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chasse ; Jacob, de mœurs douces et dïnclinations paisibles, restait plus volontiers en la société de sa mère. Il leur échut aussi une part différente dans l'affection de leurs parents : Isaac aimait davantage Ésaii, qui lui faisait manger de sa chasse, et Jacob était plus cher à Rébecca.
Or il arriva un jour qu'Esaû revint des champs extrêmement fatigué et en même temps pressé de faim et de soif. Il \it un plat de lentilles que son frère s'était préparé, et le lui demanda. Jacob crut devoir profiter de la circonstance, et répondit : « Vends-moi ton droit d'aînesse. » Or ce droit valait à l'aîné de la famille une certaine primauté d'honneur et d'autorité, une double portion dans Ihéritage commun, et une bénédiction spéciale du père mourant. Comme tous les hommes passionnés, Ésaû voulut voir les choses par le côté qui favorisait son désir, et il dit : « Voilà que je meurs; à quoi me servira mon droit d'aînesse? » Et il le vendit; puis il mangea et but, et s'en alla sans se mettre en peine de la perte qu'il venait de faire. Peut-être songeait-il qu'il pourrait un jour ressaisir son droit parla force, mais il n'en fut pas ainsi.
Isaac était avancé en âge, et ses yeux s'affaibhss aient. n appela Ésaû et lui dit : « Tu vois que j'ai vieilli et que je ne connais pas le jour de ma mort. Prends tes armes, ton carquois et ton arc, et va dehors ; et, quand tu auras pris quelque chose à la chasse, tu m'en feras un mets comme tu sais que je l'aime; tu me l'apporteras afin que j'en mange, et je te bénirai avant de mourir. »
Rébecca entendit ces paroles, et, lorsque Ésaû fut parti pour la campagne, elle raconta tout à Jacob, et lui dit : « Maintenant, mon fils, suis mon conseil; va-t'en au troupeau, amène-moi les deux meilleurs chevreaux, afin que j'en fasse à ton père un mets comme je sais qu'il l'aime; tu le lui offriras, afin qu'il en mange et qu'il te bénisse. » Mais Jacob, rappelant qu'il différait beaucoup d'Ésaû, dont les membres étaient couverts de poil, exprima la crainte d'être connu par son père, et d'attirer ainsi sur sa tête la malédiction au lieu de la bénédiction. Rébecca reprit : « Que cette malédiction retombe sur moi, mon fils; seulement écoute ma parole et va faire ce que je t'ai dit. «Jacob accomplit les ordres de sa mère, qui prépara le repas d'Isaac; il prit
ensuite les vôtements d'Ésaû, qui étaient riches et tout embaumés de l'odeur des parfums au milieu desquels on les conservait ; Rébecca lui couvrit le dessus des mains et le cou de la peau des jeunes chevreaux, et lui donna le mets et les pains destinés à Isaac.
Interrogé par son père, Jacob crut devoir répondre : « Je suis Ésaii, votre premier-né ; j'ai fait ce que vous m'avez prescrit; levez-vous sur votre séant, mangez de ma chasse et donnez-moi votre bénédiction. )> Isaac fut étonné d'êlre si promptement servi ; il voulut savoir si c'était bien Ésaii, son premier-né, qu'il avait devant lui, et fit approcher l'interlocuteur. Il le toucha, et, croyant le reconnaître, il dit : « Pour la voix, c'est la voix de Jacob; mais les mains sont les mains d'Ésaii. » Et il ajouta : u Tu es bien mon fils Ésaii ? » Jacob répondit : » Je le suis. » Alors Isaac mangea et but, puis il dit : « Approche et viens me baiser. )> Jacob s'approcha et lui donna un baiser. Le vieillard respira les parfums dont les vôtements de son fils étaient embaumés, et il dit : « C'est comme l'odeur d'un champ rempli de fleurs que le Seigneur a béni. Que Dieu te donne de la rosée du ciel et de la graisse de la terre, abondance de blé et de vin; et que les peuples te servent et que les tribus t'adorent; sois le seigneur de tes frères, et que les fils de ta mère se prosternent devant toi; qui te maudira, qu'il soit maudit, et qui te bénira, qu'il soit comblé de bénédictions!
Isaac achevait ces paroles, et Jacob venait de se retirer, lorsque Ésaii entra, demandant la bénédiction paternelle. Isaac lui dit : « Qui es-tu donc? — Je suis Ésaii, votre fils aîné, » reprit-il. Le vieillard demeura frappé d'un étonnement extrême. Cependant, loin de retirer la bénédiction donnée, il la ratifia. Peut-être l'erreur contre laquelle, du reste, il s'était vainement prémuni, lui parut-elle une révélation des conseils divins ; car, en ces temps si. voisins de lorigine du monde, la Providence demeurait penchée, pour ainsi dire, comme une mère sur le berceau de la jeune humanité ; et nos croyants aïeux, accoutumés à ce doux commerce, lisaient plus sûrement et plus vite que nous la volonté du ciel dans les événements de chaque jour. Peut-être encore Isaac se souvint-il des grandes destinées promises à Jacob avant sa naissance, ou de la cession volontaire qu'avait faite Ésaii de son droit d'aînesse.
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Ésaii était désespéré; il se plaignit de son frère, il jeta des cris amers et furieux. Pourtant il sollicita de nouveau la bénédiction disaac. A ses cris mêlés de larmes, et sur ses instances réitérées et pressantes, son neux père, tout ému, dit : « Ta bénédiction sera dans la graisse de la terre et dans la rosée du ciel. Tu vivras du glaive et tu serviras ton frère; mais il y aura un temps où tu rejetteras et briseras son joug. »
Cependant Ésaû nourrissait dans son âme indignée le souvenir de la bénédiction obtenue par Jacob, et ne se consolait que dans l'espoir de la vengeance ; il dit en son cœur ; « Viendra le jour de pleurer mon père, alors je tuerai mon frère Jacob. » Ayant appris ces menaces, Rébecca résolut d'envoyer son jeune fils en Mésopotamie, afin que la colère de l'aîné s'adoucit par le temps et leloignement. Elle fit agréer ce projet à Isaac, en lui représentant combien ils avaient à souflrir des femmes d'Ésaû qui étaient Chananéennes, et quil importait de choisir l'épouse de Jacob ailleurs que parmi les tribus voisines, où régnaient la corruption et 1 idolâtrie.
Isaac appela donc Jacob, le bénit, et lui donna ce commandement : « Ne prends point, dit-il, une femme de la race de Chanaan ; mais va dans la Mésopotamie de Syrie, en la maison de Bathuel, père de ta mère, et là, épouse une des filles de Laban, ton oncle. Que le Dieu tout-puissant te donne et donne à ta postérité, après toi, les bénédictions qu'il a promises à Abraham... » Jacob partit accompagné des vœux d'Isaac et de Rébecca ; il alla effectivement chez Laban, son oncle, où il passa de longs jours et subit des épreuves multiphées. Toutes choses ne lui arrivèrent d'abord pas à souhait; néanmoins la bénédiction de son vieux père, ratifiée par le ciel, fut plus forte que 1 ingratitude des hommes et des circonstances : il acquit, par un travail de vingt années, des troupeaux nombreux et de grandes richesses. Enfin il voulut revenir au pays de sa naissance. Il trembla un moment au souvenir de la fougue naturelle et du courroux d'Ésaù; mais vingt ans usent bien des choses dans la courte vie de l'homme : d'ailleurs il eut recours à la prudence et à la prière ; il envoya des ambassadeurs et des présents à Ésaii, et se mit avec confiance entre les mains de Dieu. L'entrevue
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des deux frères fut pacifique ; Ésaû embrassa Jacob en versant des larmes; puis ils se séparèrent le même jour, l'un pour se retirer vers la montagne de Séir, d'où il était venu; l'autre pour aller se fixer plus au nord, non loin de la ville de Sichem.
Isaac vivait encore; il atteignit un grand âge, et ses deux fils se réunirent pour lui rendre les derniers devoirs. Mais Rébecea n'était plus quand Jacob revint de la Mésopotamie; les Écritures ne marquent point l'époque de sa mort; il est dit seulement qu'elle fut déposée dans la caverne où reposaient Abrabam et Sara, et où son époux Isaac vint la rejoindre : cendres illustres qui attendent toutes ensemble, sous la protection d'une vie pleine de foi et de vertus, l'heure de la résurrection glorieuse.
Rien n'est plus suave et plus pur que cette délicieuse page des Saintes Lettres que nous venons de reproduire ; il y a tant de naïveté et de charme dans la rencontre d'ÉUézer et de Rébecea! C'est l'image d'un monde disparu; mais on n'en réveillera jamais la mémoire sans exciter en même temps les svmpathies les plus vives et les plus délicats sentiments. Car les hommes entretiennent toujours de secrètes intelligences avec toutes les nobles choses, et, quoi qu'on ait fait pour les corrompre, ils se laissent toucher au spectacle de ces mœurs simples qui sont le commencement de la vertu, quand elles n'en sont pas l'heureux fruit. Aussi ce gracieux sujet a-t-il été cher aux peintres des diverses écoles. Le moine Gozzoli en a orné les fresques du Campo-Santo. Il a inspiré au Tintoret un tableau fait dans la grande manière des Vénitiens. Nicolas Poussin a mis une sorte de prédilection à le peindre ; l'agencement, le site, la grâce des figures et les caractères des têtes, tout est admirable dans cette toile savante. Le grand peintre de notre temps, M. Horace Vernet, a trouvé aussi dans cette scène la matièi*e d'une belle composition : il a choisi le moment où Rébecea tient son vaisseau penché sur le bras pour faire boire ÉUézer.
RAGHEL
Le cœur de son mari se confie en elle, {Proverbes, ixxi, 11.)
Le respect pour l'antiquité n'est pas une maladie de l'esprit humain. Ce qui est plus ancien n'est pas toujours plus imparfait: à côté de la lenteur, le vieillard possède la prudence, et également il y a de la noblesse et du charme dans la simplicité des neux âges. Les siècles présents ne peuvent rien gagnera médire des siècles antérieurs; les fautes commises par les hommes d'autrefois n'assurent pas l'impeccabilité aux hommes d'aujourd'hui. Laissons les morts en paisible possession de leurs vertus, c'est une justice qu'on leur doit; et même n'humilions pas leur mémoire par la comparaison superbe de ce qui leur manquait et de ce que nous avons acquis, c'est une générosité qui nous fera honneur. D'ailleurs, la chose particulière qu'on blâme dans le passé rentrait peutêtre nécessairement dans un système général qui était plein dlmmenses avantages, comme ce qu'on loue dans le présent rentre peut-être dans un système général qui est plein des inconvénients les plus graves. Notre civihsation a ses merveilles; je l'aime et l'admire, quoiqu'on dise que le paupérisme, poursuivant l'opulente industrie sur ses roues de leu, menace ceux qui ont tout de la colère de ceux qui n'ont rien. Les mœurs des premiers temps avaient leur grâce et leur naïveté ; on peut se plaindre qu'elles se soient totalement évanouies devant les manières raffinées de la vie moderne, quoiqu'il y ait bien dans la rusticité des nations in-
cultes quelque chose pour quoi nous ne ressentons aucune sympathie.
En tout cas, il est remarquable que ceux mêmes qui n'aimeraient pas pour eux la vie simple et paisible du monde primitif, se réjouissent du moins au récit qu'on leur en fait, et donnent des regrets involontaires à l'innocence pauvre et à la calme féUcité des anciens jours. Ce que les poètes en ont dit est resté vivement empreint dans notre mémoire, et ces tableaux ne sont pas sans agrément à côté de l'ardent tumulte et de l'agitation fiévreuse de notre époque. Mais, quand ces souvenirs sont puisés aux sources de la reUgion et se rattachent à des noms qu'elle a consacrés, ils se revêtent encore de je ne sais quel charme plus pur et plus doux. Ceux qui ont visité la Palestine en pèlerins et qui portaient une intelligence élevée et un noble cœur, n'ont pu se défendre, en posant le pied sur cette terre de poésie et de prodiges, d'une sorte de frayeur respectueuse que la vue de Rome et d'Athènes n'avait pas imprimée à leur âme ; car la voix qui sort de la tombe des peuples illustres et la trace gigantesque qu'ils ont laissée sur le sol ne touchent pas de la môme manière que la voix et les monuments de la religion. La même chose arrive à ceux qui ne font de pèlerinage que dans les livres : ils éprouvent des émotions plus profondes et d'un ordre plus élevé en ^isitant par la pensée le théâtre des événements rehgieux qui ont changé la face du monde^ que lorsqu'ils parcourent en esprit les lieux où vécurent les grands hommes qui, après tout, n'ont représenté que d'humaines idées et des intérêts subalternes. De là vient aussi qu'il y a tant d'harmonie pour les oreilles chrétiennes dans les noms de Jacob et de Rachel, et que l'on trouve dans les récits bibUques des attraits et une suavité qui font aimer les mœurs de l'âge patriarcal, non-seulement parce qu'elles sont simples et naïves, mais encore parce qu'elles furent pratiquées par nos aïeux dans la foi.
Jacob s'en allait vers la Mésopotamie pour éviter le courroux de son frère Ésaii et pour y épouser une femme de sa race et de sa croyance. Ayant marché tout le jour, il s'arrêta pour prendre du repos. Il posa sa tête sur une pierre et s'endormit. Dans son sommeil, il vit une échelle qui d'une extrémité touchait la terre, et de l'autre les cieux ; le Seigneur
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était appuyé sur le haut de l'échelle, où montaient et descendaient les anges. Était-ce une image du départ et du futur retour de Jacob, ou bien la ngiii^e de quelque autre grand événement ? Quoi qu'il en soit, Jacob fut consolé, car le Seigneur lui dit : « Je suis le Seigneur, Dieu dAbraham,ton père, et Dieu d'Isaac; je te donnerai, à toi et à ta race, la terre où tu dors. Ta postérité sera comme les grains de sable ; tu t'étendras à l'Orient et à l'Occident, au Septentrion et au Midi, et toutes les nations de la terre seront bénies en celui qui sortira de toi. Je serai ton gardien en quelque lieu que tu ailles ; je te ramènerai en ce pays et je ne te quitterai pas que toutes mes paroles ne soient accomplies. » A son réveil, Jacob fut saisi dune terreur rehgieuse et tout à la fois encouragé par les promesses du Ciel. De la pierre où il avait reposé sa tête il fit un monument commémoratif de sa vision, puis il continua son chemin vers l'Orient. Ce doux et paternel commerce de la Divinité avec les hommes n'a point cessé, bien qu'il se présente aujourd'hui sous une autre forme. Six mille ans d'expérience, la durée miraculeuse de l'Église depuis dix-huit siècles, toutes les nations civilisées mai^chant au soleil de l'Évangile et fixant à leur gré la destinée pohtique des peuples qui n'ont pas reçu le Christ, la lumière, la chaleur et la vie qui se manifestent dans la doctrine cathohque ; toutes ces choses sont une assez magnifique vision et forment des degrés éclatants qui peuvent bien mener l'homme de la terre jusqu'aux cieux et des ténèbres d'une fausse opinion jusqu'au sein de la splendide vérité. Du haut de ce piédestal, Dieu parle par la voix claire et distincte de l'Eghse, et, sur la foi de l'enseignement sacré, l'humanité, cette auguste voyageuse, continue avec courage et sécurité son ^.hemin vers les régions de l'avenir.
Cependant Jacob arriva dans une campagne où des brebis, séparées en trois troupeaux, se reposaient près d'un puits, attendant qu'on les fît boire, car l'entrée du puits était fermée par une pierre, sans doute pour que l'eau se conservât plus facilement en ces plaines desséchées par un ardent soleil. Quand tous les troupeaux étaient réunis, on levait la pierre ; on la roulait de nouveau sur l'ouverture du puits quand ils étaient abreuvés. Jacob dit aux bergers : « Frères, d'où êtes-vous ? — De Haran, » répondirent-ils. Et Jacob
ajouta : « Ne connaissez-vous point Laban, fils deNachor ? » Ils dirent : « Nous le connaissons. » Le voyageur reprit : « Est-il en bonne santé ? — Oui, dirent-ils ; et voilà sa fille Rachel qui vient ici avec son troupeau. » Jacob dit : « Il reste encore bien du jour, et il n'est pas temps de ramener les troupeaux à l'étable : faites donc boire les brebis, et vous les reconduirez ensuite aux pâturages. » Eux répondirent : «Nous ne le pouvons avant que tous les troupeaux soient rassemblés ; alors nous détournerons la pierre du puits pour les faire boire. »
Ils parlaient encore lorsque arriva Rachel avec les brebis de son père, car elle menait elle-même paître le troupeau. Ces illustres familles, qui pouvaient nommer toute la longua suite de leurs ancêtres, vivaient noblement dans une grande abondance, mais aussi simplement et d'une manière laborieuse. .Jouissant d'une liberté parfaite, pourvues des choses nécessaires à la vie, et modérées dans leurs désirs, elles formaient comme de petits États que le père gouvernait en roi : véritable monarque en effet, puisqu'il ne manquait à son pouvoir réel que des titres vains et des cérémonies incommodes. Sa richesse principale consistait en troupeaux. Il changeait de demeure lorsque les pâturages venaient à manquer; il s'arrêtait quand les pâturages se trouvaient meilleurs ou plus abondants. Son empire le suivait partout, et son bonheur avec son empire. Il ne s'enfermait pas dans les murailles, comme ceux qui cherchaient à éviter le châtiment de crimes accomplis et à s'assurer le moyen d'en commettre impunément de nouveaux ; il campait sous des tentes et vivait à ciel ouvert, n'ayant rien à craindre de Dieu ni des hommes. Ses femmes et ses filles portaient comme lui le poids du jour et de la chaleur, et passaient également leur ■vie dans le travail et la simplicité. Telles furent Sara, femme d'Abraham, et Rébecca, mère de Jacob ; telle était aussi Rachel.
Jacob, apercevant sa parente, et sachant que le troupeau appartenait à Laban, son oncle, ôtala pierre qui couvrait le puits, et le troupeau s'abreuva. Puis l'étranger se fit connaître ; il nomma sa mère, et, élevant la voix, il répandit des larmes par tendresse d'affection envers sa cousine et lui donna un baiser. Rachel courut en hâte avertir son père.
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Laban -slnt de suite à la rencontre du fils de sa sœur ; il le pressa dans ses bras et le conduisit en sa maison. Puis, apprenant le but de son voyage, il lui dit avec un intérêt plein d'amitié : « Tu es ma chair et mon sang, n rappelant ainsi leur parenté et promettant à son neveu secours et protection. La voix des sentiments naturels parlait alors toute seule.
Cependant Jacob prenait soin des troupeaux de son oncle depuis un mois. L'oncle lui dit : <( Faut-il, parce que tu es mon frère, que tu me serves gratuitement ? Dis-moi donc quelle récompense tu désires. » Or Laban avait deux filles : l'aînée se nommait Lia et la plus jeune Rachel; mais Lia était chassieuse, et Rachel d'une beauté accomplie. Jacob répondit : u Je vous servirai sept ans pour Rachel, votre seconde fille. » Chez la plupart des peuples anciens, l'homme devait acheter la femme qu'il épousait, ou du moins lui constituer une dot. Jacob, sorti de la maison paternelle en fugitif, ne pouvait guère remplir les conditions accoutumées qu'en offrant ses services au lieu de richesses. Laban agréa positivement le désir de son neveu : « Il vaut mieux te la donner qu'à un autre, dit-il en parlant de Rachel; demeurez chez moi. » Jacob servit donc sept ans pour Rachel, et sept ans lui parurent de courtes journées, tant était grande son affection. Car il y a des choses qu'on ne croit jamais acheter trop cher ; et, quoique les affections véhémentes s'affligent des longs retards, cependant elles savent merveilleusement étendre sur leurs angoisses les charmes de l'objet aimé et tromper ainsi la lenteur du temps.
Lorsque les sept années de travail pénible et de soins continuels furent accomphs, Jacob demanda sa récompense. Laban parut vouloir l'accorder : il rassembla ses amis et célébra le festin des noces. Puis, par une substitution que rien ne saurait justifier,il donna Lia pour épouse à Jacob. Mais celui-ci s'en plaignit avec douleur : « De quelle sorte me traitez-vous ? Ne vous ai-je pas servi pour Rachel ? Pourquoi m'avez-vous trompé ? » Laban répondit : « Ce n'est pas la coutume en ce pays de marier les filles les plus jeunes avant les aînées. » Si le prétexte était véritable, il fallait l'alléguer avant toute promesse donnée à Jacob; mais il n'était que mensonger, car la célébration publique des noces montrait
assez que, dans ropinion et les mœurs du pays, Rachel pouvait se marier sans que Lia le fût. Mais ce qui importe aux hommes avides, ce n'est pas d être loyaux et francs, c'est d'arriver à leurs fins par toutes les routes. Du reste, Laban proposa bien à Jacob d'épouser aussi Rachel, pourvu toutefois quil le servît encore sept ans. Jacob y consentit, et prenant Rachel pour femme aussi bien que Lia, il continua de servir son oncle.
Assurément la polygamie est opposée à la première institution du mariage, et elle n'a jamais pu se produire licitement dans le monde que sous le bénéfice d'une dérogation positive à la foi fondamentale. Aussi l'on pense que Dieu, qui, par nécessité, avait permis aux enfants du premier couple le mariage entre fi^ères et sœurs, permit également, après le déluge, la pluralité des femmes, dérogeant ainsi, dans les deux cas, à des prescriptions que l'Évangile est venu rappeler, maintenir et sanctionner, et que les peuples civilisés ont respectées et suivies dans leur code et dans leurs mœurs. En toutes les questions où se trouvent imphqués les droits et les devoii's respectifs des hommes, la volonté de leur commun auteur est une limite qu'on ne saurait franchir impunément. A la vérité, les principes sont et restent toujours immuables ; mais, d'un autre côté, les conditions auxquelles s'attachent le bien et le mal peuvent être parfois déplacées, et le même acte extérieur se revêt alors d'une morahté essentiellement différente. Ainsi ce que les patriarches ont lait sans crime en prenant simultanément plusieurs femmes au titre d'épouses du premier ou du second ordre, ne se ferait aujourd'hui qu'au scandale et sous l'anathème de toute la chrétienté. Et sans doute des utopies honteuses qui cherchent un appui dans la fange de quelques mauvais instincts ne pervertiront pas le cœur de l'Europe baptisée ; le suprême effort des passions humaines est d'insulter la digue que Dieu leur oppose, mais non pas de la détruire. Dieu fait ce qu'il veut, et ce qu'il fait ne meurt pas.
Rachel avait une plus grande part que sa sœur dans l'affection de Jacob. Mais Dieu, qui dispose à son gré toules richesses et qui se plaît souvent, dès ce monde, à relever dans la gloire ceux que nous abaissons dans le mépris, donna de nombreux enfants à Lia moins aimée et laissa Rachel long-
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temps stérile. En ce temps de simplicité vertueuse où les lois providentielles qui régissent le développement du genre humain n'étaient point entravées par des calculs égoïstes, on regardait les enfants comme la gloire et la bénédiction des mariages ; on réputait heureux le père et la mère qui voyaient la riante troupe de leurs fils fleurir autour d'eux comme un plant de jeunes oliviers. Rachel obtint le fils qu'elle désirait si \ivement ; elle le nomma Joseph, c'est-à-dire accroissement, pour marquer de la sorte qu'elle attendait encore de la libép Jité du ciel une faveur et une joie semblables.
A la naissance de Joseph, il y avait quatorze années que Jacob était entré dans la Mésopotamie. Libre désormais d'engagement envers son beau-père, il songeait à se retirer en la terre de Chanaan, doù il était venu. 11 dit donc à Laban : '-( Laissez-moi retourner en mon pays et au lieu de ma naissance. Donnez-moi mes femmes et mes enfants que j'ai achetés par mes sernces, afin que je m'en aille ; car vous savez tout ce que j'ai fait pour vous. )> Laban répondit : » Que je trouve grâce à tes yeux ; j'ai reconnu par expérience que Dieu ma béni à cause de toi. Demeure donc et fixe toimême ce que je te donnerai en retour. » Le gendre reprit : « Vous savez de quelle manière je vous ai servi et ce que sont devenus vos biens entre mes mains. Vous aviez peu avant que je vinsse ici, et maintenant vous êtes devenu riche; le Seigneur vous a béni depuis mon arrivée. Il est juste que je songe aussi à ma propre maison. » Toutefois, sur les instances de Laban, Jacob consentit à rester encore : mais un traité fut fait pour régler les profits qui reviendraient à chacun d'eux. Puis, le ciel aidant ses travaux et son industrie, Jacob acquit de fort grandes richesses. Car la vertu, source de joies intériem^es et garantie de féhcité future, est aussi une condition et un principe de bonheur matériel, parce qu'elle introduit la modération dans nos désirs et l'ordre dans nos actes, et parce qu'elle féconde et affermit l'œuvre de l'homme en attirant sur lui la rosée des bénédictions célestes.
Six ans s'étaient écoulés depuis le nouveau pacte. La prospérité croissante de Jacob éveilla la jalousie des fils de Laban, et il les entendit un jour se dire entre eux : « Jacob a tout enlevé à notre père, et, enrichi de nos biens, il est de-
venu puissant. » Il démôla aussi dans les manières et sur le visage de Laban des signes non équivoques de froideur et de mauvais vouloir. Enfin, Dieu le confirma dans sa résolution de retourner au pays de ses aïeux, en lui promettant secours et protection. Jacob envoya donc chercher Rachel et Lia, et les fit venir dans la campagne où il paissait ses troupeaux. Là, il leur rappela combien les sentiments de Laban à son égard étaient changés, que leur père avait dix fois rompu les conventions passées entre eux et modifié les clauses du pacte primitif. « Aussi, ajouta- t-il, Dieu lui a ôté son bien pour me le donner... et il m'a dit : « Sors promptement de cette contrée et retourne au pays de ta naissance. » Rachel et Lia n'avaient pas à se louer des attentions paternelles, et l'avenir ne leur semblait pas devoir être meilleur que le passé. « Que pouvons-nous espérer, dirent-elles, des biens et de l'héritage de notre père? Ne nous a-t-il pas traitées et vendues comme des étrangères? et n'a-t-il pas consumé le prix de notre vente? Mais Dieu lui a pris ses richesses pour les donner à nous et à nos enfants. C'est pourquoi tout ce que Dieu vous a commandé, faites-le. » Ces motifs de plainte sont ingénument déduits ; mais ce qui les relève, c'est le sentiment religieux de ces deux femmes et leur confiance en la décision de Jacob. Soit qu'elle trouve dans sa faiblesse naturelle un avertissement de se défier d'elle-même, soit plutôt qu'elle voie reluire avec éclat dans la pureté de son cœur Limage de ce qui est juste, délicat, la femme, en général, se réfugie -vite et volontiers vers Dieu et cherche instinctivement dans la volonté de son époux l'écho de la volonté divine. Et cet abandon et celte dépendance lui sont doux et faciles, non-seulement parce qu'elle se délivre ainsi de l'incertitude et des anxiétés, ce qui ne serait que de l'égoïsme ; mais encore parce que sa vie tout entière est placée dans le dévouement et que sa générosité n'est pas moins grande que sa vocation. Au reste, Dieu, qui couvre de fleurs le joug qu'il impose, incline les cœurs par sa grâce comme il pUe les destinées par sa force, et, en donnant à l'homme une personnalité ardente, jalouse de l'initiative et fière de ses Ubres mouvements, il donne à la femme l'intelligence et l'amour des sacrifices, et semble rester plus près d'elle pour la conseiller et la soutenir.
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Jacob fit donc monter ses femmes et ses enfants sur des chameaux, et emmena toutes les richesses quïl avait amassées dans la Mésopotamie ; Rachel, de son côté, emporta les idoles de son père. Le départ fut préparé et accompli à Tinsu de Laban, qui était allé dans le \oisinage donner des soins à ses troupeaux. La caravane franchit l'Euphrate et s'avança dans la direction de l'Occident. C'est seulement le troisième jour que Laban apprit la retraite de son gendre. Dans son indignation, il rassembla sa famille et ses serviteurs et se mit à la poursuite de Jacob ; après sept jours de marche, il l'atteignit auprès d'une montagne qui porta depuis le nom de Galaad. Jacob y avait dressé sa tente; Laban y dressa aussi la sienne, en méditant sans doute de se venger le lendemain. Mais, durant la nuit. Dieu lui apparut en songe, et, par ses menaces, le détourna de tout projet de vengeance. Comme une mère qui observe et protège avec une tendresse inquiète le sommeil de son enfant. Dieu veille pour l'innocence endormie, et il répand de noires terreurs dans la conscience de l'homme injuste.
Laban calmé aborda pacifiquement le fugitif et lui dit : « D'où vient que tu agis de la sorte et que tu me ravis mes filles, comme des prisonnières de guerre? Pourquoi vouloir t'échapper à mon insu et sans m'avertir? Je t'aurais reconduit avec des chants de joie au son des tambours et des harpes. Tu ne m'as pas laissé embrasser mes filles et mes petitsfils ; tu n'as pas agi sagement. Je pourrais bien, à présent, te faire du mal ; mais le Dieu de ton père me dit hier : Gardetoi de rien dire d'offensant à Jacob. Je ne te reproche pas le désir de revoir tes parents et la maison de ton père ; mais pourquoi m'as-tu dérobé mes dieux? » Jacob répondit : « Je suis parti sans vous prévenir, parce que je craignais que vous ne me ravissiez vos filles. Pour le larcin dont vous m'accusez, que celui-là meure en présence de nos frères, chez qui on trouvera vos dieux ; cherchez et prenez ici tout ce qui vous appartient. » 11 parlait de la sorte, ignorant que Rachel, on ne sait trop pourquoi, avait emporté de la maison paternelle quelques idoles, espèce de simulacres représentant les ancêtres ou même de fausses divinités ; ce qui a fait croire à plusieurs interprètes que Laban mêlait lïdolàtrie au culte du vrai Dieu. Il est possible que Rachel ait emporté ces images,
oi LES FEMMES DE LA BIBLE.
faites pcut-èlrc de métal précieux, afiQ de se dédommager ainsi des injustices de son père ; ou bien voulait-elle, par un motif plus noble, lui ôter les objets de ses profanes et superstitieuses pratiques ?
Quoi quil en soit, elle prit de telles mesures que les investigations de Laban demeurèrent inutiles : elle s'assit sur les idoles lorsque son père vint les chercher dans la tente qu'elle habitait, et elle s'excusa de ne pouvoir se lever, prétextant quelque indisposition. Alors Jacob, tout ému des soupçons outrageux de son beau-père, lui fit ces reproches ; (( Pour quelle offense et pour quel crime cette poursuite acharnée et ces perquisitions parmi tous les objets qui m'appartiennent? Quavez-vous trouvé de tous les biens de votre maison ? Faites-le voir devant vos frères et les miens, afin quils soient juges entre vous et moi. Est-ce là le prix de vingt ans passés avec vous? Vos brebis et vos chèvres n'ont point été stériles ; je ne me suis point nourri des moutons de votre troupeau. Ce qui était pris par les bêtes féroces, je ne vous Tai point dit, je vous en tenais compte ; ce qui était dérobé par les voleurs, vous me le faisiez rendre. J'étais dévoré, nuit et jour, par la chaleur et par le froid, et le sommeil fuyait de mes yeux. C'est ainsi que je vous ai servi vingt ans, quatorze pour vos filles et six pour vos troupeaux. Vous avez changé dix fois les conditions de notre pacte. Si le Dieu de mon père Abraham, le Dieu que craint Isaac, ne m'eût assisté, vous m'eussiez peut-être renvoyé tout nu , mais Dieu a regardé mon affliction et le travail de mes mains, et il vous a réprimé hier par S3s menaces. »
Il n'y avait rien à répliquer. Laban s'adoucit : « Mes filles, dit-il, et mes petits-fils, tout ce qui est à toi m'est cher comme mon propre bien ; quel mal puis-je faire à mes filles et à mes neveux ? Viens donc et faisons une alhance qui serve de témoignage entre nous. )> Jacob fut charmé de ce dénoûment. Ils rassemblèrent des pierres en un monceau ; ce tertre était destiné à servir de limite entre les possessions des deux parents : nul ne devait le franchir dans des vues hostiles. C'était la coutume, chez les anciens peuples, d'ériger ces sortes de monuments pour transmettre à la postérité la mémoire des faits considérables ; les guerriers et les voyageurs illustres laissaient de semblables traces de leur passage et
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de leurs exploits. A ces amas de pierres plus ou moins informes, on donnait un nom qui en rappelait la nature et l'origine ; ainsi Laban et Jacob nommèrent leur monument Tertre du témoignage, parce qu'il devait rester comme le muet témoin de la foi jurée ; c'est de là qu'il fut appelé Galaad par les Hébreux. Le contrat fut placé sous la garantie sacrée du Dieu que craignait Isaac, du Dieu d'Abraham et de Nachor. Les deux familles se réunirent pour immoler des victimes et prendre un repas. Le lendemain, Laban se leva avant le jour, embrassa ses tils et ses filles, les bénit et s'en retourna.
L'avarice et l'intérêt sont de vieilles et incurables maladies : aujourd'hui, comme du temps de Laban, l'homme est moins riche de ce qu'il possède que pauvre de ce qui lui manque. Frêle et caduc, il demande et cherche partout un point d'appui et une protection ; il semble tout dévorer dans l'avidité de ses désirs, lui pourtant à qui si peu de chose suffit en réahté. Il méconnaît les affections de famille, il étouffe la voix du sang pour élargir de quelques Ueues son empire d'un jour et augmenter le nombre de ses sujets, ses sujets ne seraient-ils que des troupeaux de brebis. Heureux encore lorsque son esprit, un moment tourmenté par la soif d'avoir, s'apaise enfin au nom de la raison et de la religion, et apprend à sacrifier à la justice et à la concorde de jalouses prétentions et des richesses illégitimes !
Après la retraite de Laban, Jacob continua sa route. H envoya ses gens pour informer de son retour Ésaû, autrefois si courroucé contre lui. Ses gens rapportèrent qu'Ésaii arrivait à la tète de quatre cents hommes. Jacob fut effrayé ; il divisa en deux bandes ses serviteurs et ses troupeaux. Si l'une tombait sous les coups d'Ésaii, pensait-il, l'autre au moins pourrait échapper. Puis il chercha dans le ciel un secours plus efficace que tous ces arrangements, et fit cette prière : « Dieu de mon père Abraham, Dieu d'Isaac, mon père, Seigneur qui m'avez dit : Retourne en ton pays, au lieu de ta naissance, et je te ferai du bien, je suis indigne de toutes vos miséricordes et de la fidélité que vous m'avez gardée en vos promesses. J'ai passé ce fleuve du Jourdain n'ayant qu'un bâton, et je reviens aujourd'hui avec ces deux troupes. Délivrez-moi de la main de mon Irère Ésaii, parce que je crains extrêmement qu'à son arrivée il ne fasse périr la mère et les enfants. Vous avez pro-
Eyûlu elsi Cûeiiooe HnTTiPîtifyies tiiuu du HfuliL Dmme
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mis de me combler de vos bienfaits et de multiplier ma race comme le sable de la mer dont les grains sont innombrables... » Quand on veut avoir la fortune pour soi, il faut recourir à Dieu qui la tient en sa main. A la vérité, la marche des événements fut décrétée dès l'origine ; mais dès ce moment aussi la prévision de notre prière a exercé son influence sur les divins décrets. De la sorte, notre âme n'est point courbée sous la fatalité, puisqu'il a été tenu compte de ses libres actes, et il ne lui est pas donné de pénétrer l'avenir, afm qu'elle conserve toujours dans ses résolutions une liberté parlaite. C'est la belle et honorable doctrine du christianisme, qui élève et glorifie l'homme en l'associant aux œuvres de la Providence.
Jacob ayant choisi parmi ses troupeaux ce qu'il voulait offrir à son frère, lui envoya ces présents sous la conduite de divers serviteurs qui devaient laisser entre eux quelque intervalle : il espérait que son amitié généreuse, en livrant ainsi à la colère dÉsaû des assauts successifs, finirait par la vaincre. Précédé de cette sorte d'avant-garde, il passa la nuit dans son camp, et le lendemain, il partit de fort bonne heure avec ses femmes, leurs servantes et ses onze fils. Jacob demeura un peu à l'écart; tout à coup un ange, sous figure dhomme, vint engager avec lui une lutte qui dura jusqu'au matin. Le courage de Jacob fut plus grand que le péril, parce que l'esprit céleste voulut bien tempérer sa force et se laisser surmonter par son rival ; c'est même cette victoire qui valut à Jacob le nom dlsraël,lequel signifie puissant contreDieu, parce qu'il avait glorieusement soutenu l'attaque de l'envoyé divin. Cette lutte est l'image des angoisses qui obsèdent notre âme dans les circonstances difficiles et extrêmes : je ne sais quoi de supérieur lond alors sur nous, comme un aigle sur sa proie ; l'inteUigence, le courage et la vertu se débattent dans des étreintes douloureuses; le succès reste longtemps suspendu jusqu'au moment où. Dieu couronnant une magnanimité quïl a inspirée, l'homme sort de la lutte, fatigué par le travail, mais récompensé par une victoire.
Esaii s'avançait avec ses quatre cents hommes. Jacob l'aperçut et divisa sa famille en trois détachements. En tète marchaient les servantes avec leurs enfants : Lia et sa fille venaient en second heu; enfin bulvdieril Uachel cl Jjseph,
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deux têtes chéries qu'il éloignait le plus possible de tous les dangers. Lui-même alla le premier à la rencontre d'Ésaii ; les deux frères, émus de tendresse, s'embrassèrent étroitement, en versant des larmes. Puis Ésaii, levant les yeux, vit les femmes et les enfants, et dit : « Qui sont ceux-là? est-ce qu'ils t'appartiennent? » Jacob répondit : « Ce sont les enfants que Dieu a donnés à ton serviteur. » Et les servantes, s'approchant avec leurs fils, se prosternèrent aux pieds d'Ésaù ; Lia le salua à son tour ; Rachel s'avança la dernière, comme on couronne un bouquet de fleurs artistement agencées, en plaçant au-dessus de toutes les autres celle qui a les plus riches couleurs et les parfums les plus exquis.
Ésaii dit à son frère : « Qu'est-ce que ces troupes que j'ai rencontrées? — Je voulais, répondit Jacob, trouver grâce devant mon seigneur. « Ésaii reprit : » J'ai de grands biens, mon frère ; garde ce qui est à toi. — Non pas, je t'en prie, dit Jacob ; mais, si j'ai trouvé grâce à tes yeux, reçois de ma main ce petit présent... » Ésaii se laissa vaincre aux instances de son frère, et offrit de l'accompagner dans sa route. Jacob exprima sa reconnaissance, et fit observer qu'il ne pouvait aller qu'à petites journées, à cause de ses femmes et de ses enfants. « Je t'en conjure, dit Ésaii, prends quelques-uns de mes gens pour compagnons de voyage. — 11 n'est pas nécessaire, repartit Jacob ; je n'ai besoin que d'une chose, seigneur, c'est de trouver grâce à tes yeux. » Et ils se séparèrent réconciliés. Ésaii revint au pays de Seir, où il avait fixé sa demeure ; cette région, qui porte aussi le nom d'Idumée, s'étendait entre l'Arabie Pétrée, lÉgypte et la Palestine. Jacob alla dresser ses tentes sur la rive orientale du Jourdain, vis-à-vis les lieux où fut bâtie plus tard la ville de Scythopolis : peu de temps après, il s'avança jusqu'aux emirons de Sichem, afin de procurer à ses troupeaux d'abondants pâturages. Aujourd'hui encore, le flanc des collines qui environnent Sichem est couvert de verdure ; des pâtres arabes y gardent leurs chèvres, en tirant d'une sorte de flûte à deux tuyaux quelques accents sauvages.
Or Jacob avait onze fils et une fille nommée Dîna. Riche des biens de la terre, plus riche encore de ses croyances, il menait une vie paisible que rien ne semblait devoir altérer. Un jour sa fille, âgée d'emiron quinze ans, sortit pour voir
les femmes de la contrée. Sichem, fils d'Hémor et prince du pays, l'ayant aperçue, l'enleva et lui fit outrage. Il demanda ensuite à l'épouser. Jacob fut profondément attristé, mais il garda le silence jusqu'au retour de ses fils, occupés dans le voisinage à paître leurs troupeaux. Ses fils, transportés de colère, résolurent de venger leur sœur. Ils surprirent artificieusementles Sichimites, qui étaient hors d'état de se défendre, etils en firent un honible massacre. On tua Sichem et son père Hémor avec leurs sujets ; on emmena captifs les femmes et les enfants, et Dina revint chez son père. Le crime du jeune prince avait été grand, sans doute ; mais le châtiment fut atroce. C'est une leçon trop sévère, mais c'est une leçon mémorable donnée aux hommes qui abusent de la majesté du pouvoir pour insulter audacieusement à la faiblesse ; les noms de Lucrèce et de Virginie, dans l'histoire profane, rappellent de semblables enseignements. Il y a des joies hideuses que les peuples ne pardonnent pas à ceux qui peuvent si facilement s'en procurer d'honorables ; Dieu même, dans sa calme et profonde équité, ratifie quelquefois, dès ce monde, le jugement des peuples, et l'on a vu des trônes s'abîmer et disparaître dans de sanglants précipices que la volupté avait creusés.
Après ce carnage de Sichem, dont Jacob garda jusqu'à la mort un souvenir amer, il se retira vers Luza, la ville des amandiers, où, dans sa fuite, autrefois, il avait vu Dieu en songe, et que, pour cela, il avait nommé Béthel. Soit que ses gens eussent rapporté en Mésopotamie des coutumes superstitieuses, soit qu'ils eussent adopté quelques rites chananéens, il abolit dans sa maison tout ce qui pouvait ressentir l'idolâtrie ; il prescrivit à sa famille des purifications extérieures en signe de la pureté intérieure qu'elle devait recouvrer; puis il éleva un autel au \Tai Dieu. Car on sait que, parmi les patriarches et môme parmi les nations païennes, le père de famille était prêtre et roi, comme si la sagesse antique eût voulu marquer par là que les intérêts spirituels et temporels de l'homme sont distincts, mais ne peuvent être divisés, et que les deux puissances qui gouvernent sa nature complexe, au lieu de se séparer et de s'exclure mutuellement, doivent s'accorder dans la paix et se tenir comme par la main pour conduire avec bonheur l'humanité dans le chemin de ses
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destinées. Proposer et peut-être opérer lu division entre le sacerdoce et l'empire, c'est l'œuvre dune facile audace ; mais créer et leur appliquer un système de fraternelle concorde, ce serait l'œuvre d'une intelligence forte et d une haute vertu. Au moins, si l'on est condamné à se tromper souvent en cette matière, celui qui prononce des paroles de consolation est plus pardonnable que celui qui pousse des cris de guerre aveugle.
Jacob menait la vie nomade des pasteurs : il quitta Béthel à la saison de printemps et se dirigea vers les lieux où fut depuis Éphrata, appelée encore Bethléem. Dans sa route, Rachel fut surprise des douleurs de l'enfantement ; bientôt même elle se trouva en péril de la vie. La sage-femme lui disait : u Ne craignez pas, vous mettrez encore ce fils au monde. » Mais son âme s'envolant et la mort étant proche, Rachel nomma son enfant Benoni, c'est-à-dire fils de ma douleur. Le père aima mieux le nommer Benjamin, c'est-àdire fils de ma droite, comme pom^ indiquer la résignation pleine de courage avec laquelle il supporta son chagrin. Car Rachel, son épouse bien-aimée, mourut en cette circonstance. Elle fut enterrée près du chemin, et Jacob dressa sur son sépulcre un monument qu'on voyait encore longtemps après. Aujourd'hui même, là où la tradition et l'Écriture placent ce sépulcre, il y a un édifice carré, surmonté d'un petit dôme, et qu'on nomme le tombeau de Rachel. Il jouit des privilèges d'une mosquée; car les Ai^abes, aussi bien que les Juifs et les Chrétiens, honorent la mémoire des patriarches. De ce point on aperçoit sur la colline opposée le village de Rama, qui se présente en amphithéâtre et dont parle Jérémie, lorsque peignant par un langage figuré la désolation des Juifs rassemblés en ce lieu et près d'en partir pour la captivité de Babylone, il dit : « A Rama fut entendue une voix, un soupir et un gémissement immense ; Rachel, pleurant ses fils, ne voulut pas être consolée parce qu'ils n'étaient plus. » L'Évangile rappelle aussi ses accents d'éloquente tristesse, lorsqu'il décrit l'affreux, massacre par lequel Hérode ensanglanta les environs de Bethléem : les plaintes de toutes les mères retentirent comme un écho de la douce et bien-aimée voix de Rachel. Et, lorsque le pèlerin voit aujourd'hui la veuve et stérile Judée, enveloppée de la ma-
lédiclion divine comme d'un vêtement, assise au seuil d'un pacha turc et suivant d'un morne et long regard ses fils qui se dispersent sur tous les points du globe, le pèlerin ne croit-il pas entendre Rachel répandant encore sur ces campagnes rtiorreur d'un plus grand deuil par le bruit d'une lamentation inconsolable ?
De dures tribulations attristèrent les dernières années de Jacob. La famine le força de passer en Egypte à l'âge de cent trente ans ; il nomma brève cette vie que nous nommerions longue aujourd'hui, car les jours de son pèlerinage, peu nombreux et mauvais, comme il le dit lui-même, n'égalèrent pas les années de ses pères : paroles pleines de mélancolie, répétées par toutes les races humaines, qui marchent inclinées vers le tombeau, en se plaignant que leur existence subit une diminution progressive dans sa durée, hélas ! sans en devenir meilleure. Joseph et Benjamin, les seuls fils de Rachel, avaient toujoursété l'objet des tendresses privilégiées de Jacob ; il parut les aimer encore davantage après la mort de leur mère ; il aimait Joseph surtout. Il est vrai que la jalousie de ses autres enfants lui fit expier cruellement cette prédilection ; mais, près de mourir, il se maintint dans les habituelles dispositions de toute sa vie, et, en mémoire de Rachel, il décréta qu'après la conquête de la Terre promise la postérité de Joseph formerait deux tribus, tandis que la postérité de ses frères n'en devait former qu'une seule. Au reste, quand même cette distinction n'eût pas été un souvenir donné à Rachel, elle était due à Joseph, que la Providence honora sur terre de la manière la plus éclatante, et qui secourut et couvrit de gloire la vieillesse de Jacob.
Le pinceau des artistes chrétiens a plusieurs fois reproduit les gracieuses scènes de la vie de Rachel. On sait que le célèbre cimetière de Pise est entouré de galeries qui renferment beaucoup de tableaux peints à fresque par divers maîtres des quatorzième et quinzième siècles. Toute la suite del'Histoire sainte y est retracée en ses événements principaux ; tous les grands noms de l'Ancien Testament y figurent, au moins depuis la création, par Buffalmaco, jusqu'à l'histoirede Job, par Gozzoli. Entre les nombreux sujets traités par ce dernier, on remarque les noces de Jacob et de Rachel, œuvre pleine de délicatesse et de grâce ; la vision de l'échelle mys-
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térieuse que nous avons rapportée, et le serment fait à Galaad par Jacob et Laban. Au seizième siècle, Etienne de Laulne a donné plusieurs épisodes de la vie de Rachel; cette suite se termine par les couches laborieuses où elle mourut en mettant Benjamin au monde. Raphaël a représenté, dans les loges du Vatican, Rachel faisant boire ses troupeaux après que Jacob eut détourné lapierre qui couvraitl'entrée du puits. Le même Raphaël et Nicolas Poussin, qui ont peint les sujets bibliques comme Racine les écrit, ont reproduit, chacun à sa manière, la scène où Jacob reproche à Laban de l'avoir trompé en lui donnant Lia au heu de Rachel. Enfin, il y a de beaux tableaux de Pietro de Cortone, de Poussin, de la Hire et de Berlin, où l'on voit Rachel assise sur les idoles de son père, lorsque celui-ci les cherchait, et s'excusant de ne pouvoir se lever
On sait tout ce que peut la fureur d'une feinine. (ViBGiLE, Enéide, t.)
La femme a des vices comme des vertus à elle. Organisation vive et frêle, sa sensibilité est profonde, ses passions sont ardentes et tumultueuses. Puissante par la faiblesse et non par la force, elle attaque en dessous et par côté ; elle ruse avec la tempête ; elle fuit, revient et disparait, pour revenir encore et lutter toujours, jusqu'à ce qu'elle triomphe par l'importunité, qui est une imitation de la constance. Son but reste le même, ses moyens changent : elle vous trompe sur la fixité des désirs par la multiplicité de ses évolutions. Un air de paisible indifférence enveloppe et protège ses stratagèmes les plus habiles et les artifices où elle place son plus cher espoir. Semblable à un prisme, sa subtile imagination décompose la pensée en nuances aussi nombreuses que délicates, pour ne vous la laisser parvenir qu'au degré de lumière et sous le jour qu'elle voudra ; et, en effet, les nuances qu'elle appelle viennent à l'instant et comme par magie se déteindre dans sa parole abondante et rapide et sur sa mobile physionomie, au point que vous ne soupçonnez aucune étude là où il y a toute la désinvolture de la franchise. Le bien semble prendre, en passant par elle, je ne sais quelles proportions aiigéhques; mais, dans le mal, elle paraît obéir aux inspirations de Satan : née pour compatir, elle se donne un cœur sans pitié ; douce et timide par caractère, elle devient emportée et furieuse ; Dieu l'avait revêtue <le pudeur, elle fait rougir le front de l'homme. Dans ses
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grandes haines, qui sont sourdes et perfides, elle sème des écueils sur vos pas, sa langue vous déchire par des morsures secrètes et envenimées. Vous ne pourrez rompre le réseau d'impostures obliques qu'elle a tendu sur vous; sa vengeance prend mille déguisements, sa fureur se multiplie ; non, vous ne vaincrez pas, car, lors même que vous sortiriez de la lutte avec la vertu d'un ange, vos destinées cependant restent celles d'un homme, et elles seront poursuivies et fatiguées sans fin par les lâches et noires méchancetés d'un démon.
Telle apparaît la femme de Putiphar : les mauvais instincts la sollicitent ; elle les suit avec un honteux emportement ; sa propre dignité, ses devoirs d'épouse, la condition dun esclave, la naturelle beauté de la vertu, rien ne rappelle et ne ranime l'honneur qui succombe dans ce cœur attaqué comme tous les cœurs peuvent l'être, mais battu comme tous les faibles courages le sont. Toute passion, à moins d'être brutale, devait éteindre ses feux au calme mépris et aux pudiques résistances de Joseph; toute âme élevée eût accordé, sinon une généreuse estime, du moins le nénéfice du pardon aux graves leçons de ce jeune homme et à la pureté de ses nobles sentiments. Mais l'odieuse femme s'indigne et s'irrite ; elle couvre son crime du manteau de la fidélité conjugale ; la calomnie arme ses lèvres ; en ses mains hypocrites, les témoignages d'innocence laissés par la victime deviennent des preuves de culpabilité ; sa vengeance même porte des signes de lâcheté et de dégradation : la superbe maîtresse, libre, puissante et respectée, ne trouve dans son cœur flétri, pour punir un esclave vertueux, que la bassesse du mensonge et la cruauté, les seules choses sans doute qu'on trouve dans les anges déchus et dans le cœur d'une femme avilie.
De tous les enfants de Jacob, Joseph était le plus vertueux et le p !u& aim^He. I.a l)eauté del'âmB ne sî trahit pas toujours au deïiors par la pureté et la grâce aes formes ; car depuis que l'homme, par sa libre volonté, a troublé le primitif accord des mondes, les choses qui se voient sont restées le signe ei l'enveloppe, mais non pas le miroir fidèle, des choses qui ne se voient pas, et la nature morale, blessée et appauvrie dans sa chute, a perdu le pouvoir de prévenir ou de réparer tout à fait les défigurements et les mensonges de la nature physique. Cependant il y a quelques hommes privilégiés en qui se
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rencontrent, pour ainsi dire, des vestiges de l'ordre évanoui: vous diriez qu'à son entrée dans l'hôtellerie du corps leur âme ait voulu payer l'hospitalité qu'elle y reçoit en le couvrant d'un reflet de sa propre dignité et des magnificences de sa vertu, tant l'esprit a laissé sur les sens une profonde empreinte ! Ce que vous admirez en de tels hommes, c'est encore moins l'élégance ou la suavité des lignes et la délicatesse des contours que je ne sais quels charmes venus du dedans et quelle heureuse harmonie des traits, de l'attitude et des mouvements avec la pensée, le sentiment et la beauté morale qu'ils expriment ; ce que vous aimez en eux, c'est la transparence de la physionomie et la révélation d'une belle âme dans un regard limpide et sur un noble front. Tel parut Joseph, et, s'il devint l'objet des tendresses particulières de Jacob, ce fut autant par l'assemblage de ses qualités éminentes que par son titre de fils de Hachel, l'épouse chérie.
Quoique légitime en soi, la prédilection du vieux patria»che n'était pas sans inconvénients. Il ne pouvait guère dissimuler ses préférences, et les frères de Joseph pouvaient encore moins ne pas les apercevoir ; car, d'un côté, les aflections des vieillards sont volontiers indiscrètes, et de l'autre, la mutuelle jalousie des frères est soupçonneuse et intraitable. Outre plusieurs marques de bienveillence exclusive, Jacob donna à son bien-aimé une tunique de lin de diverses couleurs; dès lors Joseph ne trouva plus en ses frères que des sentiments haineux et des paroles d'amertume : il ne faut qu'un si léger souitie pour soulever dans le cœur de l'homme l'orage des plus violentes passions ! Vertueux et simple, Joseph augmenta encore cette haine sans le vouloir : il leur fit part de songes glorieux qu'il avait eus : u Je croyais, dit-il, lier avec vous des gerbes dans la campagne, et je voyais ma gerbe se lever et se tenir debout, et les vôtres se ranger autour pour l'adorer. » Et encore : « J'ai vu, dans un autre songe, le soleil, lalune et onze é'.oiles qui m'adoraient.» Ses frères s'écrièrent : u Est-ce que tu seras notre roi, et plierons-nous sous ta puissance? » Son père lui-même le réprimanda, peut-être pour calmer l'irritation de ses autres enfants ; car, dans sa pensée, il pesait les mystérieuses paroles de Joseph et cherchait à en pénétrer le sens. Pourquoi,
en effet, ce qu'il y a de plus beau dans le monde un jeune homme doué d'un cœur pur et d'une noble intelligence, ne serait-il pas l'organe de la vérité et quelquefois la lumière du \-ieillard? Et Dieu ne peut-il créer en nous le pressentiment de nos destinées et nous montrer vaguement les réalités de l'avenir à travers le symbolisme d'un songe?
Or, un jour que les frères de Joseph avaient conduit leurs troupeaux jusque vers Sichem, Jacob l'envoya près d'eux. Joseph partit et trouva ses frères dans les champs de Dothaïn. Ils l'aperçurent de loin et ils se dirent : « Voici notre songeur qui vient ; allons, tuons-le et jetons-le dans cette vieille citerne ; nous dirons qu'une bête féroce l'a dévoré, et on verra de la sorte à quoi lui servent ses songes. » Ruben, l'aîné d'entre eux, eut horreur d'un tel crime ; il proposa de descendre Joseph dans la citerne : son intention secrète était de lui sauver ainsi la vie et de le rendre à son père. Dès que Joseph fut arrivé, on le dépouilla de sa robe, fatal objet d'envie, et on le jeta dans la citerne, qui était sans eau. Peu de temps après, des Ismaéhtes et des Madianites vinrent à passer ; ils allaient de Galaad en Egypte, conduisant des chameaux chargés de parfums, de résine et de m>Trhe. Alors Juda, l'un des comphces, prit la parole : « Que nous servira de tuer notre frère et de cacher sa mort? Il vaut mieux le vendre à ces Ismaélites et ne point souiller nos mains ; car c'est notre frère et notre sang. » Cet avis prévalut ; Jacob fut tiré de la citerne et vendu pour vingt pièces d'argent. De l'argent pour le sang d'un frère 1
Les coupables trempèrent la robe de Joseph dans le sang d'un chevreau, et l'envoyèrent à Jacob avec ces paroles : a Voici une robe que nous avons trouvée ; voyez si c'est celle de votre fils. » Jacob l'ayant reconnue, dit : « C'est la tunique de mon fils; une bête cruelle Ta dévoré ; une bête a dévoré Joseph. » Il déchira ses vêtements, se couvrit dun cilice et pleura longtemps son fils. Ses enfants s'assemblèrent pour essayer d'adoucir sa douleur ; mais il resta inconsolable et leur dit : « Je pleurerai jusqu'à ce que je rejoigne mon fils dans la mort. » Et il continua de répandre des larmes ; car Joseph venait de lui être ravi, et Benjamin était désormais le seul gage qui lui restât de Taffection de Rachel.
Cependant Joseph fut mené en Egypte et vendu par les
Madianites à Putiphar, l'un des premiers officiers du roi. Le jeune esclave avait trouvé grâce devant Dieu, qui n'envoie aux hommes lepreuve d'une courte tribulation que pour leur fournir une occasion de vertu et une source de gloire ; ses belles qualités le rendirent aussi agréable à son maître, qui lui confia l'intendance de sa maison et se reposa sur lui du soin de ses affaires. L'Égyptien ne fut pas trompé, et Dieu le bénit à cause de Joseph : ses biens croissaient d'une manière sensible et le succès couronnait toutes ses entreprises. Assurément, la richesse sera toujours inégalement répartie dans le monde, à raison des privilèges naturels et des incorrigibles différences de génie, de force et de moralité : l'absolue communauté des biens et môme l'équilibre entre les aptitudes et les attributions sc)nt rêves et chimères matériellement irréalisables. Si la prospérité devait s'attacher à quelque chose comme un salaire au mérite, elle deviendrait exclusivement le salaire de la vertu, qui est le seul mérite de l'homme. En tait. Dieu permet quelquefois que cette loi s'accomplisse, et môme créant parmi les hommes une solidarité merveilleusement propre à nourrir en eux les sentiments d'une fraternité douce et forte, il étend loin autour de nous le bénéfice des hbéralités qu'il nous applique : c'est ainsi que Joseph attira le succès sur ses œuvres personnelles, et, par suite, un accroissement de fortune sur son maître, jusqu'à ce qu'il fût lui-même élevé aux honneurs, après avoir subi de nouvelles et douloureuses persécutions. Mais ces récompenses et ces châtiments terrestres ne sont décernés aux bonnes et aux mauvaises actions ni si rarement qu'on soit dispensé de craindre la justice divine dans le temps, ni si souvent qu'on soit dispensé d'attendre de la justice divine un jugement ultérieur et définitif.
Il y avait quelques années déjà que Joseph faisait éclater dans l'obscurité d'un service ingrat une inteUigerice et une vertu supérieures, lorsque la femme du maître jeta sur lui de coupables regards et le solUcita au crime. Le noble captif demeura fidèle à Dieu et à l'honneur, et répondit avec autant de modération que de fermeté. Car la vérité et la vertu n'abolissent pas les distinctions sociales, et dans sa forme, la correction qui va de bas en haut ne doit pas ressembler à la correction qui tombe de haut en bas. D'ailleurs, c'est peut-
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être le signe le plus beau d'une conviction profonde et d'une vertu bien comprise que la douceur alliée au zèle, la mansuétude envers les personnes alliée au respect pour les principes : il n'y a rien de calme comme les consciences fortes, rien de généreux et de fécond comme la miséricorde. Si vous êtes meilleur que votre frère, ne vous débarrassez pas du souci de son âme par des reproches amers et de commodes anathèmes; couvrez-la plutôt de sollicitudes laborieuses et enveloppez-la de la tendresse de vos affections, afin que Dieu lui pardonne à cause de vous. Songez que, lors même qu'il se trompe et se corrompt, l'homme reste une chose digne d'égards, puisqu'il fut racheté au prix d'un sang divin, et qu'il peut, par la Uberté, redevenir ce qu'il a cessé d'être.
Joseph dit donc : « Voilà que mon maître m'a confié toutes choses, au point qu'il ignore même ce qu'il possède ; il n'a rien qui ne soit en mon pouvoir et qu'il ne m'ait remis entre les mains, ne se réservant que vous qui êtes sa femme. Et je pourrais commettre une telle iniquité et pécher contre mon Dieu ! » Cette réponse, au lieu de décourager la passion, parut l'animer et lui donner une âpreté croissante. Soit fierté virile, soit que son ferme et judicieux caractère avance souvent à coup sûr ou bien recule à propos, l'homme, en général, semble plus circonspect devant les obstacles ; la femme, au contraire, paraît plus ardente à les vaincre, comme si elle voulait suppléer à la force par la persistance, on peutêtre comme s'il y avait en elle quelque chose qui ressemble à l'esprit de contradiction. D'ailleurs l'esclave, en rappelant à la superbe Égyptienne la pensée du devoir, reprenait en valeur morale beaucoup plus qu'il ne perdait par sa condition méprisée ; il ne pouvait vaincre qu'avec éclat, elle ne pouvait succomber sans un cruel opprobre. Longtemps elle l'importuna de ses paroles ; mais, comme il s'était déjà montré plus grand que le malheur, il se montra plus grand que le plaisir, triomphant ainsi des plus graves épreuves où puisse être exposée la jeunesse, qui, dans ses rêves dorés, se bâtit des palais si loin du malheur, et qui, dans son ardent besoin de vivre, incline si volontiers l'oreille vers la voix du plaisir.
Un jour, Joseph se trouvant seul dans un appartement, la femme de son maître tenta un dernier effort, et le saisit par
son manteau. Quand une femme a perdu tout respect d'ellemôme et mérité de perdre l'estime d'autrui, elle ne sait plus qu'étouffer sous les jouissances sensuelles la mémoire de sa dignité abolie, et elle ose tout pour abaisser dans la complicité d'un même crime celui qui, du haut de sa vertu, menace de rester toujours son accusateur et son juge. Non, rien ne saurait peindre le dépit et la confusion courroucée dont le regard d'un homme pur frappe, remplit, couvre et accable lame d'une femme sans honneur : car Dieu a muni le cœur de la femme d'un profond et délicat sentiment de vertu pour la protéger contre sa propre faiblesse, et il lui a placé sur le front la pudeur comme un signe de consécration auguste et un titre de parenté avec les anges, afin de la protéger contré les témérités etla tyrannie de l'homme. Lors donc qu'au mépris de ces sauvegardes elle fait une déclaration de guerre à la vertu et qu'elle provoque la malice d'autrui, bien loin de pouvoir l'invoquer pour excuse, il n'est pas rare que Dieu la punisse de ces aadaces contre nature en la livrant à des hontes furieuses dont elle se venge en obéissant à toute la fougue des plus mauvais instincts, comme si elle se sentait pressée par quelque aiguillon de l'enfer.
Joseph avait l'intelHgence autant que le courage du devoir ; il laissa son manteau entre les mains de l'impudente femme et s'enfuit, seule manière de vaincre en pareil danger ; effectivement, si l'esprit a ses convictions et sa promptitude, les sens ont leur chancellement et leur défaillance. On conçoit les transports de la tentatrice méprisée ; car, de quelque nom que les passions sensuelles veuillent décorer leurs ignominieuses victoires, elles savent encore rougir de leurs insolences restées sans succès, parce qu'alors elles ne peuvent étouffer le sentiment de la honte sous leurs joies hideuses. Sa passion déçue, son empire méconnu, la femme de Putiphar avait à craindre, mais elle avait surtout à se venger : il fallait prévenir les plaintes possibles de Joseph, surtout il fallait faire porter à un esclave la ^eine de sa vertu. Elle appela ses gens comme pour lui prliter secours, et elle se plaignit avec des airs de fierté pudique que cet étranger eût osé porter jusqu'à elle ses témérités coupables; elle ne devait son salut qu'à ses cris, et elle avait pu arracher ce vêtement comme pièce de conviction contre Joseph. Puis, quand
son mari fut de retour, elle fît remonter jusqu'à lui l'origine de tout ce malheur, et l'enveloppa frauduleusement dans l'acte d'accusation, afin qu'ayant à se justifier du soupçon d'imprudence il songeât d'autant moins à l'accuser ellemême d'infidélité. « Cet esclave que tu as amené, dit-elle, est venu pour me faire insulte, et, lorsqu'il m'eut entendue crier, il m'a laissé ce manteau entre les mains et s'est enfui. »
La calomnie réussit très-bien ; Putiphar ne fut pas assez habile pour échapper aux artifices de sa femme et surprendre la vérité sous les dehors étudiés dont se couvrait l'imposture. Sans réfléchir qu'un homme ne se prépare guère aux grands crimes par dix ans de vertu et de services dévoués, et que la violence pouvait venir autant de celle qui avait arraché le manteau que de celui qui l'avait laissé prendre, il entra dans une extrême colère contre son intendant, et le fit jeter en prison. Mais le Seigneur fut avec Joseph; car, en imposant le travail, Dieu donne la force de le soutenir, et, par sa grâce, il n'y a pas de si rudes épreuves, qu'un généreux courage ne les surmonte. C'est même au sein de ces revers dont les faibles cœurs maudissent l'apparition présente et dont les \'ues étroites n'embrassent pas les rapports avec l'avenir, que le grand homme manifeste toute la puissance dont il est armé, et, selon la pensée d'un ancien, offre au démon le plus beau et le plus doux des spectacles : un juste aux prises avec l'adversité. Aussi Dieu console ceux qui portent ainsi le poids de condamnations imméritées, et, en attendant l'heure de sa justice publique, il fait descendre dans la sérénité de leur conscience quelque chose des joies et de la douceur de son ciel.
Le Seigneur, en outre, permit que Joseph se conciliât les bonnesgrâces du gouverneur de la prison. Celui-ci, prenant en pitié le jeune captif et ne voyant rien en lui qui trahît une âme abjecte et criminelle, l'investit de sa confiance et lui abandonna en partie le soin des autres prisonniers. Or, un matin, Joseph vit deux de ses compagnons plus abattus que de coutume : des songes les avaient jetés dans cette tristesse. 11 écouta le récit de ces songes, en donna lexplication, et prédit à l'un des condamnés qu'il serait crucifié dans trois jours, et à l'autre que dans trois jours aussi il serait rendu à la hberté et rétabli en son ancienne charge; puis il conjura
ce dernier de ne point roublier au temps de sa bonne fortune. L'événement justifia cette interprétation : au bout de ti'ois jours, lun des proscrits fut crucifié, l'autre rendu à la liberté et rétabli en son ancienne charge ; seulement il oublia Joseph, car le bonheur enlève la mémoire des services reçus. Dieu le permettait ainsi en cette rencontre, afin que son élu comptât sur le secours du ciel, et non point sur celui de la terre, et que, destiné à commander aux hommes, il apprît à les connaître
Deux ans à peu près s'étant écoulés, le roi d'Egypte eut deux songes dont il s'effraya. C'était une des superstitions du paganisme antique de chercher toujours du mystère dans les songes, et Dieu, qui gouverne les hommes en tenant miséricordieusement compte de leurs erreurs mêmes et de leurs faiblesses, donnait parfois une signification profonde à ce qui n'était communément qu'un jeu de l'organisme ou bien un caprice de l'imagination. Ces songes du roi d'Egypte entraient dans le plan de la sagesse céleste, c'est pourquoi ils étaient une véritable figure de l'avenir ; ils devaient préparer le triomphe de Joseph, c'est pourquoi l'explication lui en fut réservée. Vainement on appela tous les interprètes vulgaires ; le roi était découragé de l'ignorance de ses devins. Alors la tristesse du maître ramena le nom de Joseph sur les lèvres du courtisan, qui l'avait appris dans le malheur, et qui ne s'en était plus souvenu dans la fortune. Joseph fut tiré de prison : il parut devant le roi; le roi raconta ses deux songes, et Joseph, les expliquant tous deux dans le même sens, annonça que sept années d'abondance seraient suivies de sept années de stérilité. Il proposa donc d'établir sur toute l'Egypte un homme sage et habile qui, durant les temps de ferliUté, mettrait en réserve une partie des grains, afin que, la disette venue, le peuple ne fût pas sans ressources.
Le roi crut avec raison que personne ne saurait mieux remédier aux maux de l'avenir que l'homme à qui Dieu les dévoilait ainsi par avance. Il soumit donc toute l'Égvpte à Joseph, ne se réservant au-dessus du jeune favori que la grandeur du trône. Il le revêtit d'une robe de fin Un, lui donna un collier d'or, marqua de sa nouvelle di^iito, et lui mit au doigt l'anneau royal, ii le nv A^..,>bi o^w>. ..r. tiJiJl Je triomphe, ordonnant à un héraut de crier que toui le peupie
reconnût l'autorité de Joseph, et tléchît le genou sur son passage. Puis, changeant son nom de Joseph, illappela dun mot égyptien qui signifie sauveur du monde. Enfin, pour couronner toutes ces distinctions flatteuses, il lui fit épouser la fille d'un prêtre d'Héhopolis, l'alliant ainsi à la classe la plus noble et la plus puissante de ses États.
Ainsi finirent les malheurs de Joseph ; ils furent comme le germe fécond des prospérités et de la gloire qui emplirent le reste de sa vie. On avait pu l'opprimer, parce que la force n'est pas toujours compagne du droit ; mais on ne l'avait pas avili, parce que la tyrannie demeure sans pouvoir sur la dignité humaine, qui échappe à tous les outrages par la hberté, et qui ne succombe que par volontaire abdication. Victime de la jalousie de ses frères et de la hideuse hypocrisie d'une femme, il sortit vainqueur enfin de cette double épreuve ; les hommes et les choses lui furent un moment hostiles ; mais les hommes et les choses s'adoucirent en sa faveur, fléchis et changés par Dieu, qui fut toujours pour lui; la postérité, d'ailleurs, l'a vengé de quelques années de persécution et d'opprobre par un tribut d'admiration et de louanges.
Ses frères jaloux et son impure ennemie durent, au contraire, expier bientôt leur aveugle et cruelle injustice, et, frappés de la réprobation de la postérité, leur châtiment continue tous les jours. C'est là une sorte de pénitence publique que Dieu inflige souvent aux grands forfaits. Les puissants seraient trop hardis s'ils pouvaient se flatter à coup sûr que leur vie et leur mémoire passeront impunies ; les faibles seraient trop enclins à la révolte, si parfois le ciel ne s'intéressait visiblement à leur querelle. Pour le maintien de Tordre, il laut que l'univers sache que la cause des opprimés est la cause de Dieu.
On ne sait pas si les calomnies de la femme de Putiphar furent dès lors dévoilées ; on ne sait même pas ce qu'elle devint depuis cette époque. On la dirait évanouie et disparue dans l'éclat de la subite et glorieuse élévation de Joseph. L'histoire ne la fait figurer que dans la honte de sa passion méprisée et de sa lâche vengeance, et, après l'avoir montrée comme un type de femme encore plus méchante que faible, elle la couvre d'oubli, semblable à la mer qui jette parfois "ju ?l7»i^ rruîRStr? imwnnvi sur ses rives, et un moment après
renlraîne en fuyant vers des abîmes d'où il ne reviendra plus.
De leur côté, les frères de Joseph allràent être amenés à ses pieds pour lui rendre hommage. Ses prophétiques paroles eurent leur accomplissement : sept années d'abondance furent suivies de sept années de stérilité. Le fléau avait aussi frappé les pays voisins. Jacob, pressé par la disette, envoya ses fils vers l'Egypte, dont il avait appris les ressources ; Benjamin seul resta près de lui. Le blé ne se vendait que sur l'ordre de Joseph ; ses frères lui furent donc présentés et l'adorèrent, se prosternant devant lui à la manière des Orientaux. Il les reconnut sans peine, mais il ne fut pas reconnu d'eux, parce que l'âge viril et peut-être le malheur avaient changé les traits de son adolescence.
A la vue de ses frères courbés devant lui, Joseph se rappela ses songes d'autrefois. Il prit un langage sévère et sembla croire que ces étrangers étaient venus en ennemis. Il les garda trois jours en prison; puis, apprenant qu'ils avaient encore un frère, il les renvoya avec ordre de le ramener et retint l'un d'eux comme otage. Eux, croyant n'être pas compris du ministre égyptien, qui leur avait parlé jusque-là par interprète, se reprochèrent mutuellement leur ancien fratricide. Alors Joseph, vaincu par la tendresse, se retira un moment pour pleurer, puis il revint, exprimant la volonté de garder en otage Siméon, l'un des étrangers. Les autres s'en retournèrent tristes au pays de Chanaan. Leur père tomba dans une affliction profonde lorsqu'on lui apprit la captivité de Siméon et l'ordre formel de mener Benjamin en Egypte ; il fut longtemps avant de consentir à exposer encore ce fils, cher et dernier fruit de sa vieillesse.
Toutefois, la famine continuant à sé\ir, Jacob fut contraint de céder à l'empire des circonstances, et il envoya ses fils en Egypte, leur confiant à regret Benjamin dont Juda répondit sur sa tête. Joseph, les voyant arriver avec son jeune frère, commanda de les introduire dans son palais et de leur préparer un festin. Ils attendaient dans la salle du repas, lorsqu'enfin Joseph parut. Tous s'inclinèrent devant lui. Il les accueillit avec bonté et les questionna sur leur vieux père. Puis levant les yeux, il aperçut Benjamin et dit : « Est-ce là votre jeune frère dont vous m'aviez parlé ?Mon fils, ajouta-t-il, que Dieu te soit propice ! » Et il se hâta de sortir ; car, à la vue
de son frère, ses entrailles s'étaient émues, et il ne pouvait retenir ses larmes. Quand il eut pleuré librement, il revint, et, faisant effort pour dominer son émotion, il prit le repas en la société de ses frères, mais à une autre table, les Égyptiens regardant les étrangers comme des profanes. Il les servit lui-même ; Benjamin fut traité plus honorablement que les autres, ce qui les étonna. Du reste, le festin se passa dans la joie.
Le lendemain, les frères devaient partir. Joseph fit cacher sa coupe d'argent parmi les provisions de Benjamin, et à peine avaient-ils repris leur route, qu'il envoya ses gens à leur poursuite. On les atteignit, on les accusa d'avoir commis un vol; ils s'en défendirent, mais la coupe fut trouvée parmi les provisions de Benjamin. Joseph menaça de le conserver comme esclave. Alors Juda fit connaître toutes les répugnances qu'avait éprouvées Jacob à laisser partir Benjamin, et le coup terrible que la captivité de ce fils tendrement aimé allait porter à son grand âge. Au nom de son père, Joseph ne put se comprimer plus longtemps : il renvoya les Égyptiens qui l'entouraient, et s'écria en versant des larmes : « Je suis Joseph. Est-ce que mon père vit encore ? » Mais ses frères ne purent lui répondre, tant ils étaient saisis de frayeur. « Approchez de moi, leur dit-il avec douceur ; je suis Joseph, votre frère, que vous avez vendu... >"> Il les rassura, disant que Dieu avait permis toutes choses pour un plus grand bien ; il leur prescrivit d'informer son père de tout ce qu'ils voyaient et de le ramener avec eux en Egypte, où ils seraient tous nourris durant les cinq années que la famine devait durer encore. Et se jetant au cou de Benjamin son frère pour l'embrasser, il pleura, et Benjamin pleura aussi en le recevant dans ses bras. Joseph donna ensuite à tous ses frères les mêmes marques de tendresse, et, revenant peu à peu de leur muette terreur, ils osèrent lui parler.
A cette heureuse nouvelle qui lui fut rapportée par ses fils, Jacob sembla s'éveiller d'un profond sommeil et refusa quelque temps de croire à leur parole. Enfin, reprenant ses sens, il dit : « Si mon fils Joseph est encore en vie, c'en est assez ; j'irai et je le verrai avant de mourir. » En effet, il partit pour l'Egypte avec tous ses gens et ses biens. Joseph vint à sa rencontre, et, l'apercevant, courut à lui et l'em-
brassa étroitement avec beaucoup de larmes, u Je mourrai avec joie malmenant, lui dit son pèie, puisque j'ai tu ton visage et que je te laisse après moi. » Jacob fut aussi présenté au roi, et obtint de se fixer avec ses fils dans la contrée de Gessen, la plus fertile de l'Egypte et la plus convenable à un peuple pasteur. Dix-sept ans après, il mourut, en prophétisant les magnifiques destinées de sa race. Il adopta au nombre de ses enfants Manassé et Éphraïm, fils de Joseph, et demanda que ses cendres fussent réunies un jour aux cendres de ses pères,
Joseph vit les fils de ses petits-fils. Près de mourir, il demanda que ses ossements fussent transportés en la Terre promise; puis il expira, à l'âge de cent dix ans. Son corps fut embaumé et mis dans un cercueil que les Israélites, i leur sortie d'Egypte, emportèrent au pays de Ghanaan.
Tel fut Joseph, exemple célèbre des difficultés qui attendent la vertu, du courage qu'elle doit employer et du triomphe qu'elle peut obtenir. Les temps anciens ne virent pas une plus parfaite image que ce Juste, qui, trahi par ses frères et méconnu dans ses œuvres, fut condamné comme un criminel, et sortit de la captivité du tombeau pour nourrir la terre entière du pain de la vérité évangélique, et conquérir, par tous les dons de sa charité divine, le glorieux titre de Sauveur du monde. Aussi le nom de Joseph est-il resté grand dans la mémoire des peuples chrétiens : les siècles de foi ont peint et gravé son histoire sur le vélin des Bibles manuscrites, sur les toiles des plus riches musées, sur les verrières des cathédrales gothiques, sur la pierre et l'airain; à Saint-Marc de Venise, au baptistère de Florence, à Rome, à Pise, à Rouen, à Bourges, en cent endroits, comme s'ils avaient voulu nous redire sans cesse et nous faire lire partout que l'imminence du péril ne justifie pas, nos défaites, que Bien a mis plus de ressources dans la liberté humaine qu'il n*y a de force ou d^attraits dans les tentations, et qu'il faut couvrir et étouffer le sentiment des plaisirs interdits sous la grave pensée du devoir. Or cette leçon convient aux temps modernes comme au moyen âge, et nous avons écrit . ces lignes pour la rappeler surtout à ceux de nos jeunes contemporains qui trouveraient que le monde, à cause de la vén.ilité et de la corruption, ressemble parfois à la campagne de Dothaïn et à la msison de Putiphar.
. . . C'est peut-être un enfaiU d'I-i^ Mon père les proscrit, mt»ii père est bic ^
De proîcnre ainsi rinnaceuee.
(Victor hcgo, Moïse sur If. i-tfc»
Souvent les grandes choses se cachent sous de frêl^ ^it humbles dehors, et une origine obscure cou\Te Véc\ai 4e leur avenir. Par là se manifeste d'une façon plus sei-ole l'action de la Providence, qui, amenant au jour des résuKats supérieurs à leur cause apparente, nous force à chercner dans ce qui ne se voit pas la véritable source des èvéoements qui étonnent tous les regards. Par là encore, ùieu assme contre les tentatives de la liberté humaine la marcne de ses desseins secrets, en fixant les destinées du monde sur une tête sans gloire et sans force, où personne ne songe à les étouffer ou à les vaincre. Par là enfin s'accomplit ceti^ loi étabUe dès le commencement, qui attache les succès eï le bonheur aux tribulations et impose la souffrance à quicor^^e veut être grand devant Dieu et devant les hommes, lessueurs, les larmes et le sang ayant seuls le privilège de la t^>ondité.
Voyez ce berceau fragile qui vogue comme le nid de T alcyon sur le large fleuve de l'Egypte, Les eaux profondas ^ont submerger la légère corbeille de roseaux ou la briser ^^^'itre le tronc de quelque vieux sycomore. Et quand mêma les flots ne l'engloutiraient pas, que peut devenir ce pros/^rfc fils et frère d'esclaves qui pétrissent de Vargile et fendenï du marbre pour les palais de leurs tyrans? Mais Dietu qui
a donné une place au moucheron dans les airs et qui habille de verdure un brin d'herbe, saura bien protéger une créature faite à son image et veiller avec un soin jaloux sur le futur libérateur d'un grand peuple. La fille de Phaaron sera conduite comme par le hasard vers l'esquif menacé ; elle sauvera l'enfant de la mort et préparera les voies à l'élu de la Providence, dont elle sera l'instrument et la douce image. Ainsi chacun de nous, fût-il placé sous la garde d'un ange encore meilleur et plus beau, forme invisible qui écarte nos pas du danger, fait luire dans notre esprit une lumière empruntée au ciel, et verse dans l'oreille de notre cœur des paroles de bon conseil.
Jacob était descendu en Egypte avec ses fils, leurs femmes et les fils de ses fils. Cette famille, dès lors nombreuse, se multiplia comme une plante féconde, et au bout de cent cinquante ans, elle formait déjà un petit peuple. Elle trouvait protection et garantie d'indépendance dans le nom et la mémoire de Joseph, qui avait rendu de grands services à l'État. En ce temps et dans ce pays, l'hérédité ne donnait pas toujours le trône ; le peuple choisissait son chef en quelques rencontres, soit que les livres religieux l'eussent ainsi réglé, soit qu'on agît de la sorte en vue de l'utilité commune. Un nouveau roi fut donc choisi, qui n'avait point connu Joseph, et qui ne montra pour les frères de l'ancien ministre aucun sentimentde reconnaissance. Les vieux bienfaits sont comme endormis, dit un sage, on les oublie comme les morts.
Au reste, il faut avouer que les Hébreux qui étaient venus demander l'hospitalité en Egypte n'entendaient point y pratiquer la servitude, et qu'ils nourrissaient l'espérance de rentrer un jour dans la région autrefois habitée par leur père. Ils vivaient donc à l'écart, occupant la partie orientale de la basse Egypte, et conservant leurs mœurs particulières: race de granit que trente siècles n'on- point usée, et qui a sauvé son code et sa constitution du naufrage de toutes les législations et de tous les empires.
Aménophis (c'était le nom du nouveau Pharaon) ne voulait point renvoyer les enfants d'Israël, de peur d'appauvrir son royaume, ni les laisser à leurs libres moyens d'accroissement et de prospérité, de peur d'avoir un dangereux voisi-
nage. Il résolut de les opprimer avec discrétion : la politique, qui devrait être le respect des droits et la pratique des devoirs, est devenue de bonne heure le secret de gouverner arbitrairement et avec despotisme. Les Hébreux furent d'abord employés aux plus rudes ouvrages : on les accabla de fardeaux insupportables et de mauvais traitements ; on leur fit bâtir des villes fortes ; on leur rendit la vie si odieuse, que, plus tard, au souvenir de cette captivité, ils nommaient l'Egypte une fournaise de fer.
Mais Dieu dit à la prudence humaine, comme à l'Océan : <t Tu nendras jusque-là, pas plus loin. » Sous l'oppression, les Hébreux croissaient d'une manière étonnante, comme un arbre déchiré par l'acier se couvre de branches et de fleurs nouvelles et plus nombreuses. La politique déconcertée donna l'ordre de faire périr au moment de leur naissance tous les enfants mâles, et de n'épargner que les filles. C'était un ordre secret ; car les mœurs pubUques arrêtent quelquefois l'excès de la tyrannie et imposent à la cruauté une certaine pudeur. Mais" les sages-femmes n'obéirent point ; elles furent retenues par la crainte de Dieu et sans doute par cette naturelle compassion qu'inspire l'innocence persécutée. Alors le roi, recourant à la force ouverte, commanda que tous les enfants mâles qui naîtraient parmi les Hébreux fussent jetés dans le Nil. L'homme juste marche à la conscience des cieux vers un but dont rien ne saurait le détourner véritablement; l'homme injuste multiplie les ruses et les violences pour arriver à des fins qu'une main invisible l'empêche souvent d'atteindre.
Un jour, la fille de Pharaon, nommée Thermutis, selon quelques-uns, et Mœris, selon d'autres, descendit vers le Nil pour s'y baigner ; accompagnée de ses femmes, elle suivait les bords du fleuve. Tout à coup elle aperçoit une corbeille flottante au milieu des roseaux ; elle l'envoie chercher par une de ses compagnes. Elle y trouve un petit enfant qui criait, et, touchée de pitié, elle dit : « C'est un enfant des Hébreux. » L'enfant avait, en effet, pour père et pour mère Amram et Jocabed, de la tribu de Lévi. Il était d'une extraordinaire beauté, et, soit que cette beauté ajoutât à l'amour inné de ses parents, soit qu'elle leur parût le signe providentiel d'un grand avenir, sa mère le tint caché durant trois
'^'?'s, cîalgré les prescriptions connues. Puis, voyant qu'elle •*e nouviit plus tenir la chose secrète, elle crut plus sage de tti «^juaiettre au péril d'une mort incertaine que d'attirer sur "11 Bj sur toute la famille peut-être la fureur irritée des TV-iJis. On tressa une corbeille de joncs, on l'enduisit de bi- FMïue et de poix, on y plaça l'enfant, et la frêle barque fut '^.xpoeée parmi les roseaux qui bordaient le fleuve. C'est là crie Thermutis l'avait trouvée.
La mère avait ordonné à Marie, sœur de l'enfant, de se leuir à l'écart pour voir ce qui arriverait. Son amour n'osait assister à la scène tragique qui allait survenir, et pourtant elle voulait qu'un œil ami suivît et protégeât, pour ainsi dire, les destinées du triste berceau ; car il semble à l'homme que ses regards encouragent et soutiennent ce qu'ils embrassent avec affection. Elle se retira donc, en laissant pour toute défense au proscrit l'innocence et la faiblesse d'une jeune fille, comme si on voulait opposer une colombe à la rapacité des vautours. Ces pauvres mères savent espérer jusque dans le désespoir, et vraiment Dieu, ici-bas, ne condamne pas sans appel ce qu'elles recommandent et consacrent en le couvrant de la tendresse du cœur.
La petite Marie, voyant que le sort de son frère inspirait de la pitié, s'approcha et dit à la fille de Pharaon : (< Voulezvous que j'aille vous chercher une femme de la nation des Hébreux qui puisse nourrir ce petit enfant ? )> A dix ou douze ans, on dit si bien ces choses-là, qu'on ôte à ceux qui les entendent la pensée même de faire aucune objection. D'ailleurs, Dieu, qui dirigeait les événements, inclina comme il voulut le cœur de la princesse, et elle consentit à la demande de la jeune fille, qui courut appeler sa mère, et Thermutis hii dit : « Prends cet enfant et le nourris, je te récompenserai. » Une sagesse supérieure trompa ainsi les calculs de l'humaine prudence, et la verge qui devait châtier les hommes injustes grandit sous leurs yeux. Plus tard, un autre berceau échappera au poignard d'un autre persécuteur, et quelques milliers d'innocents égorgés dans Bethléem n'empêcheront pas le divin fugitif d'établir sa royauté vainement menacée sur les débris du trône d'Hérode. Dieu nous laisse nos inten-tions, mais il se réserve le but, et use de nos volontés pour faire la sienne.
Cet épisode de rHLstoire sainte, qui nous momiv i^i^ile de Pharaon sauvant des eaux du Nil le futur libèra\ipî»r l'îs Hébreux, a fréquemment inspiré la peinture cnreii^>7.ie. François Mazzuoli, dit le Parmesan, et Paul Véronëse. i ">it traité avec un rare bonheur ; Raphaël en a fait une de -îp.s belles compositions que le voyageur va contempler avec tant de charme aux loges du Vatican; notre célèbre Potstsin, qui est par excellence le peintre de la Bible, a réprésemè ce même sujet en quatre tableaux différents, et, quatre lois, il est resté admirable pour la richesse du paysage, pour la noblesse des figures et pour la poésie de la composition.
Lorsque l'enfant eut grandi, sa mère dut le rendre à Thermutis. D'anciennes traditions recueillies par Ihistorien Josèphe portent que la princesse était mariée, mais qu'elle n'avadt pas d'enfants. Elle prit en grande affection celui qu'elle venait d'arracher à la mort, et l'adopta, en lui donnant le nom de Moïse, qui signifie sauvé des eaux. Il fut élevé à la cour de Pharaon et initié à toutes les sciences du temps et du pays. L'Egypte était célèbre alors : les nations étrangères venaient admirer la sagesse de ses vieillards et les miracles de son industrie et de sa civilisation. Là, en effet, tout méritait d'être étudié : un reste des traditions primitives vivait dans le sanctuaire des temples et y conservait au moins un souvenir des choses célestes ; la philosophie et les arts, fruits de l'expérience et de la réflexion, embellissaient la vie de l'homme et donnaient un aliment à ses plus nobles instincts. Des institutions fixes réglaient les rapports du pouvoir et des sujets : les rois étaient maintenus dans l'ordre par le principe de l'éligibilité qu'on pouvait invoquer contre eux, et la nation était protégée contre des révolutions trop fréquentes par le principe de l'hérédité qu'on pouvait faire prévaloir. Terre féconde, couverte au loin de riches moissons et de cités nombreuses, l'Egypte taillait ces puissants obélisques aiguisés en forme de glaive comme pour armer la main d'un peuple de géants ; elle bâtissait les pyramides, témoignage de puisscmce et d'infirmité, sorte de défi que l'homme, cette chose si frêle, a jeté, en mourant, aux ouragans du désert qui ne les ont point abattues, et au temps qui ne les a point encore ruinées.
Or, c'est parmi les prodiges de cette civilisation éclatante
et sous la direction de maîtres habiles que Moïse passa la première partie de sa vie. On ne peut dire assurément qu'il ait appris dans les sanctuaires de l'Egypte les faits du monde primitif et les doctrines religieuses qu'il consigna plus tard dans la Bible, et les lois qu'il donna au peuple hùbreu ; ces secrets lui vinrent d'une source supérieure, et il reçut d'en haut la mission de les manifester au monde. Toutefois on doit remarquer que la Providence employa des moyens naturels pour le préparer à l'exécution de la grande œuvre qu'elle voulait lui confier, et ce n'est qu'après avoir été soumis aux conditions ordinaires du développement intellectuel et moral qu'il devint le fléau redouté de la tyrannie, le créateur d'un peuple qui dure encore, et l'organe avoué de la Divinité. Et il en devrait être ainsi, d'abord parce que le travail et l'étude, s'ils ne sont pas le principe efficace, sont en général la condition obligée des succès, même rehgieux ; ensuite parce qu'il faut connaître les hommes et les choses de son temps pour se faire accepter des uns et des autres, ou pour vous convaincre au moins qu'on a le droit de les combattre. D'ailleurs, comme l'homme est créé à l'image de Dieu, la science humaine est un reflet de la science divine ; par suite, les âmes laborieuses, élevées et sincères, ont plus d'aptitude naturelle à devenir les instruments de la vérité ; car la lumière, qui est l'ahment des esprits, ne nous est accordée, comme le pain matériel qui nourrit les corps, qu'à la sueur de notre front, c'est-à-dire au prix d'efforts pleins de générosité et de courage. L'expérience des affaires et la sagesse qui en est la suite, la culture de l'esprit et l'élévation des pensées et des sentiments qu'elle détermine, le prestige et les résultats d'une éducation royale, tout préparait Moïse à entendre la voix de Dieu et à mériter la confiance et l'amour de ses frères.
L'historien Josèphe raconte un trait merveilleux par lequel Moïse aurait signalé son entrée à la cour de Pharaon, Thermutis présentait au roi l'enfant qu'elle venait d'adopter, et demandait qu'à défaut d'héritiers directs et reconnus parles lois il fût regardé comme héritier présomptif de la couronne. Pharaon accueillit avec bonté le vœu de sa fille, et, par manière de jeu, il posa le diadème sur le front de Moïse. Mais celui-ci, prenant le diadème, le laissa tomber à terre et le foula aux
LA FILLE DE PnARAON. 81
pieds, ce qui fit augurer à un devin du pays que ce précoce insulteur de la majesté royale deviendrait un jour terrible à l'Egypte. Pharaon ne vit pas si loin dans l'avenir, et Thermutis ne songea point aussi mal de son protégé; Moïse échappa à la mort que le de\in voulait lui faire décerner. Quoi qu'il en soit de ce fait, dont, au reste, la Bible ne parle pas, il a fourni à Benozzo Gozzoli le sujet de l'une des belles fresques qu'on admire au Campo-Santo, et il a inspiré à Poussin un de ses plus brillants tableaux, qui se voit au Musée royal.
Moïse portait les croyances religieuses de sa race plus haut dans son esprit et plus avant dans son cœur que tous les trésors de science purement humaine qu'il avait puisés aux sanctuaires des temples et aux écoles des sages. Les promesses di\ine5 dont Abraham, Isaac et Jacob avaient légué l'héritage à leurs descendants vivaient dans son souvenir et consolaient son séjour en Egypte, comme l'image chérie des aïeux que l'orphelin garde avec une affection douce et triste pour se consoler dans son délaissement. On lui rappela sans doute que Jacob et Joseph avaient reporté leurs derniers regards vers la Terre promise, et les prophétiques paroles des patriarches, répétées par leurs neveux, éveillèrent plus d'une fois son berceau. 11 reçut avec le lait les premiers enseignements de la vraie religion, enseignements presque toujours durables et fructueux quand on les reçoit ainsi, parce que les regards et les baisers d'une mère les revêtent de force et de suavité, et qu'ils descendent et s'impriment dans le cœur des enfants en traits ineffaçables. Enfin Moïse était soutenu dans sa fidélité et secrètement mené vers son avenir, par ces vagues instincts et ces é\énements choisis qui révèlent aux hommes providentiels leur destinée propre, et qui lui montraient pour but spécial la délivrance d'Israël.
Toutefois le jour de la délivrance ne devait pas arriver bien vite : Moïse le regarda venir pendant quarante années. Quarante ans ! c'est peu pour Dieu, qui agit lentement parce qu'il possède l'éternité ; mais c'est beaucoup pour l'homme, qui se hâte sans cesse parce que le temps le dévore. Aussi est-ce une rare et grande sagesse que de savoir attendre et de se tenir ^is-à-vis des personnes et des choses dans une
attimûe caime, pleine de modération et de sécnrité. Mais il faut pl'is que du courage, il faut de la vertu pour pratiquer ces principes ; les égoïstes trouvent que le triomphe de leurs iatèrôls ne marche jamais assez rapidement ; les hommes dévoues trouvent, au contraire, que l'heure de la Providence vaut toujours mieux que la nôtre.
Moïse passa donc quarante années à la cour des rois d'Égspte. S'il en faut croire les auteurs les plus anciens, il déploya sur ce théâtre une inteUigence et une activité extraordinaires. Il aurait été le maître et l'initiateur d'Orphée ; il aurait inventé quelques machines de guerre dans une circonstance dont nous allons parler; il y aurait découvert l'art de la navigation, créé la philosophie, et acquis une grande popularité par d'utiles réformes dans le gouvernement de l'État. La Bihle n'est pas aussi explicite en ce point ^e les écrivains du paganisme. Ce qui serait incontestable, c'est que la plupart des découvertes primitivement faites dans les sciences et les arts doivent être attribuées à l'Egypte et rapportées à peu près au temps où vécut Moïse. C'est pourquoi quelques érudits ont pensé que les récits par lesquels l'antiquité célèbre le génie et les inventions de personnages merveilleux, comme Hermès, Mycérinus et Mercure Trismégiste, s'appliquent réellement au fils adoptif de Thermutis ; ils ont pensé que son nom fut travesti et défiguré, mais que sa gloire, vivement empreinte dans le souvenir des contemporains, passa ensuite dans des traditions qui s'altérèrent par le cours des siècles. Sans donner à cette opinion plus de valeur qu'elle n'en a, on peut dire que la première période de la vie de Moïse s'éclaira sans doute de l'éclat qu'il répandit sur la seconde, lorsque, sortant de l'Egypte après l'avoir frappée de plaies, on le vit chef d'un grand peuple que l'oppression n'avait pu étouffer, vainqueur des éléments, qui venaient prendre ses ordres pour s'endormir ou pour s'irriter, pour le servir ou pour le défendre. On conçoit effectivement que les miracles terribles qu'il semait sous ses pas en fuyant l'aient fait regarder par les peuples idolâtres comme un être surhumain, et que l'imagination effrayée des Égyptiens ait exagéré les services qu'il avait rendus au pays durant son séjour auprès des Pharaons. Ainsi se trouverait expliqué et réduit à sa signification véritable ce que la mythologie égyp-
tienne raconte de quelques-uns de ses héros et de se^ d^midieux.
Au dire des historiens que nous avons déjà rappelés, une guerre qui écla ta entre les Egyptiens et les peuples de 1 Ethiopie fut pour Moïse l'occasion de faire paraître ses talents militaires. Les gardiens sacrés de la science étaient jaloux des succès de leur ancien élève, et son influence politique le rendait particulièrement odieux à Chénéphrès, puissant seigneur qui avait épousé Thermutis. Quand les hommes qui commandent ne sont pas aussi grands par le cœur que par leur dignité, il y a une chose qu'ils ne pardonnent jamais k un subalterne, c'est la supériorité d'esprit. On résolut de faire périr Moïse, et on l'opposa avec une faible armée aux Éthiopiens, qui étaient venus insulter l'Egypte jusqu'aux portes de Memphis. Heureusement il restait au général compromis l'amitié et la protection de sa mère adoptive : elle se joignit au roi pour l'engager à se mettre à la tête des troupes ; mais elle prit de sages mesures pour empêcher qu'il ne fût victime de quelque lâche perfidie. Il échappa en effet à toutes les embûches dressées par ses rivaux, et il vainquit les Éthiopiens, autant par son habileté que par son courage. Toutefois, cette expédition dura longtemps, et Thermutis mourut dans cet intervalle. Moïse, pénétré de douleur et de reconnaissance, bâtit à la gloire de la princesse une ville qu'il appela Mœris, du nom que portait encore Thermutis, comme il a été remarqué ailleurs. Telle est en substance, sur la vie publique de Moïse en Egypte, la narration de la Chronique d'Alexandrie, de l'historien Josèphe et d'un écrivain antérieur cité par Eusèbe de Césarée ; narration adoptée par saint Jérôme et saint Augustin, et par les annalistes Zonare et Gédrénus.
Il va sans dire que les exploits guerriers de Moïse lui furent un nouveau titre à la haine et aux persécutions ; et sans doute il s'en aperçut d'autant plus facilement, que sa royale protectrice avait cessé de vivre et de le défendre. Aussi Josèphe fait observer que l'esclavage des Israélites devint dès lors intolérable. Dieu donc y mit un terme ; car, lorsque la vertu méconnue et proscrite a bu jusqu'à la dernière goutte le calice d'armertume dont l'abreuvent les injustes, c'est Dieu qui se charge delà venger, et la veangeance est solennelle.
Mais nous n'avons pas encore à parler de la sombre tragé-
die dontrÉgyple fut alors le théâtre. Ce drame animé, saisissant et instructif, où les forces de la nature, mêlées aux actes et aux paroles de l'homme, couvrent à la fois et révèlent l'intervention de Dieu, ce drame se rattache à une époque où la fille de Pharaon n'existait plus. Or, nous ne devions ici que signaler les points de contact qui existent entre l'histoire de Moïse et celle de Thermutis, sa mère adoptive, et nous les avons accusés en invoquant la Bible et en nous fondant sur des conjectures autorisées par de graves témoignages. Ailleurs nous rappellerons les travaux du libérateur d'Israël, les flots de la mer durcis ou fondus au bruit de sa parole, les déserts et les rochers donnant à toute une nation des aliments et un breuvage, et Dieu enjBn descendant vers le prophète sur un char d'éclairs au sommet brûlant du Sinaï. Il suffisait, en ce moment, de montrer son berceau inutilement menacé par les hommes et si bien protégé parla Providence. C'est le symbole de ceux que le génie ou la vertu appelle à de rudes fatigues et dévoue aux contradictions ; l'orage les bat, mais l'orage les porte, semblables à ce hardi navigateur qui, vingt fois près de périr et vingt fois sauvé, erra de longs jours sur un océan sans rives connues, et revint de ses courses laborieuses après avoir grandi le monde.
BUTH ET nùIE]
Elle égale le prix des choses rares et loiiil'in. (Proférées, \ï\i.]
A chaque chose sa nature et ses lois ; à chaque vertu sa beauté et sa récompense. C'est dans la famille que se trouvent les sources du bonheur des nations et des citoyens ; et parce que la famille ne se soutiendrait pas sans la mutuelle affection et le dévouement réciproque de ses membres, Dieu nous a rendu cher et sacré le foyer domestique, et il a versé dans nos cœurs et mêlé, pour ainsi dire, à notre sang la piété filiale et la tendresse fraternelle. La douce image d'un père, les caresses et les baisers d'une mère, les longs jours d'enfance écoulés sous l'œil ami d'un frère et d'une sœur, tous ces souvenirs suivent l'homme jusqu'au tombeau, nourrissent son génie, dominent ses passions, le réjouissent au milieu des succès, et lui restent dans l'infortune comme une consolation suprême. Sentiments calmes, vertus dépouillées d'éclat, qui se rencontrent avec un caractère plus poétique chez les peuples enfants, mais qui doivent se rencontrcF aussi chez les peuples adultes, sous peine de laisser la vie hu • maine sans charme, la famille sans Uen d'unité, la nation sans force réelle.
Ces doctrines nous semblent revêtues d'un inexprimable attrait dans la simple et antique histoire de Ruth la Moabite; et il est d'autant plus convenable de la mettre sous les yeux de nos contemporains, que toutes choses tendent, parmi n(tus, à discréditer la \1e de famille, à détacher les hommes du sol et du foyer et à restreindre les affections domestiques. La
multitude et la facilité de nos moyens de transport, la division du territoire en petites propriétés, le développement du commerce et de Imdustrie qui mobilisent la fortune en la plaçant dans le crédit et les capitaux, le déclassement général de notre société et la centralisation même qui attirent de toute part et poussent en tout sens les ambitions et les aptitudes diverses ; ces causes déterminent, à différents degrés, la dispersion des membres de la famille, diminuent et amoindrissent entre eux les démonstrations de mutuelle amitié, comme elles effacent insensiblement les différences originelles de race, de mœurs et de caractères. Assurément on ne doit pas maudire ces innovations, résultat de longs malheurs et d'accablants travaux, d'abord parce qu'elles ne reculeraient pas devant l'anathème, ensuite parce qu'elles ouvrent une voie nouvelle aux destinées intérieures et peut-être à la mission et à l'influence extérieures de notre patrie ; il vaut mieux s'occuper de les comprendre et d'en tirer parti, en dégageant ce qu'elles ont d'utile et en neutralisant ce qu'elles ont de funeste, puisque, après tout, il y a dans les choses humaines un principe de succès comme un élément de ruine. Pendant que le pays gagne en civilisation et en ress ources par la diffusion et le mélange de ses enfants sur les divers points de sa surface, il faut veiller à ce qu'il ne perd e pas, en même temps, de son nerf et de sa force intime par l'affaiblissement graduel et la ruine des relations de parenté et des vertus d'intérieur. Voilà pourquoi il est bon de corriger un peu les goûts cosmopoUtes et les instincts égoïstes de notre époque, en lui peignant les douceurs de la famille et en lui donnant le spectacle d'un dévouement inspiré par les affections domestiques. C'est ce qu'on trouve précisément dans la touchante et déhcieuse histoire de Ruth, tendre et généreux modèle de piété filiale, que Dieu courronna de gloire et defé- Hcité.
Au temps où les Israélites étaient gouvernés par des juges, environ cent vingt ans après Josué, une famine désola le pays de Bethléem. Il faut croire que le fléau était général, puisqu'il frappa même cette ville qui avait emprunté son nom à la fertilité de son sol ; car Bethléem veut dire maison du pain. Dieu, qui se plaît à mettre dans les choses matérielles comme un présage des choses les plus spirituelles, avait