LA FEMME DU LÉVITE D'ÉPHRAIM
refais tes forces pour partir quand la chaleur tombera. » Le lé^ite ne put résister ; cependant comme le repas et la conversation se prolongeaient, il se leva malgré le beau-père, qui insistait affectueusement. <c Vois que le jour est déjà fort avancé et que la soirée approche ; demeure encore chez moi quelques heures, passe-les agréablement, et demain tu partiras pour rentrer en ta maison. » Le gendre enfin se montra inflexible, opiniâtre, comme il arrive quelquefois lorsque, s'attachant à des résolutions combattues, on marche soimême ou l'on entraine les autres vers une catastrophe.
Le lévite, sa femme et son serviteur sortirent de Bethléem un peu tard, puisque, à deux lieues de là, près de la forteresse de Jébus, qui fut plus tard Jérusalem, et où les Chananéens idolâtres se maintenaient encore, le serviteur proposa de s'arrêter pour passer la nuit. Mais le lé\ite refusa. (< Je n'entrerai point, dit-il, dans la ville d'un peuple étranger et où n'habitent pas les enfants d'Israël ; mais j'irai jusqu'à Gabaa, et, parvenus en ce lieu, nous y demeurerons, à moins <i'avancer jusqu'à Rama. » Les voyageurs laissèrent donc Jébus sur le côté, et, continuant leur route, arrivèrent au coucher du soleil à Gabaa, dans la tribu de Benjamin. Ils s'asskent au milieu de la place publique, attendant que, selon lusage de leur nation, quelqu'un vînt leur offrir un abri. Les hôtelleries n'étaient pas entièrement inconnues alors ; mais on en trouvait fort peu, l'habitude n'ayant pas encore prévalu de vendre le pain et le repos à l'étranger.
Aucun habitant de la ville n'eut pitié des trois pèlerins. Toutefois, sur le soir, un vieillard se présenta. Cet homme avait lui-même quitté les montagnes d'Éphraïm et fixé, depuis quelque temps, sa résidence à Gabaa. Apercevant le lévite assis sur la place à côté de son bagage de voyageur, il lui dit : u D'où viens-tu, et où vas-tu ? — Nous sommes partis de Bethléem en Juda, dit le lévite, et nous retournons à notre demeure qui est dans les montagnes d'Éphraïm... et nul ne veut nous recevoir sous son toit. Cependant nous avons delà paille et du foin pour nos bêtes de charge, du pain et du vin pour moi, pour ma femme et pour le serviteur qui m'accompagne ; nous n'avons besoin que d'un asile. — ^uela paix soit avec toi; je donnerai tout ce qui te sera nécessaire ; seulement, je t'en prie, ne reste pas davantage sur
cette place. » Il fit donc entrer les voyageurs dans sa maison, et leur prodigua tous les soins de l'hospitalité ; car le cœur vertueux du vieillard reste toujours jeune, et il sait donner aux services rendus et aux travaux accomplis par le grand âge je ne sais quoi d'empressé, d'auguste et de touchant: il semble déborder par-dessus les organes affaiblis, comme une Uqueur généreuse qui s'échappe d'un vase trop étroit.
Les voyageurs prenaient en paix leur repas, lorsqu'ils entendirent frapper à la porte avec grand bruit et pousser des clameurs confuses autour de la maison. C'était un ramas d'hommes vils et immondes qui venaient faire au lévite d'horribles insultes et demander qu'on le leur livrât, comme autrefois les habitants de Sodome avaient voulu forcer Loth à leur abandonner deux étrangers accueillis sous son toit. Le vieillard sortit avec inquiétude ; il représenta d'abord à ces furieux l'énormité de leur conduite, en leur rappelant les droits de la nature et de l'hospitalité. Mais, quand l'âme a jeté toute l'épaisseur et la frénésie des sens entre elle et ce qui est vérité et vertu, quelle parole peut l'atteindre, quelle lumière l'éclairer, quel sentiment l'émouvoir au fond de cet abîme et sous cette boue ?
Dans son trouble et pour changer le cours des brutales pensées de la multitude, le vieillard s'oublia jusqu'à parler de sa fille et de la femme du lévite. Celui-ci même ne sut pas protester contre cette proposition, qui mettait un crime à la place d'un autre crime ; mais éperdu, intimidé par d'opiniâtres menaces, prévoyant qu'un attentat était désormais inévitable, et se flattant peut-être de sauver la fille de son hôte, il livre sa compagne avec une lâcheté indigne aux mains de cette foule corrompue et farouche. Il est vrai, les anciens peuples avaient unanimement conjuré l'humiliation de la femme : ici elle était regardée comme la propriété de l'homme ; là, par l'effet de la polygamie légalement autorisée ou permise, elle ne pouvait ni s'élever, ni se maintenir à sa place naturelle dans l'estime et la vénération publiques ; partout on avait brisé ce prestige moral qui l'environne comme un rempart d'honneur et qui doit suffire à la proté ger contre l'insulte. Mais, si ce fait général atténue la culpabiUté du lé\ite, il ne la détruit pas. En cette matière et dans de telles circonstances, un homme a des devoirs qu'il peut
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comprendre imparfaitement, mais non pas ignorer tout à fait, et dont rien ne Taffranchit tant qu'il lui reste un bras qui se meut et un cœur qui palpite.
Vers le point du jour, la victime, tristement sacrifiée , regagnait la demeure où son mari ne s'était maintenu qu'à des conditions si tragiques. Vaincue de honte et de douleur, elle tira de son désespoir assez de force poiu* arriver sur le seuil de la maison ; mais, là, elle tomba morte, son àme se retirant du corps qu'elle n'avait pu protéger efficacement, comme un guerrier trahi par la victoire quitte le sol de sa patrie lorsque la fortune des armes semble l'avoii' placée sans retour sous une domination étrangère.
Le lévite songeait à sortir au plus tôt d'une ville où l'on était si peu en sûreté. Dans cette pensée, il voulut abandonner la maison dès le matin. Tout à coup, sur le seuil de la porte, il aperçut sa femme couchée à terre, les mains étendues comme pour implorer vengeance. D'abord il la crut endormie : <( Lève-toi, dit-il, et partons. » Nul mouvement, pas de réponse ; il n'avait sous les yeux qu'un cadavre. Il prit ces restes inanimés, les plaça sur une de ses bêtes de somme, et s'en retourna dans sa demeure d'Éphraïm. L'excès de son infortune lui donna, en quelque sorte, une énergie froide et barbare : il n'y a que les faibles chagrins qui parlent et qui pleurent.
A peine arrivé, il s'arme d'un glaive, divise le cadavre en douze parts qu'il envoie dans les douze tribus d'Israël. Une douleur sympathique répondit à ce sanglant message, et un cri unanime d'indignation s'éleva : « Non, jamais rien de semblable ne s'est vu en Israël, depuis que nos pères sont montés du pays d'Egypte. Prononcez là-dessus, et décidez en commun ce qu'il convient de faire. » C'est aux anciens du peuple qu'il appartenait de prendre une résolution, après s'être concertés : car les intérêts de la viUe, de la tribu, de la nation, étaient gouvernés par eux, surtout lorsque le pays n'avait ni roi, ni juge ou dictateur. Or, en ce temps même, le pays ne connaissait pas encore les rois, et, pleinement tranquille au dehors comme au dedans, il n'était point placé sous la suprême autorité d'un juge : chacun usait à son gré de la plénitude de ses droits.
Tout Israël se leva donc pour venger la querelle du lévite,
et, depuis le Liban jusqu'aux déserts de l'Idumée, des bords de la Méditerranée jusqu'aux montagnes de Galaad, une légitime colère réunit, en peu de jours, quatre cent mille hommes à Maspha, dans la tribu de Benjamin. Le lé\1te fut interrogé sur l'événement funeste dont on poursuivait la réparation. « J'arrivai avec ma femme à Gabaa, pour y passer la nuit. Les habitants de cette ville environnèrent la maison où j'étais, ils voulaient me tuer; ma femme fut traitée avec une brutaUté incroyable, elle en est morte. Alors j'ai pris son cadavre, je l'ai coupé en morceaux, j'en ai envoyé les parts dans chacune de vos tribus ; car jamais un si grand crime ni un si horrible attentat ne s'est commis dans Israël. Vous êtes assemblés, enfants d'Israël; voyez ce que vous devez faire. » On lui répondit d'un seul cœur et d'une seule voix que nul n'entrerait sous sa tente et dans sa maison avant que les coupables fussent exterminés et que l'éclat du châtiment eût effacé l'énormité du forfait.
La tribu de Benjamin, à laquelle appartenait Gabaa, n'avait envoyé aucun représentant à l'assemblée générale. Néanmoins on ne voulut sévir contre elle qu'après lui avoir fait des remontrances et demandé satisfaction. Des ambassadeurs furent chargés de lui porter ces paroles : <( Comment une si grande iniquité s'est-elle produite impunément parmi vous? Livrez les hommes de Gabaa qui l'ont commise, afin qu'ils meurent et que le mal soit banni du milieu d'Israël. » On sait que les Hébreux avaient été constitués par Moïse en une sorte de répubUque fédérative, où toutefois l'intérêt particuUer des tribus devait céder à l'intérêt général et au principe de l'unité. Soit que les rapports de chacune d'elles avec le reste de la nation fussent mal définis, soit qu'ils ne pussent être maintenus que par un courage et une vertu difficiles et rares, des divisions sanglantes éclatèrent plus d'une fois parmi les Juifs et faillirent les précipiter dans une totale ruine. Ainsi, au miUeu des circonstances qui se produisaient, la tribu de Benjamin, voulant conserver sa liberté d'action et le droit de faire sa police intérieure, ne se rendit pas à des invitations qui, du reste, appuyées par quatre cent mille soldats, ressemblaient trop à un commandement. Elle osa donc courir les chances d'une lutte prodigieusement inégale, fit appel à ses guerriers et en réunit vingt-cing