‹ Les femmes de la BibleChapitre 20 sur 25 · LA FEMME DU LÉVITE D'EPHRAIM · texte numérisé non relu

LA FEMME DU LÉVITE D'EPHRAIM

mille. C'étaient des braves, et il y avait en particulier sept cents hommes de Gabaa, résolus, intrépides et maniant la fronde avec une étonnante précision. Mais que pouvait, en définitive, une si faible armée contre des masses aussi fortes ?

A la vérité, le succès ne se déclara d'abord ni pour le nombre ni pour la bonne cause. La tribu insurgée avait rassemblé ses troupes à Gabaa; on mit le siège devant cette ville, mais avec tant de présomption et de négligence, qu'on essuya des pertes considérables dans deux sorties inattendues et vigoureuses que firent les habitants. Le malheur est une salutaire discipline : on sentit la nécessité de se battre en règle et de ne pas s'affranchir des lois de la prudence. A l'aide d'un engagement mal soutenu et d'une fuite calculée, on attira les assiégés dans la plaine, où ils furent enveloppés par un corps de troupes placées en embuscade. Pendant ce temps, un autre corps s'emparait de la ville dégarnie et y mettait le feu. La brave tribu perdit enfin courage : l'incendie qu'elle aperçut, les forces supérieures qui se déployaient au tour d'elle, lui firent comprendre que tout espoir de vaincre ou d'échapper venait de s'évanouir. Mais elle ne put quitter le champ de bataille qu'en y laissant dix-huit mille hommes ; le reste se dirigea vers le désert pour y chercher un asile. Épars, isolés, ces malheureux périrent presque tous dans la déroute ; il n'y en eut que six cents qui se dérobèrent au glaive impitoyable de leurs frères, en gagnant le rocher de Remmon, où ils passèrent quatre mois au milieu des privations et des angoisses.

Les vainqueurs, pleins de courroux et échaufTés au carnage, détruisirent la ville criminelle après en avoir massacré les habitants, sans distinction ni d'âge ni de sexe. Bien plus, promenant leur vengeance dans toute la tribu de Benjamin, ils immolèrent, comme à Gabaa, non-seulement les hommes en état de porter les armes, mais encore les vieillards, les femmes et les enfants. Ils avaient juré de faire mourir tous ceux qui ne s'étaient pas rendus à l'assemblée de Maspha, ^ij s'il en restait quelques-uns, de ne point leur accorder en mariage les jeunes filles d'Israël. Ce dur serment, dicté par un zèle irréfléchi et barbare, fut mis à exécution avec une fidélité effroyable; la tribu tout entière disparut noyée dans

son sang. De telles rigueurs dépassent sans doute la mesure d'un châtiment légitime : ce n'est pas une répression tombant sur les coupables avec fermeté, mais aussi avec discernement et gravité calme ; c'est la justice emportée par une fureur sauvage, faisant une aveugle application du principe delà solidarité, et frappant de son glaive l'innocence et le crime, parce qu'ils habitent le même sol et respirent dans la même atmosphère, comme si détruire et niveler c'était ramener et asseoir l'équilibre. Toutefois on aurait tort d'accepter en ce point, comme en beaucoup d'autres, le jugement de ces écrivains effrontés qui ont souillé la Bible du venin de leurs déclamations haineuses et travesti lâchement l'histoire du peuple de Dieu, croyant avoir tout dit parce qu'ils ont prononcé le mot de fanatisme Car on conçoit aisément qu'une nation encore neuve et âpre dans ses mœurs, et appartenant aux siècles les plus rudes de l'antiquité, ait fait appel à d'excessives rigueurs quand il s'agissait non-seulement de venger l'honneur et la mort d'une femme, mais encore d'étouffer la première tentative d'une dangereuse séparation et de prévenir des déchirements ultérieurs par une prompte et exemplaire sévérité. Si cet acte nous semble aujourd'hui monstrueux et inexcusable, c'est à cause du respect que Ion professe généralement pour la vie humaine et de la tolérance indéfinie qui caractérise les temps modernes. Assurément il faudrait applaudir sans réserve à un pareil progrès, si les convictions publiques n'avaient perdu en énergie beaucoup plus que les lois n'ont gagné en douceur, et si, en proclamant l'inviolabilité de la vie humaine au bénéfice des scélérats, on garantissait efficacement l'existence et la sécurité de ceux qui ne le sont pas. D'ailleurs, la cause originelle de notre mansuétude en diminue la gloire; car il y a la miséricorde de la force et la miséricorde de la faiblesse, et nous pratiquons spécialement la dernière. Le doute a saisi et énervé intérieurement les âmes, comme ces réactifs puissants qu'on emploie pour désagréger les molécules d'un corps, et qui lui dérobent jusqu'à sa force d'inertie en le dénaturant ; les principes, ne pouvant jeter de solides racines ni s'élever à la hauteur d'une conviction dans des âmes ainsi ravagées, fléchissent et disparaissent sous les révolutions, qui se précipitent sans que rien les retienne ; les révolutions, en nous

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entraînant dans leur cours, ont tellement amoindri, mêlé, et confondu les idées, les intérêts et les caractères, les droites, les devoirs et les lois, qu'à tort ou à raison l'on se demande aux jours de crise, si ce qui est attaqué vaut le sang qu'on répandrait pour le défendre. En un mot, l'homme, devenu malléable et ductible, se laisse faire à la ressemblance des événements plutôt qu'il ne les façonne à son image ; le culte du succès a remplacé, parmi nous, le culte des principes. Ainsi s'explique en partie la tolérance de nos contemporains. Encore faut-il reconnaître qu'ils n'échappent pas toujours à la nécessité de sévir d'une manière horrible ; seulement ils défendent alors des intérêts, tandis qu'autrefois on défendait des doctrines : à ceux qui sont les pères ou les fils de certaines révolutions modernes, la pudeur conseillerait de se taire sur les cruautés politiques et religieuses des anciens peuples.

Quoi qu'il en soit, les Israélites, revenus à eux-mêmes, contemplèrent avec stupeur le vide affreux que leurs armes avaient fait dans la nation. Ils se réunirent autour de l'arche sainte, à Silo; ils jetèrent des cris avec des larmes, déplorant l'extinction de la tribu de Benjamin; car elle était réduite, en ce moment, aux six cents hommes réfugiés sur le rocher de Remmon. On fit porter à ces malheureux des paroles de fraternelle concorde ; la paix se rétabUt. Mais le glaive avait moissonné leurs femmes, et l'on avait juré, à Maspha, qu'ils n'en trouveraient point dans les tribus restées fidèles. Or cette nation étrange mettait le serment le plus irréfléchi au-dessus des plus graves prescriptions du droit naturel : c'est ainsi qu'on pourvut au mariage des hommes de Benjamin, soit en leur livrant les jeunes filles de Jabès, qui fut impitoyablement détruite pour n'avoir pas envoyé de soldats à l'expédition générale, soit en les invitant à enlever parla force deux cents jeunes filles accourues sans défiance à des jeux et à des fêtes qu'on célébrait à Silo. La tribu, composée de six cents familles, se multiplia graduellement et rebâtit ses villes ruinées; mais elle demeura toujours faible et peu nombreuse ; puis, à partir du règne de Salomon, elle s'éclipsa pour l'histoire en s'incorporant à la tribu de Juda, dont le nom jaloux et exclusif remplit de son seul éclat les annales du rovaume.

Telle est la tragique réparation que les Israélites vinrent ofifrir à la femme du lévite d'Éphraïm : peu de victimes innocentes attirèrent sur leur tombeau une hécatombe plus solennelle et une expiation plus lugubre. Quoiqu'il faille regretter les excès où s'égara, par le fait, une vengeance légitime en principe, il y a dans cette sévérité même, il y a dans cet ébranlement de toute une nation armée pour l'honneur d'une femme, quelque chose qui impose à l'âme. Après tout, ce n'est pas sans graves motifs que la Providence envoie de telles leçons à l'insolence et à la grossièreté de certains crimes. L'immoraUté est pour les empires une des causes de ruine les plus actives : elle creuse un abîme sous les dynasties royales et énerve le bras des peuples ; elle marche en tenant par la main l'incrédulité qui insulte à tous les droits et qui s'affranchit de tous les devoirs ; elle ronge les sociétés en dedans jusqu'au jour où Dieu les touche, au dehors, du vent de sa colère, pour les renverser et les étouffer dans la boue.

LA PYTHONISSE D'ENHOR

Carmenque magicum volvil, el rapino minax Decuntat ore quidquid aut plaçât levés Aut cogit umbras.

(Sbnec, Œdip.)

Vous êtes-vous arrêté quelquefois, au Musée du Louvre, devant ce tableau d'une énergie terrible, d'une couleur forte et sombre, où la figure d'un vieillard se dresse, douce et puissante, sous les évocations d'une magicienne échevelée? Le vieillard, enveloppé d'un manteau, vient de sortir de terre; sur ses traits règne une placidité majestueuse que les sollicitudes de ce monde ne laissent guère apparaître sur les traits des vivants; son regard long et plein dïntelligence semble tout chargé des lumineux secrets de la tombe et du ciel. La magicienne voit avec une surprise mêlée dépouvante le subit effet de ses enchantements inachevés ; car elle n'a pas fini son travail. Elle est debout, près d'un trépied enflammé; ses membres sont dans une contraction \1olente. De la main gauche, elle agite la flamme avec une branche d^ verveine; de la main droite, elle la nourrit et l'active, en y jetant de nouvelles substances. Un capitaine tombe à terre, et attache sur le vieillard un œil curieux et efTrayé, comme s'il pressentait quelque funèbre avertissement. Deux officiers l'attendent, en proie à une inquiétude moins personnelle et moins vive ; l'ombre mystérieuse est invisible pour eux, ils n'aperçoivent que la magicienne occupée des noires pratiques de son art et escortée de fantômes lugubres, de spectres informes ; d'oiseaux voraces, d'ossements humains et de vampires.

Cette femme est la pythonisse d'Endor ; ce \1eiUard auguste est le prophète Samuel, qui, des régio ns de la mort,

vient faire à Saûl une suprême et triste révélation. Le peintre qui, choisissant cette scène déjà si imposante en ellemême, a su y ajoutar encore, par l'ardeur et la fierté du dessin, et la puissance des tons, c'est Salvator Rosa, génie grandiose et sauvage, qui saisit dans le monde moral comme dans la nature physique, les accidents prodigieux, les aspects désolés et terribles, et les rend avec une facilité pleine de finesse et en même temps avec une originalité vigoureuse.

On sait que la divination tenait une grande place dans la religion et la confiance des païens. Ils avaient peuplé l'univers d'intelUgences préposées au développement et à la marche harmonieuse des êtres ; par un gracieux tour d'imagination, ils avaient animé les divers phénomènes de la nature ; puis, donnant une réaUté substantielle à ces chimères, leur raison trompée s'était fait des dieux de toutes les forces aveugles dont la vie humaine subit linfluence. De là vient sans doute que les moindres événements semblaient une voix de la Divinité, un signe de sa présence. Le bruit du tonnerre, le vol et le chant des oiseaux, le murmure des forêts agitées par le vent, l'état des entrailles d'une victime, l'apparition de quelque astre inattendu, des paroles prononcées au hasard et sans dessein, passaient pour l'expression des volontés célestes, et, comme on y voyait la censure ou l'approbation du passé et les indices certains du présent, on y voyait aussi la manifestation de l'avenir. Le pressentiment et la connaissance des choses futures arrivaient ainsi à l'homme par de nombreux moyens : les songes n'étaient pas sans signification; il y avait des paroles révélatrices sur les lèvres des mourants, et, soumises aux évocations de la magie, les ombres des morts venaient entretenir avec les vivants un étrange colloque et faire étinceler à leurs yeux les éclairs d'une science transmondaine.

Enthousiasme et crédulité d'abord, la divination s'éleva bientôt à la hauteur d'un art qu'on réduisit en principes. Dès lors, il y eut des interprètes titrés que la foule avide de prodiges investit de confiance et de vénération. Dans l'origine, ils habitaient des lieux retirés, de sombres grottes, des cavernes ténébreuses, soit que du sol crevassé, en ces endroits, il sortît des exhalaisons qui jetaient dans l'ivresse et le délire, soit que la profondeur et l'obscurité des autres fussent

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nécessaires pour couvrir la fraude et donner aux éclo'ts de la voix humaine quelque chose de sépulcral et de formidable. Mais ensuite sur ces rochers sauvages, à la place d'une cabane agreste, la superstition érigea des temples magnifiques où les rois et les peuples venaient avec respect interroger loracle et offrir les plus riches présents. Près de Delphes, au penchant d'une colline, sur un sol déchiré, un pâtre avait vu ses chè\Tes bondir d'une façon inaccoutumée. Lui-même, en approchant de ce lieu, s'était senti agité de mouvements convulsifs et pris de vertige ; des paroles enthousiastes lui étaient tombées de la bouche. Le bruit de cette merveille se répandit d'abord dans les contrées voisines, puis bien au delà des frontières de la Grèce. On crut généralement que de la caverne émanaient des vapeurs prophétiques, et l'on vint de toutes parts y chercher la connaissance de l'avenir en y apportant des trésors. Le pâtre disparut avec sa cabane formée de branches de laurier ; un monument splendide s'éleva sous la main des artistes les plus distingués, et une prêtresse que son âge et ses mœurs rendaient vénérable fut investie du ministère de la divination.

Il est remarquable que les nations païennes qui, en général, avaient tant abaissé la femme, lui confièrent néanmoins plusieurs fonctions distinguées, et surtout le soin d'annoncer l'avenir. Sa nature, en effet, la rend particulièrement propre à ces rôles apprêtés où quelque chose de merveilleux se produit avec des prestiges. Placée sous l'influence prédominante du système nerveux, sa \ie est toute d'impression ; une extrême sensibihté d'organes détermine la mobilité de son imagination ardente ;les moyens extraordinBireslui plaisent, la frappent et l'enlèvent ; plus elle est susceptible d'enthousiasme, moins elle sait se défendre contre ses propres illusions, et plus elle peut servir les illusions et les calculs d'autrui.

Les femmes qui, dans l'antiquité idolâtre, avaient mission de révéler les choses futures ou de rendre des oracles, comme on disait alors, se nommaient sibylles ou pythies. Une différence principale entre ces deux ordres de prophétesses, c'est que les sibylles mesuraient de leur regard vaste et perçant toute la suite des siècles et la destinée de tous les peuples, tandis que le rôle des pythies se bornait à des temps et à des

faits déterminés par Apollon, manière de dieu qui V jn envoyait ses vues sur l'avenir et leur donnait un de ses nombreux titres. Car il passait pour avoir tué le serpent Python qui désolait la terre; la peau du monstre, placée au temple de Delphes, recouvrait le trépied où les prêtresses montaient pour subir l'inspiration et prononcer leurs oracles; c'est à la présence de ce trophée qu'elles devaient le nom de pythies ou pythonisses, qui s'étendit ensuite à toutes les devineresses. Au fond du temple, sur une caverne creusée par la nature dans les flancs du Parnasse et d'où s'exhalaient des vapeurs sulfureuses, on voyait le trépied fatidique. Là siégeait, à jour marqué, la pythonisse, après s'être préparée à ses fonctions par diverses cérémonies. Tout à coup elle semblait s'animer sous l'empire d'un génie invisible. La couleur du visage et les traits altérés, un regard étincelant et éperdu, les cheveux, dressés, une bouche frémissante, un long tremblement, des palpitations pareilles à des vagues qui se balancent avec un triste et profond murmure, tout annonçait en elle un violent enthousiasme et lui donnait des apparences surhumaines. Alors elle parlait d'un style extraordinaire et en phrases rompues; on eût dit que la puissance magique de ses secrets faisait voler en éclats les formes usitées du langage, comme un vase se brise sous l'action d'une liqueur trop impétueuse. Ces réponses étaient recueillies avec soin et disposées selon les lois du rhythme poétique ; elles recevaient, sous un travail secondaire, un sens suivi qu'elles n'avaient pas toujours en tombant de la bouche des pythies. Du reste, on fuyait les manières de dire trop expUcites ; une rédaction vague et ambiguë assurait prudemment l'oracle contre les chances désagréables.

Avant de passer dans les forêts de l'Épire et dans les villes d'Italie, ces impostures, issues d'une crédulité grossière, puis combinées pour servir des ambitions particulières et des intérêts généraux, régnaient depuis longtemps sur les rives du Nil et de l'Euphrate et dans la Phénicie. Les Israélites, enclins à la superstition, déjà égarés plus d'une fois par leurs souvenirs d'Egypte, n'imitèrent que trop les pratiques folles et impies de leurs voisins. Sans doute quelques expériences merveilleuses, des choses qu'on ne savait pas alors expliquer naturellement, peut-être aussi l'artifice des

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puissances invisibles dont le regard porle plus loin que celui de l'homme, donnèrent crédit aux magiciens et aux astrologues. En outre, le rôle des faux prophètes put se recommander de sa ressemblance apparente avec le ministère des prophètes véritables. Dès lors, on comprend que les Juifs eux-mêmes soient tombés dans ces erreurs et ces extravagances.

La loi défendait, sous les peines les plus graves, de consulter tous ces vains et ridicules parleurs d'avenir. Dans les meilleurs jours de son règne et lorsqu'il suivait les conseils de Samuel, son maître et son ami, Saiil avait chassé les magiciens et les devins comme une race d'hommes funestes dont la science illusoire répand le désordre au sein des États. Mais il y a des esprits qui deviennent superstitieux dans le malheur ; affaibhs et frappés de vertige, ils croieni que tout ce qui est merveilleux va fixer leurs irrésolutions et conjurer le péril imminent. Délaissés des hommes, trahis par les circonstances, se défiant d'eux-mêmes, ils se font une prudence nouvelle et demandent aux forces occultes de la nature ce qu'ils n'attendent plus du cours ordinaire des choses ni des miracles de leur propre courage.

Saiil avait le cœur troublé par la fortune éclatante de David; il le savait providentiellement destiné au trône. L'innocence et la future grandeur de ce rival se dressaient devant ses yeux comme une vision importune. David, alors exilé et fugitif, pouvait se croire encore bien éloigné du jour où sa cause triompherait. Mais tout à coup les difficultés s'év;uiouirent par une de ces \icissitudes imprévues dont les choses humaines offrent tant d'exemples. Les PhiUstins, sans ces.se en guerre avec Israël, se mirent en mouvement ; leurs troupes réunies vinrent prendr(; ijusition à Sunam, couvrant toute la ligne d'Aphec à Jezrahel. Saiil, de son côté, s'empara des hauteurs de Gelboé, qui étaient voisines, et s'élendit sur le revers en face de l'ennemi ; la vallée de Jezrahel séparait les deux camps. En voyant l'armée des Philistins, Saiil parut oublier qu il avait manié lépée avec quelque gloire, il trembla de cette peur invincible que le ciel envoie jiême aux plus robustes âmes comme le pressentiment l'une prochaine et inévitable catastrophe. On s'observait mutuellement depuis trois jours. Saiil consulta Dieu. Était-

ce curiosité pusillanime ? Mais ce que Dieu demande à la créature intelligente, c'est d'agir avec courage dans le présent, et non de jeter sur l'avenir un regard oisif. Était-ce dessein de connaître et de suivre sincèrement les ordres d'en haut ? Mais il y a souvent dans la vie des hommes et des peuples un instant suprême où leur fortune entière fléchit sous le poids des fautes passées ; la liberté ne leur est jamais ravie; seulement elle ne trouve plus à s'exercer que dans des conditions ingrates ; alors le monde assiste à une chute étonnante. Car ce que Dieu délaisse, rien ne peut le sauver, et les destinées qu'il précipite ne rebroussent jamais chemin.

Le ciel s'était fermé, nulle voix n'en était descendue pour répondre à Saiil. Dans son découragement, il dit à ses officiers : (( Qu'on cherche une pythonisse, afin que j'aille la consulter sur ce qui m'arrivera. )> Au milieu de ses sévérités contre les devins, il avait épargné la vie des femmes, se bornant à prohiber l'exercice de leur art. Les officiers reprirent : « Il y a une pythonisse à Endor. » Ce n'était pas loin du camp. Lorsqu'on est sur la cime du Thabor, les yeux tournés vers le midi, on découvre, à gauche deNaïm, Endor et les hauteurs de Gelboé, presque sous un même rayon. Saûl, emmenant avec lui deux hommes, s'en alla vers le village d'Endor. Il avait quitté ses habits royaux et pris un déguisement, sans doute afin que la magicienne appréhendât moins de se livrer à des pratiques interdites par la loi et réprimées par le prince.

Enfin, le visiteur arriva ; rien ne le faisait reconnaître. C'était la nuit. « Interroge pour moi ton esprit de divination, dit-il à la nécromancienne, et évoque qui je te nommerai. » Mais elle répondit : Tu n'ignores pas ce qu'a fait Saùl et comment il a exterminé les magiciens et les devins du royaume. D'où vient donc que tu me tends un piège pour me perdre? » L'interlocuteur la rassura, en jurant qu'il ne lui serait fait aucun mal. Il voulait, à tout prix, sortir de sa ténébreuse incertitude, comme si la révélation prématurée des joies et des douleurs qui attendent l'homme lui permettait d'en ralentir à son gré ou d'en presser le cours. Mais anticiper les événements, ce n'est pas les conjurer ni les vaincre. 11 n'y a pas de meilleur moyen de préparer ce qui sera que de mettre courageusement la main à ce qui est;

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à ceux qui, dans le présent, ne font que des souhaits, l'avenir n'apportera que des remords.

La magicienne, comptant désormais sur l'impunité promise, demanda qui elle devait évoquer. Saùl se souvint de Samuel, son protecteur et son conseiller d'autrefois : il crut, avec raison, que la tombe n'est pas sans écho, et que, dune vie à l'autre, les amis peuvent s'entendre et se répondre. L'immortalité est un dogme de toutes les religions, parce qu'elle est le droit et le besoin de toutes les âmes, et la croyance des peuples sur ce point a trouvé dans la nécromancie même une sombre mais énergique expression. Car il y a des vérités que l'ignorance del'esprit défigure un moment, mais que le respect du cœur protège sans cesse, et qui, malgré tout, jettent dans le ciel de la conscience humaine une sorte d'éclat implacable, comme la splendeur du jour que les nuages atténuent, mais qu'ils ne sauraient étouffer.

Le roi dit à la pythonisse : « Évoque Samuel. » C'était le préjugé commun des anciens que, sous les évocations magiques, les âmes des morts quittaient le lieu de leur repos, mais difficilement et avec douleur, et qu'il fallait les calmer tout ensemble et les contraindre par la force des enchantements. Les païens surtout recouraient à des pratiques étranges ou cruelles. Des paroles prodigieuses, des herbes tristes et funèbres, d'affreux breuvages, des rits inouïs, du sang répanda, des ossements, des cadavres : il fallait quelquefois toutes ces choses pour éveiller les âmes endormies dans la mort et leur arracher une réponse. Les mêmes erreurs firent pénétrer chez les Hébreux à peu près les mêmes cérémonies. La pythonisse se fiait sans doute aux secrets de sa science ; d'ailleurs, la sombritude de la nuit et l'effroi de Satil ne pouvaient qu'ajouter beaucoup à l'efficacité de ses prestiges. Tout à coup elle jeta un grand cri : « Pourquoi m'avez-vous trompée? Car vous êtes SaiiL — Ne crains pas, repartit le prince ; qu'as-tu vu ? — J'ai vu comme un Dieu qui s'élevait de terre, dit la magicienne, voulant désigner par ces mots un personnage d'aspect majestueux et terrible. — Et quelle forme est la sienne ? >> demanda Saul. La pythonisse répondit : « C'est un homme âgé et couvert d'un manteau. » Saiil ne douta pas que l'illustre prophète ne

fût. pour le moment, sorti d'entre les morts, et il s'inclina jusqu'à terre pour lui rendre honneur.

Cependant le spectre se plaignit qu'on le troublât dans son repos. « Pourquoi, dit-il, mlnquiéter par des évocations ? » Saûl s'excusa : « Je suis dans d'extrêmes angoisses. Les Philistins m'ont déclaré la guerre, et Dieu s'est retiré de moi ; il n'a voulu me répondre ni en songe ni par des prophètes. J'ai donc eu recours à vous, afin d'apprendre ce que je dois faire. » Alors la voix répondit : « A quoi bon minterroger, puisque le Seigneur s'est retiré de toi pour passer à ton rival ? 11 te traitera, en effet, comme il l'a promis par ma bouche ; il t'arrachera le royaume des mains pour le transférer à David, ton gendre, parce que tu n'as ni suivi la parole de Dieu, ni exécuté le décret de sa colère contre Amalec. C'est pour cela qu'il t'envoie ce que tu souffres aujourd'hui. Il abandonnera même Israël comme toi au glaive des ennemis. Bientôt, toi et tes fils, vous serez avec moi dans la mort, et le camp d'Israël sera livré aux Philistins. )) Personne ne pouvait se faire illusion sur l'avenir de Saiil ; lui-même savait trop bien ce que les reproches de son ancien ami avaient de légitime, et sans doute, en consultant Samuel, il s'attendait plutôt à des menaces funèbres qu'il n'espérait prévenir un châtiment mérité. Car un prince publiquement maudit de Dieu dans une république théocratique, n'eût-il pas été délaissé par la moitié de ses sujets et livré à la peur au moment de se battre contre un ennemi résolu et fort, un tel prince était en voie de prochaine déroute. En effet, la domination supérieure, l'action immédiate de Dieu se faisait sentir dans les destinées sociales du peuple hébreu, et imprimait une direction à toute sa conduite ; on peut même dire que c'était là le caractère propre et distinctif de sa constitution politique. Dès que le pouvoir insultait aux lois, des hommes investis d'une mission transitoire et quelquefois permanente venaient élever contre, lui le drapeau d'une opposition sacrée; leurs conseils n'étaient pas toujours suivis, mais leurs oracles n'étaient pas toujours vains. Ainsi, quand Saiil méconnut les ordres précis de Dieu, des paroles de réprobation tombèrent sur sa tête, un rival et un successeur lui fut donné en la personne de David : de ce moment, on put compter qu'il disparaîtrait bientôt dans

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quelque crise formidable, comme un arbre que le vent de demain renversera, parce que la foudre d'aujourd'hui l'a touché.

Quoi qu'il en soit, prévue ou non, la réponse du prophète fit sur Saul un effet prodigieux. Une vive émotion le saisit; les forces lui manquèrent parce qu'il n'avait pas pris d'aliments ce jour-là ; il s'évanouit et tomba à la renverse. La pythonisse vint à lui en disant : « J'ai mis ma vie en jeu pour vous et fait tout ce que vous m'avez demandé. Écoutez donc aussi votre servante; elle vous offre un peu de pain, afin qu'ayant mangé vous retrouviez vos forces et puissiez retourner. — Non, je ne mangerai pas, )> dit Saûl tout abattu. Néanmoinsr sur les instances de ses deux serviteurs et de son hôtesse, il se releva et attendit le repas qu'on lui préparait. La magicienne avait, dans sa maison, un veau gras qu'elle fit tue' aussitôt; elle pétrit un peu de farine et en fit des pains sans levain. Le roi et ses compagnons prirent donc quelque nourriture avant de rejoindre l'armée.

Faut-il penser que Saûl fut victime des artifices d'autrui et de sa propre crédulité, ou bien que Samuel lui apparut réellement ? Ce qui motive le doute à ce sujet, c'est que les interprètes de l'Écriture demeurent partagés d'opinion et que l'Église n'a point fixé dogmatiquement l'esprit des fidèles sur le vrai sens du récit biblique.

D'une part, on ne saurait prétendre que l'écrivain sacré soit très-explicite, ni que son texte crée une difficulté qui doit nécessairement se dénouer par un prodige. Ainsi, lorsqu'il dit, en passant, que la pythonisse vit Samuel, est-ce pour se conformer au langage et à l'opinion reçus, ou bien pour exprimer une réaUté et donner la mesure de sa propre comiction ? Peut-être n'a-t-il voulu que rendre compte des apparences, et non pas prononcer sur le fait en lui-même. En ce dernier cas, l'imagination ou la ruse de la devineresse aurait fait tous les frais de la scène, et la simplicité du roi en aurait fait toute la valeur. D'ailleurs on comprendrait assez bien que Saûl ait pu, dans son malheur, être abusé par une nécromancienne. C'est la foi du monde entier que les choses visibles se rattachent par un Uen permanent aux choses invisibles. L'homme a beau se réfugier dans un sentimenl de fière ndépendance, tout l'avertit qu'une force supérieure le tient

et le gouverne; voilà pourquoi son âme est naturellement ouverte à Fidée du merveilleux. L'infortune surtout éveille et développe en lui cet instinct; vous diriez un naufragé qui se prend aux plus impuissants débris dans l'espoir d'y trouver son salut. Et, chose étonnante ! le bel esprit, les siècles polis et savants, sont moins éloignés qu'on ne l'imagine des vaines superstitions et des pratiques déraisonnables et puériles : car, en général, on devient d'autant plus crédule à l'endroit du mensonge qu'on est devenu plus incroyant à l'égard de la vérité. Il n'y a pas encore deux siècles que l'astrologie avait, en France et en Europe, de nombreux partisans jusqu'au milieu des classes supérieures et lettrées.

D'autre part, rien n'empêche, selon d'autres écrivains, qu'on ne prenne à la lettre le texte de l'Écriture. A leur avis, les mauvais anges, qui, en tombant du ciel, ont perdu la félicité sans perdre leurs forces naturelles, auraient présenté aux yeux de la magicienne un fantôme purement illusoire, vaine apparence destinée à maintenir les esprits dans une erreur pernicieuse; ou bien encore, indépendamment de toute opération magique. Dieu, par un conseil de sa Providence, aurait envoyé, à Saiil endurci, l'âme de Samuel, revêtue d'une forme sensible, pour donner au malheureux prince un avertissement suprême, à peu près comme il se sert des événements ordinaires pour nous rappeler son pouvoir et sa justice. Ce n'est pas que le pays de lumière habité par les justes s'ébranle aux incantations de la magie, ou bien obéisse à la curiosité des esprits superstitieux, ni que le monde terrestre cesse jamais d'être gouverné par des lois sages qui tendent à prévenir et à réparer le désordre, loin d'autoriser l'erreur et de consacrer le mal, en se pliant aux écarts de la liberté. Homme ou démon, ce qui échappe à la règle ne la détruit pas; la sagesse divine resplendit en traits de flamme par-dessus les imperfections de la créature, dont les efforts dépravés aboutissent à faire voir que la Providence a tracé d'un doigt ferme le plan de ses desseins, et que ni folies ni crimes n'en sauraient briser les lignes. Lorsqu'un orage s'abat sur la terre, nous dérobe l'éclat du jour, renverse et chasse devant lui les œuvres de nos mains, dans la profondeur des cieux le soleil continue à brûler sous son vêtement de lumière, et les étoiles poursuivent en paix leurs révolutions harmonieuses.

LA PYTH0MS5E D'ENDOR. 3ol

Saûl et ses compagnons avaient pris à Endor un repas précipité. Ils rejoignirent l'armée en toute diligence, et purent arriver encore avant le jour. Résignation ou désespoir, le prince retrouva, dans ce moment suprême, quelque chose de son ancienne énergie : mourir avec ses fils à la tête de ses troupes, c'était le seul chemin glorieux qui s'ouvrît devant lui désormais; il y entra résolument, afin de préserver ainsi d'une dernière souillure l'honneur de son nom. Il existe, en effet, des biens qui valent mieux que notre vie, et c'est pour cela que Dieu les a placés sous la garde inexpugnable de la liberté humaine, qui peut toujours les couvrir de son imiolabilité et les soustraire ainsi aux insultes de la fortune : comme ces substances formidables que l'on jette dans une prison d'airain pour les faire servir aux jeux de la guerre et aux miracles de l'industrie, mais qui, n'acceptant d'entraves que dans une mesure donnée, abattent et dispersent tout ce qui essaye de les comprimer aveuglément.

Les paroles de la pythonisse ne tardèrent pas à s'accomplir. Les Philistins présentèrent la bataille, et bientôt la victoire pencha de leur côté. Les Israélites, pliant sous le choc,, prirent la fuite ou furent taillés en pièces. Dans le péril imminent, Saûl resta ferme, et il eut à supporter tout l'effort du combat. Trois de ses fils et en particulier Jonathas, ami de David, succombèrent dans Ta mêlée. Lui-même, serré de près par les archers, reçut une blessure dangereuse. En ce moment, il dit à son écuyer : « Tire ton glaive et tue-moi, de peur que ces profanes ne m'insultent en m'ôtant la vie. » Mais, l'écuyer n'osant pas lui rendre un si affreux service, le prince se perça de sa propre épée, assez courageux pour mourir, mais trop faible pour soutenir jusqu'au bout l'épreuve de sa grande infortune. Épouvantés de cette déroute générale, les habitants des bourgades voisines se laissèrent entraîner par les fuyards ; la contrée tout entière fut envahie par l'ennemi. Le lendemain de leur trio nphe, les PhiUstins parcoururent le champ de bataille en dépouillant les morts. Ils reconnurent le cadavre de Saûl et en détachèrent la tête. Ce trophée, avec les vêtements et les armes du roi, furent envoyés dans le pays des vainqueurs pour être promenés de ville en ville, et puis placés, comme un monument, dans le temple de leurs faux dieux. Les membres sanglants de

3o2 LES FEMMES DE LA BIBLE.

Saùl et de ses fils furent suspendus aux murailles de Bethsan, où quelques braves de Jabès allèrent, au péril de leur vie, enlever ces malheureux restes, afin de leur rendre les honneurs suprêmes.

Trois jours après la bataille, un étranger, de la race des Amalécites, vint trouver David dans la petite ville que les Philistins lui avaient donnée pour refuge, et où sa royauté, errante et proscrite, attendait des jours meilleurs. En voyant cet homme se prosterner devant lui, les habits déchirés, la tête couverte de poussière : « D'où viens-tu? lui dit David. — Je me suis échappé du camp d'Israël. — Qu'y a-t-il? reprit David ; dis-le-moi. » Le messager répondit : « La bataille s'est livrée, le peuple a fui; beaucoup ont succombé; Saiil et son fils Jonathas sont parmi les morts. — Gomment saistu la mort de Saûl et de Jonathas ? » Alors, comme ces adorateurs de tous les soleils levants que le succès le plus imprévu trouve toujours à genoux et qui ne tremblent que de s'aplatir trop peu devant lui, le jeune Amalécite revendiqua quelque chose dans une ruine qui frayait à David le chemin du trône ; il prétendit avoir frappé Saiil du dernier coup, afin de l'aider à mourir plus vite, « et j'ai enlevé, ajouta-t-il, et son diadème et son bracelet, pour vous les présenter, à vous, mon maître. » David crut à ce récit que les circonstances rendaient d'ailleurs vraisemblable ; il déchira ses vêtements et répandit des larmes pleines de sincérité et d'amertume sur la fin tragique de Saiil et de Jonathas, et sur le désastre qui affligeait la patrie. Il s'indigna contre cet homme, qui avait osé porter sur le prince une main sacrilège et qui venait s'en vanter comme d'une action méritoire ; il le fit périr en lui adressant ce reproche : <c Ta bouche a témoigné contre toi, lorsque tu as dit : « J'ai tué l'oint du Seigneur. » Car, chez les Juifs, les rois, choisis de Dieu et sacrés par les prophètes ou les prêtres, étaient revêtus d'un caractère doublement auguste et respecté.

Da\id exprima publiquement sa douleur, en célébrant le trépas de Saùl et de Jonathas par un chant funèbre de la plus grande beauté, et que l'Écriture nous a transmis :

« Vois, ô Israël ! ceux que la mort t'a ravis en les frappant sur tes montagnes !

LA l'YTUO.NISSE D'ENDOR. 3o3

« L'élite d'Israël a succombé sur la colline ; comment sont morts tes braves?

« Ne le dites pas dans Geth, ne le dites pas sur les places d'Ascalon, de peur que les filles des Philistins ne s'en réjouissent, que les filles des profanes n'en triomphent d'aise.

« Qu'il ne tombe sur vous ni rosée ni pluie, ô montagnes de Gelboé! que vos coteaux restent sans moissons, parce que là fut laissé le bouclier des forts, le bouclier de Saiil, comme si Ihuile sainte neût point touché sa tête !

« La flèche de Jonathas n'est jamais retournée en arrière : elle se teignait du sang des morts et perçait la poitrine des plus vaillants; le glaive de Saiil n'a jamais été tiré en vain.

(' Saiil et Jonathas, aimables et grands dans la vie, plus agiles que les aigles, plus fiers que les lions, demeurent inséparables dans la mort.

« Filles d'Israël, donnez des larmes à Saiil, qui vous revêtait d'écarlate parmi les délices et vous offrait des ornements d'or pour votre parure.

u Comment les forts ont-ils péri dans le combat? comment Jonathas a-t-il succombé ?

<c Je te pleure, ô mon frère Jonathas ! toi si beau et plus aimable qu'une aimable femme. Je te chérissais comme une mère chérit son fils unique.

« Comment sont morts les braves ? Comment s'est éteinte la gloire de nos armes ? »

Tout Israël répéta cet hymne, expression du sentiment public et légitime éloge de Saiil. Ce prince eut d'éminentes qualités ; il se montra, jusqu'à la fin de sa vie, intrépide et libéral. Mais, en retour, sa mort reste, dans l'histoire religieuse du monde, comme une leçon donnée à tous les pouvoirs qui, transfuges de la justice et délaissés par elle, demrv.ient en vain leur salut à des ressources misérables et stériles. Le droit est immortel et sacré, et, tôt ou tard, il trouve un vengeur ; la force est transitoire et aveugle, et il n'es/ T)as rare que son maître imisible la retourne brusquement contre ce qu'elle avait mission de défendre. Qu'y a-t-il dans la superstition, qui, de soi, est mensonge et laiblesse,

3o4 LES FEMMES DE LA BIBLE.

pour prévenir ou arrêter des coups portés par une main qui est vérité et puissance? Au contraire, un châtiment réservé saisit quelquefois ceux qui essayent ouvertement d'échapper à la main de Dieu ou de supprimer son rôle dans le monde, et alors leur chute prend un caractère imprévu et des proportions solennelles qui sont comme une trace profonde du passage de le Providence au milieu des affaires humaines.

Michol, filia Saul, prospiciens per feneslram, fidil regem David subsLieiitein atque sallantera corani Domino, et dcspexit eum in corde 3uo.

(U Reg., Ti. 16.)

La réprobation de Saûl venait d'être prononcée ; le prophète Samuel reçut d'en haut l'ordre d'aller au petit village de Bethléem, dans la tribu de Juda, et d'y sacrer roi l'un des fils d'Isaï, nommé aussi Jessé. Le prophète prit de Ihuile dans un vase de corne, il emmena une victime pour offrir un sacrifice à Dieu, et vint à Bethléem. Après la cérémonie religieuse, il communiqua son secret à Isaï, et demanda que les fils du vieillard fussent appelés, ne sachant lequel était destiné au trône. L'aîné paraissait bien fait et d'un extérieur agréable. Mais une voix intime apprit à Samuel que les dehors éclatants, ni l'air ae granaeur, ne déterminaient le choix providentiel, et que cet homme n'était pas selon le cœur de Dieu. Les regards du prophète passèrent successivement sur tous les enfants de Jessé sans que la voix lui désignât aucun d'entre eux. Alors il dit au père : « Est-ce que ce sont là tous tes fils? » Le père répondit : « Il reste encore le plus jeune, qui garde les troupeaux. — Envoie-le chercher, ajouta Samuel; car nous ne prendrons d'aliments que lorsqu'il sera venu. » On manda le jeune berger; il parut. Son nom était David, son âge d'environ vingt ans. Il avait le visage plein de charmes, l'œil et le teint plein d'éclat, la chevelure de cette couleur chaude que les Juifs, comme les anciens peuples de la Germanie, préféraient à toute autre couleur. A son arrivée, la voix dit à Samuel : « C'est lui; lève-toi, donne-lui l'onction sainte. » Samuel répandit l'huile sur la tête de David, en signe de sa royauté

future ; ce n'était encore qu'une élection avec droit radical, mais actuellement empêché, de gouverner Israël. Cet acte resta quelque temps le secret de la famille; néanmoins David commença dès lors à faire remarquer dans sa conduite ces qualités supérieures que réclame l'exercice du pouvoir; d'un autre côté, les circonstances, disciplinées et conduites par une main invisible, se rangeaient sous lui, comme pour l'élever au-dessus de la foule et lui donner ce piédestal qui n'est pas le mérite, mais qui le fait paraître.

A quelque temps de là, dans une de ces guerres inextinguibles qui vinrent, comme des crises salutaires, assaillir et fortifier, en l'exerçant, la constitution de la nationalité juive, un soldat philistin proposa aux braves d'Israël de terminer la querelle par un combat singulier. Les deux camps étaient postés sur des hauteurs dominant la vallée du Térébinthe. C'est une vallée étroite et profonde qui court, au delà d u village de Jérémie, sur la droite du chemin de Jaffa à Jérusalem. Un sentier qui serpente entre des roches, le long d'un ravin parsemé de myrtes, de térébinthes et d'oliviers, vous conduit au bord d'un torrent presque toujours à sec, et vous fait gravir ensuite des escarpements, au-dessus desquels est assis un village arabe. Le lit du torrent est marqué par des flaques d'eau stagnante et de nombreux cailloux qui forment une Hgne blanchâtre et sinueuse. L'aspect général du site a quelque chose de grave ; des teintes un peu sombres, en lui donnant de la sévérité, ajoutent à sa grandeur.

Le guerrier philistin avait une taille démesurée et dépassant le double de la taille ordinaire. Sa tête, ses membres, tout son corps était revêtu de fer et d'airain. D'une force prodigieuse, il portait une cuirasse d'un poids énorme ; un large et puissant bouclier et une lance redoutable lui servaient pour attaquer et se défendre. Ce géant se nommait Gohath. Dans sa fierté, on le vit, plusieurs jours de suite, se présenter entre les deux armées et jeter à tout Israël un défi plein de jactance : «A quoi bon livrer bataille? disait-il. Ke suis-je pas Philistin, et n'êtes-vous pas les sujets de Saul? Choisissez un homme d'entre vous, et qu'il accepte une lutte avec moi. S'il ose m'attaquer et qu'il me tue, nous serons vos esclaves; mais, si je l'emporte sur lui et que je le tue, vous serez nos tributaires et nos esclaves. » Saûl et son armée entière res-

taient muets de stupeur à la vue de ce colosse : la crainte avait glacé leur courage. De son côté, Goliath tirait de la pusillanimité de ses ennemis un accroissement d'insolence, à la façon des barbares enclins à relever par des forfanteries puériles la supérioriré de leurs forces physiques.

Les Israélites se disposaient à répondre par un combat général aux provocations du terrible Philistin, lorsque David arriva au camp. Ses trois frères aînés étaient de l'expédition. Son père lui dit : « Prends une mesure d'orge et ces dix pains, et va trouver tes frères. Emporte aussi ces dix fromages pour leur capitaine. » Alors il n'existait pas d'armée permanente: dans les périls de la patrie, on publiait parmi les douze tribus que tout homme disposé à combattre eût à se rendre en un lieu désigné. Les citoyens y venaient avec leurs armes et leurs pro\isions ; car la guerre se faisait à leurs frais, il n'y avait pas de ressources régulièrement affectées à l'entretien des troupes. Da^id, s'étant levé de grand matin, confia le soin de ses troupeaux à un homme de peine, et partit pour exécuter les ordres de son père. En arrivant à la vallée du Térébinthe, il laissa son fardeau parmi les bagages de l'armée et courut sur le théâtre de la lutte ; car une clameur immense semblait annoncer que l'action allait bientôt s'engager.

En ce moment, Goliath, sorti des rangs philistins, s'abandonnait une dernière fois à ses bravades, et l'effroi entrait dans le cœur des Israélites. « Voyez-vous, disait l'un d entre eux, cet homme qui nous provoque? il vient insulter Israël. Quiconque l'aura tué sera comblé de richesses parle roi, qui lui donnera sa fille en mariage et l'exemptera d'impôts, lui et la maison de son père. » Ces promesses, l'instinct des grandes choses, et, par-dessus tout, le désir de venger Dieu, dont la cause, étroitement liée à celle des Juifs, souffrait de toutes les injures qui leur étaient adressées, tant de motifs remplirent le jeune héros du feu d'un religieux courage. H s'assura de la vérité des bruits qui frappaient son oreille. « Que donnera-t-on au brave qui tuerait ce Phihstin, dit-il, et qui effacerait la honte d'Israël ? Car quel est ^e profane qui outrage l'armée du Dieu vivant? » On rappela de nouveau les récompenses réservées au vainqueur. Alors David s'offrit pour combattre le géant, et, malgré les jalouses réprimandes de son frère aîné et les avis même du roi, qui le détournait

d'abord d'une lutte trop inégale, il persista dans son généreux dessein. « Lorsqu'un ours ou un lion, dit-il à Saiil, venait ravir un bélier dans mon troupeau, je savais les poursuivre, les combattre, leur arracher la proie d'entre les dents, et, lorsqu'ils se jetaient sur moi, je savais les saisir à la gorge, les étouffer et les tuer. C'est ainsi que j'ai détruit un lion et un ours, et j'en ferai autant de ce profane. J'irai donc, et j'effacerai la honte du peuple... Le Seigneur, qui m'a délivré de la grifTe du lion et de la gueule de l'ours, me délivrera du bras de ce Philistin, » ajouta le jeune pâtre avec une tranquille et religieuse confiance ; car il savait qu'il y a dans le ciel un conseil suprême où se décide la victoire et où la foi sincère parle plus haut que le glaive le mieux porté.

C'est d'une telle source, en effet, que David tira son audace et son espoir. On l'avait d'abord revêtu de l'armure de Saûl, mais il la quitta bientôt comme un appareil plus gênant qu'utile. Il prit seulement son bâton de berger ; il choisit dans le lit du torrent cinq pierres polies qu'il jeta dans sa panetière, et, tenant sa fronde à la main, il marcha contre l'ennemi. Goliath s'avançait de son côté ; mais, n'apercevant qu'un blond et beau jeune homme, il en eut un mépris extrême : « Suis-je un chien, dit- il, pour que tu viennes à moi avec un bâton ? » Et il jura par ses dieux de le donner en proie aux oiseaux et aux bêtes. David répondit : « Tu viens à moi avec l'épée, la lance et le bouclier; moi, je me présente au nom du Seigneur des armées que tu as insultées aujourd'hui. Il te livrera en mes mains, je te tuerai et te couperai la tête, et je vais faire, des cadavres des Philistins, la pâture des oiseaux et des bêtes, afin que la terre entière sache qu'il y a un Dieu en Israël, afin que toute cette foule reconnaisse que, si le Seigneur sauve, ce n'est ni par l'épée ni par la lance ; car les batailles sont à lui, et il vous mettra en nos mains. » Les deux armées attendaient l'issue de ce duel mémorable. Le Philistin s'ébranla pour entrer en marche ; le berger courut, prit un caillou dans sa panetière, et, de sa fronde, le lança si juste et si fort, qu'il alla toucher au front et pénétrer dans la tête du géant. Goliath tomba le visage contre terre ; David fondit sur son antagoniste, lui enleva son épée et le décapita.

On ne peut dire tout ce que cette ruine inopinée porta de

MICHOL. 3o9

terreur et de désordre parmi les Philistins : voyant que le plus redoutable d'entre eux était mort, ils s'enfuirent éperdus. Les Israélites, jetant des cris de victoire, se mirent à leur poursuite ; ils en tuèrent un grand nombre et vinrent piller leur camp abandonné. Saiil voulut voir le jeune héros, qui parut, en effet, devant lui, tenant à la main la tête de Goliath. Le roi s'informa de la naissance et de la famille de son gendre futur, et le retint au palais. David mit dans sa conduite une extrême prudence ; ses belles qualités etle souvenir de son premier l'ait d'armes lui valurentl'estime et l'admiration universelles. Il gagna surtout l'affection de Jonathas, fils aîné de Saûl : également généreuses, étroitement attachées ensemble, ces deux âmes n'en faisaient plus qu'une. Jonathas donna au nouveau venu sa tunique, son arc, son épée et son baudrier, et ils se jurèrent une amitié éternelle. A ce témoignage déjà si doux pour David, la nation mêla sa reconnaissance et ses applaudissements. Dans une sorte de marche triomphale qui suivit la déroute ^.es Philis tins, les femmes sortaient des villes et venaient à la rencontre du cortège, en exprimant leur joie par des chants et des danses. Elles répétaient en chœur ces mots : « Saûl a frappé ses mille ennemis, et David ses dix mille, » ne songeant pas que jeter des fleurs sur la tête des subalternes, c'est les dévouer à la jalousie vindicative de leurs chefs. Le roi prit en aversion le glorieux jeune homme, bien loin de lui accorder la récompense duc à son courage. A la vérité, il lui disait : « Voilà Mérob, ma fille aînée, je te la donnerai pour femme ; seulement, sois brave et soutiens les combats du Seigneur ; » mais en même temps il pensait dans son cœur : Je ne le tuerai pas de ma main, je le ferai périr par le glaive de l'ennemi. Puis il ajouta l'insulte à ses desseins, et sa fille aînée quil avait promise au vainqueur de GoUath, il la donna lâchement à un autre.

David ressentit vivement, sans doute, cette amère ingratitude ; néanmoins il ne paraît pas que des plaintes soient sorties de sa bouche, ni quil ait cessé d'abandonner tranquillement au ciel le soin de sa fortune. Ce qu'il y a de certain, c'est que Saûl voyait se retourner à l'instant contre lui-même les difficultés qu'il faisait naître. Sa seconde fille, nommée Michol, était charmée des belles qualités de David ; peut-être

aussi son âme douce et généreuse, en voyant les injustices dont souffrait le jeune courtisan, fut-elle touchée d'une pitié qui se changea bientôt en un sentiment plus vif encore et plus intime. Au début, la politique de Saiil s'accommoda fort de cet incident; il ne doutait point que David, pour obtenir Michol, ne consentît à bravertous les périls et ne finît par y trouver la mort, u Je lui promettrai ma fille, pensait-il, afin qu'elle soit pour lui une occasion de ruine et qu'il tombe entre les mains des Philistins. » D'après ce calcul tragique, il dit ouvertement à David : « Je te donnerai Michol, mais non pas sans conditions. » Et il dit en secret à ses affidés : « Parlez à David, comme de votre chef, en ces termes : « Tu sais « que les bonnes grâces du prince te sont acquises et que ses (( officiers te chérissent ; songe donc à devenir son gendre. » Le monde connaît et pratique depuis longtemps, comme on le voit, cette stratégie de la parole qui tient lieu de courage et de vertu dans la vie de certains hommes d'État.

L'âme de David était sans défiance parce qu'elle était sans méchanceté. Il répondit ingénument à la communication des officiers dn palais : « N'est-ce pas trop d'honneur que d'être gendre du roi ? Moi, je suis pauvre et je n'ai pas de ressources. » La femme, chez les Israélites, n'apportait en mariage que sa parure et les objets nécessaires à ses besoins personnels ; la dot était fournie par le mari. Cet usage, que l'on rencontre aussi chez plusieurs nations de l'antiquité, n'était ni sans grandeur dans ses motifs, ni sans inconvénients dans l'application. Le législateur voulait sans doute honorer la femme, dont la jeunesse et la beauté lui semblaient un assez grand trésor ; d'ailleurs, il ne blessait pas les principes d'une justice impartiale en reportant l'obligation d'enrichir la famille sur celui des époux qui a le plus de force physique et d'activité d'esprit; enfin, au point de vue de l'économie publique, il prévenait la concentration des propriétés dans certaines familles et la création d'une aristocratie territoriale. Il faut reconnaître, d'autre part, que ces dispositions livraient trop les femmes comme une proie à la richesse et à la puissance, et rendaient irréparables, en leur ôtant la possibihté d'une compensation, les disgrâces et les sévérités de la nature : c'était consacrer l'inégalité sous voile de nivellement apparent, et sans doute une telle institution devait amener

des résultats déplorables, si elle n'eût trouvé, d'ailleurs, un contre-poids dans l'organisation générale de l'Etat.

Quoi qu'il en soit, cet ordre de choses gênait beaucoup plus, en ce moment, le pâtre de Bethléem que la fille de Saùl ; c'est pourquoi il n'avait fait qu'une réponse empreinte de timidité et de découragement. Les officiers se hâtèrent de la rapportera leur maître. Elle était conforme aux prévisions et surtout aux désirs du prince, qui, s'exprimant d'une manière vague, n'avait pris qu'une initiative insignifiante, afin sans doute d'amener l'ardent jeune homme à quelque protestation chaleureuse et de le faire tomber ainsi dans le piège de ses propres paroles. Saûl envoya dire à David qu'il demandait pour douaire de sa fille, non pas de l'or et de l'argent, mais la mort de cent PhiUstins. Car, depuis la bataille du Térébinthe, les deux nations restaient dans l'attente de nouvelles hostilités ; seulement les armées ne tenaient pas la campagne. Il s'agissait donc de faire irruption sur la frontière avec une poignée de braves. En stipulant le mariage de sa fille sous une telle condition, Saûl avait l'avantage d'exposer David à un trépas presque certain et de cacher son jeu homicide sous le masque du patriotisme et de la gloire nationale.

Mais Dieu nous laisse tracer notre route, il se réserve de la faire aboutir. Saûl trompait et ses confidents et David; surtout il s'abusait lui-même : sa fraude le rassura, mais ne put le sauver. Toujours plein de droiture et d'intrépidité, Da^id accepta sans peine la proposition du roi. Ln délai de quelques jours lui était laissé ; mais il partit de suite à la tête de sa troupe fidèle, attaqua les Philistins, et leur tua deux cents hommes. Cette rapide et victorieuse expédition désolait Saûl; sa jalousie s'en accrut; mais enfin il sentit que la main de Dieu était contre lui et qu'il fallait céder au temps. 11 donna donc sa fille en mariage au jeune et brillant vainqueur de Goliath.

L'affection de Michol se mesurait aux dangers que David avait subis, à la fidéUté courageuse qu'il avait fait éclater. Lui-même se réjouissait de la beauté d'une si douce alUance avec ce \if et profond sentiment qui accompagne le triomphe des inclinations honorables et durement éprouvées. Tout aigrissait l'âme ulcérée de Saûl; la bonne intelligence des nouveaux époux lui lut une extrême amertume. Deux

choses surtout animaient son aversion : il était forcé d'estimer son gendre, et il le voyait illustre et heureux. Peut être avait-il compté sur Michol pour attrister et compromettre la destinée de David ; mais il fut déçu dans son espérance. Alors, comprenant qu'il ne pourrait le vaincre par de secrètes mesures, il le craignit; sa haine, avec sa crainte, devint de jour en jour plus forte. D'une autre part, des opérations militaires encore dirigées contre les Philistins augmentèrent la célébrité de David ; il acquit un grand renom de prudence et de valeur, et le peuple s'accoutumait à entendre parler glorieusement du jeune capitaine. Ce dernier coup renversa la vertu ébranlée de Saiil, et le jeta dans le parti de la violence. Quelquefois il semblait désarmé par la douceur de sa victime; puis il reprenait la persécution avec plus d'âpreté. Triste aberration des hommes pusillanimes, qui, m oins distingués par ce qu'ils sont en effet que par ce qu'ils paraissent, entreprennent de tout réduire à leur mesure, comme si l'indigence d'autrui faisait toute leur richesse, et comme s'il ne valait pas mieux, pour rétablir un équilibre qu'ils croient rompu, chercher un niveau plus inflexible et en appeler du génie et du bonheur, qu'on ne se donne pas, à la vertu, qui est le droit et le devoir de tous !

Enfin Saiil, obsédé de jalousie, prit la résolution de faire périr David ; il parla dans ce sens à ses officiers et à Jonathas. Mais le cœur de ce jeune prince ne pouvait s'ouvrir à un si lâche conseil ; ensuite la voix de l'amitié jurée s'ajoutait au cri de l'honneur. Il alla trouver en secret son ami : « Saiil, mon père, cherche à te tuer, dit-il; je t'en prie, sois sur tes gardes; demain matin, fais dans la campagne, et tiens-toi caché dans quelque retraite. De mon côté, j'emmènerai mon père vers cet endroit; je lui parlerai de toi, et ce que je saurai, tu l'apprendras de suite. » Jonathas se flattait d'apaiser Saiil, de lui épargner un crime et de sauver son ami. En effet, il entraîna le roi à la campagne et lui parla de David en termes pleins de générosité : « Prince, ne soyez pas cruel envers David, car il ne vous a point fait de mal, et il vous rend, au contraire, les plus importants services. Il a mis sa vie en péril, il a tué Goliath, et c'est par ses mains que le Seigneur a merveilleusement opéré le salut d'Israël. Vous l'avez vu et en avez triomphé de joie. Pourquoi donc répandre un sang

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si pnr et tuer David innocent ?» Il y a dans les accents de l'amitié dévouée une secrète chaleur qui est la vraie éloquence. L'âme de Saiil s'amollit sous la sincérité persuasive des paroles de Jonathas ; il jura d'épargner la \ie de son gendre. Jonathas fit venir David et le présenta ensuite à Saiil. On pouvait croire à une réconciliation durable.

Mais l'envie du roi était apaisée et non pas éteinte : elle ressemblait, si l'on en juge par les événements ultérieurs, à un feu endormi qu'un souffle peut rallumer, à un germe \1vace qui se fortifie sous terre, quand on essaye de le réprimer au dehors. David avait repris son rang et ses fonctions parmi les officiers du Palais. Il fit plus d'une course heureuse sur les terres des Philistins, toujours remuants et indomptés. Ce nouveau succès fatigua vite le faible cœur du prince et ressuscita des colères mal étouffées. En proie à ses noirs sentiments, Saûl tomba dans une sorte de manie furieuse qui le rendit redoutable. Un jour, son gendre, sans défiance, jouait de la harpe devant lui pour le calmer; Saûl essaya de le percer de sa lance ; Da\id s'aperçut assez tôt du péril pour esquiver le fer, qui alla frapper \1olemment contre la muraille. Il s'enfuit à la hâte. Le roi poussant jusqu'au bout son sanguinaire projet, donna l'ordre à ses gardes d'investir pendant la nuit la maison de David et de le tuer le lendemain matin. Heureusement, Michol lut informée à temps de ces mesures homicides ; elle courut à David : « Fuis dès cette nuit, dit-elle ; car demain tu es mort. » Il n'y avait qu'une difficulté : c'est que les gardes étaient à la porte de la maison et qu'il fallait tromper leur -vigilance. On profita des ténèbres de la nuit et peut-être encore de la sécurité des officiers, qui ne savaient pas que leur mission ftit connue. Michol fit descendre Da\id par une fenêtre, et il put ainsi s'échapper. Ensuite, pour lui donner le temps de se retirer en lieu sûr, elle usa de stratagème. Prévoyant qu'on en -viendrait à des perquisitions, elle mit une espèce de statue dans le lit du fugitif, jeta sur la tête une peau de chèvre, et étendit la couverture sur cette ressemblance de corps humain.

Cependant, étonné qu'on différât si longtemps de lui apprendre l'exécution de ses ordres, Saûl envoya des archers pour s'emparer de la personne de Da-vid. On leur répondit qu'il était malade. Furieux de ce retard et n'y tenant plus,

le prince exigea que le malade vint, fût-ce porté dans son lit, afin de le voir égorger en sa présence. Michol avai'c cru pourvoir à tout par son artifice. Les gens du palais, à leur arrivée, voulurent pénétrer jusqu'à David ; mais ils ne trouvèrent qu'une statue cachée sous une peau de chèvre. Il est facile d'imaginer l'indignation de Saûl ; il manda sa fille : « Pourquoi m'as-tu trompé de la sorte ? et pourquoi as-tu laissé fuir mon ennemi? » Michol craignit que sa tendresse pour David ne suffit pas à l'excuser auprès d'un père aveuglé par la haine, et, recourant à la dissimulation, elle répondit que David l'avait efTrayée par cette menace : « Laisse-moi fuir, ou je te tue. » Soit persuasion, soit retour d'affection pour sa fille, Saûl ne porta pas plus loin ses recherches. Ainsi Dieu permet-il que la violence ne réussisse pas à briser tout ce qu'elle attaque, et ce n'est pas le moindre de ses châtiments que cette impuissance solennelle où elle aboutit quelquefois dans ses plus opiniâtres efforts.

David avait pris le chemin de Ramatha, où le vieux Samuel s'était retiré en quittant la vie puMique; ses dernières années s'écoulaient au milieu d'un collège de prophètes auxquels il enseignait la science de rÉternel. Il accueilht avec intérêt ce fugitif, dont il avait salué d'avance la future grandeur. Mais bientôt, poursuivi par Saiil, David fut contraint de chercher un refuge plus assuré. 11 voulut voir encore une fois Jonathas ; les deux amis eurent un entretien secret, où leur âme s'épancha en mutuelles et douces protestations d'attachement. David ne voulait plus se fier aux paroles de Saûl, et c'était prudence. Néanmoins Jonathas espérait ménager une nouvelle réconciUation ; il n'y réussit pas, même il failUt périr dans sa tentative infructueuse, tant la colère du roi se reporta violemment sur lui. Il quitta le palais avec indignation, il était affligé de la triste destinée de David et de son prochain éloignement; car il l'aimait comme sa propre vie. Le lendemain matin, il alla le rejoindre à la campagne, dans la retraite où il le savait caché. Ils s'embrassèrent avec effusion et se mirent à pleurer ; David surtout versait d'abondantes larmes : il lui fallait quitter, devant une haine implacable, ce qu'il avait de plus cher au monde, et Michol et Jonathas. Enfin ils se séparèrent, en se jurant de nouveau une fidélité à toute épreuve. Jonathas re-

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gagna la ville, et David commença cette vie errante et toujours menacée qui devait finir par un si grand règne, symbole illustre de ces combats douloureux qui, affranchissant l'homme de la tyrannie des sens et le montrant supérieur aux difficultés l'élèvent à la vertu et à la gloire : comme on voit ces navires destinés à fendre les plaines de l'air se débattre sous le câble qui les retient, et lorsqu'il est enfin rompu, céder au mouvement qui les emporte dans les nues et fuir, loin des regards, au sein des régions inexplorées. Ne trouvant pas de sûreté dans les lieux où s'étendait le pouvoir de son persécuteur, David s'enfuit d'abord sur les terres des PhiUstins ; mais il dut bientôt quitter cet asile, où ses anciens exploits le rendaient particulièrement odieux et éveillaient contre lui de funestes défiances. Il revint habiter une caverne auprès d'OdoUam, petite ville de sa tribu. Il ne pouvait se défendre qu'en se faisant craindre ; il prit donc l'attitude d'un chef de parti. Toute sa famille, enveloppée dans sa disgrâce, partagea ses périls et l'aida dans sa résistance. En outre, il réunit sous ses ordres une foule de mécontents, de vagabonds, de gens obérés de dettes. Il disciplina cette troupe, qui grossissant tous les jours, ne comptait pas moins de six cents hommes résolus de caractère, aguerris par des marches rapides et des courses aventureuses. Les hommes de la tribu de Gad surtout étaient forts et vaillants, experts dans les batailles, maniant le boucher et la lance, hardis comme des hons et légers à la course comme les daims des montagnes. Avec ces ressources, David put se porter à son gré sur les diverses frontières du royaume pour y vivre aux dépens des ennemis de sa nation. Mais, beaucoup trop faible pour lutter, en rase campagne, contre une armée entière, il fuyait de retraite en retraite devant Saûl. Depuis quelque temps, il s'était fixé dans la solitude de Ziph, au midi de la tribu de Juda, sur la route qui mènerait de Jérusalem au Sinaï. Ce désert était environné de postes que leur situation rendait très-forts ; David y logea ses hommes. Lui-même se tenait au centre de celte place de guerre, sur une hauteur couverte d'arbres et de buissons et défendue par une forêt du côté de l'occident. C'est là que l'amitié inquiète de Jonathas le découvrit enfin. Ils s'en allèrent ensemble dans la forêt, et ils eurent une

conversation pleine de douceur et de tristesse. Jonatlias, avec une affection toute virile, rafterniit le courage de David, et lui exprima le désir et l'espérance de le voir un jour sur le trône. (^ Ne crains rien, dit-il ; la main de Saùl ne t'atteindra pas ; un jour tu régneras sur Israël ; je me tiendrai au second rang. Mon père lui-même connaît ta destinée. » Ce fut leur suprême adieu ; ils ne se retrouvèrent plus sur la terre : cœurs généreux et purs, pleins de simplicité et de tendresse, désintéressés dans leur mutuel dévouement, égaux en courage, d'une fidélité éprouvée, étant l'un pour l'autre cette chose justement réputée si rare et si douce, un véritable ami.

Saiil, informé à son tour de la retraite de David, crut facile de le resserrer étroitement dans ses montagnes et de le forcer à se rendre. A la tête de ses troupes, il vint lui-même l'assiéger, et il l'eût pris en effet sans la brusque nouvelle d'une invasion des Philistins, qui le rappela au centre de son royaume. Cette diversion inespérée sauva David, qui s'enfuit du côté de la mer Morte, et se cacha dans les roches difficilement accessibles auprès d'Engaddi. Mais il n'y fut pas moins inquiété par l'implacable Saiil, et il recula jusque dans l'Arabie Pétrée, au désert de Pharan. Deux fois, au miUeu des vicissitudes de cette vie troublée, il eut l'occasion facile de tuer Saiil de sa propre main ; il aima mieux épargner cette tête que l'interprète de Jéhovah avait marquée de l'onction royale, et attendre que le ciel lui-même choisît son heure. En même temps, il environna son ennemi des témoignages de sa soumission et de son respect, et se contenta de lui faire des reproches empreints de la plus grande mansuétude. Saiil s'émut d'une si haute générosité, et, jetant un soupir avec des larmes : « Tu es plus juste que moi, dit-il; car tu ne m'as fais que du bien, et je ne t'ai rendu que du mal. »

C'est encore parmi les amertumes de son exil que David apprit le sort de Michol. Il n'avait donné ni consentement ni lettre de divorce dont elle pût se prévaloir. Néanmoins Saùl la fit épouser à Phaltiel, homme de sa tribu, soit pour se venger de son ennemi, en l'affligeant, soit pour dérober sa fille à cette sorte de veuvage où la plongeait l'absence de David. En tout cas, c'était contraire aux institutions du pays et au droit naturel, où l'homme seulement, et non pas la

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femme, pouvait trouver, en matière de polygamie, une certaine tolérance. Aussi David, qui, dans sa fuite, avait, de son côté, pris pour femme Abigaïl, veuve de Nabal, ne se crut-il pas obligé de tenir pour légitime et obligatoire le nouvel engagement de Michol, et dès que, par le changement de sa fortune, il put dicter des conditions, sa première parole fut pour la fille de Saiil, cher objet d'une tendresse si cruellement éprouvée.

Saûl venait de périr avec Jonathas et deux autres jeunes princes dans une bataille livrée aux Philistins près de Gelboé. Il restait encore un fils de Saûl qui entreprit de régner sous la tutelle et par la protection d'Abner son parent, général expérimenté, mais ambitieux. Effectivement, la nation presque tout entière se soumit à l'autorité du jeune roi. David ne fut d'abord reconnu que par les hommes de Juda ; il faisait sa résidence à Hébron, que ce séjour a rendu célèbre. C'est là que les guerriers de sa tribu tinrent le trouver. Es lui donnèrent de nouveau l'onction royale, pour m arquer sans doute leur consentement au choix fait par Samuel, et proclamer solennellement un droit jusque-là contesté. Le parti du fils de Saiil dura plus de sept ans entiers. Pendant cette longue période, la guerre fut mollement conduite, mais elle établit une division secrète que l'avenir fit éclater, et qui déchira la nation d'une manière irréparable à la mort de l'héritier de David. Rien n'annonçait que la faible royauté d'Hébron dût s'étendre bientôt sur tout le pays, lorsque Abner, froissé par une réprimande de son maître, ou plutôt de son pupille, le menaça en face d'abandonner sa cause et de la faire déserter par le peuple. Et, en effet, il envoya de suite des confidents qui dirent de sa part au roi de Juda : « Tout le pays n'est-il pas à toi ? Faisons alUance; mon service te reste acquis, je te ramènerai tout Israël. » David avait des droits; trouvant le moyen de les défendre sans effusion de sang, il le saisit volontiers, en accueillant les avances du vindicatif soldat. « Oui, répondit-il par les députés, je ferai alUance avec toi; mais j'exige surtout une chose; je ne te recevrai pas que tu ne me rendes Michol, fille de Saûl ; à cette condition, nous traiterons ensemble. » Bien assuré que, désormais, un désir appuyé par Abner n'éprouverait pas de refus, David redemanda Michol au jeune prince son rival. Celui-ci, inti-

midé, donna l'ordre à Phaltiel de lui renvoyer la princesse, et il la fit reconduire à son premier époux par Abijer, que son maître n'aurait pas osé exclure de cette mission. Car, lorsque Dieu veut éteindre les races royales, il les pousse vers l'abîme avec une rapidité qui les frappe de verfige, en sorte qu'elles ne voient ni comment reculer sans chute, ni comment avancer sans se perdre.

Cependant l'impérieux Abner disposait en faveur du roi d'Hébron l'esprit de tout le peuple, et en particulier la tribu de Benjamin, à laquelle appartenait la famille de Saiil. « Il y a longtemps, disait-il, que vous souhaitez d'avoir David pour roi. L'heure est venue ; Jéhovah lui-même l'a désigné quand il a dit : « C'est par la main de mon serviteur David (( que j'arracherai mon peuple au bras des Philistins et de « tous ses ennemis. » C'est ainsi que, sous les inspirations de la vengeance, Abner reconnaissait des droits que la seule ambition lui avait fait combattre. Après avoir ébranlé et détruit la cause de son premier maître, il alla rejoindre le nouveau avec vingt amis dévoués. Il emmenait aussi Michol, triste et innocente victime des rivalités politiques de son père et de son époux. Mais Phaltiel ne pouvait se résoudre à la quitter ; il la suivit bien loin en versant des larmes. Il fallut que le vieil et rude Abner le renvoyât avant d'arriver à Hébron.

Michol paraissait être la bonne fortune de David : avec elle, autrefois, une lueur de sérénité avait éclairé sa vie; loin d'elle, les inquiétudes et les périls l'avaient sans cesse assiégé ; en la retrouvant, il vit reparaître sa félicité si longtemps évanouie. Les événements semblèrent se plier sous sa destinée pour lui obéir. Abner mourut assassiné par motif de vengeance; le roi d'Israël tomba sous les coups de deux traîtres. Le peuple sut d'une manière indubitable que les mains de David étaient pures de ce sang criminellement versé. Toutes les tribus, représentées par leurs anciens et par les principaux guerriers, vinrent donc le saluer à Hébron et le proclamer roi. On y remarquait les enfants de Juda, portant le bouclier et la lance, et tout armés pour les combats ; ceux d'Éphraïm, forts et vaillants, d'une grande renommée de bravoure; ceux d'Issachar, doués d'intelligence et de sagesse, et dont le conseil était d'un grand poids sur l'esprit de leurs frères; on y remarquait encore Zabulon au courage

exercé, Azer ardent à la lutte, Dan, Nephthali et les tribus qui habitaient au delà du Jourdain, tous fidèles à rester dans leur rang avec un cœur inébranlable et à soutenir le choc impétueux de l'ennemi. Une fête de trois jours les réunit dans des sentiments de concorde, et la nation, rendue à la paix, tressaillit d'allégresse.

A peine sur le trône, Da\id tourna ses armes contre les Jébuséens, reste de la population indigène qui se maintenait depuis quatre cents ans au milieu des Israélites, et qui occupait l'une des trois montagnes renfermées dans l'enceinte de Jérusalem. La iorteresse de Sion, où ce débris de peuple était cantonné, passait pour imprenable. David s'en rendit maître; il la rebâtit et lui donna son nom. Il y joignit une étendue de terre considérable, et, agrandissant la ville, il en recula les murailles jusque sur un ra\in qui servit de fossé. Hiram, roi de Tyr, admirant les grandes qualités de Da^id et informé de ses projets, lui envoya des ambassadeurs pour le féliciter de son avènement définitif au trône d'Israël, pour luioflrir avec son amitié des présents considérables, et mettre à sa disposition les beaux cèdres du Liban et une foule d'ouvriers habiles à travailler le bois et la pierre. C'est avec ces ressources que Dand acheva son magnifique palais, séjour plein de charmes, d'où la vue, à l'est, plonge sur la vallée du Jugement, et s'étend jusqu'au Jourdain à travers la cime déchirée des collines; séjour d'inspiration sainte, qui domine le cours de Siloé aux flots poétiques, et qui écouta tant de fois des accords si doux et si sublimes, que nul écho sur la terre ne tressaillit au bruit de plus grandes choses ! Sous la main de Da%id, Jérusalem devint bientôt la plus belle et la plus grande ^ille du pays, le centre du gouvernement et le point de ralliement pour les principales cérémonies du culte religieux. Le prince y fit transporter l'arche sainte, qui était restée près de cinquante ans sous la garde des lévites, dans une bourgade de la tribu de Juda.

La fête de cette translation fut pompeuse. Une foule immense s'était réunie; toutes les tribus avaient envoyé leurs députés. Des harpes, des trompettes, de nombreux instruments de musique, retentissaient au loin. Les lévites portaient l'arche. Le cortège s'arrêtait fréquemment pour im-

moler des victimes, et reprenait sa marche triomphante au chant des cantiques. <' Louez Jéhovah et invoquez son nom, publiez ses œuvres à lu face des peuples. Le Seigneur est grand et digne de louanges infinies; il est plus redoutable que les dieux étrangers ; car les dieux des nations sont néant; mais le Seigneur a fait les cieux... Dites aux nations que Jéhovah a fondé son règne... Que les cieux entrent dans des transports, que la terre triomphe d'aise, que la mer s'émeuve dans son immensité, que les campagnes se réjouissent au loin, que les arbres des forêts tressaillent, à la présence de Jéhovah qui vient gouverner la terre ; il gouvernera la terre avec justice et les peuples en toute vérité. » C'est au chant de cet hymne composé par lui-même et répété par des milliers de voix que David, entraîné par la véhémence de ses pieux sentiments, dansa devant l'arche. Michol, qui regardait d'une fenêtre la marche du cortège, aperçut avec dépit les transports naïfs auxquels s'abandonnait le roi, et méprisa dans son cœur ce qu'elle regardait comme un oubU et un abaissement de la majesté royale.

Aussi, lorsque, la cérémonie terminée, David rentra dans son palais, Michol, allant à sa rencontre, lui exprima sa peine en termes pleins de vivacité et d'ironie : « Qu'il faisait beau, dit-elle, voir aujourd'hui le roi d'Israël folâtrer en présence des femmes de Jérusalem et se dépouiller de sa dignité comme un bouffon! » David avait cette sincérité de religion qui donne aux croyants quelque chose de simple, mais de fier, et qui, les couvrant de toute l'in-violabilité d'une conscience convaincue, leur fait voir de haut toutes les injures et tous les dédains ; il répondit : « Certainement, devant Jéhovah, qui m'a préféré à ton père et à toute sa famille et qui m'a préposé comme chef à tout son peuple en Israël, je danserai et je m'abaisserai davantage encore, je deviendrai méprisable à tes yeux, mais plus grand aux yeux de ces femmes de Jérusalem dont tu parles. » En effet, loin de supprimer ou d'affaiblir l'expression pubUque de ses sentiments religieux, \t roi conçut le projet d'ériger un temple digne de l'Éternel, et, s'il abandonna ce soin à son successeur, ce n'est qu'après en avoir reçu l'ordre de la bouche d'un prophète.

Michol mourut sans postérité. Les dernières années de sa

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vie ont entièrement disparu dans la splendeur dont l'histoire entoure le nom de David. Car, sans oublier la législation de Moïse, qui n'avait pas prétendu créer un peuple conquérant, David fut obligé de garder toujours le glaive à la main et de soutenir contre ses voisins des luttes sanglantes, où il se couvrit de gloire. Du reste, il s'attacha vivement à Dieu, qui est justice et vérité; il ne s'autorisa jamais de ses victoires pour échapper à l'empire de la loi. Un jour, il est vrai, sa vertu s'éclipsa ; mais du moins il reprit par le repentir la place qu'il avait perdue par le crime devant Dieu et devant les hommes, et, à ce titre, il mérite d'être offert en exemple éternel, non-seulement à ceux qui commandent, mais encore à ceux qui obéissent.

Caro infirma.

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