‹ Les femmes de la BibleChapitre 17 sur 25 · MARIE, SŒUR DE MOÏSE · texte numérisé non relu

MARIE, SŒUR DE MOÏSE

cheval de Pharaon, les chariots et les cavaliers sont entrés dans la mer, Jéhovah fit retourner les eaux sur eux, tandis que les enfants d'Israël passèrent à sec au milieu des flots. » Et Marie et les femmes Israélites reprenaient : » Chantons le Seigneur qui a déployé sa gloire avec éclat, et précipité dans la mer le cheval et le cavalier. »

Dans la marche à travers les solitudes de l'Arabie, et parmi les travaux que lui imposait la création d'un peuple, Moïse, accablé de fatigue et souvent de reproches ingrats, s'était déchargé d'une partie de son immense responsabilité. Par le conseil de son beau-père, vieillard plein d'expérience, puis par Tordre de Dieu lui-même, il choisit entre les anciens d'Israël une sorte de sénat qui pût partager avec lui le fardeau du gouvernement. Néanmoins il ne fut pas à l'abri de ces critiques envieuses que suscite toujours l'exercice du pouvoir; sa famille même murmura. C'est Marie qui d'abord gagna l'esprit d'Aaron ; tous deux crurent à avoir à se plaindre de Séphora, femme du législateur, qui peut-être se montrait fière et exigeante à cause du grand ministère dont Moïse était investi. Sa qualité d'étrangère rendait aussi plus irritable la jalousie de ses parents hébreux. Enfin, qui ignore qu'une sensibiUté naturellement prompte à s'émouvoir, ardente à réagir, suffisait pour troubler bientôt deux femmes assises au même foyer, en leur présentant comme un insupportable objet ces contradictions d'humeur et ces dissentiments domestiques qui sémoussent d'ordinaire sur la forte organisation de l'homme?

Quoi qu'il en soit, Marie et son frère Aaron firent remonter leurs plaintes plus haut que Séphora : « Est-ce que Moïse, dirent-ils, estle seul à qui Dieu ait parlé ? Dieu ne s'est-il pas également fait entendre à nous ? » Or il n'y avait pas d'homme qui fût plus doux que l'accusé et qui méritât mieux d'être obéi sans murmure. Du reste, Jéhovah se déclara solennellement pour lui. Sa parole formidable retentit sur la tête des deux coupables : « S'il y a parmi vous quelque prophète, je lui apparaîtrai en vision, ou je lui parlerai en songe. Mais il en est autrement de mon serviteur Moïse, qui surpasse en fidélité tout mon peuple. Car je lui parle bouche à bouche : il me voit en face, et non sous énigmes et figures. Comment donc

n'avez-vous pas craint de vous élever contre lui ?» A linstant Marie se vit frappée de la lèpre, maladie fréquente en ces siècles et en ces pays, et d'un caractère hideux et redoutable. Aaron, effrayé, vint dire à Moïse : « Je t'en prie, pardonne cette faute où nous sommes tombés insensément. » Moïse, en effet, obtint de Dieu par ses supplications laguérison de son imprudente sœur ; mais elle n'en resta pas moins exclue du camp l'espace de sept jours. La loi fixait ce temps pour constater lexistence de la lèpre lorsque les symptômes étaient douteux, ou pour en constater la disparition entière, après la guérison apparente. La nature du fléau commandait une telle séquestration, car il attachait son germe dévorant à tous les objets touchés par les lépreux, en sorte qu'on ne pouvait plus s'en approcher impunément. Dans ces âges reculés, les maladies contagieuses et pestilentielles, retenues •sur leur sol originel, ou se promenant au loin, emportaient quelquefois une moitié de nation avec une désespérante rapidité. C'est qu'alors la population trop restreinte se voyait forcée d'abandonner de vastes étendues de terre à leur état sauvage et malsain, et que l'homme inexpérimenté ne savait pas combattre avec autant d'énergie qu'aujourd'hui les influences délétères du climat et des saisons. Tels étaient la malignité de la lèpre et le motif des interdictions prononcées contre ceux qu'elle avait atteints.

Marie appartenait, par l'âge, à cette génération nourrie dans la servitude, s'épouvantant du travail de la liberté et condamnée, à cause de ses murmures contre Dieu, à périr hors de la terre promise. L'anathème enveloppa solidairement tous ceux qui avaient plus de vingt années lorsque les explorateurs, envoyés par Moïse au pays de Chanaan, firent le récit pusillanime de ce qu'ils avaient vu et provoquèrent ainsi les plaintes séditieuses de la foule. Marie paya son tribut à la mort peu de mois avant ses deux frères. Le long et rude exil des Hébreux allait bientôt finir, et déjà l'image de la patrie et du repos apparaissait en quelque sorte à l'horizon ; l'armée était alors à Cadès, sur la frontière méridionale de ridumée. C'est là que Marie eut son tombeau.

Appendit funiculnm coccineum in fenestra. (JostiE, II, 21.)

Des hommes et des lois, voilà ce que Moïse, en mourant^ laissait à Josué, son successeur. Les lois étaient sages et harmonieusement combinées ; une vie de fatigues et de privations, un exil de quarante ans parmi les sables et les montagnes du désert, des luttes à main armée contre les tribus limitrophes, tous ces eflorts avaient discipliné etaguerri les hommes. Mais le sol leur manquait encore, le sol qui est pour les peuples ce que le foyer domestique est pour les individus, l'asile cher et sacré des richesses les plus précieuses et desjoies les plus douces, le point où se concentre la force d'attaque et de résistance, la source féconde où s'alimente la vie. Les races nomades ne sont qu'un peuple commencé; les races que le glaive de la conquête sépare de leur tronc vivant et jette sans racine sur la terre étrangère ne sont plus qu'un débris de peuple; les unes et les autres, semblables à des ombres, passent sans bruit dans l'histoire de l'humanité, jusqu'au jour où elles se fixent sur des régions envahies, ou recommencent sur la tombe de leurs aïeux une nouvelle existence. Les lois, les mœurs, la civilisation, en général, semblent sortir de terre comme la verdure et les plantes. Il est vrai que les peuples vaincus peuvent emporter dans leur dispersion l'idiome national pour chanter la patrie, et leur cœur pour la chérir ; mais ils ne peuvent lui rendre son nom et sa prospérité qu'en la faisant asseoir sur un sol défendu par leur épée, cultivé de leurs mains et marqué du sceau de leur génie et de leur liberté.

Celui qui devait constituer définitivement les Hébreux en

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leur donnant une patrie, c'était -fosué. Vaillant dans la guerre, pénétrant et sage dans le conseil, maniant les esprits avec dextérité et la parole avec éloquence, il avait fixé lattention et l'estime de Moïse : il fut élu d'en haut pour continuer l'œuvre de ce grand homme, et il soutint l'honneur d'un tel choix par la fermeté de son caractère et l'héroïsme de son dévouement. Affranchis du joug de l'Egypte, échappés aux dévorantes solitudes de l'Arabie, les Hébreux étaient campés dans les plaines de Moab, non loin de la mer Morte ; Moïse venait de s'éteindre sur la cime du mont Nébo, après avoir promené un long et sympathique regard sur le pays de Chanaan, objet de vœux si longtemps et si ardemment nourris. Alors Jéhovah dit à Josué : « Mon serviteur Moïse est mort ; va, franchis le Jourdain à la tête de tout le peuple, et entre dans la contrée que je destine aux fils d'Israël. Toute cette étendue que fouleront vos pas, je vous la donnerai, selon les promesses faites à Moïse. Le pays des Héthéens vous appartient, depuis le désert d'Egypte et le Liban jusqu'aux fleuves de l'Euphrate et à la grande mer, qui sont vos limites. Nul ne pourra résister à Israël tant que tu vivras; comme je fus avec Moïse, je serai avec toi, sans te délaisser jamais. Sois ferme et courageux, car tu feras à ce peuple le partage de la terre que je lui donnerai, ainsi que j'en ai pris l'engagement avec ses ancêtres... »

Cette terre, promise aux patriarches, et où leurs descendants allaient habiter en maîtres, était alors d'une fécondité merveilleuse. Située sous une latitude encore plus méridionale que la portion aujourd'hui française de l'Afrique, elle présente ses vallons et ses colUnes auxfeux d'un soleil toujours chaud. La Méditerranée y envoie de Toccident ses brises rafraîchissantes ; le Liban avec ses cèdres la protège contre les vents froids du nord ; une chaîne de montagnes, qui la borne au midi et court ensuite à l'est, au delà du Jourdain, arrête dans leur marche ces flots d'air brûlant qui s'exhalent des sables de l'Arabie. Les pluies y sont rares, si ce n'est aux saisons de l'automne et du printemps ; en été, il n'y a que de fortes rosées. Mais des sources abondantes jaillissent du flanc des montagnes, et le creux des vallées verdit souî cette humidité sans cesse entretenue par la nature. Le sol, admirablement diversifié, présente des plaines propres à la

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culture, des collines pierreuses où peuvent croître les vignes et les arbres fruitiers, et dont le pied, couvert d'herbe épaisse, nourrirait facilement de nombreux troupeaux. Le pays avait en abondance l'huile et le miel, l'orge et le froment, et toutes les productions savoureuses et déUcates des contrées méridionales. Aussi des flots dhommes purent se presser bientôt entre ses frontières étroites sans avoir à souffrir des rigueurs de la misère et de la faim.

On aurait tort de prendre l'état présent de la Palestine pour la mesure de sa fertiUté primitive. Le fer et la flamme ont passé vingt fois sur la face de cette terre malheureuse. L'homme n'y répand plus ses sueurs fécondes ; sa main ne vient plus arrêter les empiétements de la nature sauvage, ni corriger les dégradations que le temps injurieux laisse derrière lui. La guerre y fit un long séjour, et tout se dessécha sous ses pieds brûlants ; la barbarie s'y est assise ensuite, et tout est resté morne et languissant autour d'elle. Au spectacle de ces champs stériles où dorment tant de ruines, on croit voir les vieux prophètes de la Judée apparaître et montrer du doigt le terrible accomplissement de leurs menaces contre l'infidélité d'Israël. Une terre à moitié inculte, une végétation maladive, de misérables villages épars sur des plateaux dépouillés, de maigres troupeaux de chèvres et de moutons conduits par un pâtre qui ressemble au fantôme de la faim, quelque chose de sombre et de désespéré planant sur ces régions, portent le deuil d'une viduité éternelle et les stigmates de la servitude : toutes ces désolations font respirer comme une odeur de colère di\ine, et vous sentez passer encore sur votre tète frissonnante le souffle de Jéhovah, qui sème au loin la tristesse et l'aridité.

Et toutefois cette terre garde, malgré l'anathème dont elle est frappée, des signes de grandeur et de fécondité qui permettent de comprendre ce • qu'elle fut et ce qu'elle pourrait devenir. Quel pays de l'ancien continent offre dans son ensemble des aspects plus magnifiques, et où la grâce et la majesté se rencontrent dans des proportions plus heureusement combinées ! Des colhnes et des montagnes, groupées en chaîne continue ou rangées en amphithéâtre, ouvrent entre leur cimes dentelées, sur leurs flancs arrondis, des horizons tout trempés d'une lumière Umpide et fuyant

dans les profondeurs d'uncielargenté. Les vapeurs transparentes et les ombres fermes comme on les voit toujours dans les pays chauds, la verdure et le soleil, la terre et le firmament, tout est marié et fondu avec une inimitable harmonie de couleurs et de lignes, avec un merveilleux accord de force et de suavité. Nulle part peut-être la main du grand Artiste n'a tracé tant de dessins si purs, ni répandu si largement les richesses de son pinceau, ni multiplié davantage les effets variés et magiques, ni tout disposé avec une symétrie plus ravissante. Sous cette atmosphère chaude et sereine croissent, ça et là, quelques touffes d'arbustes toujours verts, mais aussi toujours chétif s et rabougris, parce que la culture leur manque, et parce que l'Arabe en laisse manger les jeunes branches à ses troupeaux. Plus loin on voit de gros arbres au tronc noueux, aux rameaux épais et puissants, qui donnent un peu d'ombre aux voyageurs; des forêts d'églantiers et de lauriers-roses sortent du lit d'un ruisseau desséché; des sycomores, des platanes, des grenadiers sauvages poussent d eux-mêmes sur le penchant des montagnes dont ils revêtent gracieusement les contours; des bouquets de figuiers noirs, de nopals et d'orangers couvrent de fraîcheur et de verdure quelques vallons privilégiés. Dans les plaines, une couche profonde de terre noire et légère produit de grandes herbes, des broussailles épineuses, des chardons énormes, toutes sortes de plantes et de fleurs. Ces beautés de la nature et ces exemples de fertilité spontanée éclatent entre mille signes de désolation, comme un rire plein d'ironie que Dieu laisse tomber sur un peuple ingrat, auquel il avait fait une si splendide demeure, sur un pays que le mensonge et le despotisme du Coran ont rendu si misérable, et qui reprendra sa parure et sa prospérité lorsque des mains libres ouvriront ses entrailles au soleil vivifiant de la civilisation chrétienne.

Près d abaisser sous ses armes les frontières de cette belle contrée, Josué envoya devant lui deux braves chargés de reconnaître le point où devait s'opérer l'invasion. Il était alors à Sétim, à deux lieues au delà du Jourdain, au nord et non loin de la mer Morte. Vis-à-vis, en deçà du fleuve, à deux lieueségalement, se trouvait Jéricho, la première ville qu'il fallait emporter. G est là que les deux explorateurs se rendi-

rent, au péril de leur vie. Us s arrêtèrent devant une maison qui donnait sur les remparts, chez une femme de mœurs équivoques, et qui avait nom Rahab. Le roi fut promptement informé que des espions Israélites étaient entrés dans la ville sur le soir ; il envoya dire à Rahab : « Livre les hommes qui te sont arrivés et que tu as dans ta demeure, car ce sont des espions venus pour reconnaître le pays. » Mais cette femme, déjà instruite de la secrète mission de ses hôtes et gagnée à leur croyance, les fit monter à la hâte sur la terrasse de sa maison, et les cacha sous des pailles de lin qui y étaient répandues. On sait que, dans les contrées chaudes et sereines, qui n'ont ni pluies fréquentes ni chutes de neige considérables, les habitations se terminent par une plateforme convertie en lieu d'agrément ou d'utilité. Aujourd'hui encore, le voyageur pourrait voir dans la moderne Jéricho, qui n'a que des épines sèches pour remparts, et les enfants et les femmes exposer au soleil et nettoyer le grain sur la terrasse, qui est même quelquefois le principal appartement de leurs maisons, et où l'on se tient la nuit comme le jour.

Rahab répondit aux officiers du roi, touchant les deux étrangers : « Il est vrai, je les ai reçus, mais sans savoir d'où ils venaient; ils sont sortis vers l'heure où l'on ferme les portes de la ville, et j'ignore où ils sont allés; mais poursuivez-les vite, et vous les atteindrez. » En eSet, les ofïiciers coururent sur leurs traces par ia route qui conduisait au gué du Jourdain; d'ailleurs, on tint fermées les portes de la ville, afin que les espions ne pussent sortir désormais s ils n'étaient pas évadés. 11 faut convenir que Rahab ne tint ni un langage vrai ni une conduite patriotique. Mais, sans doute, elle agit et parla sous l'empire delà crainte universellement répandue parmi ses compatriotes et sous l'impression des merveilles opérées par le ciel en faveur des Hébreux; c'est l'explication, sinon l'excuse de ses paroles et de ses actes. Quoi qu'il en soit, elle rejoignit ses hôtes, et leur dit : « Je vois que Dieu vous a livré ce pays; car vous avez jeté la terreur parmi nous, et le courage de tous les habitants de la contrée s'est évanoui. Nous savons qu'à votre sortie d'Egypte Dieu a séché sous vos pas les eaux de la mer Rouge, et quelles choses vous avez fait éprouver aux deux rois amorrhéens, Og et Séhon, qui habitaient au delà du Jour-

dain, et qui sont tombés sous vos coups. Ces nouvelles nous ont effrayés, notre cœur s'est abattu, et votre arrivée nous trouve sans force ; vraiment le Seigneur votre Dieu est celui qui règne en haut dans le ciel, en bas sur la terre. Faites-moi donc, en son nom, le serment de traiter la maison de mon père avec la même compassion que je vous ai montrée ; donnez-moi un signal assuré pour sauver mon père et ma mère, mes frères, mes sœurs et tout ce qui leur appartient, et pour dérober nos vies à la mort. » C'était l'accomplissement des paroles de Moïse, qui avait promis aux enfants d'Israël que Jéhovah ferait marcher l'effroi devant eux et livrerait à leurs armes l'ennemi glacé d'une terreur inexprimable.

Les deux envoyés prirent l'engagement voulu, et jurèrent sur leur tête qu'il ne serait fait aucun mal à Rahab, ni à ses parents, pourvu qu'elle-même restât fidèle à son serment. Alors elle suspendit à sa fenêtre une corde le long de laquelle ses hôtes devaient glisser pour s'enfuir : car la campagne s'étendait au pied de sa maison bâtie sur le mur de la ville. Et elle leur dit : « Gagnez les montagnes, de peur que les émissaires ne vous rencontrent : demeurez-y cachés trois jours, jusqu'à ce qu'ils reviennent ; ensuite vous reprendrez votre chemin. » Charmés de ces bons conseils, ils lui donnèrent la nouvelle assurance de leur protection. « Nous tiendrons le serment prêté, pourvu que ce cordon d'écarlate soit attaché comme signal à la fenêtre par où tu nous fais descendre, et que tu rassembles près de toi ton père, ta mère, tes frères et tous tes parents. Si quelqu'un est trouvé hors de ta maison, son sang retombera sur ta tête, et nous ne serons pas responsables ; pour ceux qui seront avec toi dans la maison, leur sang retombera sur notre tête, si on les frappe. M^is, si tu prétends nous trahir et publier ce que nous le disons, alors nous serons dégagés de notre parole. » Les conventions étant bien arrêtées et entendues de part et d'autre, Rahab fit descendre ses hôtes au pied des murailles de Jéricho. Ils se réfugièrent dans les montagnes voisines, et attendirent l'espace de trois jours que les émissaires rentrassent dans la ville, lassés de recherches infructueuses et abandonnant leur proie. Ce délai expiré, ils regagnèrent le camp des Hébreux, et rendirent

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compte à Josué de leur mission. Le Seigneur a mis toute cette contrée dans nos mains, et tous les habitants sont plongés dans la crainte et la stupeur. »

Cependant Josué avait fait tous les préparatifs de l'invasion. Les tribus de Ruben et de Gad et la demi-tribu de Manassé avaient obtenu de Moïse les pays de Jaser et de Galaad, précédemment habités par les Amorrhéens, le long de la rive orientale du Jourdain, mais à condition d'aider leurs frères dans les travaux de la conquête et de marcher même les premières à l'ennemi. Elles furent donc invitées à laisser leurs familles et leurs troupeaux sous une garde assez forte, et à grossir de leurs plus vaillants hommes l'armée d'expédition. Elles devaient supporter tous les périls réservés aux autres tribus, et ne s'asseoir dans la paix de leurs foyers qu'après la soumission du pays et le partage définitif des terres. Tous répondirent au général : « Nous ferons ce que tu nous as prescrit; nous irons où tu nous enverras. Comme nous avons obéi en tout à Moïse, nous t'obéirons ; seulement, que Dieu soit avec toi comme il fut avec Moïse ! Quiconque te résistera et voudra contredire à tes ordonnances, qu'il meure ! Sois ferme, et agis avec un mâle courage. » Les troupes étaient animées, l'union doublait leurs forces ; on sentait approcher l'heure solennelle et suprême.

Avant de se mettre en marche, Josué dit au peuple : « Venez et entendez la parole de Jéhovah, votre Dieu. Vous reconnaîtrez à ce signe que Jéhovah, le Dieu vivant, est avec vous, et qu'il exterminera sous vos yeux les Chananéens, vos ennemis : l'arche de l'alliance du maître de l'univers passera le Jourdain à votre tête; quand les prêtres qui portent l'arche toucheront du pied les eaux du fleuve, les flots d'en bas s'écouleront, laissant leur lit à sec ; les flots d'en haut s'arrêteront comme une masse solide. » Les hérauts d'armes avaient transmis les ordres du général et fixé leur place aux diverses tribus. Le défilé s'ouvrit. Les prêtres s'avancèrent portant l'arche d'aUiance. On était au printemps, dans le premier mois de l'année hébraïque. Les pluies de la saison et les torrents de neiges fondues, tombés des montagnes, avaient considérablement grossi le Jourdain qui coulait à pleins bords. Cependant les prêtres n'eurent pas plustôt posé le pied dans les flots, que les eaux supérieures, s'a-

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raoncelantsurelles-mèmes, remontèrent de plusieurs lieues vers leur source, tandis que les eaux inférieures suivirent la pente naturelle qui les entraînait au lac Asphaltite. L'arche fît une halte au milieu du fleuve tari, afin de donner à la multitude le temps de le traverser. En effet, la multitude, frappée d'étonnement, passa sans obstacle d'une rive à l'autre ; le même bras qui tenait le Jourdain suspendu, agissant sur le courage des peuples indigènes, déconcertait toute résistance : nul obstacle n'arrêtera les conquérants.

Josué avait reçu l'ordre de transmettre à la postérité la mémoire de ce fait prodigieux, au moyen d'un monument simple, mais significatif : il devait entasser dans la plaine douze pierres tirées du lit du Jourdain. Il choisit donc douze hommes, un de chaque tribu, et pendant que l'arche stationnait au milieu du fleuve, il leur commanda d'emporter chacun une forte pierre, afin d'en faire un monceau destiné à rappeler un si grand jour aux générations futures. Puis, l'armée entière ayant accompli son merveilleux passage à travers le courant desséché, les prêtres eux-mêmes seretirèrent, portant sur leurs épaules l'arche préservatrice. Au moment où ils atteignirent la rive occidentale, les eaux, affranchies de contrainte, n'obéirent plusqu à leur naturelle pesanteur et reprirent leur marche régulière.

Entre le fleuve et Jéricho s'étend une campagne d'environ deuxlieues. A partirdu Jourdain, elle s'élève pardegrés très sensibles que séparent l'un de l'autre des plaines toutes unies. Aujourd'hui le sol en est tristeet aride : c'est un sable blanc dont la surface paraît empreinte des sels que les évaporations de la mer Morte répandent dans le voisinage. Les Hébreux s'avancèrent jusqu'à une demi-lieue de Jéricho, sur les hauteurs qui dominent la ville, dans le lieu même où fut bâti plus tard un hameau nommé Galgala. Josué lit réunir en cet endroit les pierres monumentales qu'on avait extraites du Jourdain, et il dit au peuple : « Lorsque vos fils, un jour, interrogeant leurs pères, voudront savoir ce que ces pierres signifient, vous leur direz pour les en instruire: «Israël a « traversé à pied sec le lit du Jourdain, Jéhovah notre Dieu (t desséchant les eaux devant nous, jusqu'à ce que nous fus- « sions passés, comme il avait fait de la mer Rouge, qu'il « dessécha sous nos pas, afin que tous les peuples de la terro

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«connaissent son bras tout puissant et que vous craigniez à « jamais le Seigneur votre Dieu. » C'est, en effet, au souvenir impérissable de cette merveille que le grand poëte delà nation hébraïque demandait aux flots du Jourdain et de la mer Rouge s'ils navaient pas vu la face ou senti la main de Jéhovah, lorsque l'épouvante leur faisait rebrousser chemin, et si le Dieu d'Israël n'avait pas assez distingué sa cause de celle des vaines idoles en suspendant le cours de la nature par ces éclats inimitables de puissance souveraine.

« Lorsque Israël sortit de l'Egypte, s'écriait-il, et la maison de Jacob du milieu d'une nation étrangère, lepeuple juif fut consacré à Jéhovah, Israël devint son empire.

(( La mer le vit et s'enfuit; le Jourdain retourna en arrière. Les montagnes bondirent comme des béliers et les collines comme de petits agneaux.

(( Dis-nous, ô mer! pourquoi tu t'es enfuie? et toi, Jourdain, pourquoi tu es retourné en arrière ? D'où ^ient que vous avez tressailli comme des béliers, ô montagnes? et vous collines, commes de jeunes brebis?

« C'est que la terre s'est ébranlée à la face de Jéhovah. à la face du Dieu de Jacob, qui changea la pierre en torrents et la roche en source d'eaux vives.

(( Ce n'est pas à nous, Seigneur, ce n'est pas à nous qu'en revient la gloire; elle est due à votre nom. Vous avez fait luire votre miséricorde et votre vérité, afin que les nations ne puissent dire: Où est leur Dieu?

(( Notre Dieu est au ciel ; tout ce qu'il veut, il le fait. Mais les idoles des peuples sont or et argent, vaines œuvres d'une main d'homme. Elles ont une bouche et ne parlent pas des yeux et ne voient pas, des oreilles sans ouïe, des narines sans odorat, des mains qui ne peuvent s'étendre, des pieds qui ne peuvent marcher, une poitrine qui ne crie pas.

« Que ceux qui les font leur deviennent semblables, ainsi que tous ceux qui ont confiance en elles ! La maison d Israël a mis son espoir dans le Seigneur. »

Le passage du Jourdain opéré d'une manière si inouïe eut -deux résultats: il fixa sur Josué l'universelle confiance des Hébreux, qui voyaient revivre dans lamain de leur nouveau

chef les prodiges accomplis autrefois parle libérateur Moïse; ensuite il jeta l'irrésolution et la terreur au milieu des populations indigènes, qui ne se sentaient plus la force de soutenir une cause combattue par le ciel. A ce double titre, la conquête fut rapide et facile, tandis qu'elle eût pu coûter cher aux envahisseurs et les arrêter longtemps. Car les Chananéens étaient exercés à la guerre, ils défendaient leurs dieux et leurs foyers, ils habitaient des villes fortifiées, ils surpassaient en nombre leur ennemi, qui, d'ailleurs, menait à sa suite des vieillards, des femmes, des enfants et des troupeaux, et qui, sans doute, n'eût pas vaincu sans peine une ligue formée assez tôt entre les petites monarchies du pays. A la vérité, Josué avait, dans la spéciale protection de Dieu, un élément de victoire qui manquait aux Chananéens.

Les Israélites restèrent quelque temps à Galgala. Un jour que Josué se trouvait dans la campagne, il aperçut tout à coup devant lui un homme debout, une épée nue à la main. Il l'aborda. « Es-tu des nôtres, lui dit-il, ou des ennemis ? — Nullement, reprit l'inconnu ; mais je suis le prince de l'armée de Jéhovah, et je viens à ton secours. Ote ta chaussure, car la terre que tu foules est sainte. » Josué se prosterna plein de respect, et fit ce qui lui était ordonné. La vision poursuivit : « J'ai livré à tes coups Jéricho, son roi et tous ses défenseurs. Que toute l'armée fasse le tour de la ville au son de la trompette, une fois par jour, six jours de suite; le septième, vous ferez sept fois le tour de la ville, et les prêtres, marchant devant l'arche d'alliance, sonneront de la trompette. Puis, lorsque la voix des instruments aura fait entendre à vos oreilles de plus longs éclats, alors la multitude entière poussera un formidable cri d'ensemble; les murailles de la ville tomberont d'eUes-mêmes, et chacun entrera par la brèche qui sera devant lui. » La Providence, en associant les hommes à son action sur le monde, ne leur laisse voir d'ordinaire que l'envers de ses projets : ce n'est qu'en de rares circonstances qu'elle secoue, à leurs yeux, le flambeau de sa sagesse et en fait descendre de longs rayonnements sur quelques esprits d'élite chargés d'inaugurer de grandes choses ou de préparer l'avenir.

Josué transmit aux prêtres et aux soldats les ordres qu'il venait de recevoir. La marche du peuple autour de Jéricho

devait rester constamment silencieuse jusqu'à l'heure suprême où le cri du triomphe sortirait de toutes les poitrines. Le général ajouta : « Que la \ille soit anathème, et ce qu'elle renferme dévoué au Seigneur. Que la seule Rahab ait la \1e sauve avec tous ceux qui se trouvent dans sa maison, parce qu'elle a caché les explorateurs envoyés par nous. Du reste, gardez-vous de retenir quelque chose de la ville maudite, de peur que vous ne soyez coupables de prévarication et que vous n'entraîniez dans le trouble et le péché toute l'armée d'Israël. Tout ce qu'il y aura d'or et d'argent, de vases d'airain et de fer, sera consacré à Jéhovah et mis en réserve dans ses trésors. » L'anathème était une excommunication qui s'appliquait selon divers degrés de rigueur et qui pouvait frapper les villes et les nations entières, aussi bien que les individus. Des peines analogues ou même identiques à cet anathème des Hébreux ont toujours existé dans le monde, et jamais on ne les en fera sortir : ainsi les législations modernes décrètent la mort naturelle et la mort civile, l'interdiction et le séquestre contre les personnes ; le droit de la guerre a bien adouci, mais non pas supprimé les vengeances qui arment l'épée d'un heureux capitaine contre les empires vaincus. Sous quelque forme qu'on veuille lui donner, l'anathème se retrouvera partout où il y a une liberté qui s'égare et un droit qui a foi en lui-même : le code pénal est immortel.

Le siège de Jéricho s'ouvrit, mais selon le plan que le guerrier mystérieux avait tracé à Josué. Il dura sept jours. Les opérations commençaient dès le matin. Les hommes de guerre marchaient en tête : puis venait l'arche portée par des prêtres, pendant que d'autres prêtres sonnaient de la trompette ; enfin toute la multitude suivait sans confusion et sans cris. Le tour de la ville achevé, on rentrait dans le camp. Cette stratégie nouvelle dut paraître bien inoffensive aux assiégés. Cependant le septième jour, les évolutions se multiplièrent. A la septième fois qu'on passa sous les murailles, de longs éclats de trompettes se firent entendre ; un cris formidable s'éleva du sein de l'armée, les remparts tombèrent d'eux-mêmes. Les Hébreux montèrent à l'assaut, chacun par la brèche qu'il avait devant lui. C'est ainsi que le souffle de Dieu renversa toutes ces pierres où Jéricho

mettait fièrement sa vaine espérance, afin de faire comprendre à tous les siècles que la véritable force des peuples n'est pas dans les murailles qui hérissent les villes, ni dans le fer qui arme les bras, mais dans la foi qui remplit et agile les âmes; car il n'y a pas de glaive rougi au feu de Damas qui ne plie enfin et ne se brise devant une idée.

Maîtres de Jéricho, les Hébreux la traitèrent avec une suprême rigueur. Non seulement les hommes capables de porter les armes, mais les vieillards, les enfants et les femmes, tout périt par l'épée; les animaux mêmes lurent égorgés. Ce que l'épée n'avait pas atteint, le feu le dévora. La malheureuse ville eut à supporter toutes les conséquences d'un anathème absolu. L'or, l'argent, le fer et l'airain furent seuls réservés pour servir plus tard aux pompes du culte religieux. Telle était même la sévérité des ordres donnés par le général, qu'on lapida un guerrier qui avait retiré de l'incendie et caché dans sa tente des objets précieux, de l'or, de l'argent et un manteau d'écarlate. Ensuite Josué prononça des imprécations sur les débris de Jéricho; souvent les peuples anciens dévouèrent ainsi à une sorte de mort éternelle les villes qui leur avaient résisté avec quelque gloire, ou qui n'auraient pu renaître sans leur causer quelque inquiétude. « Maudit soit devant le Seigneur, dit le capitaine hébreu, maudit soit l'homme qui relèvera et rebâtira la ville de Jéricho! Lorsqu'il en jettera les fondements, qu'il perde son premier-né; qu'il perde le dernier de ses fils lorsqu'il en posera les portes! » Cette imprécation ne fut pas vaine : longtemps après, sous le règne d'Achab, un Israélite de Béthel essaya de rebâtir la cité maudite; on commençait les travaux quand son fils aîné mourut ; on les terminait quand son dernier fils lui fut enlevé. Toutefois les habitants y revinrent avec confiance : l'aspect de la campagne environnante était alors si beau et la terre si fertile ! Des eaux courantesy promenaient la verdure et la fraîcheur. Là croissaient en grand nombre des palmiers qui produisaient un revenu considérable, et l'arbre d'où l'on tirait le baume tant vanté de la Judée, et ces roses si fameuses qui donnaient à la plaine entière un air de jeunesse et de fêtes éternelles.

Au milieu du carnage et de l'incendie, le serment qui

garantissait à Rahab la vie sauve ne fut point oublié. Ellemême avait arboré le signal convenu. Josué lui envoya les deux guerriers qu elle connaissait pour la protéger et la faire sortir de la ville avec tous ses parents. Cette famille fut ensuite incorporée à la nation; car la loi de Moïse n'était pas aussi exclusive qu'on l'imagine d'ordinaire : semblable aux législations modernes qui n'investissent les étrangers du titre et des droits de citoyens que sous des conditions rigoureusement accomplies, elle prétendait, non pas s'imposer aux peuples de l'univers, mais bien se maintenir inviolable et ne conférer de privilège qu'à ses sectateurs, Juifs de naissance ou d'adoption. Ces derniers, nommés aussi prosélytes, se trouvaient répartis et classés dans les diverses tribus par le fait de leurs alliances matrimoniales. Ainsi Rahab épousa Salmon, de la tribu de Juda, et même son nom se rencontre dans la généalogie de Jésus-Christ. Doublement heureuse, elle put échapper aux désastres de la conquête où périrent ses compatriotes, et surtout à l'erreur et au vice, principes funestes de la mort des âmes; puis, malgré sa qualité d'étrangère et les fautes de sa première vie, elle fut providentiellement rangée parmi les ancêtres du Rédempteur, afin de montrer sans doute qu'il n'y a pas d'étranger devant le commun Père de la race humaine, et qu'il est venu étendre sur tous les égarements de ses créatures la miséricorde et le pardon.

La prise de Jéricho avait environné de terreur le nom de Josué; néanmoins les villes voisines se préparèrent à la résistance. Sept peuplades étaient répandues dans ce qu'on nommait le pays de Chanaan. Elles devaient disparaître, aussi bien que Madianet Amalec déjà vaincus et détruits ; car Moïse avait dit aux Israélites : « Lorsque, ayant franchi le Jourdain, vous serez entrés dans la terre promise, exter minez tous les habitants de cette contrée... Vous ne contracterez ni alliance ni mariage avec eux... Si vous ne les tuez pas tous, ils seront comme des pointes acérées pour vos yeux, comme des lances aiguës pour vos côtés; ils vous attaqueront sans fin dans votre demeure. » Le motif de ces ordres impitoyables, c'est l'idolâtrie grossière qui souillait ces nations : « Brisez leurs autels, avait ajoutéle législateur, abattez leurs statues, détruisez leurs bois sacrés, afin de pu

rifîer la terre où vous habitez... Gardez-vous de les imiter, de vous informer de leurs rites sacrilèges, en disant : « Le « culte qu'elles ont rendu à leurs dieux,jevais le suivre... » Car c'est à cause de leurs impiétés que ces nations seront anéanties. » Ainsi Moïse avait un double but et Josué une double mission : conquérir la terre promise et en faire disparaître à peu près tous les anciens habitants.

Plusieurs écrivains n'ont voulu voir dans ce mémorable épisode de l'histoire juive que l'accomplissement d'un acte injuste et barbare. Il faut s'entendre. Si l'on se place, à un point de vue purement humain, dès lors Moïse et Josué doivent être jugés d'après le droit public de leur époque et mis en parallèle avec les capitaines elles législateurs de l'antiquité. Or, ou bien l'on ne saurait amnistier nulle conquête, ou bien le principe qui permet d'en absoudre une est également applicable à toutes. Dans les deux cas, l'impartialité demande que les Hébreux ne portent pas seuls le poids d'un blâme qu'on ne fait jamais tomber sur les autres nations. y a-t-il donc un peuple, soit des temps passés, soit du siècle présent, qui puisse dire avec vérité : « Je ne dois à l'épée ni mon commencement ni mes progrès? » Mais non; entre Moïse et tous les envahisseurs de territoire, il existe une différence, et elle est à l'honneur de Moïse : en prévenant la fusion des races, il a sauvé la nationalité et la religion de ses frères, soit parce que les étrangers et les indigènes ne peuvent rester sur le même sol sans que l'inimitié vivace des uns ne prépare des chagrins et des revers à la domination des autres, soit surtout parce que les idées et les mœurs des vaincus finissent par entrer dans les croyances et les habitudes des vainqueurs, et quelquefois par défaire l'œuvre de l'épée. L'arrêt d'extermination prononcé par le législateur hébreu n'est pas sans dureté, mais il révèle une puissante vue de l'avenir et une sagesse profonde, tandis que les autres législateurs se sont montrés beaucoup moins habiles et pourtant aussi rigoureux dans leurs mesures politiques.

^ue l'historien philosophe fasse donc son choix. Si Moïse et Josué ont saisi le pouvoir par une audace que favorisaient les circonstances, ils ont autant pratiqué la justice et ils ont eu plus de génie que leurs contemporains. Si l'on se place, au contraire, à un point de vue religieux, et si, conformément

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à la vérité, r'on regarde Moïse et Josué comme investis d'un ministère céleste, dès lors ils doivent être jugés d'après le titre exceptionnel de leur mission, et leurs actes sont couverts de toute la majesté d'un droit divin. N'est-il pas étrange gu'on dénie à Dieu le droit de partager la terre entre les peuples ou de leur ôter la vie, quand les hommes nourrissent la prétention de s'entre-tuer licitement sur un échafaud ou sur un champ de bataille, et de posséder légitimement le sol où ils ont posé le pied? Mais, si Dieu possède ce droit, et l'on n'en peut douter, c'est à lui de l'exercer dans son temps et selon sa mesure. Seulement, parce qu'une sagesse infinie préside au gouvernement du monde, ce temps et cette mesure sont toujours en rapport avec le degré précis où se trouvent les forces intellectuelles et morales de l'humanité. Ainsi le droit de Dieu s'exerça sous des formes plus sévères à l'origine des sociétés ; ensuite le développement naturel de la raison et l'influence progressive de l'Évangile firent entrer les mœurs publiques dans une large voie de douceur, et aujourd'hui, soit que Dieu cache sa main sous les lois générales de l'univers, ou qu'il l'étende en frappant des coups éclatants, ses arrêts sont mitigés dans l'exécution, et sa colère même est revêtue de mansuétude. Voilà comment l'esprit s'est graduellement assuré, dans les afTaires humaines, une prédominance qui appartint longtemps à la force, et comment les ordres transmis d'en haut à Moïse et à Josué portent un caractère de rigueur qui nous étonne, mais qui n'a rien d'injuste. L'injustice serait de juger ces deux grands hommes sans tenir compte des preuves qu'ils ont solennellement données de leur mission extraordinaire, et d'appliquer à leur conduite le contrôle d'une pensée qui ne régnait pas de leur temps.

Du reste, l'arrêt d'extermination ne fut pas exécuté dans toute sa teneur. Les docteurs juifs prétendent que Josué portait écrit sur ses étendards : « S'enfuie qui voudra, se rende qui voudra, se batte qui voudra. » Il est au moins certain que les indigènes se partagèrent entre ces trois résolutions. Les uns prirent la fuite sans qu'on sache aujourd'hui dans quelle contrée l'épouvante les entraîna. D'autres, comme les habitants de Gabaon, firent alliance avec le conquérant, aux conditions qu'il voulut leur imposer. Mais le plus grand nombre

tenta le sort des armes. Dieu avait annoncé une lente disparition des Chanancens, en disant à son peuple par la bouche de Moïse : « Je te donnerai la terreur pour avant-courrier, j'exterminerai les races que tu trouveras sur ton chemin, je mettrai tous tes ennemis en fuite devant toi... Je ne les chasserai pas du pays en une seule année, de peur que la terre ne devienne une solitude abandonnée aux animaux malfaisants; m^iis je les chasserai graduellement, jusqu'à ce que ton accroissement te permette d'occuper la contrée tout entière. » C'est en effet sous le bénéfice de ces réserves que la sentence de mort rendue contre les Chananéens fut exécutée. Ils disparurent de suite comme corps de nation, et l'histoire n'en conserve plus la trace ; mais beaucoup de familles restèrent au milieu des Israélites, se perpétuant, durant des siècles, avec une fortune diverse : celles-ci gardèrent leur indépendance; celles-là furent frappées d'un tribut permanent; quelques-unes, comme la famille de Rahab, se soumettant aux coutumes du vainqueur, passèrent dans les rangs hébreux par des mariages, et perdirent bientôt tous les signes de leur nationalité primitive.

Josué se hâta de mettre à profit 1 "incroyable terreur qulnspirait au loin la ruine si prompte de Jéricho. Il fut ser\i dans ses desseins par l'isolement où se placèrent d'abord ses ennemis pour lui résister. Non-seulement les sept peuplades qui occupaient le pays n'opposèrent pas aux envahisseurs des forces coalisées ni un élan simultané ; mais chacune d'elles ne sut pas même lutter avec ensemble, au moins dès les commencements de la conquête; car autant elle avait de villes importantes, autant elle formait de groupes politiques, dont le chef prenait le titre de roi et se maintenait dans une totale indépendance à l'égard de ses voisins. Toutefois une ligue s'organisa, mais trop tard pour sauver les intérêts menacés. Josué marcha contre la ville de Haï, à quelques lieues de Galgala, où il avait établi son quartier général. Après un léger échec, il s'en rendit maître et lui fit subir le sort de Jéricho : elle fut livrée aux flammes, et sa population passée au fil de l'épée. On réserva seulement les richesses et les troupeaux. Puis une cérémonie religieuse plaça les vainqueurs sous la protection de Dieu, en les confirmant dans le respect delà loi. Un autel fut dressé sur le mont Hébal, selon

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le rit prescrit; des \1ctimes y furent immolées. Les prêtres, les juges, les officiers de l'armée, les anciens du peuple, la multitude entière, étaient rangés autour de l'arche d'alliance. Josué bénit la foule, et récita les paroles de gloire et de malheur prononcées par Moïse sur les exécuteurs fidèles et les violateurs du pacte solennellement conclu avec Dieu, rappelant ainsi les conditions auxquelles était attachée la prospérité nationale.

Les coups redoublés qui venaient d'abattre Haï et .Jéricho effrayèrent les habitants de Gabaon, métropole de quelques bourgades, et désormais la plus rapprochée des lieux où tombait l'orage. Ils usèrent de ruse : quelques-uns des leurs vinrent au camp en chaussures et en habits vieux, et couverts de poussière, et portant parmi leurs provisions des pains entièrement desséchés. Ils se présentèrent comme ambassadeurs d'un pays lointain, et, grâce à cette fraude, ils purent faire alhance avec les Hébreux, qui ne semJjlaient pas disposés à la clémence envers les indigènes. Aussi, lorsque la ruse fut découverte, l'armée voulait traiter sévèrement et surtout piller le petit royaume de Gabaon ; mais les chefs firent respecter la parole donnée, bien qu'elle eût été surprise. Les Gabaonites eurent la vie sauve, à condition toutefois qu'ils fourniraient à jamais des hommes pour les plus humbles travaux et le bas service du temple. Du reste, cette fraction de peuple, perdue au milieu des conquérants, n'était qu'une restriction insignifiante du système général d'occupation, et ne pouvait compromettre sérieusement ni le plan adopté pour la conquête, ni les résultats espérés pour l'avenir.

Mais Gabaon n'avait pas échappé à tous les périls. En traitant avec l'étranger, elle venait de donner un fâcheux exemple et d'ouvrir le chemin de Jérusalem. Le roi de cette dernière ville entreprit de remédier à ce double mal en punissant de suite ceux qui en avaient posé la cause. Il n'osait pas attaquer les Hébreux parce que les forces de la Ugue nationale n'étaient pas encore réunies; mais, soutenu par quelques princes voisins, il mit le siège devant Gabaon. Josué reçut une députation de ses nouveaux alUés, qui lui deman- Jaient de prompts secours. En effet, il partit à la tète de ses meilleurs soldats, et, après une marche forcée, il tomba sur

les assiégeants à l'improviste et avec vigueur. Ceux-ci, déconcertés par cette subite attaque, ne songèrent qu'à fuir; l'épée les décima; le ciel môme se déclara contre eux, et une pluie de pierres en abattit un grand nombre. C'est alors que, dans l'enthousiasme de la victoire et saisi par cette puissance du sentiment religieux qui élève l'homme à une hauteur inaccoutumée et le fait entrer dans la famiharité de Dieu, Josué solUcita le temps d'achever en ce jour la défaite des ennemis, et donna des ordres à la nature : « Soleil, arrête-toi sur Gabaon, dit-il; et toi, lune, n'avance pas sur la vallée d'Aïalon. » La nature entendit cette parole prononcée avec une foi énergique, Jéhovah daignant obéir à la voix d'un homme et combattant pour Israël. Car le monde des esprits est le pivot sur lequel tourne le monde des corps. Si cette loi ne s'applique pas aujourd'hui d'une manière plus apparente et plus complète, ce n'est sans doute qu'en raison des mesures prises contre les écarts possibles de la liberté humaine; mais, lorsque cette liberté sera purifiée et affermie par l'épreuve, et qu'elle appartiendra définitivement à un ordre de choses plus parlait, les esprits exerceront pleinement sur les corps leur naturel empire. C'est cette royauté de la pensée et cette subordination de la matière que Dieu fait éclater à tous les regards, lorsque, touché d'une parole croyante ou d'une parole inspirée, il suspend tout à coup le jeu régulier des forces qui meuvent le monde visible.

La victoire remportée par Josué sous les murs de Gabaon entraîna d'autres succès. Toute la partie méridionale de Chanaan fut attaquée et soumise dans cette première campagne. A la vérité, le capitaine hébreu ne suivait pas un plan propre à donner de la stabilité à ses conquêtes : au lieu d'occuper sans retour les villes vaincues, il les abandonnait après en avoir exterminé ou mis en fuite les habitants : soit qu'il craignît d'amoindrir ses forces et d'exposer aux attaques de l'ennemi des garnisons disséminées, soit que, 1 e pouvant satisfaire en même temps toutes ses troupes, d'ailleurs difficiles à conduire, il craîgnît d'éveiller des jalousies et des murmures, s'il accordait de suite aux unes le repos et le sol qui manquaient aux autres. Il fallait donc promener d'abord des armes triomphantes sur toute la contrée où l'on méditait de s'établir, disperser les populations

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indigènes en les frappant d'épouvante, et, après cette prise de possession sommaire, procéder au partage général du pays et s'y asseoir définitivement, sauf à soutenir encore des luttes et peut-êire à recommencer la conquête sur quelques points. Lors même que le résultat de ces mesures eût été simplement de mettre les deux races sur un pied d'équilibre, c'était assez pour assurer l'avenir aux Israélites, dont la nationalité, puissamment constituée, devait peu à peu détruire ou absorber les éléments mis en contact avec elle. C'est en effet ce que l'on vit plus tard, à la gloire du législateur des Hébreux ; car il n'appartient qu'au génie d'achever et de garantir par les institutions l'œuvre du glaive, par ellemême éphémère : le glaive, à lui seul, n'est ni raison ni droit ; mais la raison fonde le droit, et le droit appelle à lui la force, il la discipline et la fixe sous son empire.

Josué n'avait employé qu'une année à parcourir en vainqueur le sud de la Palestine ; mais il ne lui fallut pas moins de cinq ans pour subjuger le nord. La ligue des princes menacés rassembla des troupes nombreuses près des eaux de Mérom, entre le lac de Tibériade et la source du Jourdain ; elle comptait beaucoup sur sa cavalerie et ses chariots de guerre. Les Hébreux n'avaient pas de chevaux, et ils ignoraient l'art de la défense contre ces chars armés de fers tranchants, qu'on précipitait au milieu des bataillons pour les entamer et les rompre. Josué suppléa par l'activité aux forces qui lui manquaient; après s'être religieusement assuré du secours de Dieu, il tomba sur les confédérés avec tant de violence et d'imprévu, qu'ils n'eurent pas le temps de se rallier pour faire une résistance sérieuse. H en périt un grand nombre ; les autres, fuyant la colère du vainqueur, se dispersèrent dans les places fortes qui tenaient encore.

Les travaux de la conquête achevés, Josué s'occupa du partage définitif des terres. Déjà quelques tribus avaient leur lot sur la rive orientale du Jourdain. Des hommes habiles reçurent l'ordre de parcourir le pays, d'en faire le plan et de le diviser en telles portions, qu'il y eût moins d'étendue où il y aurait plus de fertilité. Ensuite le sort décida de la position respective des douze enfants d'Israël. Siméon et Juda occupèrent le sud, ayant à leurs frontières l'Idumée et l'Arabie Pétrée. Au nord, Azer et Nephthali eurent pour

confins la Phénicie et la Syrie. Entre ces points extrêmes et entre le Jourdain et la Méditerranée, les autres fils du patriarche trouvèrent leur place : Joseph figura dans le partnge au chef de ses deux fils Éphraïm et Manassé ; Lévi n'eut pas un lot séparé comme les autres : des villes lui furent réservées sur divers points de la Palestine. Chaque tribu dut répéter pour elle-même ce qu'on avait fait pour tout le peuple : diviser ses terres en autant de cantons principaux qu'elle comptait de familles dans son sein, puis les subdiviser en portions applicables aux citoyens. Par cette opération primitive et par les règlements qui en maintinrent le résultat, ce petit peuple hébreu résolvait en naissant, il y a quarante siècles, un problème où le génie des nations modernes hésite, se fatigue et s'épouvante : favoriser l'agriculture et supprimer le prolétariat en morcelant la propriété.

Usé de fatigues encore plus que de vieillesse, bien qu'il fût d'ailleurs d'un âge fort avancé, Josué mourut en recommandant à ses frères l'exacte observation de la loi. Ses derniers regards purent se reposer avec quelque joie sur le rôle providentiel qu'il venait de remplir : les Chananéens étaient vaincus sans retour; les Israélites s'étaient fait une patrie ; la religion voyait ses cérémonies observées ; le gouvernement civil et politique, tracé d'avance par Moïse, était en vigueur ; la nation était fondée avec les éléments d'une vie durable. Et, en effet, la nation, désormais assise, put ramener graduellement ses forces à l'unité de résistance et d'action, soit au dedans, soit au dehors, et s'affermir au point de lutter, non sans gloire, contre l'Egypte, les grands empires d'Orient et les rois de Syrie. Elle vécut, malgré de rudes épreuves, jusqu'au moment où les aigles romaines l'étreignirent, dans leurs serres sanglantes, et la précipitèrent, déchirée en lambeaux, sur tous les marchés d'esclaves que possédait l'empire.

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