TOUS
(Test en ces termes que fut annoncé, plusieurs siècles avant de naître, le précurseur du Messie, celui qui devait rendre témoignage à la lumière et la désigner du doigt aux regards des hommes. Car, lorsque cette lumière, qui avait toujours été dans le monde sans en être connue, voulut enfin s'y montrer couverte d'un corps humain comme d'une ombre et d'un nuage, pour être plus accessible à notre vue débile, elle envoya devant elle une étoile chargée d'annoncer le soleil et de préparer les yeux à son éclat. Cette étoile, 4'une douce et lumineuse chaleur, mais si puissante dans Bon rayonnement que le vent de l'opinion publique ne put jamais la faire vaciller, se leva enfin sur la terre et y passa au milieu des prodiges. C'était Jean, fils de Zacharie.
Au temps d'Hérode, roi de Judée, il y avait un prêtre nommé Zacharie, appartenant à la branche aînée de la famille d'Aaron, mais simple sacrificateur, et non point investi des fonctions supérieures du pontificat. Il avait pour femme Élixabelh, qui, par son père, était aussi de la race d'Aaron, et
par sa mère, de la race de David et parente de la sainte Vierge. Tous deux étaient justes et saints devant Dieu, observant d'une manière irrépréhensible toutes les prescriptions de la loi. Ils n'avaient point d'enfants, quoique déjà avancés en âge.
Un jour, le sacrificateur Zacharie remplissait au temple ses fonctions. On sait que David avait partagé les prêtres en vingt-quatre classes, pour servir devant Dieu, chacune à son tour, durant une semaine. Comme chaque classe contenait un grand nombre de familles, afin d'éviter le désordre et peut-être les contestations, elles tiraient au sort pour savoir à qui seraient confiés les différents services. Le ministère qui venait d'échoir à Zacharie était de brûler des parfums sur l'autel, deux fois par jour, le soir lorsqu'on alignait les lampes du chandelier d'or, et le matin lorsqu'on les éteignait. A ces deux instants, ie peuple venait prier au temple, mais en se tenant dans une enceinte extérieure et hors du sanctuaire, où le prêtre seul av^it droit de pénétrer. Pendant que Zacharie offrait les parfums, l'ange du Seigneur lui apparut, se tenant debont à la droite de l'autel.
Le prêtre fut troublé de cette vision, et la frayeur le saisit. « Ne crains pas, dit l'ange; ta prière a été entendue : ta femme Élizabeth mettra au monde un fils, auquel tu donneras le nom de Jean. Tu en seras dans la joie et ie ravissement, et plusieurs se réjouiront de sa naissance : car il sera grand devant le Seigneur. Il ne boira ni vin, ni rien de ce qui peut enivrer. Usera rempli de l'Esprit-Saint dès le sein de sa mère. Il convertira un grand nombre des fils d'Israël au Seigneur leur Dieu, devant qui lui-même marchera avec la force et l'esprit d'Élie, en sorte qu'il ramènera les cœurs des pères vers leurs enfants et les indociles à la prudence des justes, et qu'il préparera au Seigneur un peuple parfait. ))Le prêtre hésita dans son cœur, et il ne crut pas assez à la parole qui lui annonçait de si grands événements; il exprima son doute. L'ange reprit : a Je suis Gabriel, qui me tiens devant Dieu ; j'ai été envoyé pour te parler et l'annoncer cette heureuse nouvelle. Et voilà que tu resteras muet et que tu ne pourras parler jusqu'au jour oîi ces choses arriveront, parce que tu n'as point cru à ma parole, qui s'accomplira en son temps. » Cette punition fut infligée à Zacharie afin de
rendre la naissance de son fils plus évidemment merveilleuse, et aussi parce que Dieu efface, dès ce monde, par de salutaires châtiments les fautes de ses plus chers serviteurs. Car. s'il est juste de ne pas croire sans motif, il étaitjuste aussi de regarder le fait même de l'apparition comme un titre authentique que l'envoyé céleste présentait à la créance de l'auditeur sincère.
Cependant la foule priait hors de l'enceinte "où se passaient ces faits et dans le parvis qui lui était réservé ; elle attendait que le prêtre vint la bénir selon la coutume, et commençait à s'étonner du long retard apporté cette fois par le sacrificateur. Mais, quand ilparut,onn'en put obtenir aucune explication; il était muetet ne s'exprimait que par des signes. Les jours de son service étant révolus, il se retira dans la ville où il avait sa demeure et qui était située au pays des montagnes de Judée. Quelques-uns placentcettevilleauprèsd'Emmafis; d'autres, en plus grand nombre, croient que Zacharie habitait à Hébron; enfin quelques auteurs placent la naissance de saint Jean à Machéronte, ville et château fort bâtis par Hérode le Grand, au delà du Jourdain, mais dans la contrée qui appartenait au pays de Juda.
Quelque temps après, Élizabeth connut avec certitude qu'elle aurait un fils; dès lors elle vécut dans la retraite: « Voilà, disait-elle, que Dieu ma fait une faveur, en jetant les yeux sur moi pour me délivrer de l'opprobre dont j'étais accablée. )) Ily avait six mois qu'elle nourrissait en secret ses chères espérances, lorsque dans une autre ville du même pays naquirent des espérances plus hautes encore et plus étonnantes. Le ciel venait de s'incliner vers la terre; des nuées fécondes le Juste était descendu; sur une tige échappée à la flétrissure originelle le salut de l'humanité fleuris* sait : Dieu prenait le vêtement de notre chair. Une jeune vierge de Nazareth, nommée Marie, changeait la face du monde en répondant à l'ambassade de l'Éternel par ces paroles de foi et d'humilité : « Je suis la servante du Seigneur. » Et l'ambassade lui annonçait, en preuve de sa mission, que la vieillesse d'Élizabeth allait, contre toute apparence, se réjouir dans la gloire d'une maternité tardive et miraculeuse.
Marie, ayant appris de la sorte les joies promises à sa pa-
rente Élizabeth, se rendit au pays des montagnes, dans la ville de Juda, où demeurait sa cousine. Le voyage fut de trente lieues au moins, quelle que soit celle des trois villes plus haut citées où l'on place l'habitation deZacharie. A l'arrivée et au salut de Marie, Élizabeth sentit tressailUr son entant, et, l'âme remplie de l'esprit de Dieu, elle s'écria : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni. Et d'où me vient ce bonheur que la mère de mon Seigneur me visite ? Car votre voix, en me saluant, n'a pas plus tôt frappé mon oreille, que mon enfant a tressailli de joie dans mon sein. Et vous êtes heureuse, parce que vous avez cru que toutes les choses que Dieu vous a dites auraient leur accomplissement. » Marie, inspirée ellemême par celui qui est l'Intelligence infinie et le Verbe éternel, prononça un hymne prophétique que les nations chrétiennes répètent tous les jours depuis deux mille ans, et qui est la magnifique extase de l'humilité. Quel mystère que l'entrevue de ces deux faibles femmes, représentant la réconciliation du ciel avec la terre, de Dieu qui s'abaisse et vient souffrir avec l'humanité qui se purifie et s'ennoblit, inaugurant ainsi dans le monde la pensée fondamentale de la civiUsation chrétienne, et traçant dans l'histoire un sillon lumineux et profond où les siècles marcheront à jamais, lorsque au même instant, la plus grande œuvre que les hommes aient créée, l'empire romain, s'appuyant sur huit cents ans de batailles, tenant dans sa main l'univers vaincu et fermant avec solennité son temple de la Paix, ne put faire autre chose que de se laisser mourir !
Les jours étant arrivés où Élizabeth devait donner au monde le précurseur du Messie, elle enfanta un fils, le vingtquatrième jour de juin, selon la croyance communément reçue de l'Église. Ses voisins et ses parents, ayant su que le Seigneur avait signalé sa miséricorde à son égard, vinrent l'en féliciter et s'en réjouir avec elle. Tous voulaient imposer à l'enfant le nom de son père. Mais Élizabeth, prenant la parole, leur dit : « Jean sera son nom. )> Elle persista, quoiqu'on lui fît observer que personne ne s'appelait ainsi dans la famille. On demanda par signes à Zacharie quel nom il fallait donner à l'enfant; il prit des tablettes et écrivit ces mots : « Jean est son nom. » A l'instant sa langue, que l'in-
croyance avait liée, fut rendue à la liberté par l'obéissance et la foi dont il fournissait la preuve en suivant les prescriptions de l'ange. Tous ceux qui étaient présents furent saisis d'admiration et de crainte ; le bruit de ces merveilles se répandit dans les montagnes de la Judée, et, en les apprenant, la foule disait : « Quel pensez-vous que sera cet enfant ? car la main du Seigneur est avec lui. »
Non-seulement Zacharie obtint le pardon de sa faute, mais il reçut encore le don de prophétie, et publia, par un cantique célèbre, que Dieu allait accomplir les promesses faites à Abraham, que le Messie approchait, et que l'enfant qui venait de naître en serait le précurseur et l'envoyé.
u Béni soit, dit-il, le Seigneur Dieu d'Israël ! car il a visité et racheté son peuple. Il a élevé un rempart de salut dans la maison de David, son serviteur. Il accomplit la parole qu'il nous a donnée par ses prophètes, dans les temps anciens, de nous arracher à nos ennemis, au bras de tous ceux qui nous haïssent. Il exerce ainsi miséricorde envers nos aïeux, et se souvient de son alUance sainte, du serment par lequel il a promis à notre père Abraham de nous protéger, afin que, sans crainte, délivrés des mains de nos persécuteurs, nous le servions, dans la justice et la sainteté, marchant devant lui tous les jours de notre vie. Et toi, petit enfant, tu seras nommé le prophète du Très-Haut; car tu iras devant la face du Seigneur, en lui préparant le chemin ! en apprenant à son peuple la science du salut, afin qu'il obtienne rémission de ses fautes, par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu, qui nous a fait visiter par ce Soleil venu d'en haut pour éclairer ceux qui sont assis dans les ténèbres et l'ombre de la mort, et pour guider nos pas dans le sentier d la paix. »
L'enfant croissait en grâce devant Dieu; il resta peu de temps parmi les hommes. Il se retira, jeune encore, dans la solitude, fuyant le tumulte des villes et les distractions des foules assemblées : il alla chercher un air plus pur que celui du siècle, un séjour où le ciel vînt se refléter avec plus d'éclat, une retraite où il pût jouir de la conversation des anges et de la familiarité de Dieu. Il habitait dans les cavernes qu'on trouve le long du Jourdain. Au sixième siècle, on bâtit une église et un monastère sur des roches où la tradition affir-
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mait que le saint Précurseur avait demeuré. Fidèle aux prescriptions de l'ange qui avait annoncé sa venue, il ne but jamais ni vin, ni rien de ce qui peut enivrer; bien plus, il ne mangeait que des aliments chétifs, du miel sauvage qu'il trouvait sur les arbres et dans les fentes des rochers, et quelques sauterelles insipides, comme les pauvres, du reste, en mangeaient communément dans l'Arabie et l'Afrique, et quelquefois dans la Palestine. A l'austérité de la nourriture se joignait celle du vêtement : le solitaire portait un tissu de poils de chameau retenu autour des reins par une ceinture de cuir. En lui donnant la pensée et le courage d'une vie si pénitente, Dieu voulait sans doute frapper l'œil grossier des Juifs et leur apprendre à respecter les enseignements et les reproches tombés d'une bouche si sainte. Car. pour tout le monde et principalement pour le peuple, qui sait ce que c'est que soufïrir, il y a dans les rudes et volontaires mortifications des sens une éloquence plus convaincante que celle de la parole.
La nation juive était dans une situation lamentable. Les Romains lui faisaient peser sur la tête un joug de fer. Il lui devenait difTicile et quelquefois périlleux d'observer exactement la loi divine. Des profanes disposaientdu siège d' Aaron,y portant avecarbitraire des pontifes qu'ils en chassaient par caprice. Les sectes diverses, Pharisiens, Sadducéens, altéraient la puretédescroyances antiques, et troublaientles esprits par la confusion de leurs doctrines. Dans ce chaos, l'attente du Messie avait changé de caractère, et, au lieu d'espérer en un prince qui rendrait la vérité aux esprits, la pureté aux consciences, la sainteté aux mœurs et aux lois, et par suite la paix au monde, la plupart des Juifs imploraient un roi, héros et conquérant, qui, le glaive à la main, les affranchît de la domination étrangère. Un petit nombre seulement avait gardé les traditions primitives, et, pénétrant le spirituel qui est la patrie de tous les hommes, le foyer de tous les peuples, et qui doit traverser les siècles pour entrer en triomphe dans l'éternité.
Telle était ladisposition de l'esprit public, lorsque, dans la trentième année de son âge, Jean, fils de Zacharie etd'Elizabeth, fut appelé par une voix du ciel qui était le signe de sa
mission sainte, et commença l'œuvre à laquelle il était providentiellement destiné. Il se trouvait alors dans le désert de la Judée, entre la ville de Jéricho et l'embouchure du Jourdain. Il parut comme transfiguré par la sainteté de sa vie. Aussi sa parole avait une autorité extraordinaire. Ses mortifications et sesaustérités élevaient la voixpour appuyer ses enseignements et ses menaces. « Faites pénitence, disait-il. car le royaume de Dieu approche. » Et la foule se courbait humblement sous ces mots. La Judée, Jérusalem, les alentours duJourdain,lui envoyaient de nombreux auditeurs, qui faisaient l'aveu de leurs fautes et recevaient le baptême. Ce baptême n'était pas seulement une de ces ablutions religieuses qu'on trouve chez les anciens peuples, et que le législateur des Hébreux avait instituées en grand nombre; c'était une purification d'une nature plus élevée, et qui, dévouant l'homme à la pénitence, le préparait à recevoir la vérité évangélique dans toute sa grandeur et sa sévérité.
Il ne faut pas croire que le vulgaire seul accourût vers le prophète nouveau. Si plusieurs Pharisiens, se regardant comme justifiés par leur science de la loi, et méprisant le conseil de Dieu sur eux, s'abstinrent d'écouter le Précurseur, l'accusèrent même de manie insensée et lui firent un crime de sa vie pénitente, cependant d'autres docteurs de la loi, des hommes savants et puissants, vinrent lui demander le baptême. Mais, soit que Dieu lui fit voir que le cœur était corrompu par l'orgueil et l'hypocrisie, soit qu'il voulût, en les humiliant, les porter à une conversion plus entière, il les accueillit avec des paroles pleines de dureté et de reproches. « Race de vipères, leur dit-il, qui vous a appris à fuir la colère qui va tomber sur vous? Faites donc de dignes fruits de pénitence, et ne dites pas en vous-mêmes : a Xous avons Abraham pour « père » ; car je vous dis que de ces pierres Dieu peut faire naître des fils d'Abraham. La cognée est déjà mise à la racine des arbres; tout arbre qui ne porte pas de bon fruit sera coupé et jeté au feu. » Le zèle est, comme le génie et comme toute force qui a conscienced'ellemême, douxavecles faibles etles petits, ferme et intraitable avec les orgueilleux et les hypocrites.
Car, pour la foule qui s'adressait à luiavec unesimplicité sincère elle cœur touché de repentir, le solitaire parlait avec
une douceur extrême, sans rien perdre de son autorité : on eût dit un père au milieu de ses enfants. Quand on lui demandait : « Que devons-nous faire? » il répondait : « Que celui qui a deux vêtements en donne un à qui n'en a point, et que celui qui a de quoi se nourrir agisse de même. » Les publicains venaient aussi demander conseil : c'étaient des Juifs qui prenaient à ferme les deniers à lever sur le peuple, et qui en répondaient aux receveurs de l'État. En ellemême, cette fonction n'avait rien que de légitime et d'honnête ; mais elle étÊiit odieuse à la nation, jalouse de son indépendance. Le Précurseur ne cherchait pas les applaudissements en flattant les préjugés répandus; à ces hommes poursuivis de la haine publique, il disait avec bonté : « N'exigez rien au delà de ce qui vous est ordonné. » Les soldats eux-mêmes venaient se présenter au baptême et demander quelle conduite ils avaient à tenir. « N'exigez rien par violence, répondait le maître, n'usez de fraude envers personne et contentez-vous de votre paye. » Ainsi s'accompUssaient les glorieuses paroles prononcées autrefois sur Jean par l'ange et par Zacharie : « Il ramènera les fils d'Israël au Seigneur leur Dieu, il réconciliera les pères avec les enfants, il donnera au peuple la connaissance du salut. »
Les Juifs, voyant la sainteté extraordinaire de Jean -Baptiste et la foule immense qui allait à lui pour recevoir le baptême, le regardaient comme un prophète et pensaient même que ce pouvait bien être le Christ. « Pour moi, leur dit cet homme plein d'humilité, je vous baptise dans l'eau; mais un autre viendra plus puissant que moi ; je ne suis pas digne de dénouer les cordons de sa chaussure. C'est lui qui vous baptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu. » Il marquait par ces mots le caractère de la loi évangélique, qui met l'âme en commerce direct avec l'Esprit divin, l'éclairé et l'échauffé par la charité, cet incendie allumé au cœur de Dieu, descendant à travers tous les mondes, embrasant les créatures intelligentes et retournant au trône de l'Éternel, comme une chaîne qui enveloppe l'univers entier dans une étreinte douce et brûlante. Et le prophète ajoutait: « Celui qui viendra après moi tient le van à la main ; il purifiera son aire, il amassera le blé dans son grenier, et il brûlera la paille dans un feu qui ne s'éteint pas. » Ce langage figu-
ratif désignait Jésus-Christ, qui, semblable au laboureur séparant livraie du bon grain, voit le fond des cœurs avec une pénétration admirable, discerne les innocents et les coupables, les justes et les méchants, pour recueillir les uns dans ses greniers célestes et livrer les autres au feu de sa vengeance.
Le ministère du Précurseur touchait à sa fin, car le Christ allait se manifester, et, en remplissant la Judée de sa doctrine et de ses miracles, tout éclairer de sa vive lumière, comme le soleil enseveUt dans sa splendeur la clarté des étoiles. Jean connaissait la grandeur du Messie, mais il ne savait pas encore à quel degré il s'abaisserait pour le salut du monde. C'est pourquoi il fut saisi d'étonnement lorsqu'il vit le Rédempteur s'approcher et lui demander le baptême, comme un pécheur, et il lui dit avec un sentiment de vénération et de crainte : a C'est moi qui dois être baptisé par vous, et vous venez à moi ! » Mais Jésus, qui voulait régénérer l'humanité par l'exemple comme par la parole, et la sanctifier d'abord en lui, répondit humblement : « Laissezmoi faire maintenant, car c'est ainsi que nous devons accomplir toute justice. » Jean ne résista plus à ces paroles, et il le baptisa dans les eaux du Jourdain, qui furent sanctifiées par l'attouchement du Sauveur. Le baptême achevé, Jésus sortit du fleuve et se mit en prière, A celte heure même, les cieux s'ouvrirent, et le Saint-Esprit, sous la forme d'une colombe, descendit sur Jésus, et une voix retentit d'en haut: (( C'est ici mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances. »
La commune opinion des égUses chrétiennes en Orient et en Occident, c'est que le Fils de Dieu fut baptisé dans le Jourdain, à la fin de la trentième année de sa vie mortelle le sixième jour de janvier; c'est sur cette tradition ancienne et générale que l'on étabUt une fête solennelle réunie, en Occident, à l'adoration des Mages, mais qui n'a d'autre but, en Orient, que de célébrer le baptême du Seigneur. On n'est pas aussi bien fixé sur le lieu que sur l'époque de cet événement si grand dans les fastes de la religion. Il est certain, toutefois, que la rive occidentale du Jourdain, un peu audessus de son embouchure dans la mer Morte, fut le théâtre de la manifestation du Fils de Dieu. En outre, dès les pre-
miers siècles du Chrisliaiiisme, on était persuadé que cette glorieuse manifestation avait eu lieu à cinq milles au-dessus du lac Asphaltite ; cette tradition se conserva : Grégoire de Tours la rapporte, elle est consignée dans les récits du temps des croisades et les voyageurs modernes la trouvent encore établie dans le pays. L'impératrice Hélène fit bâtir à l'endroit désigné un édifice religieux souvent abattu, souvent relevé, enfin détruit ; on y vit longtemps une simple croix de bois, de la hauteur d'un homme, et au pied de laquelle roulait le plus saint des fleuves.
Au bruit des succès de Jean, les principaux d'entre les Juifs s'inquiétèrent de nouveau, et lui envoyèrent une députation au lieu où il s'était retiré, de Vautre côté du Jourdain, pour savoir de sa bouche ce qu'il était; car on se préoccupait vivement de la venue prochaine du Messie. « Je ne suis point le Christ, répondit-il. — Quoi donc ! ôtes-vous Élie ? » car c'est la doctrine des Écritures que le prophète Élie est vivant dans le séjour où Dieu l'a ravi, et qu'il viendra, aux derniers temps du monde, ramener les fils d'Israël à la vérité et détourner de leur tête l'anathème éternel. « Je ne suis pas ÉUe, répondit le Précurseur. — Ètes-vous prophète? — Non. — Qui êtes-vous donc, afin que nous rendions réponse à ceux qui nous ont envoyés? Que dites-vous de vous-même? — Je suis la voix qui crie dans la solitude : (( Rendez droites les voies du Seigneur, » selon le mot du prophète Isaïe. » Or les députés étaient de la secte des Pharisiens, qui jouissait, parmi les Juifs, d'une grande réputation de lumière et de piété ; mais ils avaient moins de zèle pour connaître la vérité que de jalousie contre celui qui la proclamait, et dont la gloire effaçait la leur : ils ne comprirent pas, ou bien ils feignirent de ne pas comprendre. « Pourquoi donc baptisez-vous, lui dirent-ils, si vous n'êtes ni le Christ, ni Élie, ni prophète? — Je baptise dans l'eau, mais il y en a un au miUeu de vous que vous ne connaissez pas et qui va venir après moi. » Mais les envoyés de la synagogue ne voulaient point ouvrir les yeux : les vieux pouvoirs n'aiment point qu'on les inquiète et qu'on les dérange ; ils ne considèrent l'institution qu'ils représentent qu'à travers leur propre félicité et la gloire de leur existence, et ils restent sourds aux avertissements et aux menaces de l'avenir.
ÉLIZABETH. 43d
Le lendemain, saint Jean, ayant aperçu le Sauveur qui venait à lui près du Jourdain, où il baptisait des Juifs de la Galilée, dit à la foule docile ; « Voilà l'agneau de Dieu ; voilà celui qui ôte les péchés du monde. C'est de lui que j'ai dit : « Après moi vient un homme qui a été fait avant moi, qui « était avant que jo fusse. » Il désignait ainsi le Rédempteur, qui, selon l'humanité, était plus jeune, mais qui, selon sa génération divine, était plus âgé que lui, puisqu'il précède tous les temps. Et il ajouta : u C'est pour le manifester en Israël que je suis venu baptiser dans l'eau. Je ne le connaissais point ; mais celui qui m'a donné une mission m'a dit : « Ce- « lui sur qui tu verras le Saint-Esprit descendre et demeu- « rer, c'est lui qui baptise dans le Saint-Esprit. » Je l'ai vu et j'ai rendu témoignage que c'est le Fils de Dieu. » Ce témoignage authentique, précis, facile à contrôler, fut proclamé publiquement et plusieurs fois par saint Jean, et il fut recueilli et solennellement répété par les apôtres, en sorte que les contemporains ne purent ni l'ignorer à cause de son éclat, ni le détruire à cause de sa vérité. Aussi beaucoup l'acceptèrent, y ajoutant cette foi généreuse qui mène au salut ; plusieurs le laissèrent tomber avec indifférence, créant autour de leur âme des ténèbres volontaires, afin que la vérité n'y pût parvenir ; car les preuves de la rehgion sont dune nature morale, précisément parce qu'elles ont pour but de provoquer en nous une raisonnable et libre adhésion, et qu'ainsi elles ne peuvent ni ne doivent avoir le caractère de l'évidence mathématique. De là vient qu'elles sont environnées d'assez d'obscurité pour qu'on en tire un prétexte contre elles, et d'assez de lumière pour que la bonne foi attentive n'en demande pas davantage. De là -vient aussi qu'en général toutes les protestations contre la divinité du christianisme partent du cœur originairement, et non pas de l'esprit.
Avant son emprisonnement et sa mort, saint Jean rendit un dernier et éclatant témoignage à la divinité de Jésus- Christ. 11 était à Ennon, petite bourgade située à trois lieues de Scythopolis, sur les bords du Jourdain. Ses disciples, moins parfaits que lui, ne voyaient pas sans jalousie le grand éclat que répandait le nom de Jésus, et ils tâchèrent d'inspirer à leur maître les mêmes sentiments. « Maître, lui di-
rent-ils, celui qui était avec vous au delà du Jourdain, et h qui vous avez rendu témoignage, baptise maintenant, et tous vont à lui. » Il répliqua : « Personne ne peut rien prendre que ce qui lui fut donné du ciel. Vous m'êtes témoins vousmêmes que je vous ai dit : « Je ne suis point le Christ, mais (( je suis seulement envoyé devant lui... » Il faut qu'il croisse et que je diminue... Le Père aime le Fils, et il lui a tout mis entre les mains. Qui croit au Fils a la vie éternelle ; qui ne croit pas au Fils ne verra point la vie ; mais la colère de Dieu reste sur lui. » Qui ne trouvera une preuve de véracité et de haute vertu dans ce noble désintéressement et cette constante abnégation de soi, s'il songe au besoin orgueilleux que ressentent tous les maîtres de ne pas perdre leurs disciples, et à la fierté jalouse avec laquelle nous marquons toutes nos œuvres du sceau de notre ardente personnalité ?
On ne sait rien de la mort d'Élizabeth, mère de saint Jean. Des auteurs anciens et appliqués à rassembler les traditions de l'ÉgUse naissante ont écrit que, comme Marie s'était retirée en Egypte avec Jésus enfant pour échapper à la cruauté d'Hérode, de même Élizabeth avait fui dans les solitudes des bords du Jourdain pour soustraire au glaive du bourreau la tête menacée de son fils. D'après ce sentiment, Élizabeth serait morte dans ces retraites ignorées. Le jour de son trépas n'est point resté gravé dans la mémoire des hommes ; mais sa vie est écrite en lettres splendides dans le livre de l'éternité.
Il n'est guère possible de se fixer davantage sur la fin de Zacharie, bien que des autorités graves l'aient confondu avec le prêtre du même nom qui périt de mort violenteentre le temple et l'autel, et dont le Seigneur lui-même a dit que le sang serait vengé avec le sang d'Abel et de tous les justes frappés par des mains impies. La tradition attribue ce meurtre à Hérode, et l'on dit qu'après cette exécution tragique le corps fut précipité du haut de la roche où s'élevait le temple. Les membres de la famille recueillirent ces restes déchirés et encore palpitants, qui passèrent plus tard au pouvoir des églises chrétiennes.
La nativité de saint Jean est célébrée par tout l'univers, dès les premiers siècles de l'Église, comme un des princi-
paux événements delareligion. Les saints sont, dans l'ordre moral et religieux, ce que sont les héros et les grands hommes dans l'histoire des sociétés politiques : de plus, il y a des degrés dans toutes ces gloires de la terre et du ciel : tous les noms ne commandent pas un égal amour ni un égal respect. Or, saint Jean fut nommé grand entre tous les hommes par la bouche de la Vérité même ; d'ailleurs, son ministère illustre et le témoignage qu'il était appelé à rendre au Fils de Dieu lui assignaient, dans la vénération des siècles, le premier rang après la plus auguste de toutes les créatures.
La visite que la sainte Vierge rendit à sa parente Élizabeth renfermant quelque chose de plus qu'un simple devoir de civilité, l'Église a voulu en renouveler tous les ans la mémoire par l'institution d'une fête particulière, qui se célèbre le deuxième jour de juillet. Cette fête était chère à l'Orient dès les premiers temps du christianisme ; elle ne fut pleinement établie en Occident qu'au quatorzième siècle pour obtenir, par l'intercession de la Vierge Marie, l'extinction du schisme qui désolait l'Église.
On sait, au reste, que cette visite de Marie à Élizabeth a fourni à la plupart des grands peintres un sujet où leur génie a paru se complaire : le nom de la sainte Mère de Dieu illumine le génie comme il donne des ailes à la piété. Il faut citer sans doute Raphaël en premier lieu, dès qu'il s'agit d'un tableau où la Vierge tient une place, d'autant plus que sainte Élizabeth a pris plus d'une fois, sous son magique pinceau, un caractère admirable. Michel-Ange a aussi traité ce sujet dans sa grande et sublime manière. Rubens en a fait une composition remarquable. A côté de ces merveilles, la France peut mettre sans trop d'infériorité les tableaux de Lebrun, de Mignard, et celui de Jouvenet, qui orne le chœur de Notre-Dame de Paris, et qui offre cette particularité qu'il fut peint de la main gauche, l'artiste ayant la droite paralysée.