‹ Les femmes de la BibleChapitre 4 sur 25 · Saint Luc, XII · texte numérisé non relu

Saint Luc, XII

i6 LES FEMMES DE LA BIBLE.

et la fange, rappela son châtiment. Et Dieu ajouta : « Je mettrai de rinimitié entre la femme et toi, entre sa race et la tienne; elle te brisera la tête, et tu chercheras à lui mordre le talon. » Le tentateur fut donc frappé en lui-même aussi bien que dans l'animal qu'il avait mis en jeu; maudit par le genre humain, au lieu d'en recevoir les honneurs accordés aux bons anges ; ennemi plein de ruse et de malice, mais écrasé par le fils de la femme et couché dans la poussière où l'a réduit la victoire du Verbe incarné. Et, chose singuUèrement remarquable, la plupart des nations anciennes furent persuadées que le serpent cachait quelque ténébreux et malfaisant esprit ; elles lui attribuèrent des facultés merveilleuses et lui rendirent un culte inspiré par la terreur : tant le souvenir de sa trahison fut durable et la malédiction de Dieu puissante !

Le Seigneur dit aussi à la femme : « Je multiplierai les angoisses de tes grossesses ; tu enfanteras dans la douleur; tu seras sous la puissance de ton mari, et il te dominera. » Et effectivement la douleur fut attachée pour jamais à la fécondité, et ce qui n'eût été que la gloire et la joie des mères devint pour elles un péril et quelquefois un supplice. Et, contrairement à l'ordre d'abord institué, la femme tomba dans un état de sujétion à l'égard du mari, dont la douce supériorité se convertit bientôt et pour longtemps en une âpre et jalouse domination. Rien n'égale le despotisme et l'avilissement qu'une moitié du genre humain fit peser sur l'autre, presque en tous les lieux, durant quarante siècles ; nous n'osons pas exprimer autrement ce qu'était la femme dans les mœurs et la législation païennes. Même aujourd'hui elle n'est pas relevée de cette dégradation parmi les peuples qui n'ont pas encore appris du culte de la croix le respect de la faiblesse ; il n'y a que les peuple;* chrétiens qui, en décernant à la femme une vénération affectueuse, l'aient protégée contre sa propre fragiUté et contre la dure tyrannie de l'homme : sous la protection des mœurs et des lois que lÉvangile a fait fleurir dans le monde, elle peut pratiquer la hberté sans usurpation et la soumission sans abaissement.

Et Dieu dit ensuite à l'homme : « Parce que tu as écouté la parole de ta femme et que tu as mangé du fruit que je t'avais défendu de toucher, la terre sera maudite pour toi;

tu n'en tireras tes aliments qu'avec le travail toub les jours de ta vie. Elle te produira des épines et des ronces ; tu mangeras l'herbe de la terre ; ton pain te sera donné à la sueur de ton visage, jusqu'à ce que tu retournes à la terre dont tu es formé; car tu es poussière et tu redeviendras poussière. » Le travail avec fatigue, l'humiliation dans la mort, châtiment et remède de la sensualité et de l'orgueil de nos aïeux, tel fut le partage assuré à tous les fils d'Adam. Esprit généreux, cœur de volcan, trahi par des forces rebelles ou trop débiles, l'homme demande à toutes choses, avec une espérance que rien ne décourage, un bonheur que rien ne lui donne. Son souvenir lui parle d'un royaume perdu, et ses vœux jaloux n'appellent que la gloire et l'immortalité. Tout lui est vendu au prix d'un dur travail, au prix de ses sueurs et de son sang : tout, la fortune, la réputation, la science et la vertu. Son existence ressemble à une ruine, tant elle est misérable, et au songe d'une nuit, tant elle est rapide. Des cris, des larmes, quelques sourires, beaucoup de douleurs amassées dans un petit nombre de jours, de rares et fugitives joies détrempées d'amertume, toutes ces choses emportées par le cours du temps vers le tombeau : naître, pleurer et mourir, c'est ce qu'on nomme la vie. Triste et cependant chère illusion !

Voué à la mort par sentence divine et connaissant que d'autres hommes devaient sortir de lui, Adam donna à sa femme le nom d'Eve, qui marque la vie, parce qu'elle devait être la mère de tous les vivants. Puis l'un et l'autre se vêtirent de peaux de bêtes. Dieu secondant leur intelHgence et inspirant le premier effort de l'industrie, qui venait adoucir les maux de l'existence et imprimer aux choses les plus vulgaires et les plus indispensables le caractère de l'agrément et de la beauté : création secondaire où l'homme refait à l'image de son esprit et transfigure la matière asservie à ses besoins. Enfin Dieu dit par une sorte d'ironie paternelle : « Voyez Adam qui est devenu comme un de nous, sachant le bien et le mal; prenons donc garde qu'il ne porte encore la main sur le fruit de vie, qu'il n'en mange et ne vive éternellement. » Et parmi ses saintes et formidables dérisions, il chassa les coupables du jardin de délices, et l'entrée en resta défendue par un chérubin, ange de lumière armé d'une épée de feu. C'est depuis ce jour que la vie, changée

en ténébreux exil, ressemble à un sommeil pénible où la douleur nous berce, en attendant la mort, qui est le réveil.

Cependant Eve mit au monde un fils, et. comme pour se consoler de sa propre mortalité, elle lui donna le nom de Caïn, en disant : « Voilà que je possède un homme par la volonté de Dieu. » Elle eut ensuite un second fils, qui fut appelé Abel, c'est-à-dire vanité, pour marquer sans doute la fragilité de la vie. Or Caïn cultivait la terre et Abel prenait soin des troupeaux. Tous deux sacrifiaient au Seigneur une partie des biens qu'ils en recevaient ,♦ seulement les dispositions de leur cœur étaient bien différentes. Caïn ofTrait les prémices de sa récolte, mais avec une parcimonie qui trahissait limperfection et le vice de sa foi : Abel, au contraire, faisait voir la piété de son âme dans le choix et la beauté de ses victimes. Dieu ne regarda pas du même œil les présents des deux frères : Abel fut préféré, Caïn entra dans une violente colère, et l'envie se peignit sur son visage. Et le Seigneur lui dit : « D'où vient ta colère, et pourquoi l'abattement de ton visage? Si tu fais le bien, n'en seras-tu pas récompensé? Si tu fais le mal, le châtiment ne t'arrivera-t-il pas? Mais la passion sera sous toi, et tu peux la dominer. »

Caïn n'écouta point cet avertissement; il dit un jour à son frère Abel : (c Allons dans la campagne. )> Et, quand ils y furent j il se jeta sur lui et le tua. Le Seigneur, à qui rien n'est caché, dit à Caïn pour le faire rentrer en lui-même : « Où est Abel, ton frère ? » Le meurtrier répondit : « Je ne sais pas. Suis-jele gardien de mon frère? » Et Dieu ajouta : « Qu'as-tu fait? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu'à moi. Tu seras donc désormais maudit sur cette terre qui a ouvert sa bouche et reçu le sang versé par tes mains. Quand tu l'auras cultivée, elle ne te donnera point ses fruits ; tu la parcourras en fugitif et en vagabond, »

La mort vient de faire acte d'autorité sur l'homme. L'égoïsme, la jalousie, l'ambition, toutes les passions et tous les crimes, vont envahir l'univers; les devoirs les plus sacrés, les sentiments les plus tendres et les plus forts, seront méconnus et foulés aux pieds. L'effusion du sang marque l'origine de la première société, fondée pourtant sous la main de Dieu et avec des éléments que tout conspire à rapprocher et

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à maintenir en harmonie ; que sera-ce donc quand les familles se désuniront en s'éloignant de leur berceau, et que les sociétés diverses ne seront plus qu'un foyer d'intérêts multipliés etrivaux? L'histoire apparaîtra comme une grande tragédie que la vertu presque toujours persécutée remplira de ses malheurs, et où le ^ice viendra souvent expier le scandale de son audace dans les agitations et les peines figurées par la vie errante de Caïn.

Troublé de la malédiction de son juge, le fratricide, au lieu d'ouvrir son âme au repentir, se jeta dans le désespoir. Il dit au Seigneur : « Mon iniquité est trop grande pour que j'en obtienne le pardon : voilà que vous m'exilez aujourd'hui du lieu où je suis né ; je me déroberai à votre "visage, et je serai fugitif et vagabond sur terre. Qui me rencontrera me tuera. » Et le Seigneur dit : « Il n'en sera pas ainsi ; quiconque tuera Caïn sera traité avec une rigueur sept fois plus grande. » Et il mit un signe sur le meurtrier, afin que nul ne le fît périr. Caïn cessa d'habiter avec son père et sa mère, et se retira vers la région orientale de TÉden.

Dieu consola le deuil d'Adam et d'Eve en leur envoyant un fils à la place de celui qu'ils venaient de perdre si tristement. Eve le nomma Seth, pour signifier que toutes ses espérances étaient désormais fondées sur lui; effectivement il fut juste comme Abel, et sa postérité suivit les préceptes du Seigneur, tandis que celle de Caïn marchait dans la voie tracée par son malheureux père. Adam et Eve eurent encore plusieurs fils et plusieurs filles qui s'aUièrent par le mariage et propagèrent ainsi la race humaine, Dieu faisant venir tous les hommes d'une même source, afin qu'ils se souvinssent à jamais, malgré l'intervalle des temps et des lieux, qu'ils sont tous frères, et que la différence des intérêts, des habitudes et des lois ne devrait pas diviser ceux qui s'unissent par le b>n si doux et si fort d'une commune origine.

Adam vécut neuf cent trente ans. On attribue en général la longévité des premiers hommes à la force de leur tempérament, aux qualités naturelles des aliments qu'ils tiraient de la terre encore jeune, à leur \\e simple et frugale. Il faut ajouter encore que la Pro\idence voulait gouverner le monde avec sagesse, comme elle l'avait créé par amour, et qu'il entrait dans ses desseins de conserver longtemps les hommes,

soit pour la rapide multiplication de l'espèce, soit pour l'instruction des races nouvelles ; car les patriarches avaient de nombreux enfants, et, chargés de plusieurs siècles, ils semblaient arrêtés sur le seuil du tombeau pour rendre témoignage à l'histoire des anciens jours, en face de plusieurs générations rassemblées. Pour Eve, on ne sait rien de précis touchant l'époque où elle mourut; c'est un sentiment appuyé par des traditions fort anciennes qu'elle passa sur terre quelques années de plus qu'Adam. Quelques-uns, ceux-là surtout qui placent l'Éden dans la Palestine, pensent que nos premiers parents furent ensevelis sur la montagne du Calvaire, près de laquelle s'étend, comme on sait, la vallée de Josaphat, où les âmes viendront assister à leur jugement suprême. N'y aurait-il pas, en effet, pour les choses comme pour les hommes des destinations réservées? Et ne serait-il pas convenable que ce drame solennel qu'on nomme la vie de l'humanité, et qui remplira, par l'unité de son action, la série entière des siècles, fasse voir en un même lieu les trois grandes scènes dont il est composé : la chute, la rédemption et le jugement?

La terre est pleine du nom et des malheurs d'Eve, notre mère commune. Joints aux principaux événements que nous venons de décrire, ils se trouvent accusés d'une façon plus ou moins nette dans les cosmogonies et les récits historiques des peuples anciens et dans les traditions défigurées des hordes idolâtres et sauvages qui habitaient le nouveau monde au temps où il fut conquis. Selon les Indiens, les Perses, la plupart des nations du vieil Orient, les Natchez et les Mexicains, l'homme fut créé pur, ensuite sa nature s'altéra, et tous les malheurs qui l'ont frappé dérivent de la crédulité de la femme trompée par le dragon.

La poésie chrétienne a souvent revêtu des pompes de son langage les événements mémorables qui ont fixé le sort de l'humanité : le Tasse a chanté les Sept Jours de la création ; Vida, Sannazar et d'autres moins célèbres ont peint avec de gracieuses couleurs quelques-unes des scènes du jardin des déhces. Mais le chef-d'œuvre de la poésie en ce sujet fécond et difficile, c'est le Paradis perdu de Milton. Une grande puissance d'invention et un grand éclat d'images couvrent ou du moins balancent la plupart des reproches que la littérature

a peut-être droit de faire à cette composition savante et sévère. Eve innocente apparaît douce et majestueuse, ornée de grâces et de noblesse; Eve coupable devient craintive, elle met des ruses dans sa parole, mais elle reste puissante par ses larmes, et Dieu a laissé dans sa chute quelques reflets de sa gloire première qui créent autour d'elle un respect mêlé de frayeur comme une garde angélique.

Les arts ont prévenu ou imité la poésie. Le dessin, la peinture et la sculpture retracèrent souvent avec bonheur les principaux détails de la création, et particulièrement l'histoire de notre première mère. Les catacombes, la chapelle Sixtine, le Vatican, les portes du baptistère de Florence, le cimetière de Pise, les portails de Reims et de Strasbourg, les verrières de nos antiques égUses, les Bibles et les Missels gothiques reproduisent quelque trait de la vie d'Eve, sa création, sa tentation, sa chute et sa pénitence. Angehco de Fiesole, Ghiberti, Nicolas de Pise, Cimabué, Michel-Ange, Raphaël, peintres ou sculpteurs, ont décrit sur des toiles immortelles ou gravé sur la pierre les joies et les malheurs de l'Éden. Entre toutes ces brillantes merveilles de l'art chrétien, peut-être faut-il mettre au premier rang, pour la composition, la convenance et la belle expression des têtes, le tableau si connu du Dominiquin. On y voit Dieu qui reproche à l'homme sa désobéissance, Adam qui accuse sa femme, et Eve qui rejette la faute sur le serpent; cette triple action est rendue avec un sentiment exquis, et le spectateur partage involontairement l'anxiété de nos aïeux, qui attendent de la bouche de leur grand juge la sentence méritée; pourtant la justice du juge n'efface pas la miséricorde, et l'on devine que tout à l'heure il y aura deux chemins pour arriver au ciel : l'innocence et le repentir.

Comme un lis penché par la pluie Courbe ses rameaui éplorés, Si la main du Seigneur vous plie, Baisseï Totre tête et pleurez.

Lamartine, Méditations.

Qui ne sait l'histoire si mélancolique d'Agar ? L'enseignement religieux, qui a élevé le peuple au niveau, de tant de choses, et l'art chrétien, cette prédication muette qui captive par le regard ceux qui, par indifférence ou fierté, ne veulent pas prêter l'oreille à la voix de l'Église, l'art et l'enseignement font vivre le nom d'Agar, et à nul d'entre nous les destinées de cette esclave ne sont restées tout à fait inconnues.

Effectivement, parmi ceux que Dieu honora sur terre d'une façon spéciale, et qui furent choisis pour exercer une puissante influence sur l'avenir religieux des races humaines, Abraham tient un des premiers rangs. Nous l'appelons notre aïeul dans la foi ; les Musulmans le vénèrent; les Juifs se rattachent à lui par le sang comme par les croyances : l'univers entier est plein de son souvenir. Sa vie, instructive autant qu'éclatante, renferme des leçons mystérieuses, et toutes les choses dont il fut environné lui ont emprunté ses proportions, pour ainsi dire, et brillent jusqu'aujourd'hui sous le reflet de sa renommée. C'est ainsi que l'existence d'Agar, servante du père des croyants, se trouve élevée à la hauteur d'un événement dont fe bruit empUra le monde, et prend le caractère d'une grave leçon qui sera proposée à l'intelhgence de tous les siècles chrétiens ; car, épouse du second ordre et devenue

mère dans la servitude, elle est la figure du Judaïsme, qui ne donnait à ses enfants qu'une vérité élémentaire et une liberté incomplète, tandis que Sara, épouse privilégiée et assurant à son fils tous ses droits sur l'héritage paternel, est la figure de rÉglise, qui donne à ses enfants la liberté avec gloire et la vérité avec effusion.

Cette idée est trop féconueet trop capitale dans la religion. pour que la peinture, en s'inspirant du dogme catholique, ne songeât pas à la reproduire. Il y a, en effet, de nombreuses et belles compositions représentant les divers sujets de rhistoire d'Agar : Gozzoli,le Guerchin, Benedetto Gastiglione, Philippe Van Dyck et Lesueur, ont peint avec une grande supériorité Agar punie par Sara, ou bien renvoyée par Abraham; André Sacchi et Carie Maratte, dans l'école italienne, Lebrun, dans l'école française, et Barthélémy Spranger, dans l'école allemande, ont laissé de magnifiques tableaux d'Agar dans le désert. Abraham renvoyant sa servante est plein de modération et de dignité dans Lesueur ; dans Carie Maratte, la tête d'Agar écoutant les paroles consolatrices de l'ange est d'une expression admirable. L'histoire presque entière de l'esclave d'Abraham se lit aussi sur quelques-uns des bas-reliefs de la cathédrale de Milan.

Au reste, à parler même humainement et en dehors de la reUgionet de l'art chrétien, la vie d'Agar serait encore le sujet d'une curiosité légitime et élevée. C'est l'histoire des rivalités que la polygamie éveille et nourrit dans les familles et des blessures douloureuses qu'elle fait à la tendresse des mères ; c'est le touchant tableau d'une pauvre et faible femme qui fuit le mécontentement de sa maîtresse et s'égare au railieu d'un désert, mais que Dieu daigne consoler et soutenir ; c'est le récit des origines d'un grand peuple qui, tour à tour farouche, élégant et devenu sauvage, sut faire la guerre et cultiver les arts, et qui, après quarante siècles, conserve encore dans ses mœurs d'aujourd'hui la trace de ses mœurs originelles.

Abraham avait reçu de Dieu la promesse d'une nombreuse postérité. Pourtant il avançait en âge, et Sara, sa femme, était stérile. Or Sara avait à son service une Égyptienne nommée Agar : « Tu sais, dit-elle à son mari, que Dieu ne m'accorde pas d'enfants ; reçois ma servante, peut-être me

donnera-t-elle des fils. » Elle était mue sans doute par de bonnes intentions et voulait préparer l'accomplissement de la parole prononcée en faveur d'Abraham. Mais, comme il ne faut aller à un but louable que par de louables moyens, elle ne pouvait offrir à son mari une nouvelle épouse que parce que la polygamie était alors passée en usage. En effet, Dieu avait positivement changé pour un temps la primitive condition du mariage, ou du moins toléré qu'on introduisît une grave modification dans le contrat. Sans cette dérogation faite par autorité divine, la pluralité des femmes eût été un crime ; mais, par l'effet de cette dérogation, la pluraUté des femmes devenait chose permise, et les épouses étaient également légitimes, quoique non pas élevées au même rang. Au reste, il ne faut pas assimiler la conduite des patriarches en ce point à ce qui fut pratiqué par les nations païennes, et encore moins aux habitudes de volupté intempérante queTOrient s'est faites : les mœurs chastes et religieuses des vieux âges environnaient la femme du second ordre d'un respect et d'une dignité que la loi romaine, par exemple, ne lui donna jamais et dont l'islamisme a dépouillé même toutes les femmes.

Agar ne se montra pas aussi grande que la dignité qui venait de lui échoir. Épouse d'Abraham, elle put espérer un fils ; plus heureuse que sa maîtresse, elle la méprisa. Chose étonnante ! l'homme se laisse plus souvent et plus vite corrompre par le succès qu'il ambitionne qu'il ne se laisse opprimer par les revers qu'il redoute. Dieu nous aurait-il mieux armés contre la douleur parce qu'elle est fréquente, que contre la joie parce qu'elle est rare ? Ou bien n'est-ce pas qu'il ne faut que du courage pour tenir tête au malheur, et que, pour soutenir le poids de la prospérité, il faut de la vertu ? Les triomphes nous enivrent : il semble qu'en poussant notre barque vers le port, le vent favorable nous enfle d'orgueil en même temps, et que l'œuvre de la séduction soit plus complète en ceux qui, partis de plus bas, arrivent plus haut et d'une manière inattendue. Et pourtant la supériorité en aucun genre n'est accordée aux hommes pour la vaine satisfaction de leur amour-propre, ni pour l'oppression et l'aplatissement des autres hommes. Dieu n'a créé les inégalités dans le monde qu'en les rapprochant par la loi d'un mutuel et har-

monieiix accord ; il a placé la force à côté de la miblesse, afin que Ihumanité pût offrir le spectacle de toutes les vertus possibles, du bonheur compatissant aussi bien que de la souffrance résignée.

Sara était donc exposée au mépris d'Agar, et parce que le malheur est soupçonneux et chagrin, peut-être fut-elle injuste envers Abraham : dans ses plaintes, elle sembla lui reprocher de ne pas faire assez pour réprimer lïnsolence de sa servante. Il répondit : u Ta servante est sous ta main ; traitela comme il te plaît. » Car le possesseur ne disparaissait pas dans le mari, et l'esclave, bien qu'élevée au rang d'épouse secondaire, n'échappait point légalement au pouvoir de son maître, qui conservait sur elle droit de \'ie et de mort ; elle restait une chose. En abandonnant Agar, Abraham se trouvait dégagé de l'espèce de sohdarité que Sara, trop prévenue, faisait peser sur lui, et il croyait d'ailleurs guérir ainsi 1 aine blessée de sa femme ; car souvent, lorsque la vengeance devient trop facile, on en perd le sentiment et le désir.

Toutefois il n'en fut pas ainsi pour Sara : elle punit sa servante avec quelque sévérité, et certains auteurs ont pensé qu'elle excéda les bornes d'une correction permise. Chacun a pu observer qu'en général la vertu d'indignation est mal entendue et encore plus mal pratiquée : beaucoup d'hommes s'identifient avec les titres dont ils sont revêtus, et s'imaginent veiller au respect des principes quand ils ne font que défendre leur personne ; aussi leur effort pour ramener au bien est âpre comme l'égo'isme et stérile comme une contradiction. Car on ne corrige sans doute que pour redresser des torts et prévenir des abus qui dérivent, les uns et les autres, de quelque passion aveuglément suivie; si donc, en se présentant comme vengeur de la vérité et de la justice, on obéit soimême à la passion de la colère, de l'orgueil ou de l'intérêt, comment celui d'en bas, qui a péché par ignorance ou faiblesse, deviendra-t-il meilleur à la parole de celui d'en haut qui pèche avec des lumières et des forces plus grandes ? La correction, en ce cas, n'est plus un paternel et salutaire avertissement que le droit donne au devoir, c'est une basse querelle d'homme à homme, d'infirmité à infirmité. Il est vrai que la faute de celui qui punit ne justifie pas celui qui mérite le châtiment ; mais elle ne l'édifie pas non plus, et c'est de

quoi la religion et la société ont raison de se plaindre.

Si, au contraire, on reconnaît, avec d'autres écrivains, que Sara, égalant la répression aux délits, ne fit qu'opposer une sage rigueur à un orgueil qu'on ne pouvait dompter par des moyens tempérés et conciliants, ce serait une image des sévérités judicieuses que l'âme, qui est maîtresse, doit déployer envers la chair, qui est servante. A l'âme, honorée de l'intelligence et de la liberté, forte du sentiment de sa vie supérieure et céleste, il appartient de régner en souveraine sur le corps qu'elle anime et dirige ; au corps, aveugle énergie et puissance subalterne, il appartient de se courber docilement sous les ordres émanés de l'âme dont il est le compagnon glorieux, mais non pas l'égal et encore moins le maître. Souvent les sens couvrent de leurs cris séditieux la voix du commandement ; ils résistent, menacent le sceptre, et, du sein d'un lâche plaisir, ils insultent à l'esprit qui voulait les maintenir dans la loi d'une légitime dépendance ; c'est alors que l'esprit doit se souvenir avec jalousie de sa dignité originelle, rentrer victorieusement dans son autorité méconnue, faire expier à ses esclaves leurs insolences passées et les ramener sous un joug qu'ils n'ont pas le droit de braver. Comme le lion, affaibli par la course et les blessures, vient expirer aux pieds du chasseur dans un suprême effort qu'essayait sa colère, il faut que le soulèvement des appétits sensuels s'apaise et meure sous le poids des durs et nombreux combats que l'esprit leur livre. Après tout, que Sara sache se l'aire craindre ; Agar doit obéir.

I.a servante, punie par sa maîtresse, tomba dans le découragement et prit la fuite. Elle se dmgea du côté de l'Egypte, sa patrie. U fallait traverser un grand désert qui s'étendait jusqu'à la mer Rouge. Arrivée près d'une fontaine qui était sur la route, un ange, apparaissant sous figure d'homme, lui dit : «Agar, servante de Sara, d'où viens-tu ? et où vas-tu ? — Je fuis, répondit-elle, devant Sara, ma maîtresse. » Et l'ange du Seigneur ajouta : <( Retourne vers ta maîtresse, et humilie-toi sous sa main. )> C'est aussi ce qu'il importe de rappeler et de prescrire à tous ceux que les difficultés abattent, aux âmes frivoles et aux faibles cœurs qui ne comprennent pas le caractère de la vie, ou qui n'ont pas la force de l'accepter telle que Dieu l'a faite. Le travail et l'humiliation que

VOUS êtes tenté de fuir ici sous une forme vous attendent un peu plus loin sous une autre forme : vous évitez la rude parole du maître, vous allez trouver devant vous la sauvage immensité du désert. On triomphe par le courage qui lutte, et non par la lâcheté qui recule.

L'envoyé céleste dit encore à la fugitive : « Je multiplierai tellement ta race, qu'elle deviendra une multitude innombrable. Tu mettras au monde un fils et tu l'appelleras Ismaël, parce que le Seigneur a entendu le cri de ton affliction, » Quelque chose de semblable se passe dans les cœurs assaillis et éprouvés par les attraits du mal ou par les rigueurs de l'infortune : la tentation les flétrit et les abat ; mais lange préposé à leur garde les relève et fait refleurir leur courage et leur espérance. Il corrige la lassitude et la terreur où les jette le péril par la promesse des secours que le Ciel envoie et des récompenses qu'il réserve à l'héroïsme. Car, d'un C(> té, la protection et la miséricorde divine couvrent les affligés, et, de l'autre, s'ils sont hommes de bien, leurs actes demeurent comme une glorieuse et féconde postérité : leur exemple trace un sentier de lumière et donne des ailes de feu à tous ceux qui veulent les suivre dans la vertu ; leurs œuvres résistent à la mort, et, par le lien du mérite, vont se rattacher pour jamais de cette ^i.e à la \ie future, à travers les profondeurs du tombeau.

Et, continuant à parler d'Ismaël, l'ange dit : « Ce sera un homme x - rouche ; il lèvera la main contre tous, et tous lèveront la main contre lui, et il plantera ses pavillons en face de tous ses frères. » Chacun peut savoir si cette prophétie s'est vérifiée. Avant de mourir, Ismaël s'est fait craindre de tout le pays qui fut plus tard nommé l'Arabie. Sa postérité, mêlée à la postérité d'Héber, arrière-petit-fils de Sem, peupla les contrées qui s'étendent de l'Euphrate à la mer Rougt et aux confins de l'Egypte, et des rives de l'Océan indien jusqu'à la Palestine. Il fut le père des Arabes ou Sarrasins, na tion guerrière, crueUe, inconstante, sans habitation fixe. Dans sa pauvreté et sa sobriété, peu de choses suffisent à l'Arabe ; mais, dans sa fierté, il y en a une à laquelle il ne renonce jamais, c'est l'indépendance. Mieux protégé par ses déserts que ne le sont les îles lointaines retranchées derrière des abîmes et placées sous la garde de l'Océan, il n'a

jamais vu ses ennemis dresser leurs tentes sur la terre qui lui fut assignée en héritage : les Perses, les Grecs, les Romains, ne l'ont point soumis. Toutes les grandes invasions vinrent expirer à ses pieds, comme des fleuves qui se perdent et meurent dans les sables ; les peuple européens l'ont vaincu bien des fois, ils ne l'ont pas encore dompté. Tribus errantes, les Arabes vécurent longtemps de commerce, de fraude et de pillage ; au commencement du huitième siècle, Mahomet les réunit sous une loi commune, disciplina leurs forces, et, soufflant l'esprit du fanatisme sur cette organisation neuve et énergique, les envoya conquérir le monde. Ils mdrchèrent portés par la victoire, et joignirent au goût des batailles le culte des sciences et des arts, sans doute parce que la guerre, comme tontes les grandes douleurs de l'humanité, purifie et régénère les nations, et les féconde en les rapprochant. Mais ce fut le passage d'un éclair : fidèles à leurs habitudes nomades, les Arabes ne firent que camper dans la gloire. Il y a déjà plusieurs siècles que le pavillon qu'ils y avaient tendu est plié, et l'Europe chrétienne, en posant dessus son épée et la croix, a marqué que jamais il ne se dépliera. Et, en effet, la langue, les lois, les mœurs, la physionomie même, tout annonce que l'Arabe a connu la civiUsation, et que l'état sauvage où il est retombé accuse non pas un peuple inculte, mais une nation décrépite. Tels sont les fils d'Ismaël, fils d'Agar.

Agar, touchée d'un sentiment religieux, invoqua le nom du Seigneur qui venait de la consoler, et nomma la fontaine témoin de cette merveille la fontaine de celui qui vit et me voit. On sait assez que la haute antiquité avait l'habitude de désigner les lieux par les faits mêmes dont ils avaient été le théâtre. Puis Agar re\int docilement chez son maître ; elle s'humilia sous la main de Sara, et mit au monde un fils qui fut appelé Ismaël. Quelque temps après. Dieu promit à Abraham que Sara lui donnerait aussi un fils, et confirma ce qu'il avait annoncé touchant celui d'Agar : « Je le bénirai, dit le Seigneur, et lui donnerai une postérité nombreuse. Douze princes sortiront de lui, et il deviendra le chef d'un grand peuple. » Le cœur d'Agar s'ouvrait à la joie, en songeant aux éclatantes destinées que la parole divine garantissait à Ismaël. Ces généreuses mères, qui semblent toujours porter

leur fils dans leur cœur et l'enfanter sans cesse dans les angoisses d'une inquiète espérance, ne savent vivre que pour lui, et elles couvent son avenir de toute la richesse de leurs rêves et de leurs vœux, comme elles ont répandu sur son berceau une inexprimable douceur de regards et de baisers. Mais Dieu ne leur vend la gloire pour leur enfant, comme pour elles, qu'au prix du travail et des amères souffrances.

Selon la promesse divine, Abraham eut de Sara un fils qu'on nomma Isaac, et qui devait être l'héritier béni des croyances et des vertus de son père. La bonne harmonie n'avait pu régner entre les deux épouses au jour où elles ne se touchaient cependant que par les qualités diverses, ou peut-être par les défauts de leur caractère personnel ; aujourd'hui que les goûts, les rivaUtés et les querelles des deux fils devenaient, pour ainsi dire, les goûts, les rivalités et les querelles des mères, les anciens éléments de discorde se trouvaient gravement compUqués et souvent mis en jeu. La famille du croyant et pur Abraham n'échappa point aux conséquences fâcheuses de la polygamie ; toute autre famille se flatterait en vain d'y échapper. On a beau faire : les lois morales qui président à la paix domestique, comme à la prospérité des empires, ne sauraient être impunément méconnues, et il est remarquable que lors même qu'en la matière spéciale de ces lois Dieu accorde des dispenses à Ihumaine infirmité, les inconvénients inévitables qui se produisent semblent avertir la créature de rentrer par un plus grand courage dans un ordre plus parfait. Du reste, si l'on veut comprendre, d'une part, combien les hommes sont habiles et puissants à se dégrader, et, de l'autre, comment l'Évangile, en rétablissant le mariage dans sa primitive condition d'unité, a mis un frein salutaire à leurs convoitises, il ne faut que se rappeler les marchés de Stamboul déshonorés par des trafics infâmes, et ses harems divisés par des jalousies cruelles et des haines implacables.

Un jour, Sara \itlsmaël maltraiter Isaac. Ismaël comprenait que son droit d'aînesse et toutes ses secrètes espérances venaient de s'évanouir, et que, fils de l'esclave, il aurait pour maître son jeune frère, fils de la femme hbre. Il donna des marques non équivoques de sa jalousie et de sa haine, et son caractère hardi, violent et impétueux, pouvait se porter aux

plus graves extrémités. C'est ce qui fit prendre à Sara une résolution sévère : « Renvoie, dit-elle à Abraham, cette servante et son fils, car il ne sera point héritier avec mon fils Isaac. » Ces paroles furent trouvées dures par Ahraham, qui aimait Ismaël. Mais, au-dessus des affections de l'homme, il y a la volonté de Dieu, et le secret de la vie consiste non pas à fuir la douleur et à se créer des joies, mais à marcher dans le sens de la volonté de Dieu. Aussi, là où les esprits terrestres ne voient que le jeu d'une passion humaine et des malheurs à pleurer, se cachent souvent le ressort de quelque adorable décret et le germe fécond d'un avenir plein de gloire. C'est ce que savent les hommes sincèrement religieux, et c'est aussi la foi en ces doctrines qui imprime à toute leur vie un caractère de liberté si généreuse et de si magnanime résignation.

Le Seigneur, qui voulait se choisir un peuple à part où seraient conservées les véritables croyances, et tirer ce peuple d'Abraham par Isaac et non point par Ismaël, sépara les deux frères, afin que les violences et la mauvaise volonté de l'un ne pussent étouffer ou corrompre la vocation et les destinées de lautre. Il avertit donc Abraham de se conformer au désir exprimé par Sara, et de renvoyer Agar et Ismaël : « C'est en Isaac, ajouta-t-il, que j'appellerai ta postérité ; toutefois je rendrai le fils de ta servante chef d'une grande nation, parce quïl est venu de toi. » Abraham prit du pain et une outre pleine d'eau qu'il mit sur l'épaule d'Agar, lui donna son fils et la renvoya. Seule avec Ismaël, et n'ayant de nourriture et de breuvage que ce qu'elle en pouvait porter, exposée à mourir de besoin et de lassitude dans le désert qu'il lui fallait franchir, Agar recevait un rude traitement, et on doit croire qu'il ne lui fut infligé que parce que son insolence avait atteint d'extrêmes limites. Car en ces temps et dans ces pays où les étrangers eux-mêmes étaient chose sacrée, .et où l'hospitaUté avait des droits si étendus, les serviteurs, et à plus forte raison les alliés et les proches, ne pouvaient être exclus, sans graves motifs,dela commune et universelle bienveillance.

Agar sortit donc de la maison d'Abraham, et, au lieu de retourner en Egypte, comme elle imaginait le faire sans doute, elle s'écarta vers l'Arabie et perdit son chemin. Elle errait dans le désert qui porta depuis le nom de Bersabée,

petite ville Mtie sur les confins de l'Idumée et de la Palestine. Sa provision d'eau fut ^itc épuisée. Aujourd'hui encore les voyageurs ne franchiraient pas ces solitudes, que brûle un dur soleil et où le vent efface le lendmain les traces quïls ont laissées la veille, si le chameau agile, laborieux et sobre, ne les portait avec leurs livres et leurs breuvages, comme un vaisseau que la main de Dieu a fait pour voguer sur ces océans de sable. Triste et vaincue par la fatigue et la soif, Agar cbandonna son fils sous l'ombrage d'un arbre, puis alla s'asseoira la distance d'un trait d'arc, en disant : (( Je ne verrai pas mourir mon fils. » Car ily a dans les choses plus que des larmes ; il y a comme un glaive qui pénètre jusqu'au cœur de ceux qui les contemplent et le déchire de mortelles blessures. Là, à l'écart, élevant la voix, la pauvre femme pleurait avec amertume. Ismaël, découragé, pleurait aussi. Alors un ange fut envoyé pour consoler les fugitifs : (( Agar, dit-il, que fais-tu ? Ne crains pas; le Seigneur a écouté la voix de ton enfant. Lève-toi, prends ton fils par la main, car je le rendrai chef d'une grande nation. » Il faut penser qu'Ismaël se souvenait des croyances et des habitudes de son père, et qu'il y avait dans sa plainte un sentiment de rehgion sincère. Au reste, ce banni, réfugié sous un arbre et jetant des cris que le Ciel daigne entendre, n'est-il pas la figure de l'humanité, exilée de l'Éden, traversant l'aridité de cette "vie avec une soif désolée du bonheur, cherchant un abri au pied de la croix et poussant des soupirs de tristesse et de confiance auxquels Dieu répond par le don de la grâce et la promesse d'une éternelle vie ? Car, des hauteurs du Calvaire, le christianisme n'a-t-il pas rappelé les peuples païens, égarés dans leur route, à la vérité, à la vertu, à la liberté, à toutes les nobles choses ? L"Ëglise n'est-elle pas venue dire à la race humaine : <( Que ferais-tu dans les soUtudes du doute et dans les découragements qui suivent l'égoïsme ? Place ta confiance et ton amour en Dieu, qui a entendu la voix de tes douleurs. Levez-vous ô hommes ! tenez-vous par la main, car vous êtes frères d'origine et de destinées : marchez en unissant vos forces, et donnez-vous un mutuel appui dans la commune détresse. Fils de vos œuvres, les gloires de l'avenir égaleront votre courage et vos vertus. »

A la parole d'en haut, Agar, consolée, leva les yeux et aperçut un puits ,- elle y alla chercher de l'eau, et en fit boire à l'enfant. Son découragement l'avait jusque-là empêchée de voir cette fontaine, peut-être parce que, dès cette époque, les habitants de la contrée, comme le dit un ancien auteur, avaient la coutume de couvrir de sable l'entrée des puits et de n'en accuser l'existence que par des marques connues d'eux seuls. Mais ne peut-on voir aussi dans cette soudaine découverte que fit Agar une image de ce qui nous arrive au milieu des revers et de la prospérité ? Car l'effet des tristesses sombres n'est-il pas de ramener en dedans et d'assoupir les facultés de l'âme, et de la tenir ainsi accablée et captive sous le poids de son énergie concentrée, tellement qu'elle néglige d'accomplir, ou qu'elle accomplit, sans en avoir la conscience et sans en tirer parti, les opérations les plus simples et les plus utiles? Et n'y a-t-il pas, au contraire, dans l'espérance et dans les joies qu'elle donne je ne sais quoi d'ardent et d'expansif qui excite notre activité, l'appelle au dehors, la met vivement en face des éléments de succès que présentent les circonstances, au point que l'âme semble poussée par ce souffle puissant qu'on nomme heureuse fortune, ou bien animée par cet esprit de divination qu'on nomme le génie ?

Ismaël ne fut point délaissé par la Providence ; il continua d'habiter le désert, et se rendit fort habile à tirer de l'arc. L'historien Josèphe rapporte que des bergers s'émurent de compassion sur Agar et son fils, et vinrent en aide à leur misère. Plusieurs pensent aussi, avec raison, que les secours d'Abraham demeurèrent constamment assurés à Ismaël, car il est certain, d'ailleurs, que tout rapport d'affection ne fut pas rompu entre eux, et qu'Ismaël se joignit à Isaac pour rendre à son vieux père les derniers devoirs de la piété filiale. Mais ceci n'arriva que longues années après.

Agar et Ismaël, s'avançant vers le midi, allèrent définitivement fixer leur séjour au désert de Pharan, dans l'Arabie Pétrée. Ce désert, ainsi nommé de la ville de Pharan, qui en était proche, s'étend du pied du Sinaï jusqu'aux frontières de la Palestine. Il faut mettre onze jours à le traverser. Il y a des espaces immenses où l'on cherche en vain, pour reposer son œil, des mousses, un peu d'herbe, quelques arbres chétiss. La plaine n'est guère rompue que par des tertres de

sable mouvant que les ouragans forment et déplacent sans cesse. A de rares distances, des bouquets d'acacias épineux, de tamarins et de cyprès, semblent vouloir rappeler que Dieu a donné la fécondité à la terre ; c'est comme la voix d'un vivant qui retentirait dans le silence d'un vaste cimetière. La religion, le commerce et le brigandage attirent souvent sur les lisières de cette solitude les Arabes qui vont à la Mecque et aux environs de la mer Rouge, et qui refluent de là vers le golfe Persique, Bagdad, Jérusalem et la Syrie. C'est ce même désert qui est devenu si célèbre par les marches et les campements des Israélites, lorsque, sortant de l'Egypte, ils marchaient à la conquête de la Terre promise ; ils foulèrent trente-huit ans ces sables ennemis que nul ruisseau n'arrose, que nulle verdure ne couvre, et ils y furent vêtus par la main qui donne au roseau son écorce, nourris et abreuvés par celui qui remplit le grain de blé de sucs \ivifiants, et le grain de raisin d'une douce et généreuse liqueur. Telle fut la demeure d'Agar et d'Ismaël et le dur berceau du peuple arabe.

Lorsque Ismaël eut atteint sa trentième année, Agar lui fit épouser une femme égyptienne. A partir de cette époque, Agar n'apparaît plus dans l'histoire ; le reste de son existence nous est inconnu. Elle ressemble à ces feux qui, par une nuit d'automne, gUssent dans le ciel où l'œil les voyait immobiles, et vont s'abattre sur la montagne sans qu'on puisse les y retrouver. Pour Ismaël, on sait qu'il \1nt assister à la mort d'Abraham et lui donner la sépulture. Il n'avait pas droit à succéder, parce qu'il était né d'une esclave, et que, chez les anciens peuples en général, les enfants suivaient la condition des mères.

La possession de la terre de Ghanaan fut donc dévolue à Isaac ; Ismaël et ses autres frères reçurent des présents. Ismaël eut douze fils qui donnèrent leur nom à douze \illes ou bourgades, et l'on doit entendre par là, non point des amas de maisons, bâties de pierres ou de briques, mais des tentes groupées en assez grand nombre pour contenir autant de personnes que le lieu pouvait en faire vivre. Il mourut, épuisé de vieillesse, à l'âge de cent trente-sept ans.

N'y a-t-il pas dans la YÎe d'Agar une leçon donnée à tous ceux qui délaissent Dieu, leur père et leur maître, pour chercher, sur la foi de leurs désirs mal gouvernés, une indépeil-

dance stérile en gloire et en bonheur ? Transfuges de l'Évangile, sous le joug duquel ils devraient vivre et produire des actes de vertu, ils demandent à la création tout ce qu'elle peut donner de jouissance. Dieu les laisse marcher quelque temps le chemin de leur doute et de leurs égarements, et puis les rappelle par la voix des amers chagrins. Ils reviennent, car les grandes apostasies ne se consomment pas sans terreur et sans hésitation ; mais, rentrés au foyer domestique, l'image du plaisir passé leur semble plus douce que la fidélité au devoir présent ; ils nourrissent le vœu d'une trahison nouvelle, et s'essayent à rompre leurs entraves. Alors Dieu les abandonne ; leur âme est une terre déserte où le vent des passions tarit la source de tout bien ; leur vie est comme un vagabondage à travers les régions du mal, et ils meurent en laissant après eux un long enchaînement d'œuvres mauvaises, triste et regrettable postérité.

RÉBEGGA

Qu'elle soit sage comme Rébocja.

{Prière de l'Église pour les épouses, dau» la cérémonie du mariage.)

En quittant la Chaldée pour se réfugier, sur la foi de la parole divine, vers ce pays qu'on nomma depuis la Judée, et où sa race devait se multiplier comme les étoiles du firmament et les sables de la mer, Abraham emmena ses plus proches parents. Tharé, son \ieux père, sa femme Saraï, son frère Nachor, et Loth son neveu, le suivirent. Puis, pour quelque raison que ce soit, on fit un assez long séjour dans la ville d'Haran, en Mésopotamie ; Tharé y mourut, et Nachor s'y fixa. Abraham, continuant sa route, arriva dans la vallée qu'arrose le Jourdain, entre le lac Tibériade et la mer Morte; plus tard, il s'avança vers le midi;, comme s'il eût voulu passer en Egypte. Or toutes ces régions étaient habitées pas les Chananéens, peuples idolâtres et corrompus.

La nombreuse postérité de Nachor alla se perpétuant au miUeu de ces races remuantes oui chassées l'une par l'autre, mais couronnées de gloire, passaient tour à tour dans les plaines delà Chaldée, et qui longtemps donnèrent des lois à l'Asie entière. Les traces de son existence et de son nom eussent disparu sous les pas de tant d'hommes et la poussière de tant de siècles, si l'Écriture, en lui consacrant un souvenir, ne l'eût protégée, comme tant d'autres, contre le temps et l'oubli. Nachor eut donc plusieurs fils ; Bathuel, l'un d'entre eux, fut père de Rébecca, saluée du nom d'aïeule par

tous les Jiiifs : tige illustre et féconde, ses rejetons multipliés sont épars aujourd'hui sur toute la face de la terre, et prennent place au soleil de toutes les nations.

Nous ne savons rien de précis sur la première jeunesse de Rébecca. La vie pastorale était en honneur dans sa famille, comme dans la famille de tous les patriarches, sous le ciel ouvert et brillant des régions orientales. Toutes les conditions indistinctement étaient laborieuses alors, et les valets servaient les maîtres pour les aider au travail et non pour les en dispenser. Rébecca partagea sans doute les occupations dévolues à son âge et à son sexe. Elle était à sa vingtième année à peu près, lorsqu'elle fut demandée en mariage par Isaac, son parent. Voici comment le ciel lui traça le chemin de sa destinée.

Abraham se faisait vieux. Un jour, il appela Éliézer, le plus ancien de ses serviteurs, et lui confia la mission délicate de chercher une épouse à son fils Isaac. Héritier d'une promesse que l'humanité avait reçue dès son berceau, et dépositaire de la foi véritable, il ne voulut point altérer, par une alliance avec les Chananéens, la pureté de son sang et de sa doctrine. C'est pourquoi il fit promettre à son serviteur Éliézer d'aller choisir l'épouse d'Isaac dans sa famille de Chaldée, où Dieu avait encore des adorateurs. Éliézer craignit de ne pouvoir déterminer la jeune fille à revenir avec lui jusqu'en la terre de Ghanaan, et demanda sll pourrait, en ce cas, ramener Isaac dans le pays de ses aïeux. « Garde-t-en bien, répondit le croyant Abraham ; le Seigneur Dieu du ciel, qui m'a tiré de la maison de mon père et du lieu de ma naissance, dont j'ai la parole, et qui m'a dit : Je donnerai ce -pays à ta race, enverra lui-même son ange devant toi, et tu trouveras là une femme pour mon fils. Cependant, si elle refuse de te suivre, tu seras dégagé de ton serment; mais ne reconduis jamais mon fils en cette contrée. » Éliézer fit le serment d'exécuter tout ce que lui prescrivait son maître.

Le bon serviteur se mit en route. Il emmena dix chameaux chargés de richesses et de présents destinés à l'épouse de son jeune seigneur. Il y avait bien douze jours de chemin de JBersabée, où se trouvait alors Abraham, jusqu'à la ville d'Haran, dans la Mésopotamie, où il avait laissé sa famille, car plusieurs géographes placent Bersabée à peu de distance de

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Gaza, et Haran est cette ville connue dans l'histoire profane sous le nom de Charres, et près de laquelle l'armée des Parthes défit les légions romaines et tua Crassus,leur général.

Enfin Éliézer arriva. Il se tint en dehors de la -ville et fit reposer ses chameaux. C'était vers le soir, précisément à l'heure où les jeunes filles venaient puiser l'eau à la fontaine ; car, en ces temps de la jeunesse du monde, la simplicité des goûts répandait du charme et de l'honneur sur des occupations que les peuples modernes ont abaissées dans leur estime, sans les rendre moins nécessaires ; la beauté, la délicatesse et l'opulence ne dispensaient point les femmes de la plupart des travaux domestiques. Plusieurs siècles même après l'ère des patriarches, la Syrie, la Grèce et la Sicile se réjouissaient encore dans la paix et la sérénité de ces mœurs, qu'on ne trouve plus guère aujourd'hui que dans l'histoire.

Cependant Éliézer était vivement préoccupé de sa mission, comme tous les hommes de cœur quand ils ont pris quelque engagement. Il voulut d'abord traiter l'affaire avec Dieu : il se mit en prière, et, avec cette confiance que de fréquents prodiges autorisaient alors dans les âmes pures et sincèrement croyantes, il osa fixer lui-même le signe qu'il prendrait pour expression de la volonté divine, et qui déterminerait son choix. Il devait reconnaître l'épouse d'Isaac à sa bienveillance et à ses mœurs hospitalières ; il devait demander à boire, et, entre toutes les jeunes filles de la ville qui venaient puiser l'eau à la fontaine, celle qui lui répondrait : « Buvez, et je donnerai aussi de l'eau à vos chameaux, « celle-là serait l'épouse destinée à Isaac.

Dieu eut pour agréable cette confiance qu'il avait sans doute inspirée, et il l'exauça. A l'instant le voyageur vit une belle et gracieuse jeune fille qui, l'épaule chargée d'un vaisseau plein d'eau, s'en retournait à la -ville : c'était Rébecca. Il s'avança vers elle, demandant à boire : (( Buvez, Seigneur, » répondit-elle ; et de suite elle prit le vaisseau, le tenant penché sur son bras, afin que l'étranger pût boire. Ensuite elle ajouta : « Je vais aussi puiser de l'eau pour abreuver tous vos chameaux. » Et, versant son vase dans les canaux, elle courut le remplir à la fontaine. Lui pourtant la contemplait en silence, n'osant croire encore au succès de son Toyage.

Toutefois il offrit à Rébecca des pendants d'oreilles et des bracelets d'or, et lui demanda de qui elle était fille, et s'il pourrait trouver place au logis de son père. On sait que l'hospitalité, chez les Orientaux, était de droit commun, et qu'il y avait autant de joie à la donner qu'à la recevoir. Rébecca répondit qu'elle était fille de Bathuel, fils de Nachor, et qu'il y avait à la maison de son père des logements spacieux pour les étrangers. Ainsi tout marchait au gré d'Éliézer ; ravi de tant de bonheur, il se prosterna en terre pour rendre grâces à Dieu qui avait si bien dirigé ses pas. De son côté, Rébecca courut dire à sa mère tout ce qui venait de se passer.

Or Rébecca avait un frère nommé Laban. Au récit de sa sœur et à la vue des pendants d'oreilles et des bracelets, il alla \ite trouver Éliézer, qui était encore près de la fontaine. H lui offrit affectueusement l'hospitaUté et l'emmena au logis. On déchargea les chameaux, on lava les pieds à Éliézer et aux hommes de sa suite ; puis on lui servit à manger. Mais l'envoyé fidèle dit : « Je ne mangerai point avant de rn'expliquer sur mon voyage. » On lui répondit : « Parlez. » Alors Éliézer fit connaître les motifs et les circonstances de son voyage, comment il avait promis de ne pas chercher l'épouse d'Isaac ailleurs que dans la famille d'Abrahajn ; quel signe il avait été inspiré de choisir pour connaître la volonté de Dieu, et que ce signe s'était précisément manifesté en Rébecca. Et il ajouta : « Si donc vous agréez la demande de mon maître, dites-le moi ; si vous avez d'autres désirs, dites-le moi encore, afin que je poursuive ailleurs mes recherches. »

Laban et Bathuel répondirent : « Dieu a parléici ; nous ne pouvons vous dire des choses opposées à sa volonté. Voilà Rébecca devant vous ; prenez-la et l'emmenez, et qu'elle soit l'épouse du fils de votre maître, comme il a plu au Seigneur. » A ces paroles, ratifiées sans doute par la jeune fille, l'heureux ambassadeur, se prosternant à terre, rendit à Dieu de nouvelles actions de grâces. Ensuite il prit les vases d'or et d'argent et les riches vêtements qu'il avait apportés, et les offrit à Rébecca. Peut-être était-ce là des gages du mariage futur, ou bien la dot que, selon l'usage du temps et de la contrée, l'épouse recevait du mari. Éliézer fit aussi des présents aux frères et à la mère de la fiancée.

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