INTRODUCTION
couronne d'enfants, charme leur curiosité par quelques récits bibliques. Il a reçu de ses aïeux et il léguera à sa postérité le livre qui renferme ces instructives et délicieuses histoires. A mesure qu'ils grandissent et peuvent lire, les enfants remplacent leur père et se succèdent dans la grave et douce fonction de rappeler ainsi à la famille les événements rehgieux des temps anciens. De la sorte, les faits et les croyances s'impriment à fond dans ces âmes vives et ardentes par privilège de jeunesse , ouvertes et ingénues par simplicité de mœurs, et souvent il leur en reste jusqu'au tombeau un souvenir plein de fraîcheur et de parfum. Tout ce qu'il y a de doux et de sacré dans l'innocence, dans les joies du foyer paternel et dans la piété filiale, se peint en leur mémoire sous les traits de Rébecca, de Jacob et de Rachel, de Ruth et du jeune Tobie. Ils s'émeuvent d'admiration et de patriotisme au spectacle de la lutte héroïque soutenue par les Machabées pour l'honneur des deux plus nobles choses qui puissent inspirer le dévouement, pour la véritéet la liberté.
Nous croyons donc que c'est une œuvre utile de représenter la vertu et ses beautés, le vice et ses laideurs, sous la transparence de personnalités dont la plupart sont déjà populaires, et de mettre ainsi devant les yeux du lecteur le type humain du bien et du mal, la mesure vivante de ce qu'on peut faire et de ce qu'on doit éviter. Ainsi nous voulons, pour notre part et dans notre sphère d'action, inspirer aux membres de la famille et de la société la pensée et l'amour des choses bonnes et nobles, et, en rattachant à l'histoire la plus intéressante comme la plus authentique la notion du devoir et les leçons de la vertu, porter peut-être dans quelques âmes le ressouvenir ou le goût des joies calmes et intimes réservées à la conscience de l'homme de bien.
0 parole ouïe jadis avec bonheur: Croissez et multipliez, aujourd'hui mortelle à entendre! car que puis-je faire croître et multiplier, «i ce nVsl des malédictions sur ma tête ?
(MiLTO.x, Paradis perdu, liv. X.)
Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. 11 étendit le firmament comme un pavillon d'azur : il sema dans l'espace le sable brillant des étoiles ; il donna au soleil un diadème de feu et revêtit la lune dune molle et douce clarté. Sa main jeta sur la face de la terre la verdure et les fleurs ; elle creusa la prison où l'Océan dort et frémit avec la fureur d'un captif et la docilité d'un sujet; elle envoya des êtres vivants, partagés en républiques nombreuses, pour peupler et réjouir les plaines de l'air, les eaux et les campagnes. Mais, dans l'éclat de sa richesse et de sa parure, l'univers ressemblait à un empire sans maître et à un temple sans pontife : il attendait un prince aux pieds duquel il pût verser l'abondance de ses trésors, un interprète qui convertît en prière le concert harmonieux des créatures et élevât leurs aveugles hommages jusqu'à la dignité d'un acte d'amour. Aussi Dieu acheva son œuvre, et l'homme, prêtre et roi, entra dans l'univers.
Une parole de commandement avait produit le reste des choses, car ces choses, après tout, ne pouvaient qu'obéir à Dieu sans esprit et publier sa gloire sans cœur ; il avait dit; « Que la lumière se fasse ! » et la lumière s'était faite. Mais une parole de conseil produisit l'homme, parce que l'homme allait être armé de la Uberté morale, capable d'une fidéUté
consentie et maître de sa destinée ; c'est pourquoi Dieu dit : « Faisons l'homme à notre image et ressemblance, et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux animaux, à toute la terre et à tous les reptiles qui s'y meuvent. » Et il façonna un peu d'argile, répandit sur cet ouvrage de ses mains un souffle dévie, et y mit une âme intelligente et libre : Fliomme parut, et il fut nommé Adam, parce qu'il était pétri de limon. Frère des anges par sa nature spirituelle, le premier des êtres visibles par la beauté de ses formes, il est, pour ainsi dire, l'horizon du monde, qui trouve en lui le complément et l'abrégé de toutes ses splendeurs. Fait à l'image et ressemblance de Dieu, il y a sur son front je ne sais quel rejaillissement de la gloire incréée, et dans son regard une sorte de révélation de la sagesse éternelle ; son sourire est comme un éclair de la félicité des cieux; son attitude accuse la supériorité, et son cœur nourrit le sentiment profond, la faim et la soif de l'infini. Voyez : il va imprimer à la nature matérielle le sceau de sa propre intelligence ; les merveilles des arts s'épanouiront sous ses mains comme des fleurs sous un rayon de soleil, et les éléments apprendront à courber devant son génie leurs forces vaincues et disciplinées. La Divinité môme daignera lui parler d'une bouche amie, et il soutiendra le poids de ce commerce formidable ; et, soulevant jusqu'à lui et couvrant de l'honneur de sa personnalité tout ce muet univers, il acquittera la dette de la création en faisant monter jusqu'au ciel le parfum d'une prière pleine d'amour et la louange exquise d'une vie aans souillure.
Adam était solitaire encore dans l'immensité de son empire. Il en prit possession solennelle en imposant des noms aux animaux, ses esclaves : sur un ordre divin, ils passèrent en sa présence et reçurent, chacun selon son espèce, des noms assortis à leur nature. Mais nul d'entre eux n'était pareil à l'homme, ni capable d'entendre ses communications et d'y répondre. Quelque chose manquait donc à la plénitude de la vie d'Adam, parce qu'effectivement il n'était point organisé pour être seul, et que sa pensée et son cœur avaient besoin des sympathies fraternelles d'une autre pensée et d'un autre cœur; puis on se passerait peut-être d'un ami dans l'infortune, mais jamais dans la félicité.
Et le Seigneur dit : « Il n'est pas bon que l'homme soit
seul ; faisons-lui un aide qui lui ressemble. » Toutefois il ne créa pas la femme comme il avait créé l'homme : il la forma, non point d'un limon grossier, mais d'une argile déjà épurée et ennoblie. Il envoya un profond sommeil à Adam, et de cette dure enveloppe qui couvre et protège le cœur, il détacha un os, et en fit la femme : car il est auteur de la vie comme il est maître de la mort; la matière s'assouplit entre ses doigts, et le néant même tressaille et s'anime sous son souffle. Ainsi, pour marquer sans doute que la femme serait la compagne honorée, et non point l'esclave ou la maîtresse de l'homme, le Créateur la forma d'un os enlevé à cette région du corps où palpite l'organe des sentiments généreux, sorte de sanctuaire habité par tout ce que l'homme chérit et respecte, et inaccessible à tout ce que l'homme hait et méprise.
Quand Dieu eut ainsi édifié en femme la côte d'Adam, comme parle l'Écriture, afin de peindre, par ce style grand et sévère, tout ce qu'il y a dans la femme de proportions admirables et de magnifique ordonnance ; quand il eut achevé la nouvelle créature également faite à son image et ressemblance, il l'amena devant Adam. Elle était pure et gracieuse, et son innocence égalait sa beauté : car nul désordre n'avait encore altéré les œuvres de Dieu, ni converti en péril leur simphcité sans tache. Adam sortit du sommeil extatique où son âme, touchée par la lumière d'en haut, avait contemplé ce que Dieu faisait ; il se reconnut en la femme ; les temps futurs se déroulèrent à ses yeux, et il prononça ces mots pleins de science et de mystère : « Voici maintenant l'os de mes os et la chair de ma chair ; elle s'appellera d'un nom qui marque l'homme parce qu'elle est tirée de l'homme. » C'est pourquoi, ajoute le Seigneur, soit par lui-même, soit par la bouche d'Adam, » Ihomme quittera son père et sa mère et sattachera à sa femme, et ils seront deux dans une même chair. » C'est de la sorte que fut contractée et établie, par l'inspiration et en la présence de Dieu, l'union de l'homme et de la femme, douce communauté de pensées et de sentiments, reflet de l'union éternelle qui réjouit les personnes divines, prophétique image des noces augustes que le Verbe devait célébrer un jour avec la nature humaine. Le mariage reçut ainsi, dès l'origine, un caractère d'unité et d'indissolubilité
par où il échappe à la ténébreuse appréciation des sens et de î'égoïsme, et atteint jusqu'au mérite d'un acte religieux et à la sublimité d'un tendre et délicat dévouement. En le dépouillant de ce double sceau qui le consacre et l'affermit, les peuples païens l'avaient abaissé dans la législation et avili dans les mœurs : la religion chrétienne lui a restitué ses primitives conditions de pureté et de gloire, et l'Europe aujourd'hui ne tolérerait pas qu'on le déshéritât publiquement de ses droits reconquis.
Après avoir béni l'homme et la femme, Dieu leur communiqua la fécondité, glorieuse émanation de sa vertu créatrice, et constitua en quelque sorte la dot du premier mariage : u Croissez, dit-il, et multipliez : remplissez la terre et soumettez-la; commandez aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux qui se meuvent sur la terre. » Puis il leur assigna pour nourriture les herbes et les fruits des arbres. En se tenant aux termes du récit biblique, et surtout en les rapprochant de la permission que Dieu donne à Noé, après le déluge, de manger la chair des animaux, il faudrait penser que, dans le principe, la race humaine ne vivait que de légumes, de plantes, de racines, de graines et de fruits. Cela ne veut point dire qu'elle n'ait pas été organisée pour vivre aussi de chair; cela suppose seulement que les êtres ne sont pas tenus d'exercer toutes leurs facultés partout et toujours. L'heureuse fertilité de la terre, la saveur des plantes et des fruits, la robusticité des premiers hommes, peut-être la rareté des animaux et la nécessité de leur reproduction, tout explique et motive cette abstinence imposée aux anciens âges. Personne n'ignore, au reste, que les peuples ont gardé le souvenir d'une vie simple et frugale, dont ils placent l'existence à l'origine du monde; ils ont chanté en beaux vers la sobriété de nos aïeux, qui, ne mangeant que pour apaiser la faim, se contentaient des aliments sans apprêt que la nature riche et soumise répandait d'elle-même à leurs pieds.
Dieu vit toutes les choses qu'il avait faites, et elles étaient très-bonnes. Les différents êtres ne franchissant pas les limites naturelles de leurs facultés, l'équiUbre et l'harmonie régnaient dans la création. La nature entière semblait rire à l'homme ; le ciel était serein, le travail sans fatigue ; les ani-
maux se pliaient docilement à l'ordre de leur roi ; comme l'âme obéissait à Dieu avec fidélité, elle exerçait un facile empire sur le corps, son compagnon et son sujet : tout se mouvait dans le plan tracé par la sagesse du Créateur. Cette paix ne dura guère, mais elle laissa des traces ineffaçables dans l'imagination des peuples : pareils à des proscrits rappelant dans l'exil les joies perdues de la patrie, tous ont donné des regrets et consacré des chants à cet âge d'innocence et de félicité qu'ils nommaient l'âge d'or. Seulement le sensualisme leur fit oublier ou méconnaître les plus grandes marques d'ordre que Dieu avait imprimées à son œuvre : ils ne dépeignent guère que les saisons douces et agréables, les animaux: paisibles sous la main de l'homme, la terre produisant tout sans culture; quelques-uns ajoutent à ce tableau certains traits de la beauté morale dont s'honorait le monde naissant, comme la.simplicité des repas, la modération des désirs, et cette équité dont ils se plaignent de ne plus trouver qu'un reste dans les mœurs de la vie pastorale. Mais ce qu'il y a déplus grave leur échappe ; la Bible, au contraire, saisissant un caractère étonnant du désordre actuel, nous révèle l'ordre évanoui par le signe le plus expressif, lorsqu'elle enseigne que le corps humain, revêtu de sainteté, n'avait point ses honteuses insolences : «Tous deux, dit-elle, étaient nus, et ils ne rougissaient pas. » Car originairement rien ne devait abaisser dans la confusion l'auguste visage de l'homme ; la pudeur^ comme le repentir, est la vertu d'une nature blessée et qui se sent infirme, et non pas le privilège d'une nature innocente et invulnérable ; la pudeur est comme un voile que l'âme étend sur ses ruines.
L'homme et la femme, créés dans l'âge parfait de la vie^ riches des dons de la nature et de la grâce, furent transportés dans l'Éden, ou paradis terrestre. On n'est pas fixé sur la véritable situation de ce jardin enchanté : les écrivains sont divisés d'opinions, et ils le mettent, ceux-ci dans l'Arménie, ceux-là dans la Palestine, d'autres enfin dans les plaines de la Chaldée. Ce qui reste certain, c'est qu'il faut le placer en Asie, dans ces régions où, sur des ruines amoncelées par les guerres et les siècles, et malgré les changements qui ont dégradé le globe et altéré les saisons, le voyageur admire encore des exemples de fertilité étonnante, des
sites merveilleux, et un ciel pur et plein de ces teintes chaudes et brillantes dont notre climat n'offre, pour ainsi dire, qu'un froid et pâle reflet. L'Éden avait été planté dès le commencement ; il s'y trouvait toutes sortes d'arbres beaux à la vue, et toutes sortes de fruits agréables au goût ; une source abondante l'arrosait et puis se divisait en quatre rivières. La verdure, les fleurs et les parfums, la pureté de la lumière et des cieux qui récréaient les sens de l'homme, étaient comme l'image des joies supérieures où vivait son âme. Il ne connaissait encore ni la désobéissance ni le malheur ; gardien du paradis terrestre, il y travaillait par délassement et non par douloureux exercice. Hélas ! le jardin et la félicité ont disparu : de l'un, il reste quelques vestiges dans la grande et riche nature d'Orient ; de l'autre, nous avons gardé un souvenir mélancohque que rien ne saurait apaiser ni abolir.
L'Éden avait deux arbres remarquables entre tous les autres : c'était l'arbre de la\1e, ainsi nommé parce qu'il devait communiquer à l'homme l'immortalité, car Dieu attache ses bienfaits à quoi il veut, les plus nobles choses aux plus humbles conditions ; c'était encore l'arbre de la science du bien et du mal, qui ne fut peut-être appelé de cette sorte que parce qu'en y touchant, contrairement à la prohibition divine, l'homme connut tout le bien qu'il venait de perdre et tout le mal qu'il venait de s'attirer. Or Dieu dit à l'homme : <' Tu mangeras de tous les fruits de ce jardin ; mais ne touche point au fruit de la science du bien et du mal ; car, le jour où tu en mangeras, tu mourras de mort. » Et ce précepte fut aussi intimé à la femme. Les aveugles éléments du monde matériel deviennent ce qu'une force invincible les fait et vont où elle les pousse ; mais les esprits doivent être gouvernés par des lois qu'ils peuvent braver parce qu'ils sont libres, mais qu'ils sont inexcusables d'enfreindre parce qu'ils peuvent les accomplir. Maître absolu, Dieu fit un commandement; infiniment sage, il prit pour matière de sa prescription un objet sensible, à cause de notre nature complexe ; dans sa bonté, il donna un ordre facile, la vie devant être commode, si elle n'eût pas cessé d'être innocente.
La liberté rendait donc le mal possible ; quelque chose le rendit séduisant : la rébellion se fît visible, s'arma d'un spé-
cieux langage, et vint assaillir l'homme inexpérimenté. Il existait d'autres créatures intelligentes et libres, mais non pas attachées à des corps; Dieu avait soumis à l'épreuve tous ces purs esprits, et plusieurs avaient succombé. Gomme des étoiles échappées à la force qui les retenait dans leur orbite et se frayant une nouvelle route dans les espaces inconnus, ils s'échappèrent des mains de Dieu par une sorte d'effroyable fuite, et le rêve de leur indépendance se convertit en l'agitation et en la douleur d'un remords inexorable. Transfuges de la lumière et de l'amour, ils tombèrent dans les ténèbres, punition naturelle des esprits, et dans la haine, le plus dur châtiment des cœurs. Du fond de sa misère, un de ces anges déchus vit le bonheur de l'homme et en devint jaloux. 11 prit la figure du serpent, pour se glisser jusqu'au cœur qu'il voulait séduire, et pour y ravager dans leur source toutes ces joies dont le spectacle lui était hideux. Assurément il eût pu s'envelopper sous toute autre figure ; mais il existe de secrets rapports d'analogie entre les choses qui se voient et celles qui ne se voient pas, et c'est par suite de cette loi sans doute et par une disposition providentielle, que le tentateur, au lieu de se présenter sous la forme de quelque noble ou majestueux animal, emprunta la forme du serpent ; car il y a je ne sais quelle image de fraude et de lâche perfidie dans la manière de ce reptile, qui n'avance qu'en rampant et tue comme on caresse.
Mû par l'esprit mauvais, le serpent s'approche de la femme sans qu'elle s'en épouvante, parce que les animaux se tenaient alors dans une naturelle sujétion ^is-à-vis de leurs maîtres ; il lui parle sans qu'elle s'en étonne, parce que, après tout, un animal qui frappait l'air de sons articulés ne pouvait paraître une exception quand toutes choses, nouvelles encore et inexplorées, devaient être réputées également simples ou prodigieuses. Et le serpent dit à la femme : <c Pourquoi Dieu vous a-t-il défendu de manger de tous les fruits du paradis ? » Il n'aborde point Adam, de peur d'être trop facilement découvert et repoussé : il redoutait sans doute d'avoir à lutter contre ce caractère circonspect, jaloux de l'initiative et prévenu par la conscience de sa force contre toute influence étrangère. Il s'adresse à la femme, organisation délicate et vive qui se met en jeu au moindre choc, au
plus léger souffle ; âme portée aux communications expansives et à la confiance parce qu'elle a besoin d'appui ; intelligence éclairée par un cœur, et revêtue par là môme de tout le charme, mais aussi de toute la mobilité du sentiment.
Au lieu d'user de son pouvoir sur le serpent pour couvrir son interrogation de silence et de mépris, au lieu de venger l'outrage fait au législateur, la femme sortit de sa dignité de reine et discuta : «Nous mangeons, dit-elle, du fruit des arbres qui sont dans le paradis ; mais, pour l'arbre qui est au milieu. Dieu nous a défendu d'en manger le fruit et d'y toucher, de crainte que nous ne venions à mourir. » La réponse n'était ni généreuse ni loyale : elle exprime la crainte, et non pas la reconnaissance ou l'amour, et elle enveloppe d'une forme de doute, si nous venions à mourir, la menace positive du Seigneur : Vous mourrez de mort.
Aussi le tentateur fut encouragé : « Nullement, reprit-il, vous ne mourrez point ; Dieu sait, au contraire, qu'au jour où vous mangerez de ce fruit vos yeux s'ouvriront, et vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal. » On ne pouvait mentir avec plus d'assurance. Entre deux paroles contradictoires dont l'une appartenait à Dieu et l'autre au serpent, le choix était facile ; mais la première était pleine de terreur et donnait des entraves, et la seconde avait d'agréables promesses et flattait les instincts de l'indépendance. Ainsi le mal se déguise à nos yeux sous les couleurs du bien ; il oppose ingénieusement au joug de la vertu et à la gravité du devoir lïmage d'un plaisir qui ressemble à la Uberté et au bonheur, trop pareil à ces feux qui flottent la nuit sur les marais et attirent le voyageur à poser le pied dans des abîmes.
La femme avait incliné l'oreille avec trop de complaisance vers le serpent ; elle avait mal défendu son cœur contre le désir et l'espoir de tout connaître ; un commencement de révolte se déclarait dans la région de l'inteUigence : l'orgueil venait d'y passer. La secousse s'étendit jusqu'aux sens, compagnons et sujets de l'âme, comme on voit le visage des serviteurs s'éclairer de la joie ou s'assombrir de la tristesse qui se peint sur le visage d'un maître respecté ; ils devinrent séditieux à leur manière. La femme regarda l'arbre interdit ; le fruit lui en parut bon à manger, beau et agréa-
ble avoir ; c'était le dernier coup porté à une fidélité déjà ébranlée et chancelante. Les sens fascinés réagirent sur l'esprit qui ne les avait pas gouvernés discrètement, et l'esprit fut vaincu. La femme prit le fruit et le mangea.
Dès lors le serpent se croit plus sûr de la femme que de lui-même : il sefface et la laisse paraître. Cette nature tout à l'heure si faible à résister va devenir puissante à vaincre ; elle abattra l'homme, que le père du mensonge n'ose pas essayer de tromper : car l'homme est soutenu par une fierté naturelle dans sa lutte contre tout ce qui est fort, et il est trahi par son cœur dans sa lutte contre tout ce qui est doux et frôle. Aussi Adam fut-il mené d'abord par la complaisance plutôt que déterminé par aucun raisonnement ; contrister par un refus sa seule et chère société lui parut sans doute amer et cruel ; il se sentit fléchir, et son cœur amolli succomba, entraînant l'esprit dans la chute : la femme donna du fruit à son mari, qui en mangea comme elle et obéit aux. mêmes attraits d'orgueil et de sensualité.
A l'instant, les yeux des coupables s'ouvrirent, mais non point pour ces glorieuses lumières que le sepent faisait espérer : ce fut un réveil qui enleva les illusoires richesses qu'un rêve avait apportées. La nudité, jusque-là couverte parla simplicité et la candeur de l'innocence, devint une sorte de fardeau insupportable, et, chose plus triste encore, elle n'était que le résultat, et, pour ainsi dire, l'expression d'un dépouillement et d'une intelligence tout spirituels. L'àme cessa de régner en maîtresse dans son empire ; je ne sais quoi de honteux lui apparut dans les ouvrages de Dieu, et elle reconnut sa dégradation dans cet équiUbre brisé. Les deux coupables se couvrirent de feuilles de figuier entrelacées eu manière de ceinture.
Tel fut le premier crime qui souilla la terre ; en lui tous les crimes postérieurs ont leur cause originelle et leur type. Effectivement, il sort de toutes les créatures une voix qui parlede gloire et de plaisir ; notre curiosité l'excite, l'écoute et lui répond. La voix souple et agréable se revêt d'harmonie et tient toutes nos puissances enchantées par la douceur de ses accents. Bientôt la nécessité du courage, la beauté de la vertu et la sanction de la loi, semblent n'avoir plus rien qui charme et soutienne ; la seule désobéissance a gardé pour
i4 LES FEMMES DE LA BIBLE.
nous des attraits magiques. Alors les sens se révoltent, le cœur chancelle, la pensée s'obscurcit, l'homune abdique, vaincu comme autrefois par la sensualité et l'orgueil, semblable à un -vieux chêne déjà déchiré par la foudre et qu'une dernière tempête renverse du côté où les vents l'avaient incliné jeune encore ; car la nature humaine reste blessée dans les facultés essentielles qui la constituent et dépouillée des dons merveilleux de la grâce dont elle avait été originairement enrichie. C'est de ces ruines que Pascal, inspiré par la religion, a fait un tableau si éloquent et si \Tai. C'est la vue de ces ruines qui troubla la science antique : Pline se demandait si c'est donc un crime de naître ; Cicéron parlait de l'état actuel de notre âme comme d'une déchéance -, Pythagore et Platon se plaignaient qu'un défaut primitif eût altéré et corrompu nos forces. En un mot, les philosophes regardaient la vie présente comme l'expiation d'une vie antérieure, et les peuples, expliquant la parole des sages, cherchaient le remède à la commune misère dans les sacrifices et l'effusion du sang.
La faute était commise ; la justice devait avoir son cours. Dieu vint instruire le procès de nos aïeux tombés ; une forme sensible révéla sa présence : les coupables entendirent dans l'Éden comme le bruit de sa marche. C'était vers le soir. L'homme et la femme, qui s'étaient protégés par des feuillages contre leurs propres regards, se retirèrent efTrayés au milieu des arbres du paradis pour échapper à la face du Seigneur. Mais la voix du Seigneur les atteint : « Adam, où estu ? )> Il y avait encore plus de compassion que de courroux dans cette parole, comme si Dieu se fût écrié : « Ta fuite et tes craintes font connaître ta faute ; de quel honneur tu viens de déchoir, et en quelle ruine tu es renversé ! » Un écho de cette voix miséricordieuse et sévère retentit encore aujourd'hui parmi les hommes, et tous ceux qui ont mal fait l'entendent : c'est le remords. Après les violations de l'ordre prescrit, le devoir méconnu et la vertu blessée se dressent dans la conscience comme un spectre. En vain Tâme essaye de l'apaiser ou de le fuir ; il la poursuit, s'attache à elle et la tourmente, et quand elle se retire dans la plénitude d'une vie sensuelle, comme pour y braver le spectre domestique, il Igi saisit jusque entre les bras du plaisir, et la jette quelque-
fois dans de sombres épouvautements, par cette vindicative parole : c< Où es-tu? »
Adam répondit : « J'ai entendu dans le paradis le bruit de Totre passage, et j'ai craint parce que j'étais nu, et je me suis caché. » Et Dieu dit : « Qui t'a montré que tu étais nu, si tu n'as pas mangé du fruit de l'arbre dont je t'ai défendu de manger? » Le Seigneur s'adresse d'abord au principal coupable. Plus fort et plus grand dans son origine, Adam devenait plus ingrat dans la désobéissance ; on demandera davantage à qui aura reçu davantage ^ Adam répliqua : « La femme que vous m'avez donnée pour compagne m'a présenté du fruit, et j'en ai mangé. » Il veut ainsi faire remonter jusqu'à Dieu la responsabilité de la faute, comme si Dieu lui avait ra\i l'intelligence et la liberté, en lui envoyant une compagne ; la femme que vous m'avez donnée, dit-il. Puis, au lieu d'épargner la honte d'un aveu à celle qu'il avait aimée et volontairement suivie dans la révolte ; au lieu d'étendre sur elle la générosité de son repentir, il la délaisse avec égoïsme et l'opprime du poids d'une lâche accusation : la femme m'a •présenté du fruit.
Peut-être faut-il dire qu'on trouve plus de droiture dans la confession de la femme. Car, lorsqu'elle eut été accusée d'avoir entraîné l'homme à la rébellion, Dieu lui dit : u Pourquoi l'as-tu fait? » Elle répondit tout simplement : k Le serpent m'a trompée, et j'ai mangé. » Toutefois son aveu n'est pas empreint non plus de ce puissant repentir qui mérite et obtient les grands pardons. Ces faibles âmes d'hommes ont tant de peine à s'étudier, à se connaître et à rendre témoignage de leurs propres infirmités ! Au reste, s'il est permis de les blâmer, il est juste aussi de les plaindre; car il y aura toujours plus de labeur à se relever d'une chute qu'il n'y avait de difficulté à se maintenir dans l'intégrité de sa force.
Enfin le juge prononça la sentence. E. dit au serpent : « Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre tous les animaux de la terre ; tu ramperas sur le ventre , et la terre sera ta nourriture. » Ainsi ce qui était naturel au serpent fut assigné comme un mémorial de la tentative à laquelle il avait sem, et sa nourriture, traînée dans la poussière