux de bois et de pierre, inconnus à tes ancêtres. Tu n'auras de repos nulle part et ne trouveras
pas même où poser la plante de tes pieds. Sous la main de Dieu, ton cœur sera pleind'épouvante, ton œil desséché, ton àme déchirée d'angoisses, ta vie comme en suspens. Tremblant nuit et jour, incertain de ton existence, tu diras le matin : « Verrai-je le soir? » et le soir : a Verrai-je le matin? » tant il y aura de crainte dans ton àme et de choses terribles autour de toi! »
Dans ce moment solennel, Moïse fit renouveler par les Hébreux le serment de fidélité fait à lÉternel: il prescrivit aux prêtres de lire publiquement la loi tous les sept ans, à la fête des Tabernacles, et il prononça ce cantique célèbre que tout Israël devait retenir dans sa mémoire et répéter
« Cieux, écoutez ma voix I Terre, entends ce que je vais dire! Que ma doctrine se répande comme l'eau des nuées; que ma parole pénètre comme la rosée, comme une pluie fine pénètre l'herbe tendre, comme une forte ploie la plante robuste.
« J'invoquerai le nom de Jéhovah ; donnez louange à notre Dieu. Toutes ses œuvres sont parfaites et toutes ses voies sont jugement; il est fidèle, sans iniquité, il est juste et droit.
« Cependant ceux qui étaient ses fils l'ont indignemeDt offensé; c'est une race revêche et égarée. Est-ce donc ainsi que tu récompenses Jéhovah, ô peuple dépourvu de sens! N'est-il pas ton père? ne t'a-t-il pas conquis, et fait, et constitué? Souviens-toi des anciens jours; songe à la suite des générations ; interroge ton père, il te l'apprendra ; tes aïeux, ils te le diront : quand le Très-Haut partageait les peuples, quand il dispersait les fils d'Adam, il donna des limites aux peuples de la terre promise en raison du nombre des enfants d'Israël. Il prit ceux-ci pour son lot et Jacob pour son héritage.
« Il l'a trouvé dans une terre déserte, pleine d'horreur et de désolation; il l'a guidé, il l'a instruit, il l'a conservé comme la prunelle de l'œil. Comme un aigle excitant ses petits et voltigeant autour d'eux, il a étendu ses ailes pour le recevoir, le soutenir et le porter ; il l'a conduit seul et sans l'assistance des dieux étrangers. II l'a fait passer par-dessus
yOO LES FEMMES DE LA BIBLE.
les montagnes. Il lui a donné le produit d'un sol fertile, il a lire pour lui du miel de la pierre môme, et de l'huile des plus durs rochers. Il l'a nourri du beurre des troupeaux, du lait des brebis, de la chair tendre et savoureuse des moutons de Basan, de la fleur du froment choisi et du sang généreux de la grappe.
(c Mais ce peuple aimé s'est à peine vu engraissé, qu'il s'est fait récalcitrant ; à peine rassasié et nageant dans l'abondance, qu'il a délaissé Dieu son créateur, méprisé Dieu son salut. Ils l'ont provoqué en adorant des dieux étrangers, ils ont éveillé sa colère par des abominations, en sacrifiant à de vaines idoles, à des dieux ignorés, nouveaux, venus depuis peu, et qui ne furent point révérés de leurs aïeux. Ah! tu as déserté Dieu qui t'a fait, tu as oublié le Seigneur qui t'a donné la vie !
(c Jéhovah les a regardés avec indignation; ses fils et ses filles l'ont irrité. Et il a dit : Je leur cacherai ma force, et nous verrons quelle sera leur fin ; c'est une race corrompue, ce sont des enfants ingrats. Ils ont excité ma jalousie en adorant ce qui n'est pas Dieu, et m'ont irrité par leurs vaines idoles; moi, j'exciterai leur jalousie en adoptant un autre peuple, et les irriterai en leur préférant quelque nation insensée. Le feu de ma colère s'est allumé ; il pénétrera jusqu'aux entrailles du globe, dévorera la terre avec ses fruits et calcinera les fondements des montagnes. J'amasserai toute sorte de maux sur leur tête, j'épuiserai sur eux toutes mes flèches. Ils endureront la famine, des plaies cruelles, la dent des bêtes sauvages et le venin des serpents. Au dehors le glaive, au dedans la frayeur les décimera, adolescents et jeunes filles, enfants à la mamelle et vieillards caducs. Et j'ai dit: Où sont-ils? J'éteindrai leur mémoire parmi les hommes. Mais j'ai différé, à cause de la jalouse insolence de leurs ennemis qui pourraient s'écrier : Ce n'est pas de Dieu, mais de notre main puissante, que vient tout cela.
« Nation sans conseil et sans prudence ! Ah ! s'ils étaient sages et intelligents ! s'ils songeaient à l'avenir ! Est-ce qu'un homme poursuivrait mille d'entre eux, est-ce que deux hommes en feraient fuir dix mille, si leur Dieu ne les avait délaissés, si Jéhovah ne les avait livrés comme une proie?
Car notre Dieu n*a pas d'égal; nos ennemis même en sont juges.
<( Us sont devenus comme les vignes de Sodome, ou les coteaux de Gomorrhe, dont les grappes sont de fiel, et les raisins amers, et le jus pareil au poison de l'aspic et des plus cruels serpents.
« Mais toutes ces choses me sont connues, dit l'Éternel; je les garde dans ma mémoire. La vengeance est à moi, et je l'exercerai en son temps ; leur pied chancellera. Le jour de leur ruine approche, leur destinée se hâte !
« Toutefois, Jéhovah tempérera sa sévérité ; il aura compassion de ses ser\iteurs, quand il verra leur force évanouie, leur espoir tombé, leur multitude réduite. Il dira : Où sont les dieux en qui leur confiance était placée, qui nourrissaient leur adorateur de la chair des victimes et du vin des libations ? Qu'ils se lèven t pour vous secourir et vous défendre dans le péril extrême !
« Vous le voyez donc, je suis le Dieu unique, et il n'y en a pas d'autre que moi. Je fais mourir et je fais vivre; je blesse et je guéris, et nul ne peut se soustraire à mon pouvoir. Je lève la main au ciel et j'affirme que la vie éternelle est à moi.
«Si j'aiguise mon glaive flamboyant et si ma main saisit le jugement, je tirerai vengeance de mes ennemis et je payerai de retour ceux qui me haïssent. J'enivrerai mes flèches de sang, mon épée dévorera la chair des oppresseurs de mon peuple.
« Réjouissez-vous, ô nations, avec Israël, parce que le sang des serviteurs de Jéhovah sera vengé, la cruauté de leurs ennemis recevra sa récompense ; la terre promise et son peuple seront pardonnes. »
Après cet hymne pompeux. Moïse bénit toutes les tribus rassemblées et leur fit de touchants adieux. Puis il franchit la montagne de Nébo, peu distante du Jourdaim. Là, d'un point élevé, il promena ses regards sur la vaste étendue du pays, où sa nation allait se fixer enfin, depuis Jéricho, la ville des palmiers, jusqu'à la mer occidentale qui fuyait dans des horizons lointains, et depuis la chaîne des monts Iduméens jusqu'aux cimes dentelées du Liban qui s'effaçaient
dans les profondeurs du cieL C'est là qu'il s'éteignit, à l'âge de cent vingt ans. On le pleura durant trente jours; nul ne sut jamais où dort sa cendre, mais le monde entier connaît son nom.
Il nes'éleva plus en Israël, dit l'historien sacré, aucun prophète tel que Moïse, qui ait reçu face à face les communications de Dieu, ni qui ait agi avec un bras si puissant et opéré d'aussi étonnantes choses. Quel homme, en effet, atteignit à la hauteur de Moïse, poète, chef d'armée, moraliste, législateur, historien et prophète? L'antiquité profane eut des personnages qui furent quelque chose de tout cela : mais lequel d'entre eux réunit ces qualités diverses, ou même en lit paraître quelqu'une avec un si pur éclat? Les poètes de l'antiquité profane n'ont écrit que des fictions ; les pas de ses conquérants ont disparu sous la poussière des empires écroulés; sa morale fait souvent rougir; son histoire s'est trouvée en retard ; ses oracles étaient des calculs de bas intérêt ou de politique. Ses législateurs, élevés au pouvoir par le cours des événements et dictant leur code à des hommes' déjà rassemblés en nation, à des concitoyens bienveillants et soumis, à des guerriers dont ils flattaient les belliqueux instincts, ses législateurs n'ont rien pu créer qui se tînt debout sous le poids de quelques siècles : le temps a tout dévoré en passant.
Moïse, au contraire, dut arracher d'abord les Hébreux à eux-mêmes et les conquérir homme par homme, avant d'eu faire un peuple et de leur donner des lois; il comprit et domina leur génie particulier, et, au moyen d'une discipline tutélaire et énergique, il le fit servir à ses grandes conceptions, sans jamais l'user ou l'altérer. Et son œuvre, troublée par toutes les vicissitudes qui fatiguent les choses humaines, dix fois attaquée, vaincue en apparence et foulée aux pieds, mais toujours plus forte que ses vainqueurs et survivant à leurs triomphes, mise en lambeaux par la dispersion d'Israël et jetée comme la poussière sur tous les chemins du monde, mais résistant jusqu'en cet état de faiblesse à l'action des siècles destructeurs, aux colères des révolutions, à l'influence des systèmes politiques, des philosophies et des religions qui se partagent le globe, son œuvre a vu naître et tomber les gigantesques monarchies du haut Orient et les
républiques de la Grèce et de Rome; elle a pu respirer et vivre jusque sous ces flots de Barbares qui étouffèrent l'empire romain ; le moyen âge s'est établi sans l'absorber et s'est écroulé sans la détruire, et aujourd'hui elle est représentée dans toutes les capitales de l'Europe par les fils de ceux qui la représentaient, il y a trois mille ans, sur les bords du Jourdain. Et cette œuvre est restée, au moins dans ce qu'elle a d'essentiel et de possible encore, telle que Moïse l'a faite: le peuple d'Israël, depuis longtemps sans patrie, sans gouvernement, sans magistrature, sans pontificat, mais fidèle à ses lois et à ses dogmes religieux, révère Moïse, adore Jéhovah etattend le Messie annoncé dans les livres écrits par son fondateur. On dirait un peuple de granit, sculpté par une main qui n'eut pas d'égale et posé par elle à l'entrée des âges, comme ces sphinx de la vieille Egypte qui dorment sur le seuil des déserts. Immobile au milieu des générations que la vie fait rouler autour de lui. comme des flots de sable chas ses par le vent, il leur présente les livres sacrés qu'il tient sous sa griffe et où se trouve l'explication de la destinée humaine. Mais le mystère qu'il leur enseigne, il a cessé de le comprendre; tandis que les générations voyageuses marchent le regard avidement fixé sur l'avenir, il reste immobile, les pieds repliés sous sa poitrine, le visage énigmatique et l'œil couvert d'un bandeau mystérieux.
Telle est l'œuvre de Moïse : ce quelle eut d'imparfait résulte soit des conditions naturelles à tout ce qui tombe dans le temps, soit des écarts où l'emporte trop souvent la liberté humaine que le législateur doit diriger et soutenir, mais non pas enchaîner ni compromettre. Ce que Moïse a mis de parfait dans son œuvre vient du génie ou de l'inspiration surnaturelle ; en sorte qu'il serait le plus remarquable de tous les grands hommes, sïl n'était pas l'un des plus illustres prophètes dont l'âme ait tressailli sous le souffle de la sagesse incréée.
Aussi sa haute figure, en même temps qu'elle domine l'histoire religieuse du vieux monde, projette jusque sur les âges chrétiens une ombre puissante et admirée. Lorsque la cime du Thabor s'illumina dans la Transfiguration, Moïse apparut avec Elle auprès du fils de l'homme glorifié, comme pour reconnaître et saluer la continuation de son œuvre
agrandie, et tendre la main, en signe de parenté, à la doctrine évangélique et aux âmes qu'elle allait conquérir. Cette généalogie est, en effet, établie et proclamée par la religion comme un point fondamental, et tous les fidèles ont fait à Moïse une place illustre dans leur mémoire et leur respect. L'art chrétien s'est emparé de sa vie entière pour la peindre, la sculpter, l'écrire en caractères impérissables, on la trouve sur les bas-reliefs des Catacombes et du baptistère de Florence ; les verrières étincelantes et les Bibles miniaturées du moyen âge en présentent les plus beaux épisodes ; elle se lit aux fresques du Vatican et du Campo-Santo, qui la retracent en pages magnifiques. Mais le nom de ]\Ioïse n'a pas inspiré d'œuvre plus célèbre que la statue destinée par Michel-Ange au tombeau de Jules II : rien de semblable ne nous fut légué par le ciseau des anciens; rien de supérieur n'est encore sorti du ciseau des modernes. C'est bien une création de ce rude et fier génie qui, attaquant le marbre avec une fougue despotique, en faisait jaillir, sous des lignes audacieusement tourmentées, le mouvement, la vie, la respiration, un monde entier d'idées et de sentiments pleins d'énergie et d'élévation. Cet œil creusé et comme recueilli au fond d'une orbite osseuse, dans une attitude méditative ; ces plis réguliers qui, sans troubler la sérénité du front, s'abaissent vers les sourcils et leur donnent plus de saillie, comme si la pensée s'y rendait pour élargir le piédestal où elle est assise, et la volonté pour accuser toute sa puissance, qu'elle semble condenser par un suprême efïbrt; ces tempes ouvertes et relevées comme pour dilater la carrière où se meut l'esprit et faire fuir les bornes posées à son activité ; cette bouche aux contours doux et fermes, parce qu'elle a coutume de ne prononcer que des commandements dignes de respect; cet éclat de physionomie, cette majesté surhumaine : c'est bien Moïse^ poëte et prophète, fondateur d'un peuple, parlant en maître à la nature domptée, et descendant du Sinaï, le regard chargé des secrets du ciel, le visage louché d'un rayon de gloire divine et tout enveloppé de splendeur.