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Le jour de sa chute originelle, l'humanité vit naître et s'élever entre les ruines de son innocence perdue un sentiment nouveau qui a nom le repentir, sentiment doux et triste comme ces fleurs mélancoliques plantées sur les tombeaux en signe de deuil et d'espérance. Issu d'un regard du ciel et du tressaillement d'une conscience attaquée par le remords, le repentir fut envoyé sur la terre pour dévorer dans la douleur les fruits de réprobation que la liberté humaine laisse derrière elle. Rédempteur des âmes, il noie dans ses larmes leur passé coupable; il les place avec leur jeunesse ressuscitée dans les conditions d'une nouvelle vie ; en les comprimant, il réveille au fond d'elles-mêmes toute leur puissance de réaction, les provoque à des luttes généreuses, et les couronne enfin de cette gloire supérieure qui s'attache à la sainteté reconquise. Car, la liberté humaine étant faillible et guérissable, il convenait que Dieu mît dans le repentir une grande beauté et tout le prestige de l'héroïsme, afin de rappeler efficacement à la vertu ceux que le charme de l'innocence gardée n'avait pu y retenir.
Aussila terre entière honore d'une pitié et d'une admiration sympathiques tous ces courages d'élite qui, s'arrachant à des erreurs chéries et à des habitudes contractées, ont enseveli d'éclatantes fautes dans les sévérités d'une pénitence encore plus mémorable. Le ciel lui-même se réjouit au spectacle de ces révolutions de la conscience qui, tirantl'homme des profondeurs du malpour le ramener aux sources du bien, font jailUr d'un esprit endurci et desséché par l'orgueil le trésor des humbles et
bienveillantes paroles ; d'un cœur égaré et éteint j'^v un faux amour, les miracles du plus pur dévouement ; d'une liberté usée et d'une âme avilie, la vertu avec toutes ses luttes, ses victoires et ses splendeurs. 11 semble donc qu'il y ait dans l'innocence inviolablement conservée plus du ciel et moins de l'homme, tandis que, dans l'innocence retrouvée par le repentir, les efforts, les sueurs, les larmes, le sang de la créature, apparaissent davantage et provoquent à un plus haut degré le respect des hommes et l'amitié de Dieu ; car c'est une loi du monde que, pour le ciel comme pour la terre, tout ce qui souffre est sacré ; la douleur a quelque chose d'auguste, et son rôle est de marquer pour une gloire définitive ce qu'elle abaisse et foule, en passant, d'un pied injurieux.
De tous les noms inscrits dans les fastes du repentir, aucun n'est resté plus grand ni plus populaire que celui de David. Da\id était de cette famille d'âmes véhémentes et orageuses dans lesquelles le Créateur a laissé une profonde empreinte de sa puissance d'aimer, et qui, séduites un moment par la fascination des choses sensibles, les usent \ite dans leur dévorante énergie, et n'en goûtent la vanité que pour se retourner vers Dieu avec une inexprimable tendresse. Tour à tour humble berger, guerrier plein de courage, ami généreux, chef de proscrits, roi couronné de gloire et docilement obéi, passant des épreuves de l'infortune sur le trône, rien ne lui manquait de ce qui forme les grandeurs et les félicités de la terre. C'est alors qu'il tomba, emporté par le plaisir et par l'orgueil. A la voix sévère d'un prophète, il reconnut ses fautes et se soumit au travail douloureux de la pénitence. Un pain comme de la cendre, des larmes mêlées à un \in amer, devinrent sa nourriture et son breuvage : il enveloppa de deuil sa vie solitaire. L'adversité l'atteignit de nouveau; ses entrailles paternelles furent déchirées par des coups redoublés. Il joignit à ces expiations extérieures l'humilité d'un aveu fait à tous les siècles : il tira de son cœur ouvert par le repentir des accents si pathétiques et si vrais, qu'ils sont restés dans la mémoire des peuples comme la langue universelle de la douleur et la prière de l'humanité pécheresse ; on croirait entendre le sanglot de toutes les générations réunies.
David régnait depuis six ans sur toutes les tribus d'Israël. De sages mesures avaient déjà signalé son gouvernement, et.
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avec ses ancieiiS ftiUs d'armes, répandu de l'éclat sur son nom. C'est lui qui organisa la force publique chez les Hébreux : il divisa tous les guerriers en douze corps formés chacun de \irjgt-quatre mille hommes, et se tenant successivement sous les armes un mois entier pour faire le service habituel de Jérusalem, et, au besoin, marcher contre l'ennemi en attendant que le peuple tout entier se rassemblât. Tranquille au dedans, où la religion, la pohce et les finances étaient parfaitement ordonnées, il savait imposer au dehors ia crainte et le respect de ses armes par la promptitude et la sévérité des répressions jugées nécessaires. Les Ammonites ayant outragé ses ambassadeurs, il les battit dans une première campagne, malgré l'appui que leur prêtaient les rois de Syrie ; x^nis il envoya, Tannée suivante, Joab, le meilleur de ses généraux, assiéger leur capitale, nommée alors Rabbath et plus tard Philadelphie, sur le torrent de Jaboc, à l'orient du Jourdain.
Pendant cette seconde expéJiuon, Da\id était resté à Jérusalem. Un jour quil se promenait sur la terrasse de son palais, il aperçut une femme d'une rare beauté qui était au bain, dans une maison voisine. Il se sentit frappé d'une blessure qui arriva jusqu'au cœur, et il ne se défendit pas de son mal. n voulut savoir qui était cette femme ; il apprit que c'était Bethsabée, épouse d'Urie, surnommé le Héthéen, et fille d'ÉUam, le même brave, dit-on, qui avait pour père Achitopel, un des plus célèbres officiers du palais. Bethsabée n'était donc pas libre d'engagement ; sa famille, d'ailleurs, tenait un rang considérable ; Urie, en ce moment au siège d^ Rabbath, s'exposait à la mort en servant le prince; c'étaient pour David de nombreux et graves motifs d'éteindre un coupable désir. Mais la passion raisonne peu, surtout quand elle se sait appuyée par la force : elle agit alors comme si le pouvoir faisait le droit. David, aveuglé, envoya chercher Bethsabée ; la faible femme fut éblouie sans doute d'un langage venu de plus haut qu'elle ; sa vertu y succomba.
Le roi songea dès lors à dissimuler sa faute et à prévenir les conséquences légales qu'elle devait avoir pour Bethsabée ; car les règlements protecteurs de la pureté des familles étaient très-sévères chez les Juifs. 11 fit donc revenir de l'armée Urie le Héthéen. C'était, en apparence, pour s'informer
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de l'état des troupes et du siège de Rabbath. Après avoir entendu le rapport du guerrier, Da^id le congédia, en lïnvitant à se reposer dans la paix et les douceurs du foyer domestique. Il lui envoya même, en signe d'amitié, des mets de sa table. Mais le fidèle Urie se tint à la porte du palais avec les autres officiers du roi et n'alla point en sa maison. David qui le sut bientôt, lui en demanda la cause avec bienveillance. Le brave répondit quil rougirait de s'abandonner à la joie, de chercher la mollesse et les festins, quand Joab, son général, et toute l'armée d'Israël couchaient à terre après les fatigues du combat, quand l'arche sainte, qu'on avait portée dans l'expédition, ne reposait elle-même que sous des tentes. « J'en jure, dit-il, par la ^ie du roi, je ne ferai jamais une pareille chose. — Alors, reprit Da\id, demeure encore aujourd'hui, demain je te renverrai. » Gagner un jour, c'était peut-être tout sauver ; David le croyait du moins. Il fit venir Urie à sa table et l'entraîna par de vives instances à boire beaucoup, espérant placer ce rude soldat sous l'empire des sens et l'arracher à la discipline quil s'était imposée. Mais, quoiqu'il ne soupçonnât aucun mystère et qu'il agît sans préméditation, Urie déjoua, par le fait, toutes les ruses imaginées à son sujet : il fut inflexible dans son dessein, malgré le repas royal, et passa la seconde nuit, comme la première, parmi les gardes du prince, sans aller à sa maison.
L'entraînement de la passion avait fait tomber David; il n'était encore que la victime d'une faiblesse honteuse et particulièrement coupable dans un roi, mais enfin d'une fait blesse qui ne s'explique que trop par la condition actuelle de la débile humanité. Il va céder à l'orgueil et descendre à des calculs tragiques pour sauver son nom d'un opprobre qui le menace justement ; il va placer l'homicide comme un voile discret par-dessus son premier crime, et éteindre une vie innocente parce qu'elle pourrait jeter sur lui une lumière accusatrice. Car l'orgueil tend à briser tout ce qui lui fait obstacle, et ses voies sont sanguinaires. David se résolut donc à un parti extrême; il écrivit à Joab une lettre ainsi conçue : <( A la première attaque, mettez Urie au poste le plus périlleux, et qu'on l'y abandonne ensuite, afin qu'il y succombe. » Qui pourrait, à ce trait si odieux, reconnaître David, l'hé-
roi que vainqueur de Goliath, le noble et valeureux frère d'armes de Jonathas, le proscrit d'Hébron épargnant avec générosité Saûl son persécuteur ? Mais tel est le génie des passions : semblables à des furies qui dansent autour de l'homme une ronde iniernale, dès qu'en s'attachant à l'une d'elles il est entré dans leur tourbillon, elles l'emportent avec une rapidité vertigineuse et le précipitent dans des abîmes dévorants qui se le passent l'un à l'autre comme un vain jouet.
C'est ainsi que, d'abord injuste, puis cruel, enfin lâchement perfide, le roi confia sa lettre à celui même qu'elle dévouait si tristement à la mort. De son côté, Urie, charmé sans doute des bontés mensongères de son maître, partit avec le funeste message et le remit fidèlement à Joab. Par malheur, Joab, si dur et si hautain quelquefois envers David, était courtisan trop ambitieux pour reculer devant le sacrifice d'une \ie humaine. Son âge, sa bravoure éprouvée, ses talents militaires, les services rendus, des liens de proche parenté, tout lui donnait sur le prince un ascendant qu'il n'eût pas voulu compromettre en s'épargnant un crime. Occupé du siège de Rabbath depuis quelques mois, il connaissait les points où la résistance se montrait plus intrépide. Il attira les ennemis hors des murs, exposa le vaillant Urie aux coups les plus dangereux, et conduisit l'action de manière à le laisser périr avec quelques soldats. Aussitôt il fit parvenir au roi un courrier muni de ces instructions : u Tu raconteras au prince tout ce qui s'est passé dans la bataille. Si tu vois qu'il se prenne de colère et s'il dit : « D'où vient s'en « aller si près des remparts pour faire une attaque ? Ne sa- « viez-vous pas que, du haut des murs, on lance une grêle de « traits ? Qui a frappé Abimélech, fils de Jérobaal ? N'est-ce « pas une femme qui roula sur lui un quartier de meule et « le tua dans Thébès ? Pourquoi donc s'approcher si téméu rairement ? » Tu lui répondras : (c Urie le Héthéen, votre série viteur, est aussi parmi les morts. » Joab envoya donc à Da\id cette flatterie sanguinaire, et la vie de plusieurs guerriers fut jugée digne de rassurer le caprice adultère d'un roi et de nourrir la faveur d'un courtisan.
Le messager vint trouver David et lui dit : « Les assiégés ont remporté une victoire : ils sont sortis pour nous charger
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dans la plaine ; nous les avons reçus avec grande vigueur et poursuivis jusqu'aux portes de la ville. Mais leurs archers nous ont lancé des flèches du haut des remparts ; le roi y a perdu plusieurs de ses hommes et même Urie, son serviteur, est au nombre des morts. » David soutint le rôle qu'il s'était crée, et fit reporter à son général des paroles àr. consolation apparente. « Tu diras à Joab : « Que cet échec ne t'a- « batte point ; car la guerre a ses vicissitudes, le glaive dévore <c tantôt l'un, tantôt l'autre. Ranime tes soldats et excite leur « ardeur, afin qu'on réduise la ville. » En apprenant la mort d'Urie, Bethsabée se livra aux pratiques habituelles du deuil, et, commandées ou sincères, ses larmes coulèrent publiquement. La passion de David était sans retenue : à peine les trente jours que l'on consacrait ordinairement à la douleur furent-ils écoulés, qu'il manda Bethsabée au palais et lui donna rang parmi ses femmes. Quelque temps après, elle eut un fils, déplorable fruit de ce crime qui motiva le meurtre d'Urie. C'est là que la Providence attendait David, pour déchirer ce nuage épais des sens qu'il avait mis entre lui et la vertu, pour frapper son âme avec le glaive de la douleur et "jf faire entrer par la blessure les rayons de la vérité bravée et de la justice méconnue.
Dieu plaça donc sur les lèvres du prophète Nathan des paroles de reproche et de miséricorde, comme il en sort du fond de la conscience coupable lorsque la loi outragée et le devoir trahi s'y dressent ainsi que des fantômes inquiets et y poussent ce gémissement vengeur qu'on nommele remords. Nathan alla trouver David et lui dit : « Il y avait dans une ville deux hommes, l'un riche et l'autre pauvre. Le riche avait un nombre considérable de bœufs et de brebis. Le pauvre ne possédait absolument rien, si ce n'est une seule petite brebis qu'il avait achetée et nourrie, qui avait grandi près de lui avec ses entants, mangeant de son pain, buvant dans sa coupe et dormant dans son sein ; il la chérissait comme sa fille. Or, un voyageur étant arrivé chez l'homme riche, celui-ci ne voulut point toucher à ses bœufs ni à ses brebis pour le festin de son hôte, mais il s'empara delà brebis du pauvre et la servit à l'étranger. » A ces mots, David, saisi d'un mouvement de colère : « Dieu est vivant, dit-il ; l'homme qui a fait une telle chose mériterait la mort. Il rendra qua-
Ire brebis pour une, lui qui a commis une indignité en n'épargnant pas ce pauvre. — Tu es cet homme-là, » répliqua Nathan avec une concision et une justesse foudroyantes. Voici ce que dit Jéhovah, Dieu d'Israël : « Je t'ai oint roi « d'Israël, et je t'ai arraché des mains de Saiil ; je t'ai donné « le palais et les femmes de ton ancien maître, et je t'ai soute mis la maison d'Israël et de Juda. Si tout cela est peu de « chose, j'y ajouterai beaucoup encore. Pourquoi donc as-tu (( méprisé ma parole et commis le mal en ma présence ? Tu i( as fait tomber sous le glaive Urie le Héthéen ; tu as pris sa « femme pour en faire la tienne, et tu l'as immolé par l'épée t( des enfants d'Ammon. Aussi l'épée sera sur ta maison à ♦(jamais, parce que tu m'as méprisé en prenant pour toi la « femme d'Urie le Héthéen. » Voici donc ce que le Seigneur ajoute: «Je vais te susciter des afflictions domestiques; « j'enlèverai tes femmes à tes yeux pour les livrer à un de c( tes proches, qui les insultera à la face du soleil. Toi, tu as (c fait le mal en secret; moi, je le laisserai faire à la vue de (( tout Israël et à ciel ouvert. » Ainsi parla le prophète, au double titre de sa conscience et de sa mission, et avec cette autorité morale qui arme naturellement le défenseur du droit et de la loi en le couvrant de toute la majesté d'un principe.
Le roi se sentit ému et brisé par cette pénétrante et ferme parole. L'orgueil barbare qui avait un moment revêtu son cœur l'abandonna tout à coup, et son cœur se dilatant sans entraves, fut liquéfié en repentir, comme on voit les plus durs métaux s'amolUr et couler sous l'action d'une chaleur fortement concentrée. Alors son âme se déchira, et il poussa ce cri sauveur, qui suffit à réparer les ruines d'un monde et qui remet la frêle hnmanité en équihbre avec le ciel : « J'ai péché contre le Seigneur. » C'est ce cri puissant qui rompt sur la tête de l'homme coupable l'urne des miséricordes divines et en fait couler des flots de pardon, de grâce et d'innocence. Aussi le prophète ajouta : « Le Seigneur te remet ton péché; tu ne mourras point. Mais, comme tu as, par ton crime, poussé au blasphème les ennemis du Seigneur, l'enfant qui t'est né perdra la vie. » Car en effaçant les souillures qui défigurent notre âme. Dieu lui impose la douleur comme solde du passé et comme précaution contre l'avenir. La dou-
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leur, en effet, remplit un rôle expiatoire dans l'univers tombé ; elle saisit au vif la volonté humaine et en condense l'énergie; elle est meilleure conseillère que la prospérité, et, tandis que l'homme heureux oublie les années éternelles pour s'enfermer dans une vie peuplée uniquement de ses joies d'un jour, l'homme, averti par les souffrances, reporte ses vœux jusqu'au ciel promis, et se retourne vers la main de Dieu pour la baiser et la bénir.
Les menaces du prophète n'étaient pas vaines. L'enfant de Bethsabée tomba dangereusement malade, et bientôt même il ne laissa plus despoir. David répandit devant Dieu sa tristesse et ses prières ; il refusa tout aUment, se retira dans son palais en donnant de tels signes de douleur, que ses officiers attendris essayaient de le consoler. Au bout de sept jours, l'enfant mourut. Là commencèrent pour David de dures angoisses et une longue pénitence. Il est vrai, quelques éclairs de gloh^e iinrent briller dans cette nuit qui se faisait autour de sa vie. Ainsi la fortune de ses armes se soutenait : Joab avait amené Rabbath aux dernières extrémités, et, en habile courtisan, il réservait à son maître l'honneur de porter le dernier coup et de déterminer la victoire. David alla donc ordonner l'assaut et prendre la ville. 11 mit sur sa tête, en signe de domination, la couronne du roi, qui était d'une grande richesse et tout ornée de pierreries magnifiques. Le carnage et le butin furent immenses, d'après le génie des guerres anciennes, où l'ardeur des combattants ne s'éteignait que dans le sang des hommes et dans la destruction des choses. D'un autre côté, à la place du fils dont la naissance et la mort lui avaient arraché tant de larmes, David eut de Bethsabée un nouveau (ils, sur lequel il reporta toute la tendresse de ses affections contristées. Il entendit avec joie le prophète >Jathan prononcer sur cet enfant béni des paroles de gloire, et pubUer qu'il était l'heureux objet de la prédilection du ciel. C'est en effet ce prince qui, plus tard, éleva le pays des Hébreux à son plus haut période de grandeur et de prospérité, qui tint, quarante années, tout l'Orient attentif à l'éclat de son règne pacifique, et qui subjugua tellement l'admiration de ses contemporains, qu'il put être entraîné à de déplorables erreurs sans que sa renommée de sagesse disparût dans ces fautes : le monde entier l'appelle encore le sage Salomon.
Mais les joies de David furent troublées par de cuisants chagrins. Une source de malheurs s'ouvrit au foyer domestique, comme le prophète l'avait annoncé ; tout sembla s'y retourner contre lui. Ammon, l'aîné de ses fils, lollement égaré par la passion, insulta le sang paternel dans sa sœur Thamar. La nature de ce forfait émut vivement David, et, en le ramenant à la pensée de son propre crime, lui fit sentir l'équité des châtiments divins, qui frappent et blessent notre ame par les endroits mêmes que nous avons choisis pour la flatter et la corrompre. Quelque chose de plus douloureux encore l'attendait : Absalon, frère utérin de Thamar, la voyant inconsolable et dans de mortelles angoisses, médita de la venger d'une éclatante manière. Hardi et violent, mais dissimulé, il nourrit deux ans une colère secrète, n'élevant aucune plainte qui pût trahir la plaie de son cœur et livrer ses desseins. Un jour il convia tous ses frères pour une grande fête dans une maison de campagne, à quelque distance de Jérusalem ; il avait même désiré que le roi s'y rendît avec eux, pour lui faire expier sans doute, en l'attristant par une scène tragique, l'impunité octroyée à l'inceste d'Ammon. Da\id s'abstint d'aller, de sa personne, prendre part aux réjouissances proposées. En outre, il montra d'abord quelque répugnance à permettre cette réunion de tous ses fils, comme s'il eût redouté quelque événement funèbre ; mais enfin il y consentit, vaincu par des instances reitérées. Or Absalon avait donné cet ordre à ses gens : « Prenez garde à l'instant où Ammon sera troublé par le vin et où je vous dirai : « Frappez et tuez-le. Ne craignez rien, c'est moi qui vous le commande. Soyez résolus et agissez en hommes de cœur. » Le festin fut splendide. Lorsque la joie devint vive et animée, au signal convenu, des hommes se précipitèrent sur le malheureux Ammon, qui tomba percé de coups. Ses frères, épouvantés, sortirent en hâte de ce lieu funeste et revinrent à Jérusalem. La tristesse de David fut immense : il versa des larmes amères sur ce nouveau désastre, et remplit le palais des éclats de son deuil. Absalon, ne se croyant pas en sûreté, s'enfuit auprès de son aïeul maternel, qui régnait sur une portion de la Syrie.
La honte de Thamar, la mort d'Ammon, les suites la Tientables qui pouvaient se rattacher bientôt à de tels préhides,
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tout répandit l'amertume dans l'ànie de David. Cependant, au bout de trois années, son indignation s'apaisa, et il sentit la tendresse paternelle s'élever comme une voix en faveur de l'exilé. Joab, toujours habile à pénétrer le cœur du maître, comprit que le temps était venu de servir Absalon, qui pouvait un jour tenir le sceptre. Il employa, pour arriver à son but, une femme adroite, et lui traça son rôle. Cette femme, en habits de deuil, et prenant tous les dehors d'une mère et d'une veuve désespérée, vint se jeter aux pieds de David en s'écriant : « Prince, sauvez-moi! — Qu'y a-t-il? demanda le prince. — Hélas ! répondit la veuve, j'ai perdu mon mari. Deux fils me restaient; ils se sont querellés dans la campagne, où, personne ne se trouvant pour les séparer, l'un est tombé mort sous les coups de l'autre. Et maintenant toute la famille, conjurée contre votre servante, me dit : « Livre-nous l'homiciae, afin que nous vengions par sa « mort le sang répandu de son frère, et que nous fassions (( périr l'héritier. » Ils veulent donc étoufler l'étincelle qui me reste, en sorte que le nom de mon époux disparaîtra sans qu'il y en ait trace sur terre. — Retourne en ta maison, dit le roi, je te ferai donner satisfaction. » La veuve insista plusieurs fois, en témoignant qu'elle appréhendait l'extrême colère de ses parents. David promit autant de fois sa protection, et même il confirma sa parole par serment. « Alors, reprit la femme, pourquoi refuser à tout le peuple la grâce que vous m'accordez, et comment le roi tient-il à la résolution funeste de ne pas rappeler son fils banni ? nous mourons tous, et nous nous écoulons sur terre comme des eaux qui ne re\iennent plus. Dieu lui-môme ne veut pas qu'une unie périsse ; il révoque ses arrêts, de peur que le condamné ne se perde entièrement. » Da\id soupçonna et puis se convainquit que Joab n'était pas étranger à cette fraude innocente; mais, comme son cœur de père goûtait la morale de l'apologue, il se laissa volontiers prendre au piège tendu. 11 dit à Joab : « Je pardonne et je t'écoute : va donc, et rappelle mon fils Absalon. »
Joab alla trouver Absalon dans sa retraite et le ramena bientôt à Jérusalem. Le proscrit devait se tenir éloigné du palais, où son père ne voulut pas le recevoir. Mais il était de ces caractères pleins d'une indépendance inquiète qui souf-
frent plus de ce qu'on leur refuse qu'ils ne jouissent de ce qu'on leur accorde. En outre, il vivait peut-être sous l'empire des préoccupations ambitieuses auxquelles il obéit ensuite avec une si criminelle et malheureuse témérité. Quoi qu'il en soit, il s'irrita de sa longue disgrâce et entreprit d'y mettre un terme. Il manda Joab, dans le dessein de le faire intervenir auprès du roi. Joab ne vint pas, craignant sans doute que cette démarche ne fût mal interprétée et ne compromît sa propre faveur; à deux invitations pressantes il opposa deux réponses évasives. Alors le fougueux Absalon fit incendier les moissons de Joab, afin de l'arracher à son silence calculé. En effet, surpris de cette \iolence fantasque, Joab vint adresser des reproches au coupable ; mais il se vit contraint de flé chir devant les emportements pour avoir résisté aux prières. Il rendit compte au roi de tout ce qui s'était passé, et ménagea la réconciliation définitive de son étrange ami. Absalon fut donc présenté à Da^id; il se prosterna la face contre terre en signe de respect. Les entrailles du père s'émurent, et il embrassa son fils avec tendresse; car nulle voix ne parle plus haut et n'a plus d'éloquence que le sang : à travers les fautes d'un fils, les pères voient je ne sais quelle douce et mystérieuse image qui leur impose, et qui fait fuir le courroux de leurs lèvres pour y amener le pardon.
A peine une clémence généreuse avait-elle couvert sa faute, qu'Absalon profita de toutes les faciUtés qui lui étaient rendues pour se frayer rapidement le chemin du trône. Il avait au service de son ambition des qualités séduisantes : une parole pleine de charme, des manières ouvertes et affectueuses, et, par-dessus tout, une beauté incomparable. Nul homme n'était mieux fait de sa personne, et il entretenait soigneusement sa magnifique chevelure. Avec de tels dehors, ses vingt-cinq ans répandaient autour de lui un prestige dont on n'essayait pas de se défendre ; car il s'échappe de tout ce qui est jeune et beau une sorte de magique vertu qui commande le respect et dispose à une obéissance affectueuse. Tous ces avantages ne pouvaient que se tourner en puissants instruments de désordre, si Absalon se laissait égarer par l'impétuosité passionnée de son caractère. C'est, en effet, ce qui arriva. Sans doute, à la pensée de ses antécédents orageux, il redoutait de ne pas obtenir la couronne qui lui semblait na^
turellement dévolue par la mort de ses aînés ; peut-être aussi tardait-il à sa brûlante impatience de saisir et d'exercer le commandement. Il conspira donc la déchéance de son père. Il se fit des partisans, il affecta de paraître entouré de cavaliers et de gardes ; il se plaignit de l'incurie du pouvoir et des souffrances du peuple ; il promit de corriger les abus s'il régnait un jour. Tous les matins on le voyait à la porte de la ville où se tenait l'assemblée de justice; là, il s'informait avec une sollicitude composée du sujet qui amenait chaque citoyen auprès du roi. « De quelle ville es-tu ? — Ton serviteur est de telle tribu d'Israël. — Ta cause est droite et bonne ; mais personne n'a autorité du roi pour t'entendre. Ah ! qui m'établira juge du pays, afin que tous ceux qui ont quelque affaire viennent à moi et que je leur rende vraiment justice ? » Puis il tendait la main à son interlocuteur et l'embrassait avec familiarité. Tous les cœurs se détachaient de David et volaient au-devant d'Absalon. Car le peuple, souvent ennemide ceux qui le gouvernent, est toujours ami de ceux qui le flattent; du présent, il ne consent à voir que les souffrances éprouvées; de l'avenir, que les félicités promises; abusant de sa force, il immole ce qui est en holocauste à ce qui veut être, et, quittant la terre ferme des réalités tolérables, il s'embarque, sur la foi des ambitieux, dans des espérances impossibles. Sous prétexte d'accomplir un devoir religieux, Absalon se rendit dans cette ville d'Hébron, où David avait commencé son règne si agité et s'était maintenu plusieurs années contre Saùl. Le rebelle emmena seulement deux cents hommes qui n'étaient même pas du complot; mais il envoya dans toutes les tribus des affidés qui préparaient les voies de son avènement, et qui devaient, au jour convenu, le faire universellement reconnaître pour roi. Il manda de suite Achitophel, aïeul de Bethsabée, et qu'on dit n'avoir jamais pardonné à David l'outrage fait à sa petite-fille; c'était un homme résolu, et qui valait, à lui seul, une assemblée de sages. Tout à coup, au miUeu de la fête reUgieuse qui avait attiré une foule immense, les conjurés proclamèrent la royauté d'Absalon; le peuple accueillit ce changement avec une faveur rapide. De toutes parts arrivaient des courriers annonçant à Da^ld la défection d'Israël. David, que la conscience de ses fautes et la sincérité de son repentir lonnient humblement placé sous
la main de Dieu, se souvint des menaces de Nathan, et comprit que c'était la vengeance du ciel qui passait en ce moment. Au reste, n'ignorant pas le génie violent et emporté d'Absalon, il refusa de précipiter le pays dans les horreurs d'une guerre civile, et d'exciter la colère sauvage d'un parricide au moyen d'une résistance dont il étcdt difficile alors de calculer les suites; ce n'est que plus tard et sous l'empire d'un plus grand danger qu'il prit une autre résolution. 11 sortit de Jérusalem à pied et suivi de ses serviteurs fidèles et de six cents braves qui étaient, depuis vingt ans, ses compagnons d'armes, il passa le torrent de Cédron et gravit la montagne des Oliviers, les yeux pleins de larmes, les pieds nus, la tête couverte en signe de deuil, et tous ceux qui fuyaient avec lui marchaient également la tête voilée et en versant des larmes. C'est ce môme chemin que reprit plus tard un autre prince, fils de David, selon la chair, lorsque, près de livrer sa vie pour le salut du monde, il allait subir à Gethsémani cette agonie amère où, voyant passer sous son regard les crimes et les malheurs de tous les siècles, il fut saisi de si pénétrantes angoisses, qu'une sueur de sang couvrit tous ses membres. De même encore, ce chemin s'ouvre partout sous les pas de l'homme, autre monarque de douleur, qui, du berceau à la tombe, traverse le large fleuve des tribulations en cherchant la paix, et tii-e de sa grande âme déchirée ces cris de détresse et ces sanglots lamentables qui font pleurer l'histoire.
Absalon s'avança rapidement sur Jérusalem, où il entra sans résistance. On tint conseil. Achitophel appartenait à cette école pohtique qui pense que le succès est à lui-même sa justification, et qui est particulièrement habile et féconde en ressources, parce qu'elle ne recule pas devant les crimes. Il prétendit qu'il y avait deux choses à faire pour affermir la révolution opérée : d'abord compromettre gravement Absalon aux yeux de son père, afin qu'il ne restât aux partisans du premier aucun espoir de réconciliation ; ensuite marcher immédiatement contre le roi déconcerté, disperser sa troupe mal raUiée et le frapper lui-même. Cet avis prévalut quant au premier Doint : par un calcul de politique hideuse, Absalon abusa publiquement des femmes de David, parce qu'il ne pouvait descendre à un plus impardonnable outrage, de
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même que, dans les troubles civils, on voit les meneurs jeter quelque forfait entre les deux partis, comme une muraille de séparation. C'était, du reste, la peine du talion annoncée à Da\id par le prophète Nathan : <( Tu as péché en aecret ; moi, je te laisserai insulter à la face des cieux. » Les excès de la Uberté humaine devenaient ainsi les instruments de la justice divine ; car le mal lutte contre le plan de la Providence sans le vaincre, et, lorsqu'il se croit le maître en y brisant quelques lignes, c'est l'instant où l'œuvre immortelle fait éclater à travers ces déchirures la richesse infinie de ses aspects et la beauté de ses proportions méconnues.
Si l'on eût adopté la seconde mesure indiquée par Achitophel, David et son parti tombaient sans retour. Mais Chusaï, intime ami du roi, et qui, pour le servir, avait feint d'embrasser la cause des rebelles, donna le conseil de rassembler des forces imposantes avant de créer la suprême nécessité de vaincre ou de périr, soit à David si heureux dans les combats, soit aux braves qui s'étaient attachés à sa fortune ; selon lui, un revers eût perdu les affaires encore débiles d'Absalon. Cette opinion l'emporta. David, secrètement averti qu'on lui laissait du temps, franchit le Jourdain pour échapper à une surprise de l'ennemi. Le vieil Achitophel, furieux de son échec au conseil et prévoyant sans doute une ruine imminente, mit fin à ses jours d'une horrible manière. Absalon, ayant réuni des troupes nombreuses, poursuivit son père au delà du Jourdain. Les deux armées se trouvaient en présence ; une bataille était inévitable. Da\id fit la re\'ue de ses hommes et voulut partager leurs périls; mais ils ne le souffrirent pas. « Ne viens point avec nous, lui direntils ; si nous sommes battus, l'ennemi ne le tiendra que pour un faible avantage : ce serait même peu de chose pour lui de tuer la moitié d'entre nous ; mais toi, tu vaux dix mille hommes. Reste donc dans la place pour nous porter secours. — Je ferai ce qui vous semble bon, » répondit le roi. 11 se tint donc entre les deux portes de la ville, et, pendant que les troupes, allant se ranger en bataille, défilaient sous ses yeux, il dit aux capitaines : « Épargnez mon fils Absalon ! )) Et toute l'armée l'entendit répéter avec émotion le nom de son fils.
Absalon succomba : ses troupes furent taillées en pièces, ou dispersées ; lui-même, entraîné par les fuyards, traversait la forêt voisine, monté sur un mulet, lorsque, dans la rapidité de la marche, sa tête s'embarrassa entre les branches touffues d'un chêne. Pendant qu'il faisait de vains efforts pour se dégager, sa monture passa outre et le laissa suspendu. Un soldat de l'armée victorieuse, qui le vit dans cette situation désespérée, en informa Joab : « Si tu l'as vu, dit ce général, pourquoi ne l'as-tu pas transpercé? Je t'aurais donné dix sicles d'argent et un baudrier. » Le soldat rappela les ordres pressants et les recommandations de David : « Nous l'avons tous entendu dire : <( Gardez-moi mon fils Absavdon. » — Je ne ferai pas comme toi, répliqua Joab ; je le frapperai sous tes yeux. » Il prit trois javelots, et courut en percer le cœur d' Absalon. Cependant le roi était assis entre les deux portes de la ville, et il attendait, avec toutes les anxiétés de l'amour paternel, le résultat de cette fatale journée. La sentinelle placée au-dessus de la porte annonça un courrier, u S'il n'y a qu'un homme, reprit le roi, c'est une bonne nouvelle. » On aperçut un second courrier qui venait seul encore. « Les nouvelles sont bonnes, » ajouta le roL Du plus loin qu'il put, le messager cria victoire. <( Et mon fils Absalon est-il sauvé ? — Pnnce, il y avait un grand tumulte lorsque Joab, votre serviteur, m'envoya vers vous ; je ne sais rien autre chose. » Le second messager arriva. « Dieu a jugé en votre faveur et Irappé ceux qui avaient la main levée contre vous. — Et mon fils a-t-il survécu ? )> La réponse fut sinistre. Le malheureux père jeta des cris déchirants. Il s'enferma dans la chambre qui était au-dessus des portes de la ville, et là, marchant à grands pas, il versait des larmes avec des sanglots et des plaintes : « Mon fils Absalon ! Absalon ! que ne puis-je donner ma vie pour la tienne ! Absalon mon fils ! ô mon fils ! » Et il répétait ces mots pour nourrir sa douleur, comme on retourne le fer dans une plaie pour l'envenimer. C'est le propre des grandes affections en deuil de chercher un ahment dans leurs blessures ; elles évoquent sans cesse ce qui leur fut cher, comme pour échanger avec cette ombre amie le regard et le discours d'un éternel regret ; car elles refusent d'être consolées et vivent de leur dséespoir, la seule chose qui leur reste de l'objet perdu.
L'infortuné Absalon, percé de trois javelots, respirait encore lorsque les écuyers de Joab vinrent lui porter les derniers coups. On jeta le cadavre au milieu de la forêt, dans un fossé profond, et on le couvrit de pierres amoncelées, comme pour lapider le parricide. De son \ivant, Absalon s'était fait ériger une sorte de colonne fanèbre dans la vallée de Josaphat, qui sépare Jérusalem du mont des 01i\iers. C'est là qu'on voit encore un monument qui sans doute a remplacé l'ancien, et qui s'appelle de même le sépulcre d'Absalon. n est taillé dans le roc, mais il s'en détache assez pour qu'on en puisse faire le tour. Il présente, sur chaque lace, quatre colonnes d'ordre dorique engagées aux trois quarts dans l'épaisseur du tombeau élevé en pyramide et terminé par un ornement assez semblable au bonnet phrygien. Il se distingue, avec quelques autres, de toutes ces pierres tumulaires que les cultes chrétien, juif et mahométan, apportent à la vallée de Josaphat. Là dorment à rangs pressés des cendres qui paraissent avoir voulu se trouver d'avance au rendez-vous de la résurrection générale et du jugement dernier; car, selon la tradition religieuse, c'est en ce lieu plein d'une sainte horreur que, des quatre vents du ciel, se réuniront les légions des morts convoqués par la trompette des anges, et que se tiendront les grandes assises du genre humain.
La mort d'Absalon n'étouffa pas tous les germes de dissentiment, ni dans le peuple, ni dans la famille régnante. D'une part, la scission qui s'était produite, du temps de Saiil, entre la tribu de Juda et le reste des tribus, et qui venait d'offrir tant de facilités à un essai de révolte, cette scission avait laissé dans tous les cœurs des semences d'inimitié réciproque. Un léger accident pouvait déterminer une conflagration nouvelle. On en vit bientôt un exemple alarmant. Tout Juda et une partie seulement d'Israël se trouvaient réunis autour de David après la victoire ; ils voulurent le ramener à Jérusalem. Mais les autres guerriers d'Israël arrivèrent à leur rencontre et se plaignirent vivement qu'on ne les eût pas attendus, u Pourquoi nos frères les hommes de Juda ont-ils mis tant de précipitation à faire passer le Jourdain au roi et aux gens de sa suite ? » Ceux de Juda répondirent : « C'est que le roi nous touche de plus près. De quoi
vous fâchez-vous ? Avons-nous mangé les biens du roi ou reçu de lui quelques présents ? — Nous sommes dix contre un, s'écria l'autre parti, et David nous appartient plus qu'à vous. Pourquoi nous avoir fait injure ? » La querelle était animée, ardente. Un Hébreu, nommé Séba, sonna de la trompette et détermina tout Israël à revenir dans ses foyers pour s'y préparer à la vengeance. Toutefois Joab éteignit vite ce commencement d'incendie.
D'autre part, une nouvelle révolte et des intrigues ambitieuses vinrent agiter encore les dernières années du roi. L'hérédité du trône était admise, ou comme principe rationnel, ou comme précepte positif de Dieu, qui avait fixé le souverain pouvoir dans la maison de David ; mais l'ordre de la succession n'était réglé ni par les précédents, ni par une loi formelle. Dans cet état de choses, Adonias, à qui les droits d'aînesse semblaient appartenir par la mort d'Absalon, essaya de se mettre de suite la couronne sur la tête, soit qu'il fût las d'attendre cette portion de l'héritage paternel, soit qu'il craignît de la voir passer à un autre. Joab, toujours prêt aux entreprises qui pouvaient augmenter son crédit, et le grand prêtre Abiathar, d'un caractère remuant, avaient la main dans cette intrigue. Les conjurés se réunirent hors de la ville, comme pour une fête ; on n'y invita pas les officiers du palais dont les dispositions inspiraient quelque inquiétude. Le prophète Nathan, qui était au nombre des personnages exclus, prit la résolution d'arrêter le désordre naissant. Il invita donc Bethsabée à faire valoir les droits de Salomon, son fils, en rappelant à David ses promesses les plus solennelles. « J'arriverai pendant votre audience, ajouta-t-il, et j'appuierai vos discours auprès du roi. » En effet, Bethsabée aborda le roi, lui remit en mémoire ses paroles et ses serments : a Autrefois vous disiez : « Salomon, « ton fils, régnera après moi, et c'est lui qui s'assoira sur <( mon trône. » Et maintenant, ô prince ! voilà qu' Adonias prend, à votre insu, la royauté... Néanmoins tout Israël a les yeux attachés sur vous, et il attend que vous lui montriez qui doit vous succéder au trône. Et, si vous ne le faites, mon fils et moi nous serons traités en criminels lorsque le roi mon maître ira s'endormir avec ses pères. » Nathan survint à l'heure même et joignit aux douces prières de Bethsabée
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la grave autorilé de sa parole : « Ne m'avez-vous pas fait connaître, à moi votre serviteur, qui devait s'asseoir sur le trône après le roi, mon maître ? »
Alors David renouvela ses serments en faveur de Salomon ; il dit à Bethsabée : « Vive Jéhovah, qui a sauvé mes jours de tant de périls ! J'exécuterai dès aujourd'hui ce que je t'ai promis en ces termes, au nom du Seigneur, Dieu d'Israël : « Ton fils Salomon me succédera, c'est lui qui montera sur « le trône après moi. » En effet, il fit de suite revêtir sa parole et les titres de Salomon d'un caractère solennel et sacré ; pour prévenir les luttes qui menaçaient d'ensanglanter la transition d'un règne à l'autre, il prescrivit de conférer l'onction royale à son successeur et de proclamer son avènement sans retard et avec la plus grande publicité. Cet ordre fat suivi ; on y déploya une promptitude extrême. La ville s'emplit de mouvement, et le bruit de cette agitation extraordinaire retentit aux oreilles des conjurés, qui délibéraient encore en achevant leur festin. Quand ils surent en détail ce qui venait de s'accomplir, ils se séparèrent avec effroi, chacun tremblant pour sa vie. Adonias, en particulier, comprit que tout son salut était dans la clémence du nouveau monarque ; il s'enfuit au pied de l'autel, afin d'appeler sur sa tête ces garanties d'in\iolabilité que la plupart des peuples anciens avaient attachées aux choses de la religion, non pour protéger le crime, mais pour donner aux colères aveugles le temps de la réflexion et pour adoucir môme les nécessaires sévérités de la loi, en jetant la pensée du ciel entre la justice irritée et sa \ictime tremblante. « Que le roi Salomon, disait-il, jure aujourd'hui de ne point me faire périr sous le glaive. — S'il agit en homme de bien, reprit Salomon, pas un cheveu de sa tête ne tombera; mais, s'il commet du mal, il mourra. » Ainsi fut apaisée cette seconde émeute, avant de pouvoir troubler toute la face du pays et provoquer l'effusion du sang. Elle mit fin au règne effectif de Da\id. en ajoutant un anneau de plus à cette dure chaîne d'afflictions qu'il traîna tout le long de sa laborieuse vie.
Cependant, au milieu de ces épreuves qui atteignaient au vif l'homme privé, David sut donner à la chose publique les soinsinteUigents qui ont immortalisé son règne. L'armée, les finances, l'administration générale, le culte, reçurent et
gardèrent longtemps la puissante empreinte de sa sagesse. Si l'on doit mesurer le génie d'un prince, non point à l'étendue des terres placées sous sa domination, mais au parti qu'il sait tirer des circonstances, David ne fut poin* inférieur à la plupart des potentats célèbres, et les Hébreux ont pu légitimement environner sa mémoire guerrière et politique de ce respect plein d'admiration qui échoit à la supériorité. Il changea le système d'attaque et de défense adopté sous les Juges et môme au temps de Saûl : au lieu d'agir par tribus, il agit par masses, réunissant les forces du pays en un faisceau compacte, afin de porter toujours des coups décisifs. Aussi la victoire lui fut constamment fidèle. Depuis Josué, la nation luttait sans cesse pour s'étendre jusqu'aux limites prévues par son législateur et s'y asseoir dans la paix d'une possession incontestée. David acheva rapidement ce travail : il élargit le foyer de la patrie et réalisa le plan de la conquête, en resserrant les Philistins contre la Méditerranée, en portant ses armes au cœur de la Syrie et jusque sur les bords de l'Euphrate. Des peuples ennemis, il ruina la puissance des uns qui pouvaient l'inquiéter, il lit alliance avec les autres qui pouvaient lui être utiles, il prit à l'égard de tous une position qui commandait le respect ; en un mot, il éleva la fortune d'Israël et lui assura une prépondérance éclatante sur les États voisins, dont les jalousies l'avaient tenu jusquelà dans une attitude humiliée et craintive. Les périls aftrontés, son peuple triomphant et prospère, la protection du ciel assurée à ses entreprises, toutes ces choses remplirent David d'ineffables sentiments de reconnaissance qui débordèrent de son âme en flots de poésie. Quelle bouche humaine s'est ouverte pour parler un langage plus sublime que ce chant lyrique du vieux roi ?
« Jéhovah est mon rocher, et ma citadelle, et mon libérateur, Dieu est mon aide, et j'espérerai en lui; mon bouclier et la garantie de mon salut, mon refuge, et je serai en sûreté ; mon défenseur, et il me protégera contre l'injustice. J'invoquerai le Seigneur avec louange, et il me sauvera de mes ennemis.
(( Les horreurs du trépas m'ont assiégé, les torrents de l'iniquité m'ont frappé d'épouvante. La mort a jeté autour de moi ses filets, elle m'a tenu dans ses liens. Au sein de
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ma tribulatioli, j'ai invoqué le Seigneur, j'ai poussé des cris vers mon Dieu, et de son tabernacle il a entendu ma voix; ma clameur est parvenue à ses oreilles.
« La terre s'émut et trembla ; les fondements des montagnes furent agités et branlèrent sous le courroux de Jéhovah. La fumée jaillit de ses narines, sa bouche vomit une flamme dévorante, il laissa derrière lui des charbons embrasés. Il abaissa les deux et descendit, un sombre nuage sous les pieds. Porté sur les chérubins, il prit son vol, il marcha sur l'aile des vents. Il plaça autom^ de lui l'obscurité comme une tente, se voilant dans les eaux qui tombaient des nuées. Sous l'éclat de sa présence, un feu brûlant s'alluma.
(( Du ciel, Jéhovah fit parler son tonnerre ; la voix du Très- Haut retentit, n lança ses flèches, et il dispersa l'ennemi ; sa foudre, et il le dévora. Et les abîmes de la mer apparurent, et les fondements de la terre furent mis à nu sous tes menaces, ô Jéhovah ! et sous le souffle orageux de ta colère.
« n s'inclina d'ea haut et me prit, et il me retira des flots débordés. Il m'arracha à des ennemis puissants et à ceux qui me haïssaient quand leur force allait l'emportant sur la mienne. . .
(c Les voies du Seigneur sont droites et pures ; sa parole est éprouvée au feu ; il est le bouclier de quiconque espère en lui. Qui est Dieu, hors Jéhovah ? qui est puissant, hors notre Dieu ? il a ceint mes reins de force, et aplani et redressé ma route. Il a donné à mes pieds la vitesse des cerfs et m'a placé sur des hauteurs inaccessibles. Il a façonné mes mains au combat et fait de mes bras un arc d'airain...
(( Je te louerai au milieu des peuples, Seigneur, et je chanterai un hymne en ton nom, toi qui as si glorieusement sauvé le prince de ton choix, et fait miséricorde à David, ton oint, et à sa race dans tous les siècles. »
En donnant aux Hébreux la force et la sécurité, David prépara les splendeurs du règne suivant. Lui-même avait amassé déjà de grandes richesses, dans le dessein de bâtir à Jérusalem un temple digne de l'Éternel. On imagine à peine ce qu'il possédait d'or et d'argent, de fer et dairain, de bois précieux et de marbres rares. Les combinaisons sociales des anciens peuples, surtout en Orient, amenaient tous les trésors, aussi bien que tous les pouvoirs, entre les mains
des chefs de l'Élat : l'histoire a vanté leur opulence inouïe; la renommée de leur faste a passé dans toutes les langues sous la forme du proverbe. En outre, les lois de la guerre antique dépouillaient le vaincu de tous ses droits et de tous ses biens : sa liberté, sa vie même, étaient à la merci du vainqueur. David trouva donc un prodigieux butin dans les contrées où il promena ses armes glorieuses, danslldumée, la Phénicie, la Syrie, le pays des Ammonites et des Moabites. Au reste, quand même on réduirait le chiffre énorme des richesses attribuées à David, sous prétexte d'erreurs possibles dans l'appréciation comparative des monnaies françaises et hébraïques, encore est-il certain que le monument fameux dont la construction absorba tous ses trésors n'avait pas d'égal pour la magnificence. Mais David n'eut pas la gloire de l'élever lui-même : il dut léguer ce soin pacifique à un prince moins guerrier. « Mon fils, dit-il à Salomon, je songeais à bâtir un temple en l'honneur de Jéhovah, mon Dieu ; mais il m'a fait adresser cette parole : « Tu as versé « beaucoup de sang et livré bien des combats ; à cause de « tout ce sang répandu devant moi, tu ne m'érigeras point « un temple. » Car Dieu a toujours pris soin d'appeler le respect sur l'existence de l'homme, parce qu'elle est une grande chose- Il n'appartient qu'à l'Eternel de nous mesurer nos jours ; mais comme il iaut, après tout, que la lorce vienne au secours du droit, il a voulu du moins prévenir, autant que possible, les emportements de la vengeance et les excès de la répression. C'est pourquoi il a couvert la vie humaine d'un éclat protecteur, en sorte qu'elle garde un caractère encore auguste jusque sous le glaive de la justice, et que le meurtre le plus légitime ressemble presque à une profanation ; et, si une sainte amnistie s'élève des champs de bataille et rejaillit en éclairs de gloire sur la poitrine des braves, c'est parce qu'ils ont généreusement livré leur vie, et non parce qu'ils ont pris celle de leurs semblables.
Ce qu'il avait conquis par le glaive, David s'occupa de le maintenir par la sagesse, en faisant passer l'esprit des institutions nationales dans des règlements appliqués à toutes les branches du service public. Après avoir assuré le plus efficacement qu'il put l'administration de la justice, il songea surtout à augmenter la pompe des fêtes rehgieuses.
Poète et musicien, il avait composé lui-même les hymnes qui retentissaient dans les cérémonies solennelles, et inventé quelques-uns des instruments de musique dont le jen se mêlait à la voix des chœurs.
Telle est l'origine de la plupart des poésies rassemblées et connues dans l'Église sous le nom de psaumes de David. La douleur, la supplication, la joie, la victoire, les actions de grâces, y résonnent en accents intimes, pathétiques, élevés et entraînants. C'est tour à tour la désolation de lélégie, l'enthousiasme de l'ode, la grave et pénétrante douceur de l'hymne et du cantique. Quel poëte mieux que David a su ravir la pensée et descendre au fond du cœur pour en faire vibrer les fibres immortelles? Qui est parvenu plus haut? qui a touché plus juste? Quelles émotions secrètes, quels mystères du sentiment ne trouvent pas, dans ses accords, et toutes leurs notes et toutes leurs voix ! Rome et la Grèce s'émurent au bruit de chansons harmonieuses qui racontaient des batailles, ou seulement des jeux et des plaisirs; mais le prophète de Sion a franchi le cercle des réalités grossières et périssables, et fait parler une voix qui appelle et emporte l'âme dans des horizons infinis. 11 a jeté son regard sur les siècles écoulés, il l'a retourné vers les siècles futurs ; il a interrogé ce livre si profond qu'on appelle le cœur de l'homme, et ce livre étincelant qui, sous le nom de nature, pubUe de si grandes choses. Chargé des secrets du ciel et de la terre, il les a répétés avec la puissance d'un langage qui captive l'attention des peuples. Pontife universel, il a placé sur sa harpe l'hommage de toutes les créatures, depuis la goutte de rosée, qui bénit Dieu sans le savoir, jusqu'aux anges, qui volent sous les pieds de l'Éternel comme les roues d'un char précipité : il a décrit le soleil vêtu de gloire, la mer se balançant sous le doigt de son maître, les cieux s'étendant comme un papillon d'azur, les étoiles semées au loin comme un sable splendide. Barde national, il a chanté les travaux de ses ancêtres, l'enfantement de la grandeur d'Israël, le Sinaï s'illuminaui; de la face de Jéhovah, le Jourdain fuyant d'effroi vers sa source étonnée, la Judée souriant à son ciel, parée de sa verdure et de ses fleurs, et tressaillant sous les signes de sa fécondité. Poëte de l'humanité entière, il a déroulé les replis sous
lesquels le cœur se relire dans ses jours d'angoisses; il a montré la source profonde d'où coulent toutes les larmes et toutes les espérances ; ses gémissements éveillent, dans les âmes touchées du sentiment de l'éternité, celte grave tristesse qu'on remarqne sur le visage des proscrits lorsque, du sein de la terre étrangère, ils jettent, par-dessus la trontière interdite, un indicible regard vers les horizons lointains où se cache le sol natal ; il y a tant de regret et d'amour dans les accents du chantre exilé quand il parle de la Jérusalem d'en haut, et le nom de la patrie céleste est si doux en tombant de ses lèvres, que l'homme même futile et distrait s'arrête et incline l'oreille pour ouïr et goûter la mélodie de ce merveilleux cantique.
Les derniers jours de David approchaient. Il reporta sa pensée vers les vicissitudes de sa longue vie et les bienfaits que le ciel y avait répandus ; puis, saisi d'une vive reconnaissance, il prononça cet hymne, testament de sa piété ;
« Voici ce que dit Da\id, fils d'Isaï, l'homme élevé par Jéhovah, l'oint du Dieu de Jacob, le doux chantre d'Israël : L'Espnt de Dieu se fait entendre par moi, et son discours est sur mes lèvres. Le Dieu d'Israël m'a parlé; il m'a parlé, le Fort d'Israël. Le dominateur équitable des hommes, celui qui règne dans la crainte de Dieu, est comme l'éclat de l'aurore lorsque, au jour naissant, le soleil apparaît dans un ciel sans nuages, comme l'herbe qui sort de la terre humide de rosée. Telle n'était pas ma maison devant Dieu qu'il dût faire avec moi une alliance ferme, inébranlable, éternelle. Car il a toujours été mon salut, il a rempli tous mes vœux, tout a fleuri pour moi. Mais le méchant sera comme les épines qu'on arrache : on ne les touche pas de la main, on les attaque de loin et avec le fer: puis le feu les dévore sans qu'il en reste rien. »
Ensuite David fit connaître à Salomon ses volontés suprêmes : après l'avoir exhorté à suivre fidèlement la loi de Dieu telle que Moïse l'a laissée écrite, il lui recommanda de mettre à mort Joab et Séméi. Joab avait fait périr Absalon au mépris des recommandations d'un père, ettuéde sa main, hors des combats et d'une manière perfide, deux capitaines
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en qui son ambition redoutait des rivaux. Séméi avait adressé d'insolentes injures à David le jour qu'il fuyait devant son fils rebelle. Le ^ieux roi se résolut sans doute à prescrire ces châtiments tardifs, mais non pas immérités, par cette considération qu'on nomme raison d'État, et pour assurer à son successeur, encore jeune et inexpérimenté, un règne paisible et sans intrigues. Quoi qu'il en soit, il mourut peu de temps après, à Tâge de soixante-dix ans. Assurément on peut citer des guerriers plus illustres que David, des princes plus versés dans la science du gouvernement, des pliilosophes traitant les questions de morale avec plus de méthode, enfin des poètes d'un goût plus pur ; mais il n'y a pas un seul monarque qui se soit montré si grand sous tous ces aspects réunis, et dont le jugement, l'imagination, le cœur et le bras à la fois aient déployé une telle puissance. Surtout nul homme n'a effacé ses fautes par un repentir plus éloquent et plus fécond : qui pourrait compter tous les cœurs un moment égarés comme lui, maiis par lui gagnés à la pénitence? Comme ses accents retentissent dans l'âme, excitant la crainte, la douleur, l'espérance et l'amour 1 Le flot de ses larmes, grossi de celles qu'il a doucement arrachées des yeux des pécheurs, est devenu un grand fleuve qui coule sans cesse dans la vallée où passe notre vie terrestre, pour y faire germer le repentir et refleurir l'innocence.
A peine Salomon était-il sur le trône, que l'ambition de son frère Adonias vint l'effrayer. La dernière révolte avait été pTomptement réprimée, mais sans perdre ses hommes. Après tout, Adonias était l'atné, et précédemment une partie de la nation s'était déclarée pour lui. On croit que Joab le poussait en secret à une nouvelle tentative, et d'abord à demander en mariage Abisag, de Sunam, une des veuves de Da^id. Chez les Hébreux et dans les pays de l'ancien Orient, le roi défunt laissait tout à son successeur, et ses femmes, en particulier, ne pouvaient être données désormais qu'à un roL Ainsi la demande d'Adonias était une sorte de prétention au trône et une \1olation de la foi qu'il avait jurée au jeune monarque en recevant son pardon. Il eut recours à l'intervention de Bethsabée pour obtenir la main d'Abisag. Salomon, surpris du projet de son frère et en mesurant de suite les conséquences probables, répondit à Bethsabée :
« Vous demandez Abisag de Sunam pour Adonîas? Demandez aussi pour lui la couronne, car il est mon aîné, et il a déjà dfios son parti le grand prêtre Abiathar et Joab, fils de Sarvia. Que Dieu me traite dans toute sa sévérité, ajouta-t-il, s'il n'est pas vrai qu'Adonias vienne de prononcer sa propre sentence! Car j'en jure par le Seigneur qui m'a placé et affermi sur le trône de David, mon père, et qui a fondé ma maison, comme il l'avait promis, Adonias périra aujourd'hui. » Et il le fit tuer, le jour même, parle capitaine de ses gardes. La démarche de son frère lui sembla cacher des vues ambitieuses, et il se crut placé dans une des circonstances où l'homme d'État a besoin d'agir plutôt que de délibérer. Toutefois il est difficile d'excuser de précipitation et de cruauté une sentence rendue sans forme de procès et exécutée avec une si prompte rigueur; au moins nos idées modernes en sont heurtées. Ce n'est pas que notre histoire nationale et l'histoire contemporaine ne présentent des traits analogues ; mais une horreur générale et significative y reste attachée comme représailles de la conscience publique. En tout cas, la fréquence de faits pareils ne saurait nullement les légitimer, et l'on a droit de les frapper d'un blâme vengeur, quelque nom qui les couvre.
Salomon, après avoir ainsi décapité la révolte, tourna sa sévérité contre les deux hommes qui avaient le plus favorisé les projets d' Adonias, et dont la turbulence pouvait lui susciter de nouveaux embarras. Il prononça la déchéance du grand prêtre Abiathar et fit tomber la tête de Joab, réfugié vainement au pied de l'autel. Ces rigueurs, qui annonçaient dans le nouveau pouvoir une ferme volonté de se détendre, calmèrent ce qui restait encore d'intentions séditieuses, et rendirent au pays le bienfait d'un repos depuis longtemps inconnu.
Au reste, dès qu'il put porter la main sur les aff'aires de l'État, Salomon fit éclater une telle sagesse, que l'admiration et le respect universel vinrent environner et soutenir son trône. Aussi pacifique par la nature de son caractère et des circonstances que son père avait été belliqueux, il égala David sans le faire oubUer; il profita des victoires remportées avant lui pour déployer son règne dans la magnificence. TI noua des amitiés avec les rois voisins, et tourna l'activité de
son peuple vers le commerce et l'industrie. Les avantages que possédaient Tyr et Sydon, ces reines des mers, il comprit que la Judée, pour peu qu'elle le voulût, ne les revendiquerait pas en vain; car elle s'étendait, sur un espace de quarante lieues, le long du littoral de la Méditerranée ; ses vaisseaux pouvaient visiter l'Egypte, cette riche nourricière du vieux monde, les côtes de l'Asie Mineure et les îles de l'Archipel grec ; par la voie de terre, elle trouvait à ses portes la Phénicie, les villes assises sur le cours de l'Euphrate, l'Arabie fertile en produits estimés, et la mer Rouge qui ouvrait le chemin des Indes. Salomon se lia par des traités avec ces différents pays : au nord, il bâtit Palmyre ou Tadmor, qui était comme un entrepôt de Jérusalem à Babylone : au midi, le comptoir d'Ésiongaber lui livrait les richesses de l'Asie orientale. Son mariage avec la fille du roi d'Egypte, ses alliances politiques et commerciales avec le roi de Tyr, en donnant à son nom de l'éclat et du retentissement, assuraient à ses entreprises un puissant concours et un succès aussi complet qu'inévitable.
Fidèle au vœu de David et mû par ses propres sentiments de piété, Salomon érigea le temple célèbre de Jérusalem. Alors il avait une âme droite, un cœur pur, une merveilleuse innocence de "vie. Au début de son règne, dans le songe d'une nuit, Dieu lui était apparu : « Demande tout ce que tu voudras, disait la voix. — Je ne suis qu'un enfant ; donnez-moi la sagesse et l'intelligence, afin que je sache gouverner votre peuple. — Puisque tu as demandé, non pas de longs jours, ni les richesses, ni la gloire, ni la vie de tes ennemis, mais le discernement et l'esprit de justice, la science et la si gesse te sont départies; je t'accorde, en outre, les biens, la richesse et la gloire, en sorte que nul roi n'aura jamais été si grand. » En effet, il obéit longtemps à de nobles et généreux instincts. Il avait employé à la construction du temple sept ans de travaux continus, plus de cent cinquante mille ouvriers de toute sorte et des sommes incalculables. A la dédicace solennelle de ce chef-d'œuvre, il fit éclater les signes de la religion la plus vraie et la plus élevée : il prononça une touchante prière, où la majesté de Dieu, le néant de l'homme et le gouvernement de la Providence sont dépeints en traits lumineux et profonds. Il était savant dans les choses humaines comme
dans les choses divines: ardent et positif, son génie allait droit aux questions les plus vitales, les discutait avec netteté et en donnait la solution exacte au milieu d'aperçus pleins d'intelligence et de pensées pleines de force. S'ils n'étaient le fruit de 1 inspiration sacrée et s'ils ne portaient, avant tout, le cachet de la Divinité, ses livres révéleraient encore un homme merveilleusement supérieur aux grands hommes du paganisme; car lequel de ces sages peut-on lui comparer pour la grandeur et la pureté des doctrines? Et même sous le christianisme, quel écrit de philosophie morale présente, avec autant de concision et dans des pages aussi peu nombreuses, une plus étonnante somme d'idées salutaires et fécondes qu'il ne s'en trouve dans les écrits de Salomon? Tel fut le fils de Bethsabée dans ses jours de gloire véritable. L'éclat d'une jeunesse entraînante, la séduction du pouvoir, l'ascendant du génie, tout relevait les charmes de sa personne, en ajoutant au mérite de sa vertu. Son nom plein de prestige attirait tout l'Orient, comme un astre placé au centre de quelque monde donne la loi à tout un peuple d'étoiles. Lors même que, sur la fin de sa vie, il se laissa vaincre par ces enchantements du plaisir dont sa parole autrefois avait si bien montré le monsonge et l'inanité, le puissant monarque emporta dans sa chute je ne sais quel caractère ou quel débris de grandeur qui fait plaindre et non pas détester sa mémoire; car il y a des fautes qui ressemblent à des infortunes et qui éveillent dans l'âme ce genre de pitié qui appartient au malheur:
Sunt lacrymae rerum et mentem mortalia tangunt.
Multae viduae erant in diebus Eliœ in Israël ;. et ad nullam illarum missus est Elias nisi in Sarepta Sidoniae ad mulierem viduam.
(Luc, IV, 25-26.)
Les prophètes remplissaient un grand rôle en Israël . Si l'on embrasse d'un coup d'oeil général la période de l'histoire juive, où s'élèvent en foule ces hommes investis des fonctions du prophète, soit par ordre divin, soit par usurpation sacrilège, on demeure frappé du magique ascendant qui tenait la nation courbée sous leur parole. Prévu et consacré par les institutions, du moins quant à son existence et à ses droits généraux, mais imprévu et libre comme l'inspiration dans son exercice souverain, leur pouvoir étrange flottait pour, ainsi dire, à la surface du pays, attendant les événements pour se déployer avec éclat, pour adresser des commandements ou des reproches, pour menacer et sévir. Tantôt ils soulèvent ou apaisent les multitudes, tantôt ils censurent, appuient, combattent les rois. Ils font décréter la guerre contre les ennemis du dehors, avancentou retardent l'heure des batailles . Divisés en partis rivaux par opposition d'origine et de but. ils se renvoient mutuellement l'anathème, et appellent la force à leur défense; ils se lapident entre eux, se déchirentparleglaiveets'exterminent. Ceux-ci essayent de répondre pardes prestiges aux miracles opérés par ceux-là, car il y avait de véridiques et de faux prophètes, reflet des mœurs publiques et expression de la société : là comme ailleurs, alors comme toujours, le mal se déguisait sous les apparences du bien, et il ne manquait pas d'hommes pour opérer ce travestissement impur. Le caractère de notre liberté rend l'erreur possible ; néanmoins la vérité nous est
naturellement si chère, que le mensonge a besoin de lui dérober son mot d'ordre pour entrer dans la conscience trompée : nous sommes faibles et vulnérables, mais il nous reste une sincérité qui ne souffre pas d'insultes.
Quoi qu'il en soit, n'était-ce pas un peuple richement doué, malgré ses défauts et ses crimes, un peuple d'une imagination puissante, d'une vivacité de sentiment merveilleuse, d'une foi propre à exécuter les plus grandes choses, que ces fils d'Israël se levant comme un orage, à la voix des prophètes, pour frapper les e nnemis de Jéhovah et de la patrie, venger les lois méconnues, se couvrir le front des cendres de la pénitence, ou bien tourner, du fond de l'exil, des yeux mouillés de larmes vers le point du ciel qui cache les ruines de Sion ? Et la facilité même avec laquelle un faux prophète put les égarer quelquefois d'une manière funeste, ne montret-elle pas leur naïveté ardente et l'énergie de leur nature impressionnable ? Qui donc exerce aujourd'hui sur les nations un si étonnant empire ? et quelle nation s'ébranlerait de la sorte pour la défense d'intérêts purement spirituels et pour l'honneur d'une croyance religieuse, se faisant le chevalier de Dieu et de son Christ ?
Il faut savoir au reste que le nom de prophète n'avait pas la signification exclusive et restreinte que nous lui donnons dans notre langue : il indiquait le caractère complexe d'une vie et d'un ministère singuliers. Ordinairement, dans le prophète, il y avait trois hommes : le sage menant une vie plus retirée et plus religieuse que le reste des citoyens ; le patriote rappelant le texte delà loi et prêchant le respect des institutions nationales ; enfin l'envoyé de Dieu annonçant les gloires ou les malheurs de l'avenir et protestant contre l'impiété et les crimes de ses contemporains.
Au titre de sages,ils étaient presque séparés du monde, où ils faisaient seulement des apparitions, demeurant sur les montagnes ou dans des grottes, quelquefois seuls., comme des reclus, d'autres fois en communauté, à la façon des moines chrétiens. Leur vie était simple, laborieuse et frugale. Ils ne portaient que des habits d'étoffe grossière et de couleur funèbre. C'était la figure et l'essai de ces mortifications et de ces pénitences dont le christianisme des temps primitifs U peuplé les déserts de l'Orient et de l'Afrique, et dont il main
tient l'esprit régénérateur au milieu de la mollesse des siècles modernes. Il paraît même que ce genre d'existence humble et pauvre distinguait essentiellement les prophètes ; car les livres de David, de Salomon, de Daniel, n'étaient point rangés parles Hébreux au nombre des Uvres prophétiques, bien qu'on y trouve retracées les vicissitudes qui attendaient les empires du monde et surtout le grand empire de l'ÉgUse ; mais ces trois personnages, ceux-là comme rois, celui-ci comme chef des satrapes à la cour de Perse, avaient été enveloppés dans un mouvement et un faste en général peu compatibles avec les graves méditations et le ministère réformateur des prophètes. Au reste, ces hommes de vie rude et pieuse s'adonnaient à l'étude de la loi divine, à la prière et à la pratique de la vertu. Ils formaient des espèces de collèges où leurs leçons et une discipline réguUère initiaient de nombreux disciples à la science et la sainteté. Ainsi se perpétuaient, dans toute leur pureté, les doctrines et les observances de la vraie religion.
Au sein d'un pays comme la Judée, où la loi politique et la loi religieuse étaient nées ensemble, émanaient de la même autorité et se servaient mutuellement de garantie, on ne pouvait les défendre l'une sans l'autre, d'autant plus que les infortunes et les prospérités publiques étaient dénoncées par le législateur comme châtiment et récompense du mépris et du respect des institutions nationales. Venger Dieu, c'était donc venger le pays, et le prédicateur était un patriote. En combattant pour la raison et pour la justice, qui avaient leur expression sociale dsns la loi, il déclarait la guerre à tous les abus ; ses reproches portaient en haut, en bas, autour de lui indistinctement : rois, prêtres, anciens, peuple, tout tombait sous le coup de sa parole, qui représentait un principe et y puisait toute son efficacité. Mais comme les abus, qui sont une violation du droit, ne peuvent se soutenir que par la force, ils se réfugient naturellement et par l'instinct de la conservation sous le manteau du pouvoir. C'est assez dire qne les prophètes, ayant l'œil ouvert sur la conduite du peuple et le courage de la comparer pubUquement aux prescriptions de Dieu, étaient des hommes d'opposition politique et religieuse. Aussi furent-ils souvent persécutés par ceux dont ils reprenaient les \ices, par les rois surtout.
et plusieurs payèrent de leur vie la liberté généreuse avec laquelle ils parlaient le langage de la vérité. Ils donnaient leurs avertissement dans les assemblées publiques, aux jours du sabbat, aux fêtes et aux convocations solennelles, opposant la loi à l'arbitraire, le désintéressement à l'avidité, la liberté à la servitude, la vraie religion à l'idolâtrie.
Car leur principale mission était de maintenir le règne de Dieu parmi les hommes. Touché d'une lumière et d'un sentiment supérieurs, ils faisaient retentir de toutes parts, de vive voix et par écrit, les menaces du ciel et les grandes vérités de la religion. Dieu les envoyait comme des sentinelles chargées de veiller au salut public et d'avertir Israël des dangers imminents; il confirmait cette mission, en faisant plier la nature sous ses ordres, en vérifiant leur parole au jour marqué. C'est vraiment alors que ces hommes remplissaient un ministère prophétique, signalant les scandales du présent avec une énergie véhémente, et les faits de l'avenir avec une précision et une autorité inimitables. Élevés et comme suspendus au-dessus de cette vie par la main de Dieu, leur œil découvrait dans les lointains horizons des siècles futurs les principales lignes du plan providentiel, et leur imagination, en descendant de ces sphères lumineuses, semblait emprunter au ciel et à la terre les formes les plus splendides et les plus inouïes pour exprimer les pensées d'un monde supérieur et les secrets de l'éternité. Ils contemplent Sion bâti de sang, et Jérusalem d'injustices; ils plaignent ce peuple dont la tête n'est plus qu'une plaie, et le cœur qu'une défaillance; ils pleurent la cité veuve de ses enfants, abattue, ravagée, inconsolable, dont les chemins mènent au deuil, les sacrificateurs sanglotent, les princes marchent sans force devant celui qui les pousse, les prophètes n'ont plus rien à dire de la part de l'Éternel, les anciens sont dispersés ou gémissent dans les fers; les vierges baissent la tête, se voilant de leur affliction; les petits enfants tombent morts au milieu des places publiques et sur le sein flétri de leurs mères en demandant du pain. Mais les prophètes sont beaux lorsqu'ils proclament d'avance les destinés spirituelles de l'humanité, tous les royaumes de la terre s'écroulantcomme l'eau sous la main de Dieu, pour laisser la place au royaume immortel du Christ; le Rédempteur apportant du ciel une doctrine si
grande, que le monde entier se lève pour l'entendre et la recevoir; l'Église, enfin, flottant comme une arche de salut sur l'océan des siècles, et portée par le souffle de TEsprit- Saint vers ce pays de lumière et de charité qui est promis aux âmes sincèrement chrétiennes. Jérusalem alors se revêt d'un gracieux éclat, la paix habite ses murailles, les rois viennent lui rendre hommage, et les peuples implorer ses bienfaits; la vérité sort de sa bouche comme le doux épanchement d'une source sacrée, et pareille à une vierge dans tout le charme de sa beauté, Sion attend la fin de ce jour qui a nom la vie terrestre pour célébrer avec Dieu ses noces éternelles. Tels étaient les vrais prophètes: âmes illustres et couvrant de la gloire de leur sainteté cette dynastie des enfants de Dieu qui a commencé dans Éden par l'innocence, puis par le repentir, s'estretrempée, au milieu des âges, dans le sang versé sur le Calvaire, et se continue aujourd'hui dans tout homme de bonne volonté; génies providentiels passant devant la conscience publique, la voix haute et le bras étendu, comme des témoins de la vérité indéfectible, comme une protestation ininterrompue qui empêchait l'erreur de prescrire, et l'humanité de se perdre sans retour.
Un des prophètes les plus célèbres par l'autorité de sa paroleet la lumière de ses exemples fut Élie de Thesbé. Sévère dans sa vie, puissant dans ses œuvres, caractère énergique, âme de feu, son zèle marche et éclate avec rapidité et force. C'est vraiment un filsdu tonnerre. Il parle, et les cieux s'ouvrent et se ferment à sa voix, laissant tomber la pluie, ou répandant l'aridité sur la face du royaume; il confond par un miraclepublic les vains prophètes de Baal, et ordonne au peuple de les mettre à mort; il fait descendre la foudre sur les émissaires de la tyrannie, qui venaient le saisir et le livrer à leur maître comme une proie. Investi d'une autorité exceptionnelle,ildonneronction royale à un simple citoyen et à un Prince étranger que Dieu lui désigne comme exécuteurs de ses décrets sur la destinée de deux nations. Homme de prodige, il déconcerte la politique et la perversité de Jezabel, et trompe tous les efforts dirigés contre lui : à parler humainement, il semble la colonne de la vraie religion dans Israël, sous les règnes d' Achab et d'Ochozias, et l'arc-boutant des institutions de la patrie.
A la voix de Dieu irrité contre son peuple, Flie alla porter un jour cette menace au roi Achab : « Vive le Seigneur, Dieu d'Israël, qui me voit ! Il n'y aura, ces années-ci, ni rosée, ni pluie, que par un ordre de ma bouche. » Puis, afin d'échapper à la colère et aux recherches de ce prince, il se retira dans le désert, sur la foi de la même voix qui lui dit : « Va du côté de l'Orient, cache-toi près du torrent de Carith, visà-vis du Jourdain, tu boiras de l'eau du torrent ; j'ai commandé aux corbeaux de te nourrir. » Là, soir et matin, des corbeaux apportaient au prophète les viandes et le pain nécessaires, et l'eau courante lui fournissait son breuvage. Quelque temps après, le torrent se trouva desséché, car le ciel était d'airain, et il n'en tombait aucune pluie. Alors la voix amie du prophète lui dit : « Quitte ces lieux, va-t'en à Sarepta, chez les Sidoniens, et demeures-y ; j'ai prescrit à une femme veuve de t'y nourrir. » Celui qui donne la vie et les aliments à un faible insecte, et qui a revêtu le soleil d'une si éclatante splendeur, ne délaisse jamais l'homme, la plus noble de ses créatures visibles, et quand les lois ordinaires de la nature semblent trahir les vues de sa providence toujours pleine de tendresse, il y supplée quelquefois par des prodiges qui ne sont qu'un jeu de son bras puissant, mais qui deviennent pour nous la preuve irréfragable de son intervention dans la marche et le développement de nos destinées ; car, s'il opère un miracle pour envoyer à l'homme le pain matériel qui soutient la vie du corps, que n'aura-t-il pas fait pour lui envoyer la vérité, ce pain spirituel qui, sous la forme de la parole, communique la vie aux âmes ?
Élie partit pour Sarepta. C'était une bourgade de la Phénicie, placée entre Tyr et Sidon, mais plus proche de cette dernière ville, sur les bords de la Méditerranée, au pied des collines gracieuses et couvertes de verdure, en face des cimes découpées du Liban. A son arrivée, avant d'entrer à Sarepta, le prophète aperçut une femme qui recueillait du bois. Il l'appela : « Donne-moi à boire un peu d'eau. » Et, comme elle allait lui en chercher, il ajouta : « Je t'en prie, apportemoi aussi un peu de pain. » 11 comprit sans doute, à l'empressement de cette femme, que c'était la veuve dont Dieu lui avait fait espérer la bienfaisance hospitalière. Mais elle répondit : « Le Seigneur ton Dieu est vivant ! Je n'ai pas de
pain; il me reste seulement de l'huile dans un petit vase, et autant de farine qu'il en peut tenir dans le creux de la main. Je viens ramasser quelques morceaux de bois pour préparer à mon enfant et à moi un dernier pain à manger, et nous attendrons la mort. » La sécheresse avait amené la disette, et le royaume de Sidon, patrie de Jézabel, participait aux châtiments comme aux crimes du royaume d'Achab. « Ne crains rien, dit le prophète à la veuve indigente ; va faire ce que tu dis ; du reste de la farine prépare pour moi d'abord un léger pain cuit sous la cendre, et apporte-le-moi ; ensuite, tu en prépareras pour toi et ton fils. Car voici ce que dit Jéhovah, roi d'Israël : (( Le vase de farine ne manquera pas, et « le petit vaisseau d'huile ne diminuera point, jusqu'au jour « où le Seigneur fera tomber la pluie sur la terre. » La femme crut à cette promesse de l'étranger et sui\1t ses ordres. Depuis ce jour, en récompense de sa foi et pour vérifier la parole du prophète, la farine ne manqua point, l'huile ne fut pas diminuée dans la maison de la veuve, et ce qui suffisait à peine pour un repas soutint, durant trois ans, l'existence d'Élie et de ses hôtes.
n arriva, dans cet intervalle, que le fils de la veuve fut attaqué d'une maladie violente et s'éteignit. Égarée par la douleur, la pauvre mère adressa des reproches à ÉUe, comme s'il eût été la cause d'une si grande calamité. « Que t'ai-je donc fait, homme de Dieu ? Es-tu venu chez moi pour faire souvenir le ciel de mes iniquités et appeler la mort sur mon fils?» Et elle tenait l'enfant sur son sein et le couvrait de ses larmes, k Donne-moi ton enfant, » dit le prophète tout ému de pitié. Il le reçut des bras de sa mère, le porta dans la chambre qu'il habitait, et le posa sur son lit. « Jéhovah, mon Dieu, s'écria-t-il, cette veuve qui prend soin de me nourrir, voulez-vous l'affliger jusqu'à lui ravir son fils ? Jéhovah, mon Dieu, faites, je vous prie, que l'âme revienne animer ce corps. » Et il se coucha, par trois fois, sur l'enfant, se rapetissant, pour ainsi dire, à la mesure du cadavre, comme pour le réchauffer et y rallumer la vie. Sa prière fut entendue, et le cadavre se ranima. Élie revint dans la chambre où était restée la mère inconsolable, et lui dit : (c Voilà ton fils ; il est vivant ! » Alors les yeux de cette femme se sentirent frappés d'une lumière supérieure à celle que re-
voyait l'enfant ressuscité ; et s'adressant à l'homme des prodiges : (( Je reconnais à ceci, maintenant, que tu es l'homme de Dieu et que tu as sur les lèvres la vraie parole du Seigneur. »
Cet enfant réveillé du sommeil de la mort par le contact vivifiant du prophète, n'est-ce pas le symbole de l'humanité plongée dans le mort de l'âme, et vers laquelle Dieu s'abaisse et descend par l'incarnation, lorsqu'il se fait homme et raccourcit en quelque sorte sa majesté voilée sous les proportions de la créature, pour rappeler à la vie céleste notre intelligence enveloppée de ténèbres comme d'un linceul, et notre cœur enseveli dans sa perversité comme dans un tombeau? Et cette femme indigente, qui, sans appartenir au peuple de Dieu, reçoit de la bouche même d'un grand prophète les enseignements de la vraie religion, ne montret-elle pas, comme un témoignage expressif, la riche et souveraine action de la Providence, qui ne refuse à personne les secours nécessaires, mais ne s'interdit pas non plus les affections privilégiées, et qui, loin d'établir en tout laroide égalité follement rêvée par les hommes, frappe tous les mondes des reflets de sa pensée infinie et y jette les distinctions les plus prononcées et les plus harmonieuses; ici éclairant de la foi une âme inconnue des savants; là faisant descendre le génie ou la beauté dans la cabane d'un pâtre; ailleurs, attachant au front des étoiles un diadèmede lumière incorruptible, et versant sur les fleurs si fragiles de longs flots de parfums.
Cependant la famine était horrible à Samarie, et une sécheresse de trois ans faisait périr en foule les animaux. « Va trouver Achab, dit Dieu au prophète; je vais envoyer ia pluie sur la terre. » Élie obéit. « N'es-tu pas, lui dit Achab «n l'apercevant, celui qui met le trouble dans Israël? — Ce n'est pas moi qui trouble Israël, répliqua l'homme de Dieu; mais c'est toi et la maison de ton père, lorsque vous avez quitté la loi du Seigneur et suivi BaaI. Toutefois, donne des ordres et rassemble sur le mont Carmel tout le peuple et les quatre cent cinquante prophètes deBaal et ces quatre cents prophètes des bois sacrés que Jézabel nourrit de sa table. » Lorsque tous furent réunis, Élie prouva tellement sa mission et la ridicule impuissance des idoles, que le peuple,
frappé d'admiration, s'écria : « Jéhovah est le vrai Dieu I Jéhovah est le vrai Dieu ! — Alors, reprit le brûlant vengeur des droits de l'Éternel, saisissez les prophètes de Baal, et que pas un ne survive.)) En effet, ils furent tous immolés au pied du Carmel, sur les bords duGison. Le ciel apaisé s'ouvrit, et, à la prière d'Élie, une pluie abondante inonda la terre.
Quand Jézabel apprit le sort tragique de ses prêtres frappés par le glaive d'Élie, elle jura de le faire périr de la même manière. Pour échapper au courroux de cette femme vindicative, il fut obligé de s'enfuir jusque dansles montagnesde l'Arabie, et là, songeant combien le mal était opiniâtre et difficile à vaincre, il tomba dans le découragement : Seigneur, s'écriait-it. Dieu des armées, le zèle de votre nom m'a dévoré en voyant que les enfants d'Israël ont déchiré votre pacte, abattu vos autels et détruit vos prophètes; me voilà resté seul, et encore ils cherchent à me faire mourir. » Mais une voix du ciel le rassura, en annonçant que tout le peuple n'avait pas fléchi le genou devant Baal, et qu'il aurait,du reste, un héritier de son zèle, au continuateur de ses luttes généreuses; la voix désignait Elisée, fils de Saphat. Il alla trouver de suite cet homme fidèle, l'atteignit à la campagne, où il s'occupait à labourer la terre, et lui mit son manteau sur les épaules, en signe de l'électiondivine, et comme pour l'investir de l'esprit prophétique. Éliséecomprit ce langage; un mistérieux commerce venait de s'établir entre les deux âmes. Il quitta la charrue : «Laisse-moi, dit-il àÉlie, embrasser mon père et ma mère, et je te suivrai. — Va et revient, répondit l'énergique interprète de Dieu ; pour moi, j'ai fait ce que je devais. » Elisée, donnant à entendre qu'il renonçait sans retour à la vie ordinaire, tua ses bœufs, en fit cuire les chairs sur sa charrue brisée, et les distribua à ses voisins, en manière d'adieu. Puis il suivit Élie avec la docilité d'un disciple qui s'attache àson maitre.
Les deux prophètes se retirèrent sur le mont Carmel, dans des grottes dont la principale porte encore aujourd'hui le nom d'Élie. Taillée de main d'homme en forme de salle carrée, haute et vaste, elle regarde la mer, qui fait entendre au loin le mugissement de ses flots : c'est le seul bruit qui résonne dans cet austère séjour. Près de là, sur une petite pente embaumée de la montagne, entre des arbustes odo-
rants, coule une fontaine qui s'est creusé, çà et là, des bassins dans le roc vif : image de la vie religieuse qui passe inconnue aux hommes, mais toute chargée de parfums célestes, et qui se fait sa place au pied du trône de Dieu. Élie n'intervint désormais dans les affaires publiques de la nation que pour annoncer la fin prochaine d'Ochozias, digne fils d'Achab et de Jézabel, et pour opposer la foudre aux soldats envoyés contre lui. Son occupation suprême fut d'inaugurer et d'affermir cette grande école de spiritualisme qui, retirant la vie du dehors pour la reporter au dedans, nomme la terre un exil, le ciel une patrie, et remplit l'âme d'une grave mélancolie et d'une espérance immortelle : noble école où l'on retrouve les débris de la langue parlée dans l'Éden par notre premier aïeul, et les préludes de l'hymne répété «ans fin par les élus et les anges dans la cité céleste.
Mulier benefaciens. {Ecoles., XLii, U.)
In operibus bonis testimonium habena ... hospilio recepit.
(i ad Timoth., r, 10.)
Élîe et Elisée venaient de sortir de la bourgade de Galgala, située entre le Jourdain et Jéricho, et ils marchaient dans la campagne. Élie, intérieurement averti que son heure était venue de quitter la terre, voulait se séparer de son disciple : « Demeure ici, parce que Dieu m'envoie à Béthel. — Vive Dieu ! et vive ton âme ! répondit Elisée, je ne t'abandonnerai pas. » Ils allèrent donc ensemble à Béthel, petite ville de la tribu de Benjamin, où il y avait un collège de prophètes. Tous abordèrent Elisée en lui disant : « ]Ne sais-tu pas que le Seigneur t'enlèvera ton maître aujourd'hui ? — Je le sais, reprit-il; n'en parlez pas. » Élie exprima le désir de retourner seul à Jéricho, voulant dérober à tous les regards la merveille qui devait s'opérer en lui; mais le disciple fidèle n'y consentit point. A Jéricho, le maître dit : « Demeure en ce lieu, parce que Dieu m'envoie jusqu'au Jourdain. — Vive le Seigneur ! et vive ton âme ! je ne te quitterai pas. » Ils continuèrent donc leur route, sui\is à quelque distance par cinquante enfants des prophètes.
Parvenu sur les bords du fleuve, Élie prit son manteau et le pUa pour en frapper les flots, qui s'ouvrirent à l'instant et lui livTèrent passage. Quand les voyageurs eurent mis le Jourdain entre eux et la troupe des prophètes qui les observaient de loin, Élie, s'adressant à son compagnon : « Demande-moi ce que tu désires avant que je te sois enlevé, dit-il. — Obtiens, répondit ÉUsée, que ton double esprit
repose sur moi. — Tu sollicites une chose difficile ; néanmoins, si tu m'aperçois lorsque je te serai ravi, tu l'auras, sinon tu ne seras pas exaucé. » Et ils poursuivaient leur route et leurs discours. Un char de feu, attelé de chevaux de feu, vinttoutàcoup les séparer et enleva Élie dans un lumineux tourbillon. Elisée le voyant monter dans les airs, s'écriait : « Mon père, mon père, vous êtes le char d'Israël et son guide! )) Et, lorsque tout eut disparu, il déchira ses vêtements en signe de deuil, et se livra à toute l'amertume de ses regrets. Puis il prit à terre le manteau qu'Élie lui avait abondonné en s'élevant jusqu'aux cieux, et il regagna les bords du Jourdain. Là, il toucha du manteau de son maître les eaux du fleuve, qui, cette fois, n'obéirent pas, et il dit avec unejoi plaintive : « Où est maintenant le Dieu d'Élie?» Sous un nouveau coup, les flots se divisèrent, et il passa. La troupe des prophètes attendait encore dans le même lieu où elle avait dû renoncer à suivre ses deux illustres chefs. En voyant la main du disciple recommencer les merveilles accomplies par le maitre, ils dirent : « L'esprit d'Élie s'est reposé sur Elisée. ))Ils allèrent à sa rencontre, et se prosternant à ses pieds, lui donnèrent les marques du plus grand respect, comme à leur nouveau guide.
Bientôt divers prodiges vinrent accréditer la mission d'Elisée; son nom grandit rapidement dans les deux royaumes d'Israël et de Juda ; on l'honora comme l'héritier d'Élie et l'interprète des volontés célestes. Il adoucit les eaux de Jéricho, qui étaient mauvaises, etlesrenditsalubreseny jetant seulement un peu de sel. Une troupe déjeunes hommes insultait à son grand âge; il les frappa de sa malédiction, et àl'instant, deux ours, sortis d'une forêt voisine, accoururent pour les dévorer. Les rois lui demandaient conseil; les pauvres ne l'imploraient pas en vain. La veuve d'un prophète l'aborda un jour: « Mon mari est mort, lui dit-elle; ettu sais que ton serviteur avait la crainte de Dieu ; et maintenant voilà le créancier qui arrivepour prendre mes deux fils et en faire des esclaves. — Que veux-tu que je fasse? répondit Elisée. Dis-moi ce que tu possèdes à la maison. — Ta servante n'a rien à la maison qu'un vase d'huile. — Alors demande à tous tes voisins un grand nombre de vaisseaux vides; rentre dans ta maison, et toi ettes fils remplissez tous
ces vases de l'huile qui vous reste. » Cette femme obéit avec simplicité: l'huile coulait inépuisable; elle ne tarit que lorsqu'iln'y eut plus de vaisseaux à remplir. «Maintenant, dit le prophète à la veuve qui était venue lui rendre compte de cette merveille, vends cette huile, paye ton créancier, et puis, avec tes fils vis de ce qui te restera. »
Guide inspiré des prophètes, Elisée visitait fréquemment leurs collèges, répandus sur divers points du pays; il y en avait à Jéricho, la ville des palmiers ; à Galgala, sur les hauteurs qui dominent le Jourdain, en haut de la mer Morte; à Béthel, village au site gracieux jeté comme un nid d'aigle entre les montagnes qui traversent la Palestine du nord au midi. Mais c'est surtout dans les grottes suspendues aux flancs du Carmel que les prophètes s'étaient retirés, comme dans des forteresses où ils échappaient aux assauts de la vie extérieure et trouvaientces isolements et cette sérénité qui rappochent du ciel et font jouir de la familiarité de Dieu, On voit encore aujourd'hui les cavernes qui furent habitées par ces hommes, aïeux des solitaires chrétiens : sur la plupart d'entre elles des couvents ont été bâtis ; un santon turc veille à l'entrée des uns, le drapeau de la France garde les autres. Tous sont jetés comme des îles sur une nappe de verdure foncée, au sein d'une végétation forte et sévère, sous un ciel profond et pur, quelquefois en face de la mer immense qui vient battre à l'occident les pieds du Carmel. Ces retraites, véritables demeures des âmes, refuge des graves méditations,témoignent du vif et impérissable sentiment qui détache l'homme des réalités, grossières et leporte vers l'infini, quelle que soit l'atmosphère du siècle où il vit, et quelle que soit la croyance qui lui prête des ailes. On dirait qu'il étouffe dans le cercle étroit de la vie présente et au milieu des œuvres de ses mains, et qu'il ne se sent à l'aise que parmi les grands spectacles de la nature et les longs horizons, symboles de ces espaces illimités où il pousse les puissants désirs qui sont la respiration de sou âme: les bornes de l'être semblent reculer indéfiniment devant ce Titan immortel.
En parcourant la Palestine, Elisée trouvait sur sa route, de Samarie au Carmel, le bourg de Sunam, dans une plaine délicieuse non loin des hauteurs de Gelboé. Là, il avait sou-
vent reçu l'hospitalité d'un homme considérable, dont la femme était connue par ses sentiments de religion. Elle accueillait le prophète avec honneur et l'environnait de ses soins délicats. Elle dit un jour à son mari : « Je vois que rhomme de Dieu qui vient souvent chez nous est d'une haute sainteté. » Et, comme il avait des habitudes de recueillement et de silence, qu'en outre il vivait d'une manière très-simple, et que peu de chose lui suffisait, elle ajouta : « Faisons-lui donc une petite chambre ; nous y placerons un lit, une table, un siège et un chandelier, afin qu'à son passage il habite là. » Charmé de ces attentions et de l'esprit de foi qui s'y révélait, ÉUsée voulut exprimer à ses hôtes toute sa reconnaissance. Il dit donc à Giézi, son serviteur : « Parle à la Sunamite en ces termes : « Tu nous as rendu des servi- « ces avec dévouement; que veux-tu que je fasse pour toi ? « As-tu quelque affaire ? veux-tu que je parle en ta faveur au « roi ou bien à son général ? » La Sunamite, désintéressée dans son zèle, répondit avec actions de grâces : « J'habite en paix au milieu de mon peuple. » Giézi rapporta ces paroles à son maître. « Que veux-tu donc, dit Elisée, que je fasse pour elle ? — Ne le demandez pas, répliqua le serviteur ; elle n'a point de fils. » On sait que les Hébreux regardaient la stérilité comme un châtiment du ciel et un opprobre répandu sur le foyer domestique : à leurs yeux, l'image du bonheur, c'était le père dont la vie s'illuminait du sourire de nombreux enfants ; la vieillesse semblait lamentable et maudite lorsqu'elle n'avait ni l'ornement ni le soutien d'une postérité, comme un arbre découronné par la foudre et ne s'appuyant que sur des racines desséchées.
Le prophète dit à Giézi : « Fais venir la Sunamite. » Elle ge présenta dans l'attitude du respect, et se tint debout à la porte habitée par l'homme de Dieu. Il lui dit : « Dans un an, à pareil jour, tu auras un fils. — Maître, je t'en prie, répliqua-t-elle, n'attriste pas ta servante par une fausse joie. » Mais Dieu, qui endort ou réveille à son gré les forces de la nature, et qui tire des glaces de l'hiver le riche vêtement de fleurs que porte le printemps, Dieu sut vérifier la parole qu'il avait mise à la bouche de son prophète. Au temps prédit, la Sunamite eut un fils, doux objet de longs désirs, précieuse récompense de ses sentiments de foi et de charité.
Quelques années après, l'enfant était allé trouver son père, occupé dans la campagne avec des moissonneurs. 11 fut frappé du soleil, et en arrivant, il criait : u Ma tête ! ma tête ! » Le père dit à l'un des ouvriers : « Prends l'enfant, et reconduis-le vers sa mère. » Le mal fit des progrès rapides et effrayants, sans que la plus affectueuse tendresse y pût remédier. Vers midi, l'enfant expira sur les genoux de sa mère. Cette dure épreuve n'abattit point la fidèle Sunamite: elle monta dans la chambre réservée au prophète, et déposa le corps inanimé sur le lit. Ensuite elle vint dire à son mari : « Donne-moi, je te prie, un des serviteurs ; je prendrai l'ânesse pour aller trouver l'homme de Dieu; je reviendrai promptement. — Pourquoi veux-tu faire ce voyage ? nous ne sommes ni au premier du mois ni au jour du sabbat. » C'est que, dans ces jours et dans les fêtes établies par la loi, le peuple se réunissait autour des prophètes pour apprendre de leur bouche les volontés de Jéhovah. Il semble, d'une part, que la Sunamite se rendait habituellement à ces assemblées, et, de l'autre, qu'elle ne fît connaître à son mari ni la mort de l'enfant ni la cause de son voyage. Elle répondit simplement : « Je pars. »
De Sunam à la grotte d'Éhsée, sur le Carmel, il y avait six ou sept heures de marche. La Sunamite, ayant fait seller l'ânesse, dit au serviteur : « Conduis-moi avec célérité ; ne me cause aucun retard dans la course, et fais ce que je te dis. » Les voyageurs marchèrent rapidement ; ils gravissaient la pente de la montagne lorsque le prophète les aperçut : « Voici la Sunamite, dit-il à Giézi. Va donc à sa rencontre, et demande-lui si elle, son mari et son enfant se portent bien. » La Sunamite continua sa route, et, arrivant auprès de l'homme de Dieu, se jeta à ses pieds avec des marques de désolation. Giézi voulait la faire retirer. <( Laisse-la, dit le maître; son âme est dans l'amertume. Dieu me l'a caché, j'en ignorais la cause. — Maître, s'écria la femme désolée, t'ai-je demandé un fils? Ne t'ai-je pas dit : « Ne m'annonce pas faussement la joie? »
ÉUsée écouta ces plaintes avec compassion. Il dit à son serviteur : « Ceins tes reins, prends à la main mon bâton, et pars en toute hâte ; si tu rencontres un homme, ne t'arrête pas à le saluer ; s'il te salue, ne t'arrête pas pour lui
répondre. Tu placeras mon bâton sur le visage de l'enfant. » Mais tout l'espoir de la Sunamite était dans la présence et la parole d'Elisée: « J'enjurepar le Seigneuret par ta vie, dit-elle, je ne te quitterai pas que tu ne viennes loi-même. » Il ne put résister à tant de douleur et de foi; il accompagna la Sunamite. Giézi, exécutant l'ordre de son maître, avait pris les devants et placé le paton mistérieux sur la face du cadavre. Etonné que la vie n'y reparût point, il retourna vers le prophète et lui dit. « L'enfant n'est pas ressuscité. » En efiet, le prophète, à son arrivée, trouva l'enfant étendu mort sur un lit. Il s'enferma dans la chambre et se mit en prière. Puis il se couchasur lecorps inanimé, la bouche sur la bouche, les yeux sur les yeux, les mains sur les mains, se ramenant, pour ainsi dire, aux proportions de ses petits membres glacés; et la chaleur de la vie y rentra. Il quitta le lit, marcha dans la chambre à grands pas, et se coucha de nouveau sur l'enfant, qui ouvrit alors les yeux en poussant de légers soupirs. Enfin il appela Giézi et manda la Sunamite. La mère, en retrouvant son fils arraché à la mort, tomba aux pieds d'Elisée et se prosterna jusqu'en terre pour lui marquer sa reconnaissance et sa vénération afiectueuse.
D'autres merveilles encore signalèrent le pouvoir du prophète. Dieu l'environnant d'éclat pour l'opposer comme un boulevard, soit à l'erreur et à la perversité qui descendaient du trône sur la nation, soit aux ennemis de dehors qui venaient apporter dans Israël les horreurs de la guerre et de l'idolâtrie. Car les traditions d' Achab et de Jézabel n'étaient pas éteintes; en outre, les princes de Damas inquiétaient sans fin le royaume de Samarie. Le gouvernement de Salemon avait posé, dans la viedu peuple hébreu, cettesuprême limite de grandeur où les sociétés n'arrivent un moment que pour déchoir ensuite avec une rapidité accélérée, comme si la gloire et la prospérité n'étaient jamais que des choses factices jetées sur le fond de la vie humaine, qui est travail et douleurs. L'aviditédes nations futattiréeen Palestinepar les richesses immenses dont le grand monarque avait ouvert la source; l'Egypte fomenta la séparation et les rivalités qui affaiblissaient graduellement les deux royaumes d'Israël et de Juda; un soldat heureux en tira parti pour agrandir et
consolider sa puissance en Syrie et léguer à ses successeurs un sceptre redoutable. Ces rois avaient Damas pour capitale, et ils possédaient des forcf s si considérables au temps d'Éîisée, que leurs attaques créaient pour sa patrie un des plus grands dangers. Aussi, un jour qu'il fut visité par Hazaël, général assyrien, il s'émut, son visage parut troublé, des larmes lui tombèrent des yeux. « Qu'est-ce qui fait pleurer mon seigneur? demanda l'étranger. — C'est que je sais les maux quetuferasunjouraux fils d'Israël. Tubrùleras leurs villes fortes, tu frapperas du glaive leurs jeunes hommes, tu écraseras leurspetitsenfants,tu déchireras les entraillesde leurs femmes enceintes. »
Aux calamités de la guerre se joignirent les souffrances de la faim. Une récolte malheureuse avait amené la disette. Elisée dit à la Sunamite : « Pars avec ta famille, cherche une autre contrée où tu puisses vivre; car le Seigneur a appelé la faim, et elle est arrivée sur la terre pour sept ans.» La Sunamite suivit ce conseil et alla demeurer au pays des Philistins. Pendant que le fléau sévissait, Ben-Adad, qui passa sur le trône de Damas avant le sanguinaire Hazaël, vint assiéger Samarie. La famine y fut bientôt cruelle; les plus viles choses qui pouvaient servir d'aliments y étaient du plus haut prix. Une femme aborda leroi dlsraël:« Ma voisinem'a dit: <{ Donne ton fils, afin que nous en vivions aujourd'hui; de- <i main nous mangerons le mien.» Nous avons fait cuire mon enfant et nous l'avons mangé. Le lendemain j'ai dit: <( Donne ton enfant pour apaiser notre faim.» Mais elle l'a caché.» Tant de misère et de barbarie jeta le roi dans une consternation profonde ; il déchira ses vêtements avec désespoir, et imputant ces aSreux malheurs à Elisée qui les avait prédits : « J'en jure par le Seigneur, dit-il, je ferai tomber aujourd'hui la tête d'Elisée. » Mais ce jour même,, les Syriens, saisis d'une terreur panique, levèrent le siège et abandonnèrent leur camp rempli de vivres. Des lépreux, sortis de la ville pour aller demander au glaive de l'ennemi une mort plus prompte et moins horrible que celle de la faim, trouvèrent le camp richement approvisionné et vinrent annoncer à leurs compatriotes cette fortune inespérée. L'extrême soufirance disparut avec l'ennemi, et des saisons meilleures ramenèrent l'abondance.
La Sunamite rentra dans son pays après la disparition du fléau. Trouvant sa maison et ses terres envahies par de puissants usurpateurs, elle se rendit auprès du roi pour demander justice. En ce moment, le roi se faisait raconter par Giézi les merveilles qui remplissaient la vie d'Elisée : « Voilà, dit le ser\iteur en voyant la Sunamite, cette femme dont le fils a été ressuscité par mon maître. » La Sunamite fit ellemême le récit de tout ce qui lui était arrivé. Puis le roi, reconnaissant la justice de sa demande, dit à l'un de ses officiers : « Fais-lui rendre tout ce qui est à elle et tous les revenus de ses terres, du moment où elle a quitté le pays jusqu'à ce jour. »
Elisée s'était retiré à Damas ; c'est de là qu'il vit le douloureux accomplissement de ses prophéties. Il envoya un de ses disciples répandre l'onction royale sur la tête de Jéhu, capitaine renommé pour son courage et son talent militaire, et lui donner la mission d'exterminer la famille d'Achab. Jéhu, fidèle à cette vocation terrible, s'avança avec les troupes gagnées à sa cause contre le roi son maître, qui n'eut pas le temps de se mettre en défense et qui périt misérablement. Il immola de même la fière et redoutée Jézabel, dont le sang coula sous les pieds des chevaux et dont le cadavre disparut sous la dent des chiens affamés. Il fit encore tomber sous ses coups Ochozias, roi de Juda, fils de l'ambitieuse Athalie. Enfin il écrivit aux anciens du peuple et aux officiers de la maison d'Achab, à Samarie : « Dès que ces lettres vous seront parvenues, vous qui avez les fils de votre maître, et des chars, et des chevaux, et des villes fortes et des armes, choisissez parmi les fils de votre ancien roi le plus courageux et celui qui vous plaira davantage, placez-le sur le trône de son père et combattez pour lui. » Mais tous ces hommes se dirent avec effroi : « Deux princes n'ont pu tenir contre lui ; comment pourrons-nous lui résister ? » Ils s'accordèrent à lui envoyer une soumission entière. Alors Jéhu leur manda par une seconde lettre : « Si vous êtes à moi et si vous acceptez mes ordres, tranchez les têtes des fils du roi, et demain, à cette même heure, venez me les apporter à Jezrahel. » Ils vinrent, en effet, apportant dans des corbeilles les têtes sanglantes des malheureux princes. Jéhu dit aux ambassadeurs chargés de cet horrible présent qu'il n'avait pas
pu conjurer seul, que s'il avait donné des ordres injustes, ou n'aurait pas dû les accomplir, et qu'en les exécutant on témoignait de leur justice. <<■ Voyez donc, ajouta-t-il avec l'effrayante sécurité des hommes qui se sentent les instruments de la vengeance céleste, il n'est tombé à terre aucune ries paroles que le Seigneur a prononcées contre la maison d'Achab ; il a vérifié tout ce qu'il avait prédit par la bouche de son serviteur Élie. » Ainsi succombaient sous le vent de la colère de Dieu tous les soutiens d'une famille puissante, comme des feuilles que l'orage déchire et chasse devant lui.
Tandis que Jéhu travaillait à affermir son pouvoir cimenté de sang, Hazaël, qui était monté sur le trône de Damas en faisant aussi périr son maître, vint soumettre à sa fortune les provinces que le royaume d'Israël possédait au delà du Jourdain, les tribus de Gad et de Ruben et la demi-tribu de Manassé. C'est alors qu'il déploya toutes les cruautés dont la vue anticipée avait arraché des larmes au patriotisme d'Elisée. Il abattit les places fortes et promena dans les campagnes l'incendie et la dévastation. Après les guerriers, les vieillards et les enfants périrent par le glaive ; les femmes enceintes furent égorgées sans pitié, de peur que l'avenir ne tirât de la cendre des vaincus une armée de vengeurs. Aussi, un siècle plus tard, le prophète Amos demandait justice de ces atrocités, en dépeignant avec sa véhémente éloquence la verdure des montagnes flétries par l'invasion, les champs éplorés et appauvris, et les femmes d'Israël écrasées sous des chars armés de fer tranchant.
D'autre part, le royaume de Juda était dans une situation déplorable. Athalie y faisait prévaloir l'impiété, d'abord comme épouse et comme mère de rois, ensuite au titre de reine, lorsqu'elle eut immolé ses petits-fils pour exercer un pouvoir absolu et sans partage. C'est au milieu de tant de malheurs et de scandales que le prophète Elisée voyait approcher l'heure de sa mort. Il était revenu à Samarie, où il tomba dangereusement malade. Joas, petit-fils de Jéhu, qui tenait alors le sceptre d'Israël, alla saluer d'un dernier adieu l'austère vieillard. Il l'aborda en pleurant : » Mon père, mon père, ^'écriait-il ; vous, le char d'Israël et son guide ! — Apporle-moi un arc et des flèches, » dit Elisée ; et, lorsqu'il les eut pris lui-même : « Prince, mets la main sur cet arc. »
Puis, ayant posé ses maius sur celles de Joas:(( Ouvre la fenêtre qui regarde l'Orient. Lance une flèche. » Etil continua d'un air inspiré : « C'est la flèche du salut de Jéhovah, le signe de sa protection contre la Syrie... » Il mourut en prophétisant les prochains triomphes de son pays. Les événements ne trahirent pas sa parole: les armes syriennes furent humiliées à plusieurs reprises. En outre, sa cendre parut garder quelque chose de cette énergie miraculeuse qu'il avait tant de fois déployée de son vivant : des hommes qui allaient mettre un mort en terre furent surpris par une bande de voleurs; ils s'enfuirent, après avoir jeté précipitamment le cadavre dans le sépulcre d'Elisée qui était proche; au contact de ces ossements sanctifiés, le cadavre tressaillit, le mort se ranima, Dieu donnant ainsi un nouveau témoignage à la vertu et au ministère du grand prophète.
Le flambeau de la prophétie ne s'éteignit pas dans les mains d'Elisée. Il fut porté successivement, l'espace dedeux siècles par une foule d'hommes éminents dont les écrits nous sont parvenus et qui ont rempli d'une lumière douce et immortelle les régions de ce ciel intelligibleoù vivent et respirent les âmes. C'est par eux que, avant la venue du Christ la vérité se maintint dans le monde, qui leur doit de n'avoir pas entièrement perdu alors la connaissance de son origine et de sa fin. C'est sur leur parole immuable que s'appuie la vérité du christianisme; ils sont nos aïeux dans la foi, et en leur donnant la main par-dessus la tête des siècles, nous touchons avec eux au berceau de l'humanité, comme ils toucheront avec nous et nos neveux à ce jour qui se nomme l'Éternité : sainte dynastie des esprits qui sortde Dieu par la création et qui y retourne par une libre adhésion à la vérité religieuse.
Félix unam promeruit suscipere natam quae unicam conciperet et proferret Dei Filium.
(FuLBBHT. Cahuotews. De Ortu almœ Virginii.)-
De Saint-Jean d'Acre au lac de Tibériade, on traverse la gracieuse plaine de Zabulon, bordée, à droite et à gauche^ de collines qui s'élèvent en pentes douces et semblent vouloir masquer les ondulations de leur surface par des bouquets de la plus riche verdure. Après avoir franchi la chaîne de montagnes qui se rattache au Liban, et court, du nord au midi, jusqu'aux sables de l'Arabie Pétrée, on se trouve au village de Saphora, débris d'une cité qui fut longtemps vaste et florissante. Les Romains lui avaient donné le nom de Diocésarée, un grand nom parce qu'ils en avaient fait une grande chose, la première ville de la Judée après Jérusalem. Au moyen âge, elle put contempler, du haut ce ses remparts, la célèbre bataille où la royauté de Guy de Lusignan périt, non pas sous le cimeterre de Saladin, car le glaive ne put dompter la bravoure des Francs, mais dans des torrents de flammes qui s'élevaient des herbes incendiées par l'ennemi, et que le vent portait, avec des flèches musulmanes et des tourbillons de poussière aux yeux des croisés. 11 y a soixante ans, un des généraux de la Révolution fit luire dans les mêmes plaines l'épée victorieuse de la France, et plus heureux, non plus brave, vengea le sang de nos magnanimes ancêtres.
Mais ce qui rend Saphora célèbre, ce n'est pas son souvenir de grandeur profane, ni sa couronne de ruines, ni son site agréable, ni ses horizons splendides ; c'est que le christianisme a rempli ces lieux d'une gloire impérissable, et y a
placé une source d'émotions vives et puissantes qui coulera, sans tarir, jusqu'à la fin des siècles. Saphora fut la demeure de Joachim et d'Anne, parents de la Vierge Marie ; trois heures de marche dans les montagnes conduisent de cette ville à Nazareth, où le Verbe s'est fait chair et où quelques traditions placent môme le berceau de la Vierge Marie. Qui pourrait fouler sans un tressaillement de joie et d'amour ce sol privilégié où le salut du monde a germé et fleuri ? Ces hauteurs furent l'escabeau qui soutint la majesté de l'Éternel lorsqu'il abaissa les cieux et toucha la terre c'est dans ce foyer étroit que le christianisme bâtit son aire ; c'est de là qu'il prit son essor pour parcourir le monde. De ces collines descend, depuis dix-huit siècles, un fleuve de foi et de charité qui a purifié les esprits, réchauffé les cœurs, adouci les lois ; où toute parole a besoin de se tremper pour avoir quelque force ; où toute âme va puiser la vie et trouver un doux rafraîchissement. Du creux de ces vallons sortit la liberté véritable, la civihsation moderne, le respect du droit, le discrédit de la force, la conscience invincible de notre dignité spirituelle, et le secret des grandes destinées de l'hornme.
L'Évangile a laissé dans l'obscurité la vie d'Anne et de Joachim ; ce n'est même que la tradition qui nous a fait parvenir les noms de ces saints personnages. Leur vie extérieure ne fit aucun bruit dans le monde ; mais leur âme brillait d'un éclat de vertu que Dieu voulut honorer en les rendant un objet de culte pour les peuples chrétiens. Par l'âme, en effet, ils étaient de la lignée illustre des croyants qui rêvent une autre immortalité que celle de la renomnée, et une autre félicité que celle de la terre ; par la chair, ils étaient du sang de David, race devenue pauvre sous le gouvernement de princes étrangers, mais riche de ses souvenirs, et plus riche encore de ses espérances, qui lui montraient le Messie dans un prochain avenir.
Anne portait dans son nom, qui signifie grâce, un indice providentiel de sa beauté intérieure. Car c'est elle qui fut choisie de Dieu pour donner le jour à la Vierge Marie, cette douce et mystérieuse créature, sanctifiée avant de naître, si humble et si grande dans sa vie, d'une beauté si pure, dont la louange est sur toutes les bouches et l'amour dans tous les
cœurs, et qui fut placée au firmament de l'Église pour répandre sur la nuit de nos âmes le feu de sa sereine et pacifique lumière. Cette naissance vaguement attendue parla foule des générations qui avaient emporté de l'Éden la promesse d'un Libérateur, était l'aube blanchissante qui annonce l'approche du soleil : fêtée aujourd'hui par toute la terre, elle fut ignorée des hommes, enveloppée de silence, sans pompe ni éclat. Un soldat heureux se tenait sur le trône du monde ; les aigles romaines étaient de toutes parts revenues au Capitole, en laissant tomber des couronnes sur quelques têtes de princes qui restaient çà et là ; les proconsuls se promenaient triomphalement au milieu des provinces, dont le travail et la \ie se changeaient en or et en plaisirs sous leurs mains et au gré de leurs vœux ; le peuple-roi ne prenait souci que de son pain et de ses jeux : parmi ces richesses, ces voluptés et ces grandeurs, qui voulait venir saluer un berceau où il n'y avait que pauvreté, pureté sans tache, humble dévouement, choses méprisées des hommes et seulement puissantes devant Dieu ?
Huit jours après la naissance de l'enfant, selon la coutume de leur pays, Anne et Joachim lui donnèrent un nom, le nom de Marie, gracieux comme la virginité, grande comme un cœur de mère, suave comme une mélodie et comme un parfum célestes, aimé du peintre et du poëte, parce qu'il renferme des flots d'inspiration, répété par le soldat et le marin au moment où ils apportent sur les champs de bataille et sur les abîmes de l'Océan leur généreuse abdication de la vie. Ce nom, qui, dans la langue ancienne où il fut créé, signifie particulièrement étoile de la mer et encore dame et souveraine, a été placé partout comme un charme magique, sur la porte de l'église de village, au front de la basilique superbe, au pied de la statue incrustée dans le chêne qui borde la route pour guider le voyageur, sur la tête de l'enfant longtemps attendu, au seuil d'une destinée chérie, partout enfin où l'homme répand des larmes et des prières, où son âme et ses membres travaillent et souffrent, où son cœur palpite d'amour, de crainte et d'espoir. L'univers est plein du nom de Notre-Dame.
Deux fois dans un siècle, la piété de l'Occident opposa ce nom comme un boulevard à l'invasion de la barbarie mu-
sulmane: une première fois, en 1571, la flotte des Turcs succomba, dans le golfe de Lépante, sous le génie de don Juan d'Autriche et sous les prières de la chrétienté agenouillée devant les autels de Marie secourable; la seconde fois, les Turcs débordaient jusqu'au cœur de l'Europe, en 1683, et assiégeaient Vienne avec deux cent mille hommes. L'empereur d'Autriche avait fait appel à tous les princes chrétiens. Les assauts redoutables, les sorties périlleuse se multipliaient sans fruit; mais la place ne semblait pas devoir tenir longtemps, lorsque Jean Sobieski, roi de Pologne, accourut avec sa brave armée. Le jour où devait se livrer la batailledécisive, de grandmatin, le noble guerrier, environné de ses généraux, entendit pieusement la messe et y reçut la communion. Après le Sacrifice, il se leva en disant : « Marchons à l'ennemi avec confiance sous la protection de Dieu et l'assistance de laVierge Marie. wCetteconfiance ne fut pas vaine. Les Ottomans furent vaincus, et laissèrent parmi les dépouilles le grand étendard de Mahomet. La Turquie ne se releva jamais de ces deux désastres, où, de leur coté, les nations chétiennes trouvèrent leur salut et reconnurent la spéciale intervention de la Vierge, en célébrant avec unanimité, par une fête spéciale, le saint nom de Marie.
Lorsque la douce enfant eut atteint sa troisième ou sa cinquième année, Anne et Joachim la conduisirent à Jérusalem pour la présenter au temple et la consacrer à Dieu. Là, sa jeune âme, prévenue de bénédictions et touchée d'un sentiment supérieur des réalités célestes, fit alliance avec le Créateur et inaugura dans le monde cette vertu réservée aux siècles et aux peuples chrétiens, qui élève l'âme humaine jusqu'à l'incorruptibilité des natures angéliques, et associe la chair fragile aux prérogatives de l'esprit. Sur terre, cette vertu se nomme virginité : elle a dans le ciel un nom encore plus beau. Elleapour symbole unefleur, ce qu'il y a, parmi les choses sensibles, de plus gracieux, de plus délicat, de plus suave et de plus pur. Révolution sans égale! Cet acte de la Vierge Marie est devenu comme le titre de noblesse et l'origine auguste de ces générations mystérieuses qui, vouées à Dieu, nese donnent de postérité que dans l'invisible famille des âmes, et qui, ne se faisant point appeler ici-bas :« Mon père, ma mère, » ne dénoncent pas à s'en-
tendre nommer ainsi dans l'éternité par des intelligences ramenées de l'incrédulité à la foi et par des cœurs sauvés du naufrage des passions.
Anne revint en son pays, C'est là soit avant, soit après le voyage de Jérusalem, dans une maison indigente adossée à une colline, et où l'on arrivait par cfuelques degrés taillés dans le roc, c'est là que Marie fut façonnée à la piété parles soins maternels. On sait avec quelbonheur cette vie simple, mais grande aux yeux de Dieu, inspira le pinceau de Rubens, de Jouvenet et de Poussin; cest qu'il n'y a rien de puissant et d'élevé comme le sentimentqui met la faible nature de l'homme en rapport avec l'infini, et qu'ainsi les horizons de la foi sont les plus riches que l'art puisse parcourir dans son vol plein de génie, et retracer par la magie des lignes et des couleurs. Les chrétiens sincères savent aussi quel parfum d'édification s'exhale de cette vie cachée et comme ensevelie dans l'humanité : il leur est doux de vénérer, de chérir, et, autant qu'il se peut, d'imiter les âmes douées d'une telle beauté que Dieu semble la réserver pour son regard et pour les applaudissements des cieux.
Peu d'années après le retour de Jérusalem, Anne mourut: sa vie, comme un fruit mûr, tomba dans l'éternité. Son culte s établit bientôt, et il est très ancien en Orient. Des autels furent dressés en son honneur à Jérusalem . Il y a deux siècles on voyait encore, dans la ville sainte, une belle et vaste église qui lui était dédiée. Dans une autre église élevée sur le tombeau de la mère de Dieu, ilexistaitune chapelle souterraine où l'on descendait alors par un escalier de marbre poli, et où se trouvaient deux mausolées taillés en forme d'autel, et dont l'un avait enfermé autrefois le corps de sainte Anne. A Constantinople, les deux Justiniens érigèrent de splendides basiliques à la gloire de la noble femme qui fut l'aïeule du Christ selon la chair. Sa fête était même d'obligation, au douzième siècle, dans toutes les provinces de l'Orient qui n'étaient pas encore tombées au pouvoir des Turcs; la piété publique avait répondu à celle des empereurs.
En Occident, les traces du culte de sainte Anne n'apparaissent avec tout l'éclat de l'histoire qu'à la fin du huitième siècle. A cette époque, le pape Léon III fit dépeindre, parmi les ornements de l'église Saint-Paul, les principaux traits de
la vie de saint Joachim et de sainte Anne, tels que les rapportait la tradition. Toutefois les parents de la Vierge Marie n'étaient pas honorés alors par une fête publique et solennelle, parce qu'on ne donnait guère place, dans la liturgie chrétienne aux saints de l'Ancien Testament ; mais, cette règle de discipline ayant fléchi, leur fête fut fixée, pour toutes les églises du monde, au 25 juillet, par le pape Grégoire XIII. Au reste, la dévotion des peuples avait prévenu l'autorité des évoques et la détermination du siège apostolique : sainte Anne était vénérée dans les sanctuaires célèbres sur presque tous les points de l'Europe ; en Belgique, en Autriche, son nom appelait à plusieurs pèlerinages unefoule immense et recueillie.
En France, sainte Anne est honorée de temps immémorial, et son culte est populaire. La ville d'Apt, en Provence, se glorifie de posséder une partie de ses reliques la ville de Chartres reçut son chef, que lui envoya, vers l'année 1205, Louis, comte de Blois, compagnon d'armes de Baudoin de Flandre, dans l'expédition de Terre sainte ; la ville de Dijon l'invoqua publiquement, et obtint, par son intercession, d'être délivrée d'une épidémie redoutable en 1531, et, comme expression de sa reconnaissance, elle solennisait le 26 juillet de la même manière que le jour de Pâques.
Mais sainte Anne n'a pas, en France, de sanctuaire plus renommé que celui d'Auray, Tous les Bretons s'y rendent fidèlement au moins une fois dans leur vie; il n'y a ni mère ni sœur qui ne fasse vœu de visiter l'église de la puissante patronne pour un enfant ou un frère en quelque danger ; il n'y a ni père ni frère qui, échappé au péril et à la mort n'accomplisse religieusement le vœu formé pour lui. Émus de reconnaissance, ils vont s'agenouiller sur les dallei usées de l'église d'Auray, derrière les grillages noirs, qus semblent s'épaissir pour protéger leur recueuillement, au milieu des cierges enflammés, symbole de leur piété, sous les ex-voto, les effigies de navires, les mille trophées de salut attachés aux murailles et suspendus aux voûtes : merveilleux instinct de la conscience chrétienne qui vient chercher au pied des autels l'explication de la douleur, s'y créer un instant de repos entre la souffrance de la veille et celle du lendemain, et se consoler de la dureté de l'exil en songeant aux joies de la patrie I
Dnde hoc mihi ut Teniat mater Domini mei ad ne? (Luc.,i, 43.)
« Il y a une voix qui crie du désert : Préparez la route du Seigneur ; rendez droits les sentiers de notre Dieu. Tout vallon sera comblé, et toute montagne, toute colline abaissée. Les voies tortueuses seront redressées, les voies raboteuses seront aplanies. La gloire du Seigneur se manifestera, et toute chair verra de ses yeux l'accomplissement des promesses divines... J'envoie mon messager, qui préparera le chemin devant moi, et aussitôt viendra dans son temple le Seigneur que vous attendez et l'ange de l'alliance si désiré de