LA FEMME DU LÉVITE D'ÉPHRALM
. . . Feror ingenti circumdata nocte, Invalidasque tibi tendens, heu ! non tua, pain (ViRGiL., Georg., it.)
Être relatif et borné, âme et corps tout à la fois, l'homme n'a qu'une liberté inconstante et faillible, toujours engagée dans les liens des sens et souvent vaincue par de \ils appétits. Mais, fils de l'absolu et ne pour entrer dans le bonheur par le mérite, Thomme se souvient quelquefois de son origine, et marche vers son but en déployant une prodigieuse énergie. Comme l'Océan, qui, sous les coups de la tempête, ouvre ses menaçants abîmes ou porte ses flots jusqu'au ciel, la conscience humaine, agitée et mise à nu par les passions, laisse voir dans ses profondeurs je ne sais quoi d'infernal, ou s'en va toucher l'infini par la sublimité de ses élans. Considéré dans des actes collectifs et qui appartiennent à des nations entières, un tel spectacle prend des proportions solennelles qui frappent de stupeur. Qu'y a-t-il de plus saisissant que de voir la vieille Rome jurer sur le poignard de Lucrèce la haine et l'extinction d'une royauté souillée, entraîner tous ses enfants dans une protestation formidable contre l'insulte faite par l'un d'eux à la chasteté conjugale, et inaugurer sa grande république en vengeant l'honneur d'une femme ? Ne semble-t-il pas qu'à certains jours l'humanité veuille s'absoudre des délits de tout un siècle, dégager de la corruption de ses mœurs la pureté de ses croyances, et se faire un cœur nouveau en passant par un baptême de sang et de larmes ?
Il y a dans l'histoire des Hébreux un fait pareil à celui qui souleva Rome contre les Tarquins ; il fut suivi d'uîie répression plus terrible, bien qu'elle n'ait pas entraîné des conséquences aussi graves dans l'ordre politique. Un lévite habitait
le pays d'Éphraïm. Investis d'une véritable magistrature en nnême temps que d'un ministère sacré, interprètes et gardiens de la loi, qui était politique et religieuse, les lévites devaient se trouver en rapport permanent avec leurs concitoyens. C'est pourquoi Moïse les avait exclus du partage des terres et dispersés sur toute l'étendue de la république et parmi les diverses tribus, au lieu de leur assigner un lot séparé. Du reste, ils rentraient de tous points dans le droit commun, dont ils devaient soutenir les charges et pouvaient invoquer le bénéfice. Ainsi le lévite d'Éphraïm, profitant de la tolérance du législateur, avait deux femmes ; celle qui portait le titre d'épouse secondaire était de Bethléem, dans la tribu de Juda.
Un jour, cette femme quitta son mari, on ne sait pas bien pour quel motif, et revint à Bethléem, dans la maison paternelle. Déjà quatre mois s'étaient écoulés, lorsque le lévite tenta une réconciliation, soit qu'il se connût des torts et voulût les réparer en faisant les premières démarches, soit que la force de l'attachement, la faiblesse du caractère, ou la vertu seule l'entraînât à des condescendances. Il partit donc, emmenant un serviteur et deux bêtes de somme chargées de provisions. Faut-il croire que, de son côté, la femme, ayant réfléchi, n'attendait qu'un prétexte plausible pour traiter de la paix, ou bien que sa nature vive, mais ignorant la rancune, s'amollit et désarma devant une concession? Quoi qu'il en soit, elle n'affecta pas de se retrancher dans un mécontentement hautain pour y déployer d'âpres exigences et réduire son mari humilié à une sorte de capitulation. Elle le reçut, au contraire, avec une joie expansive et se hâta d'informer son père d'une si heureuse visite. Celui-ci fit à son gendre un accueil gracieux et plein de bienveillance. La réconciliation des époux fut conclue et célébrée par des festins domestiques qui durèrent trois jours.
Dès le matin du quatrième jour, le lévite se préparait à regagner les montagnes d'Éphraïm ; mais le beau-père intervint et ne voulut pas que les voyageurs sortissent avant de prendre quelque aliment ; bien plus, il fit de telles instances durant le repas, qu'on lui accorda la journée entière et que le départ fut remis au lendemain. Le lendemain, nouvelles et pressantes sollicitations. i< Je t'en prie, disait l'homme de Bethléem à son visiteur, accepte un peu de nourriture et