‹ Les femmes de la BibleChapitre 7 sur 25 · RU TH · texte numérisé non relu

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permis sans doute qu'elle fût appelée ainsi parce qu'eu elle devait naître un jour, selon la chair, celui dont la doctrine est le véritable aliment de l'homme, le pain des intelligences. Quoi qull en soit de ces rapports mystérieux, Éiimélech, qui habitait Bethléem, fut contraint de se réfugier en la terre de Moab ; sa femme Noémi et ses deux fils le suivirent dans l'émigration. Il mourut peu de temps après ; ses fils épousèrent des femmes moabites dont l'une se nommait Ruth et l'autre Orpha ; mais bientôt ils suivirent leur père dans la tombe. Est-ce le chagrin de l'exil qui les emporta? car, comme le disait un proscrit, il est dur de manger le pain d'autrui et de monter l'escaher d'une maison étrangère. Ou bien leur mort prématurée fut-elle, comme l'ont pensé quelques-uns, la juste peine de leurs alliances interdites? car Moïse avait positivement exclu les Moabites de la société d'Israël, et l'esprit comme la lettre des lois réprouvait ces mariages périlleux où le fidèle se pervertissait plus souvent qu'il ne ramenait l'idolâtre.

Privée de son mari et de ses deux fils, la triste Noémi résolut de retouraer en sa patrie avec Ruth et Orpha ; car elle avait appris que Dieu venait de jeter sur son peuple un regard favorable et de faire cesser la famine. Elle quitta donc la terre étrangère, et se mit en chemin avec ses deux bellesfilles. On avait déjà marché quelque temps, lorsque Noémi leur dit : « Allez en la maison de votre mère ; que le Seigneur vous traite avec bonté comme vous avez fait envers les morts et envers moi. Qu'il vous donne de trouver le repos dans la demeure des époux que vous prendrez. » Alors elle embrassa tendrement Ruth et Orpha, qui éclatèrent en sanglots et répondirent : <( Nous irons avec vous vers votre peuple. » Cependant Noémi insista, témoignant qu'il lui devenait impossible de les soulager et que leur affliction ajoutait encore à la sienne ; sa parole était empreinte d'un \if sentiment de ses malheurs et d'une religieuse résignation. Orpha donna un dernier baiser à sa belle-mère et reprit la route de Moab ; mais Ruth, douce et affectueuse, s'attacha à Noémi sans vouloir la quitter.

Noémi crut devoir faire encore à la jeune fille quelques représentations : » Voilà ta sœur qui s'en retourne à son peuple et à ses dieux ; va-t'en avec elle. » Ruth lui répondit :

(c Ne me pressez pas de vous délaisser et de me retirer ; car, en quelque lieu que vous alliez, j'irai; partout où vous demeurerez, je demeurerai aussi. Votre peuple sera mon peuple, et votre Dieu sera mon Dieu. La terre où vous mourrez me verra mourir, et j'y veux avoir ma sépulture. Que Dieu me traite dans toute sa rigueur si je me sépare de vous autrement que par la mort. » C'est ainsi que Ruth reportait I tout l'effort de son dévouement sur celle dont le fils lui Vavait été cher. Dans les âmes nobles et délicates, l'infortune ne brise pas les liens formés par la nature ou par la libre affection ; mais elle les resserre et les consacre. La pitié instinctive se revêt alors du caractère de la tendresse, et devient ce sentiment exquis et profond qui fait tout affronter et tout souffrir pour ceux qu'on aime. Il y a plus : les malheureux semblent grandir par leur faiblesse et acquérir un nouveau titre à notre compassion par les sacrifices qu'ils nous ont coûtés. Et il faut en remercier Dieu, qui a fait cette loi sans doute parce que le malkeur s'attache opiniâtrement à ceux qu'il a frappés une fois, et qu'il ne convient pas que le dévouement des uns se trouve inégal à la souffrance des autres.

En voyant une si ferme résolution, Noémi cessa d'éprouver plus longtemps sa fidèle Ruth; elles s'acheminèrent ensemble vers Bethléem. Il leur fallait marcher au moins quatre jours dans cette large vallée où dort le lac Asphaltite, entre deux chaînes de montagnes qui s'étendent du septentrion au midi, et dont la cime se cache dans un ciel profond et sans nuages ; car Ruth habitait cette partie du pays de Moab qui était comprise dans l'Arabie Pétrée. Lorsque les voyageuses arrivèrent à Bethléem, le bruit s'en répandit bientôt de toutes parts, et les femmes disaient : « C'est donc là Noémi!... » Y avait-il, dans ces mots, la joie et la féhcitation que motive et inspire la longue absence. d'une personne connue, ou bien plutôt la satisfaction méchante et le mépris avec lesquels on accueille souvent les tentatives restées sans succès? caries malheureux ont toujours tort au- ' près des âmes petites et viles. Noémi répondait : « Ne m'ap- . pelez pas Noémi (c'est-à-dire belle) ; mais appelez-moi Mara (c'est-à-dire remplie d'amertume), parce que le Tout-Puissant m'a comblée de chagrins. Je suis sortie dans la joie, et

le Seigneur me ramène dans le deuil. Pourquoi me nommez-vous Noémi, quand Dieu m'a jetée dans l'abaissement et l'affliction? » Dans ces siècles, où l'intelligence était grande parce que la foi était vive, le nom de Dieu se mêlait à tous les récits, comme sa main est effectivement mêlée à tous les événements.

C'est au temps de la moisson que Ruth et Noémi rentrèrent à Bethléem. La jeune veuve dit à sa belle-mère : « Si vous voulez, j'irai dans la campagne ramasser les épis échappés aux mains des moissonneurs, partout où je trouverai quelque père de famille bienveillant envers moi. » La belle-mère y consentit. On sait que, d'après les lois mosaïques, le droit de glaner appartenait exclusivement aux pauvres, soit indigènes, soit étrangers ; le maître était mên>e tenu de leur laisser à dessein quelques épis, et il ne devait pas retourner prendre la gerbe oubliée dans son propre champ. Ruth partit donc ; elle suivait les moissonneurs, en recueillant ce qui tombait de leurs mains. Par une heureuse rencontre, ou mieux par la providence de Dieu, qui choisit toujours de convenables moyens pour mener ses créatures à leurs fins, il arriva que Ruth glanait dans le champ d'un homme fort riche, nommé Booz, et parent d'Élimélech.

Justement, Booz venait de Bethléem à son champ. L'agriculture n'était point abaissée alors dans l'estime publique ; la simplicité et la modération des goûts donnaient aux choses plus nécessaires une plus haute valeur, et les hommes nobles et riches ne dédaignaient pas de présider à la récolte des biens de la terre. Après avoir salué ses moissonneurs au nom de Dieu et en avoir reçu un salut semblable, Booz dit à celui qui surveillait les autres : « Quelle est cette jeune fille? )> On lui répondit : « C'est cette Moabite qui est venue avec Noémi. Elle a demandé qu'on la laissât recueillir, à la suite des moissonneurs, les épis qui leur échapperaient; elle est restée dans le champ depuis le matin jusqu'à l'heure présente, sans retourner un seul instant à la maison. » Ainsi qu'on l'a vu, Ruth avait le droit de glaner dans le champ de Booz ; mais elle en avait sollicité la permission, sans doute par modestie de caractère et par cette timidité qui est aussi convenable que naturelle à tout étranger.

Admirant les bonnes grâces de Ruth et touché de ce qu'il

fiO LES FEMMES DE LA BIBLE.

savait déjà de sa piété filiale, Boozlui dit : u Écoute, ma fille; ne va point glaner dans un autre champ, ne quitte point ce lieu ; mais reste avec mes filles, et suis ceux qui font la moisson. Carj 'ai recommandé à mes gens de ne point te faire de peine. Si même tu as soif, va où sont les vaisseaux, et bois de l'eau réservée à mes serviteurs. » Cette offre, légère en apparence, était une marque de particulière bonté dans un pays où les eaux sont assez rares et où les chaleurs sont extrêmes. Ruth se prosterna le visage contre terre, en signe de respect et d'actions de grâces, et elle répondit à Booz : <f D'où me vient ce bonheur, que je trouve grâce à vos yeux et que vous daigniez faire attention à moi qui suis étrangère? » Booz ajouta : « On m'a raconté tout ce que tu as fait pour ta belle- mère après la mort de ton mari, et comment tu as quitté ta famille et le lieu de ta naissance sour venir chez un peuple que tu ne connaissais pas encore. Que le Seigneur te rende le prix de tes œuvres, et puisses-tu recevoir une pleine récompense du Seigneur Dieu d'Israël, sous les ailes de qui tu es venue chercher un refuge ! — Seigneur, dit Ruth, j'ai donc trouvé grâce devant vous, puisque vous me consolez et que vous parlez cordialement à votre servante, qui ne mérite pas d'être mise au nombre des filles qui vous obéissent. » Ruth demeurait étonnée et ravie de tant de bienveillance : elle ignorait qu'un lien d'étroite parenté l'unît à Booz ; elle ignorait surtout que cette rencontre dût lui valoir un jour plus de félicité et de gloire qu'elle n'en avait perdu.

Booz dit encore à Ruth de se joindre aux moissonneurs, lorsque l'heure du repas serait venue, pour manger avec eux. Ruth s'assit à côté des moissonneurs, prit de la nourriture et en garda quelque peu pour sa belle-mère. Puis elle se leva pour continuer à recueillir les épis. Cependant Booz avait donné cet ordre à ses ser\iteurs : <( Lors même qu'elle voudrait prendre dans la moisson, ne l'empêchez point ; laissez aussi tomber exprès et abandonnez des épis pour qu'elle les ramasse sans honte, et que personne ne la contriste. » Ruth poursuivit son travail jusqu'au soir ; ayant alors battu les épis rassemblés, elle en tira le grain, qui se trouva monter à environ trois boisseaux du pays. Elle revint à la ville, portant le fruit de son labeur ; elle le fit voir à Noémi, et lui

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présenta, de plus, ce qu'elle avait réservé de nourriture après sa propre réfection. « Où donc as-tu glané aujourd'hui, demanda la belle-mère, et où as-tu travaillé? Béni soit qui t'a prise en compassion ! » Ruth indiqua le champ où elle avait glané, et dit que le maître s'appelait Booz. u Qu'il soit béni de Dieu, continua Noémi, car la bienveillance qu'il avait pour les vivants, il l'a gardée envers les morts. Cet homme est notre parent. — Il m'a encore donné ordre, dit Ruth, de me joindre à ses moissonneurs tant qu'on fera sa récolte. — Va, ma fille, poursuivit la belle-mère, il est bon que tu moissonnes avec ses servantes, de peur que l'on ne te fasse de la peine dans le champ d'un autre. » Ruth se joignit donc aux filles de Booz et les suivit à la moisson jusqu'après la récolte des orges et des blés : obéissance et courage, c'étaient les vertus de la jeune Moabite.

Un jour, Noémi lui adressa ces mots : uMa fille, je songe à te mettre en repos, et je pourvoirai à ton bien. Booz, dans le champ duquel tu vas, est notre parent. Ce soir il vanne son orge dans l'aire. Lave-toi, prends des parfums et tes vêtements les plus riches. » Puis elle lui marqua en détail tout ce qu'il y avait à faire afin de s'apphquer le bénéfice de la loi mosaïque, qui donnait pour époux à une veuve restée sans enfants le plus proche parent de l'époux défunt. On se rappelle qu'un des buts les plus manifestes de Moïse était d'empêcher la confusion et l'abofition des familles et des héritages, aussi bien que le mélange du peuple Israélite avec les autres peuples. C'était une législation et une politique exclusives ; le temps n'était pas venu de préparer, par la fusion et la concorde des nations entre elles, la marche rapide et le triomphe universel de la vérité parmi les hommes.

Ruth suivit avec docilité les prescriptions de sa bellemère : elle se rendit auprès de Booz, et pendant que, la tête appuyée sur des gerbes, il prenait son repos, elle vint douceme-iit à ses pieds. Booz devait connaître, à cette formalité, que Ruth ne renonçait point à ses droits sur le plus proche parent d'Élimélech. Booz le comprit, et, s'adressant à l'éti^angère : a Sois bénie de Dieu, ma fille, dit-il ; ta vertu d'aujourd'hui surpasse encore tes vertus d'autrefois. Tu as laissé les jeunes gens, pamTes et riches, pour suivre les lois de ton pays en demandant un vieillard. Ne crains rien; je

ferai ce que tu me diras ; car tu es connue parmi tout le peuple de notre ville pour une femme de vertu. Je sais que je suis ton parent ; il en est toutefois un autre plus proche. S'il veut te retenir par droit de parenté, à la bonne heure : s'il ne le fait pas, je le jure par le Seigneur, je t'épouserai. »

La simplicité de ces vieux âges nous étonne autant qu'elle nous charme : c'est que toutes choses, en passant par le cœur humain, se teignent, pour ainsi dire, de sa propre innocence ou de sa perversité ; car on ne voit du mal ordinairement qu'où l'on est habitué d'en faire. Hélas ! nous en voyons partout aujourd'hui ; et, comme les peuples semblent prendre à tâche de transporter dans les mots ce qu'ils ont cessé d'avoir dans leurs habitudes, la naïve peinture des mœurs anciennes fatigue la pudeur artificielle des langues modernes. Si donc quelqu'un ose nous montrer de loin quelque image de cette ingénuité évanouie, il nous vient un doux sentiment de surprise et de plaisir, comme lorsqu'on revoit un ami depuis longtemps absent, et qu'on retrouve un trésor perdu.

En renvoyant sa parente à la maison, Booz lui donna six boisseaux d'orge à remporter. Elle s'en revint à la -sdlle avec ce présent, et raconta tout à Noémi : « 11 m'a donné six boisseaux d'orge, en disant : Je ne veux pas que tu retournes les mains vides vers ta belle-mère. — Ma fille, dit Noémi, attends jusqu'à ce que nous voyions comment cette chose finira. Car, avec sa droiture, Booz accomplira sa parole. »

Effectivement Booz se rendit à la porte de la ville, où l'on traitait toutes les affaires publiques et privées. Là, voyant passer son parent, il l'appela, et, en présence de dix anciens de la ville, il lui dit : <( Noémi, qui est revenue du pays de Moab, doit vendre une partie du champ d'Élimélech, notre parent. J'ai voulu t'en informer et le dire devant tous les anciens de mon peuple qui sont ici. S'il te plaît d'acquérir ce champ au titre de la parenté, achète-le et qu'il soit à toi ; si cela ne te plaît pas, déclare-le, afin que je sache ce que je dois faire. Car il n'y a pas d'autre parent plus proche que toi, qui es le premier, et moi, qui suis le second. » Le parent y consentit; mais Booz ajouta : « Après avoir acheté le champ de Noémi, tu dois épouser Ruth la Moabite, qui fut la femme du défunt, afin que tu fasses revivre le nom de ton

parent dans son héritage. — Je renonce à mon droit, répondit alors le parent, car je ne dois pas éteindre la postérité de ma famille. Use toi-même de mon privilège, dont je me déporte volontiers. » On voit que cet homme était marié, et qu'il craignait de contracter un nouvel engagement, soit pour é\iter les chagrins domestiques qui s'attachent à la polygamie, soit pour éviter la confusion des héritages.

Booz prit les anciens et le peuple à témoin qu'il acceptait la succession d'Élimélech et épousait sa veuve, usant du droit qui lui était conféré par la législation de son pays. On répondit de toutes parts : « Nous en sommes témoins. Que le Seigneur rende cette femme, qui entre dans ta maison, pareille à Rachel et à Lia, qui ont établi la maison d'Israël ; qu'elle soit un exemple de vertu dans Éphrata, et qu'elle ait un nom illustre dans Bethléem. Que ta maison ressemble à celle de Phares par les enfants que le Seigneur te donnera de cette jeune femme. » Booz épousa donc la veuve d'Élimélech, accomplissant ainsi ce qu'il devait à la loi, et ne rougissant point de la pauvreté de ses parents.

Dieu envoya un fils à Ruth. Les femmes dirent à Noémi : « Béni soit le Seigneur, qui na pas permis que ta famille restât sans héritier, et qui a voulu que son nom se conservât dans Ismaël. Tu auras quelqu'un pour consoler ton âme et soutenir ta vieillesse, car un enfant t'est né de ta belle-fille, qui t'aime et qui vaut mieux pour toi que sept fils. > Et IS'oémi prit l'enfant, et elle le portait sur ton sein comme fait une nourrice ; elle tressaillait sous ce fardeau, si cher aux \1eux ans.

Le jeune enfant reçut le nom d'Obed, qui signifie serviteur. Voulait-on marquer par là les soins qu'en espérait Noémi, ou bien le désir de le voir un jour sincèrement pieux envers Dieu ? Mais ce qui fait la gloire d'Obed, ce qui explique aussi pourquoi l'histoire de Ruth fut transmise à la postérité par les Écritures, c'est que Da\id, le grand roi et l'aïeul de Jésus- Christ, sortit de cette tige ; car il eut pour père Isaï ou Jessé, fils d'Obed. Ainsi Ruth l'étrangère, comme Rahab et Thamar, les femmes coupables, figurent parmi les ancêtres de l'homme auquel s'est uni personnellement le Verbe di^in. La Providence établit cet ordre afin de nous faire entendre qu'elle convie toutes les nations au banquet de la foi, comme

elle promet le pardon à tous les repentirs sincères. Celui qui est venu du ciel épouser l'humanité a enveloppé toutes les races humaines dans les splendeurs de ses noces augustes ; car il est miséricorde et vérité, il est notre frère à tous, et il n'a porté nos fautes que pour les expier, et nos faiblesses que pour les guérir.

Les peintres ont tr^it^. daux circonstances particulières de l'histoire de Ruth : £eU3 où la jeune Moabite glane dans le champ de Booz, et celle où Booz, dans son aire, la trouve couchée à ses pieds. Poussin a peint ce premier sujet dans l'un de ses tableaux des Quatre Saisons, lequel représente 1 e?e on la moisson. On sait que l'illustre maître choisit, pour chacun de ses tableaux, une scène de l'Histoire sainte, et que celui de l'hiver, où il a placé le déluge, passe pour être un chef-d'œuvre de l'art. Le second sujet, Ruth dans l'aire de Booz, a été traité de notre temps par M. Hersent ; son tableau, fort admiré lorsqu'il parut, est une de ses belles productions.

Il y a un petit poëme de Florian qui retrace l'histoire de Ruth avec ses traits les plus naïfs et les plus délicats ; le tendre attachement que Noémi trouve dans sa belle- fille et la noble bienfaisance de Booz y sont relevés avec quelque bonheur d'expression et d'images. Les littérateurs de tous les pays et de tous les siècles sentiront ce qu'il y a de suave et de' beau dans la simplicité touchante du livre de Ruth,. comme les moralistes et ceux qui s'occupent d'économie politique comprendront toujours ce qu'il y a de grand et de fécond dans les vertus domestiques dont la Bible nous donne, en ce récit, le précepte et l'exemple.

DEBORA

Ils se sont fiés à leurs chars et à lenrs dieTauTî mais noua ioToquereiLi le nom du Se.y.ie-t, t^,ti Dieu.

(Psaume xix.)

De la mort de Josué, successeur de Moïse, à rayénement de Saûl, premier roi des Israélites, il s'écoula trois cent quarante ans. Durant cet intervalle, la nation fut ^ouTeraée par des juges, sorte de magistrats et de dictateurs qui rendaient la justice et faisaient la paix et la guerre. La dignité de ces chefs était à ^ie ; mais la succession ne fut pas continue : hommes de circonstance, ils apparaissaient au moment du péril, soit que Dieu les suscitât d'une manière éclatante et miraculeuse, soit qu'ils ne fussent désignés au choix du peuple que par leur courage et l'ensemble de leurs belles qualités. Dans les temps de calme, chacun n'avait à reconnaître d'autre loi que celle de Dieu, qui réglait, du reste, jusqu'aux moindres détails de la vie publique et privée, religieuse et ci\'ile : la nation n'avait pas de prince dont la volonté pût créer à personne des obligations nouvelles. Cette constitution poUtique était douce parce qu'elle donnait beaucoup à la liberté ; mais elle était périlleuse, parce que, humainement parlant, elle ouvrait la porte à l'anarchie et appelait l'ennemi du dehors. C'est ainsi que les Israélites^.dans le cours de trois siècles et demi, furent six fois opprimés par leurs voisins, et que la servitude pesa sur diverses parties de la nation pendant d'assez longues périodes, n est vrai que, parleur fidélité à Dieu, ils eussent pu éviter tous ces maux, qui n'arrivaient qu'à titre de châtiment et comme conséquence de l'idolâtrie.

Or, après avoir subi momentanément le joug d'un roi de Mésopotamie, puis des Moabites, ils se virent assujettis aux Chananéens, indigènes échappés au glaive de Josué et réfugiés sur les montagnes ou le long des bords de la Méditerranée. Le chef de leurs oppresseurs, dans cette troisième épreuve, se nommait Jabin, et il habitait une petite ville de la basse Galilée, à l'ouest et non loin du lac de Tibériade ; ses hostiUtés fatiguaient les tribus de Nephthali, de Zabulon et d'Issachar. Il avait pour général d'armée Sisara ; il pouvait mettre en campagne, outre ses soldats aguerris, neuf cents chariots armés de pointes de fer, instruments fameux dans les batailles d'autrefois, et qui, lancés à toute vitesse contre les rangs ennemis, passaient et faisaient d'horribles ravages. La crainte de ses forces retint vingt années les Israélites sous la domination de Jabin. Toutefois ils priaient avec repentir, afin que Dieu daignât enfin briser cette tyrannie.

En ce temps-là, une prophétesse nommée Débora, épouse de Lapidoth, jugeait le peuple d'Israël. Ce titre de prophétesse, décerné à Débora, ne doit nullement surprendre. Ce n'est point à la suprématie des forces physiques et morales, ce n'est ni au caractère ni au génie, c'est à la pureté du cœur que Dieu mesure ses dons privilégiés. Naturellement proche de Dieu parce qu'elle est faible, la femme trouve souvent en sa conscience un reflet des volontés divines, semblable à une eau limpide et que nul vent ne trouble, où le soleil vient se peindre avec une splendeur éblouissante. D'ailleurs, toute âme humaine n'est-elle pas, entre les mains de Dieu, une sorte de lyre dont les cordes, touchées par un souffle supérieur, nomment les secrets de l'avenir, comme nous parlons des choses présentes? Du reste, on peut penser que Débora n'exerça point sa magistrature d'une manière aussi étendue que le firent les autres juges d'Israël. Ses fonctions étaient de concilier les esprits divisés par l'intérêt, de donner des conseils et de rappeler à la pratique des lois religieuses et civiles. Son expérience et sa sagesse lui valurent l'estime et la confiance publique; sans doute aussi elle donna des preuves spéciales de sa mission. Toutefois, la principale force de ses jugements venait de l'acceptation et de la bonne volonté du peuple ; ses résolutions ne pouvaient guère passer pour des règlements définitifs ; car c'est une maxime reçue par les in-

terpifetes du droit hébraïque, que les femmes ne jugent et ne régnent pas dans Israël : le gouvernement d'Athalie, plus tard, fut considéré comme une oppression et une tyrannie, et non comme une royauté légitime.

Le séjour de la prophétesse était entre Rama et Béthel, / à peu près sur les limites d'Éphraim et de Benjamin; c'est là qu'elle rendait ses jugements, assise sous un palmier. Elle! fit venir un jour Barac, de la tribu de Nephthali, et lui adressa ces paroles : u Le Seigneur Dieu d'Israël te donne cet ordre : l va et conduis l'armée sur le mont Thabor. Tu prendras avec toi dix mille combattants des fils de Nephthali et des fils de Zabulon. Je t'amènerai, vers le torrent de Cison, Sisara, général de l'armée de Jabin, et ses chariots et toutes ses troupes, et je les livrerai en tes mains. » On se rappelle que, d'après une ancienne tradition, c'est au Thabor que l'Homme-Dieu fit éclater, dans la transfiguration, un éclair de sa gloire céleste à travers les voiles de son humanité. La montagne sélève isolée au milieu d'une vaste plaine ; à son sommet, il y a une plate-forme d'au moins trois mille pas, où les rois de Syrie, les Romains et les Turcs établirent ou relevèrent une petite \111e et quelques fortifications. De là on domine les riches et vastes campagnes d'alentour ; c'est ce qui expUque pourquoi la prophétesse, au nom de la prudence humaine, dont la reUgion ne nous dispense pas, conseillait à Barac de semparer du Thabor. Dans la plaine qui porte les pieds de la montagne, coule, d'orient en occident, le torrent de Cison, entre des touffes de verdure où se mêlent des chênes à feuilles veloutées et arrondies, des caroubiers, de rares platanes et quelques sycomores.

Barac, comprenant sans doute que la prophétesse, envoyée pour prédire le succès, devait aussi éclairer et soutenir* le courage des combattants, Barac répondit à Débora : « Si tu viens avec moi, j'irai ; si tu ne veux point venir avec moi, je nïrai point. » Peut-être encore un léger sentiment de défiance inspira ces paroles; car Débora, sans se rétracter, parut cependant atténuer ses glorieuses promesses : « Je t'accompagnerai, dit-elle ; mais alors la \-ictoire ne te sera point imputée, parce que Sisara sera livré à la main d'une femme. » Débora partit donc avec Barac; on rassembla les braves des tribus de Zabulon et de NephlhaU, et l'on marcha vers le Thabor.

Averti de ces mouvements, le roi Jabin envoya contre les Israélites Sisara, qui, d'une part, fit garder les passages du Cison, et, d'un autre côté, vint cerner le corps des troupes posté sur la montagne. Alors Débora dit au général Israélite : « Courage, car voici le jour où le Seigneur t'a livré Sisara entre les mains ; voilà que le Seigneur lui-même te conduit. Barac descendit du Thabor avec son armée. En même tempS Dieu fit peser la terreur sur Sisara et les guerriers chananéens ; les chariots furent impuissants, les bataillons plièrent : tout cédait devant IsraëL Une multitude innombrable fut taillée en pièces, soit dans le combat, soit dans la fuite ; l'armée de Jabin disparut.

Sisara se vit contraint d'abandonner son char et de se sauver à pied. Il arriva vers la demeure d'Haber le Ginéen, chef d'une ancienne famille d'indigènes expulsés autrefois du canton d'Engaddi, vers la mer Morte, et réfugiée maintenant dans une vallée de la tribu de Nephthali. Haber était jusqu'alors resté neutre dans la querelle de Jabin et des IsraéUtes ; sans se déclarer pour ceux-ci, il n'avait pas renoncé à l'alUance de celui-là. Vivant à la façon des anciens patriarches, il habitait à la campagne et sous des tentes ; pasteur riche, mais pacifique, il n'inspirait guère ni jalousie ni inquiétude. Sisara crut pouvoir compter sur l'amitié d'Haber : il entra. Soit qu'Haber fût absent, puisqu'il n'est pas nommé dans cet épisode, soit que Sisara, dans sa fuite précipitée et éperdue, eût rencontré d'abord les appartements des femmes, séparés, en Orient, des appartements des hommes, le fugitif se trouva reçu par Jahel, épouse d'Haber. Elle sortit à sa rencontre : o Entrez chez moi, seigneur, dit-elle, entrez, ne craignez point » Elle cacha donc Sisara dans sa tente, en le couvrant d'une sorte de long tapis. Fatigué de sa course, Sisara lui dit : « Donne-moi, je te prie, un peu d'eau, parce que j'ai une soif extrême. » Jahel apporta une outre pleine de lait. Les Arabes se servent encore aujourd'hui de vases faits de peaux de bêtes pour conserver les Uqueurs dans leur marche à travers les sables et les déserts. Elle donna ^ans doute à Sisara du lait et non pas de l'eau, afin de lui marquer plus d'honneur et de lui inspirer une confiance plus parfaite en une hôtesse si bien veillante. Quand Sisara eut bu, Jahel l'enveloppa de nouveau de sa longue couverture : « Reste à la

porte de la tente, dit le guerrier; et, si Ton nent t'interroger et te dire : N'y a-t-îl personne ici ? tu répondras : Il n'y a personne. »

Bientôt après, Jahel, qui considérait peut-être que les Cinéens, ses parents, étaient entrés dans les intérêts et les droits d'Israël, et que Sisara pouvait être traité en ennemi public et déclaré, se résolut à le faire périr. Elle prit un de ces grands clous qu'on employait pour fi\er en terre les peaux dont les tentes étaient formées, entra doucement près du général assoupi, et lui posant la pointe du clou sur la tempe, elle frappa courageusement. Le fer entra jusqu'au sol. et Sisara, la tête transpercée, passa du sommeil à la mort, n faut admettre que ce dessein de Jahel fut rapidement conçu et exécuté, et qu'elle put se faire illusion sur le caractère réel de son fait, en croyant obéir à un sentiment de patriotisme et même à une pensée religieuse. Car elle pouvait connaître la mission extraordinaire de Débora, et, par suite, tenir pour sainte la guerre commencée sous les auspices de la prophétesse ; dès lors Sisara devenait l'ennemi de Dieu, comme il était l'ennemi des Israélites, et il encourait la haine de tous les vrais croyants.

La querelle de Dieu, encore plus que les querelles de la terre, sait trouver d'ardents vengeurs : quelques expéditions du moyen âge et certains événements des temps modernes peuvent le faire comprendre ; d'aiUeurs, on ne doit pas regarder FindifTérence du siècle présent comme la règle véritable de l'activité humaine dans les matières religieuses, ni se hâter de proscrire, à titre de fanatisme, de généreux élans dont nos molles convictions ne seraient pas capables. Toutefois, en louant le courage et les intentions de Jahel, nous avouons qu'elle a trahi la parole donnée à Sisara et l'hospitaUté qu'il avait invoquée ; il est vrai que, chez les anciens peuples, la guerre avait des droits plus étendus et plus cruels qu'aujourd'hui ; mais il nous semble qu'à tous les âges du monde une chose nous eût été plus clière et plus sacrée que la défaite de nos ennemis : c'est le respect et l'imiolabiîité de notre parole.

Cependant Barac arrivait, poursuivant Sisara. Jahel alla à sa rencontre et lui dit : « Viens, je te montrerai Thomme ^e tu cherches. » Il entra et -sit Sisara ét^jj^u-imjj'Kjes

UNF/ERSrrE D'OTïAvm-, ttavei«4»

tempes percées d'un énorme clou. Le chef ennemi était vaincu et tué; les troupes quïl commandait en personne étaient dispersées et anéanties. Une partie de l'armée chananéenne. qui occupait les petites villes d'alentour situées aux bords du Cison, fut également attaquée et mise en déroute par les officiers de Barac. Ainsi Jabin tomba dans une ruine complète, et les Israélites, croissant chaquejour en vigueur, affranchirent de son joug les riches contrées de Nephthali, d'Issachar et de Zabulon. Même aujourd'hui, malgré la paresse ottomane et les ravages des Arabes, cette partie de la Palestine semble rire encore sous la verdure et les fleurs, tant elle est naturellement fertile. Des plaines immenses s'étendent entre des collines peu élevées, dont les flancs arrondis sont couverts d'arbustes de formes et de feuillages élégants et variés. Des grenadiers sauvages, des broussailles épineuses croissent en foule sur un sol où des mains intelligentes et laborieuses recueilleraient en abondance le blé, l'orge et le maïs, et qui porte à la fois les productions des pays chauds et des zones tempérées. Les cimes dentelées du Liban, le Jourdain aux eaux consacrées, et les amphithéâtres de collines qui bornent ces plaines, le ciel bleu, net et profond qui les couvre, les lignes et les teintes harmonieuses des perspectives, les flots d'air et de lumière, les bouquets d'ohners et de cyprès où s'enchâssent des villages turcs, dominés par leur minaret blanc, ces aspects pittoresques et cette terre féconde ra-sissent l'œil du voyageur et lui révèlent des beautés inconnues à nos climats. Région encore plus riche de ses destinées que de son soleil. Un Dieu l'a foulée de ses pieds, en y semant des miracles ; elle a vu, d'un de ses obscurs villages, le christianisme prendre son essor et s'abattre sur le monde qu'il tient en sa main, comme un aigle qui descendrait des nues pour couvrir de ses ailes le nid de quelques passereaux. Ellerecèle un tombeau près duquel les nations de l'Occident allèrent faire la garde pendant trois siècles ; Godefroy de Bouillon la toucha de sa vaillante épée ; il y a cinquante ans, le frontdu Thabor fut illuminé d'un rayon de la gloire française ; et aujourd'hui la Palestine entière n'attend, pour reprendre sa place parmi les plus fortunés pays du monde, qu'un peu decet air vital qui ranime les peuples comme les individus, un peu de liberté.

Dans la joie de la victoire, Débora composa un cantique célèbre à la gloire du Dieu d'Israël. On sait que ces hymnes nationaux étaient chantés en chœur par les hommes et par les femmes, avec une musique simple et facile qui aidait les paroles sans les couvrir. Le début de la prophétesse, plein d'enthousiasme et du sentiment de la puissance divine, convie tout Israël à louer le Seigneur, qui vient de recommencer, sur les rives du Cison, les merveilles opérées autrefois dans les déserts de l'Idumée, lorsque les Hébreux marchaient vers la terre promise, à travers les menaces et la résistance de vingt peuples :

« Fils d'Israël, qui avez volontairement exposé votre vie au péril, bénissez le Seigneur.

« Rois, écoutez ; princes, prêtez l'oreille ; moi, c'est moi qui chanterai le Seigneur, qui dirai un hymne au Dieu d'Israël.

<( Seigneur, lorsque vous sortiez de Séir et que vous passiez dans le pays d'Édom, la terre trembla, les cieux et les nuées se fondirent en eau.

« Les montagnes s'écroulèrent devant le Seigneur, et le Sinaï s'abaissa devant le Dieu d'Israël. »

Puis, dépeignant la terreur qui planait sur les tribus exposées aux incursions des Chananéens, et rappelant que le glaive de Samgar et des braves protégeait mal Israël, le poëte montre comment Dieu sauva son peuple par une femme, et excite à la reconnaissance ses concitoyens qui doivent à la protection céleste leurs richesses conservées et une sécurité longtemps perdue :

«Au temps de Samgar, fils d'Anath, au temps de Jahel, les sentiers s'effacèrent, et ceux qui devaient les suivre se faisaient des chemins détournés.

«Les braves manquaient en Israël; il ne s'en trouvait plus ; enfin Débora parut ; il parut une mère dans Israël.

« Le Seigneur a choisi une nouvelle manière de combattre ; lui-même a renversé les portes de» ennemis : car il n'y avait ni bouclier ni lance dans nos quarante mille soldats»

« Mon cœur aime les princes d'Israël ; vous qui avez volontairement bravé le péril, bénissez le Seigneur.

« Vous qui possédez de brillantes montures, vous qui remplissez les sièges de la justice, vous qui trouvez la sécurité sur les chemins publics, chantez.

a Où furent brisés les chars, où fut étouffée l'armée des ^"inemis ; là, qu'on publie les justices du Seigneur et sa clémence envers les braves d'Israël. Le peuple est revenu dans ses villes, et il a repris son indépendance. »

Après avoir décrit le triste état de son pa^ys, au commencement de la guerre, et le peu de ressources que les tribus menacées pouvaient attendre de leurs sœurs trop éloignées, ou troublées par des discordes, ou plongées dans le repos, Débora retrace vivement la bataille du Thabor, la protection de Dieu et la ruine de l'ennemi :

(c Courage, courage, Débora; anime-toi et chante un hymne. Lève-toi, ô Barac; fils d'Abinoem, saisis les captifs ! \< Ce qui restait de mon peuple est sauvé ; le Seigneur a combattu contre les forts.

« Il les avait frappés dans Amalec par la main d'Éphraïm ; Benjamin aussi a meurtri tes enfants, ô Amalec! Manassé avait donné ses généraux ; Zabulon donne aujourd'hui les siens !

(c Les chefs d'Issachar se joignirent à Débora et suivirent les traces de Barac, qui se précipita dans le péril, comme on tombe dans un abîme, pendant que Ruben, divisé contre luimême, voyait ses plus vaillants fils se disputer...

« Galaad se reposait au delà du Jourdain ; Dan voguait sur ses vaisseaux ; Aser, habitant du rivage, se tenait dans ses ports.

(( Mais Zabulon et Nephthali s'exposèrent au trépas, dans les plaines de Méromé.

(( Les rois vinrent et livrèrent bataille; les rois de Chanaan li\Tèrent bataille à Thanach, près des eaux de Mageddo ; mais ils n'enlevèrent aucun butin.

« On les combattit du haut des cieux, et les étoiles, sans troubler leur rang et leur cours, jetèrent des éclairs et des foudres sur Sisara.

(C Le torrent de Cison a roulé leurs cadavres... 0 Uèl/Oïli! foule aux pieds ces braves.

DÉBOHA. i03

« les cheTaiix se sont rompu la corne des pieds dans l'impétuosité de leur course ; les plus courageux des ennemis fuyaient à travers les précipices... )>

Enfin, laprophétesselouele courage de Jahel qui fit mourir Sisara. Un trait plein de force et d'une grâce antique achève ce tableau, en représentant la mère et Tune des femmes du général chananéen, la première avec les touchantes inquiétudes d'un cœur maternel, et la seconde avec des espérances qui doivent être si cruellement déçues. Ces deux figures sont frappantes d'abord à cause de leur vérité, puis à cause de la vivacité du contraste.

« Bénie soit entre les femmes Jahel, épouse dUaber-, qu'elle soit bénie !

« Sisara lui demandait de l'eau; elle lui présenta du lait dans un vase orné digne d'un prince.

(■ Elle prit un clou de la main gauche, de la droite un marteau d'ou\Tier, et, choisissant sur la tête de l'ennemi la meilleure place, elle frappa courageusement Sisara, et lui perça les tempes.

" n succomba, il perdit sa force, il mourut à ses pieds ; îl était étendu devant elle, îl gisait misérable et sans vie.

(( Cependant sa mère soupirait en regardant par la fenêtre de sa chambre, et elle disait :« Pourquoi son char tarde-t-il à « revenir ? D'où ^ent que les pieds de ses chevaux sont si lents ? »

» Une des femmes de Sisara, plus sage que les autres, répondit à sa belle-mère :

« Peut-être il partage en ce moment les dépouilles, et on « lui choisit la plus belle d'entre les captives ; on lui donne « pour butin des vêtements de diverses couleurs, et on lui <( réserve de précieux ornements pour porter au cou. »

« Ainsi périssent tous vos ennemis, Seigneur; mais que ceux qui vous aiment brillent comme le soleil dans l'état de son lever! »

C'est en ees termes que Débora célébrait le triomphe du peuple hébreu. A travers les sentiments d'un patriotisme fier et satisfait, on voit éclater la foi en la Providence, de qui viennent définitivement les succès et les revers, et où les hommes doivent rapporter leurs joies reconnaissantes «t ^m^rf^ fristesses résignées. <}uoique Dieu intervienne sans cesse dans la vie des peuples, comme dans celle des particu-

liers. cependant il semble manifester plus clairement sa domination souveraine au milieu des batailles, la victoire devenant quelquefois rebelle à la puissance des masses et au génie des capitaines. Aussi toutes les nations de l'antiquité appelaient la religion à bénir leurs guerres ; la prière publique et les sacrifices précédaient l'entrée des troupes en campagne, la défaite paraissait un châtiment infligé par le ciel, et, à la suite d'heureux combats, on allait appendre solennellement dans le temple les drapeaux conquis. Instruits par les livres saints, et plus explicites dans leurs croyances plus vraies, les Hébreux voyaient, pour ainsi dire, Dieu planer sur les bataillons, comme on ressent sa présence en face de tous les grands spectacles de la nature, sur les plaines du profond Océan et dans l'immensité d'un ciel calme et pur. Dieu seul, en effet, peut dominer les forces vivantes que le génie dirige et que le courage entraîne ; sa main sème le vertige sur les uns, son souffle répand l'enthousiasme sur les autres, son œil fixe la victoire : c'est le Dieu des armées.

Après son triomphe, Barac dura encore vingt années ; son nom fut respecté des ennemis, et les peuples qu'il avait sauvés restèrent sous son gouvernement. Après lui, comme avant, des crimes publics ramenèrent des calamités sociales, et de nouveaux repentirs trouvèrent de nouvelles miséricordes.

Débora conserva jusqu'à sa mort les fonctions qu'elle avait exercées autrefois; elle fut toujours consultée comme une prophétesse. Sa mission extraordinaire l'avait désignée à la confiance ainsi qu'à l'admiration de ses concitoyens. En elle parut avec éclat cette loi supérieure qu'on trouve, du reste, si visiblement empreinte dans la marche du monde : c'est que Dieu choisit, en général, de faibles instruments pour l'exécution de ses œuvres les plus puissantes. Et cet ordre fut institué afin que l'homme apprît à ne pas poser tout son espoir dans ce qu'on nomme richesse, force et génie, mais à chercher dans les cieux les conditions et le motif de ses succès ; car il ne s'appartient point avec indépendance : il doit vivre et mourir, comme brillent les étoiles et comme gémissent les flots, à la voix et pour la gloire de l'Éternel.

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Elle fut doiice eoTers la mort.

(BosscBT, Oraison funèbre de HenrietU d'Angleterre,)

On voit quelquefois les suaves et délicates fleurs du printemps, écloses sous la pluie de la veille, abaisser tout à coup leur corolle touchée par le froid piquant du lendemain ; puis, au milieu du jour, des rayons de soleil viennent corriger l'inclémence du ciel et le remplir de chaleur et de lumière. Alors elles se relèvent comme pour se réjouir, et semblent vouloir durer au moins le temps si court promis aux fleurs, lorsque, sur le soir, un orage passe, les cueille et les disperse : frêles et mélancoliques destinées qui brillent et s'évanouissent comme un sourire sur un visage couvert de larmes !

Telle apparut au monde la fille de Jephté. Née d'un père que des circonstances ingrates avaient rendu chef d'une troupe de vagabonds, son enfance fut dure sans doute et remplie d'angoisses. Plus tard, lorsque Jephté, en sauvant son pays, racheta par une gloire réelle ce qu'il y avait de honteux peut-être dans ses premiers exploits, sa fille dut croire un moment qu'elle allait trouver un doux repos dans l'éclat de la renommée paternelle ; mais elle y succomba d'une façon inattendue, et resta comme ensevelie au sein de cette tragique félicité.

Les Israélites avaient à subir de fréquentes alternatives de prospérités et de revers, parce que les actes de vertu et les crimes se succédaient sans fin dans leur vie sociale. Car les

i06 LES FEMMES DE LA BIBLE.

peuples, aussi bien que chaque homme, ont uno lesponsabiUté, et Dieu leur fait porter le poids de leurs œuvres- Quand la nation juive observait fidèlement la loi, ses jours coulaient paisibles et respectés de l'ennemi; lorsqu'elle dressait des autels aux idoles, les calamités publiques venaient bientôt la rappeler au respect du devoir méconnu. L'abondance ou la disette, la paix ou la guerre, la liberté ou l'esclavage, s'attachaient à ses pas, selon qu'elle entrait dans la voie du bien ou du mal. C'est ainsi que, vers l'an du monde 2820, les Hébreux se virent opprimés par les Ammonites, race indomptée qui habitait à l'orient du Jourdain, entre l'Arabie et la CélésvTie. Mais, comme ils étaient tombés dans l'opprobre par la désobéissance, ils se relevèrent dans la gloire par le repentir. Ils invoquèrent la clémence du Seigneur sur leurs fautes passées, chassèrent du sol de la patrie les idoles des faux dieux, et revinrent au culte du Dieu véritable. Le Seigneur se laissa toucher de la misère de son peuple, et lui envoya un libérateur en la persomae de Jephté.

Cétaitun vaillant homme que Jephté, et ses compatriotes le nommaient habile dans la guerre. Il devait sa réputation à son courage, et peut-être son eourage au malheur; car, si les faibles âmes s'aigrissent ou s'abattent au milieu des adversités, les cœurs fermes y nourrissent, au contraire, et y développent le germe des plus nobles sentiments, comme, >dans les épreuves d'une éducation mâle et rude, les organisations débiles se brisent, tandis que Les tempéraments rohustes se soutiennent et fleurissent. Un vice de naissance appelait quelque honte sur Jephté ; sa mère était étrangère, selon les uns, ou bien épouse du second ordre, selon les autres ; plusieurs pensent qu'elle n'avait même pas ce titre. Gr toutes ces sortes d'unions étaient généralement défendues chez les Juifs, et les enfants qui en provenaient n'héritaient pas comme les fils de la femme légitime. Les frères de Jephté le chassèrent donc de la maison, en lui disant : « Tu ne peux entrer en partage des biens paternels, puisque tu es né d'une autre mère. » Soit qu'effectivement il ne lui fût paspei> mis d'invoquer le bénéfice d'aucune loi contre cette dure exclusio-n, soit qu'on ait jugé la contestation à son désavantage, Jephté s'enfuit vers la partie septentrionale du pa;^ i? '^.i-

îaad, dans la tribu même à laquelle il appartenait. Il chercha dans la guerre des moyens de subsister ; des hommes pauvres comme lui et vagabonds attachèrent leur destinée à la sienne ; à cause de sa bravoure, on le choisit pour chef, et, à la tête de cette troupe, il fit de fréquentes excursions sur les terres des ennemis d'Israël. Il sut mettre ainsi quelque sentiment d'honneur et de patriotisme jusque dans cette étrange sorte de vie ; c'est, du moins, l'opinion fondée de savants interprètes qui n'osent pas faire peser un blâme sur la mémoire de Jephté, et qui ne croient pas, du reste, que les Écritures l'accusent d'avoir exercé la rapine et le brigandage, ni d'avoir abusé de sa force pour opprimer les faibles.

De quelles alarmes fut agitée l'enfance de la fille parnoi tous ces travaux du père, c'est ce qu'on ne peut dire exactement. Toute cette existence demeure voilée à nos yeux; l'événement funèbre qui la manifeste et la termine nous est seul connu ; on ne sait même pas comment s'appelait la jeune fille. C'est ainsi qu'il y a dans les profondeurs du ciel des étoiles que la science n'a pas nommées, et qui balancent l'équilibre général des mondes, quoiqu'elles semblent seulement effleurer la terre des rayons mourants de leur splendeur lointaine. Au reste, en récitant un acte de dévouement héroïque et en couvrant de silence le nom propre de la \ictime, la Bible n'a-t-elle pas voulu donner une double leçon aux hommes, si lâches à faire le bien et si ardents à marquer leurs œuvres du sceau de leur personnaUté ?

Comme nous l'avons dit plus haut, les Ammonites inquiétaient Israël, et précisément les hostilités tombaient sur le pays de Galaad, qui bordait leurs frontières. Ils s'avançaient, pour ainsi dire, en triomphe et en jetant de grands cris, à la façon des gens de guerre quand ils ne craignent rien et qu'ils sont dans l'abondance. De son côté, Israël vint camper non loin de la ville de Maspha, mais aucune des deux armées n'osait engager la bataille. Les princes de Galaad convinrent de décerner le commandement du peuple à celui d'entre eux qui, le premier, oserait attaquer l'ennemi. Personne ne se trouva qui eût le courage de l'attaque, ou qui voulût porter la responsabihté du commandement.

Alors ils se souvinrent de Jephté et allèrent implorer son secours : « Venez, lui dirent-ils, soyez notre prince, et com-

battez contre les enfants d'Ammon. » 11 faut croire qu'il y avait parmi les ambassadeurs quelques-uns des frères de Jephté, et peut-être quelques-uns des magistrats dont le jugement ou le silence lui avait été funeste, car il fit cette réponse : « N'est-ce pas vous qui m'avez haï et chassé de la maison de mon père ? Et maintenant vous venez à moi, contraints par la nécessité. » Mais ils insistèrent. L'image de la patrie menacée amollit sans doute le cœur de Jephté ; d'ailleurs, la démarche de ses compatriotes était une réparation. Toutefois il crut devoir imposer des réserves et stipuler des garanties. « Vous m'appelez, dit-il, à vous défendre contre les fils d'Ammon ; si le Seigneur les livre entre mes mains, serai-je votre prince ? » Ils firent promesse avec serment de le choisir pour chef. Jephté s'en alla donc avec les ambassadeurs ; il expliqua devant l'assemblée du peuple les conditions auxquelles il était venu, et on l'investit du commandement suprême.

Le nouveau général donna d'aussi belles preuves de sa modération qu'il en pouvait donner de sa valeur ; c'est assez l'ordinaire que les hommes se montrent d'autant plus conciliants qu'ils se sentent plus véritablement forts, et il arrive souvent aussi que le succès ne trahit pas dans la lutte ceux qui savent surseoir au déploiement de leur courage pour demander pacifiquement justice. Telles furent précisément la conduite et la gloire de Jephté. Il ouvrit des négociations avec les Ammonites ; il invoqua contre leurs déprédations et leurs hostilités le droit de conquête et une possession interrompue de trois siècles, et, montrant que ce double titre était consacré par la faveur du ciel, il ajouta : « Ne croyezvous pas avoir des droits sur ce que possède Ghamos, votre Dieu ! Eh bien, ce que le Seigneur notre Dieu s'est acquis par la victoire nous appartient également. » Enfin, déclinant la responsabiUté du sang qu'on allait répandre : « Que le Seigneur, arbitre de cette journée, dit-il, juge entre Israël et les enfants d'Ammon ! » Ce langage était plein d'humanité autant que de raison : celui même que le droit protège devant Dieu, et dont le bras n'est armé que pour une légitime défense, peut bien frémir assurément sur le cours terrible que sa vengeance va prendre dans les combats, et c'est la honte de la race humaine qu'il faille invoquer la force du

glaive pour ramener à la justice de nobles créatures que le privilège de l'intelligence et de la liberté morale devrait y maintenir ou du moins y faire rentrer. Quoi qu'en ait dit un écrivain illustre, la guerre, pas plus que le meurtre par la main du bourreau, ne nous semble une chose sainte ; c'est bien assez qu'on excuse ce duel sanglant des peuples ; il ne convient pas d'en faire un exercice de religion.

Le roi des Ammonites ne se rendit point aux sages observations de Jephté ; dès lors il fallut se résoudre à livrer bataille. Animé et soutenu par l'esprit de Dieu, qui lui donna le bon conseil et le courage, le général Israélite parcourut en hâte le pays environnant, afin d'amasser encore quelques troupes ; puis il marcha sur l'ennemi. C'est alors qu'il fit au Seigneur ce vœu célèbre : « Si vous livrez les Ammonites entre mes mains, le premier qui, franchissant la porte de ma maison, se présentera devant moi lorsque je reviendrai vainqueur, je vous l'offrirai en holocauste. » Effectivement les Ammonites furent Uvrés entre ses mains ; dans la déroute, ils perdirent un grand nombre d'hommes, et ne purent protéger contre le pillage leurs villes et leurs campagnes ; le vainqueur les poursuivit jusqu'à vingt lieues.

La guerre fut bientôt terminée. Tout ce qu'on lit dans les Ecritures prouve qu'à cette époque, chez les Hébreux, les expéditions miUtaires ne duraient pas longtemps ; les combats étaient presque toujours décisifs. Jephté, couvert de gloire, retourna donc à Maspha; c'était le lieu de sa résidence. Sa fille (car il n'avait pas d'autres enfants), sa fille unique ^int à sa rencontre au son des instruments et parmi les chœurs joyeux que formaient ses compagnes. Lorsqu'une bataille heureuse mettait fin aux querelles des Israéhtes avec leurs ennemis, les femmes et les jeunes filles allaient ainsi recevoir le général victorieux avec la musique et en dansant au milieu des chants d'allégresse. Saûl et David obtinrent plus i tard l'honneur d'un semblable triomphe, après la défaite de ' Goliath et des Phihstins ; et, longtemps auparavant, le passage de la mer Rouge avait été célébré de la même manière par Marie, sœur de Moïse, et par toutes les femmes d'Israël. Il se mêle souvent à l'éclat de nos plus beaux jours de sombres et lugubres ténèbres. Dans les joies de l'ovation qu'on lui décernait, Jephté aperçoit tout à coup sa fille et. se rap-

pelant sa promesse, il déchire ses vêtements : « Hélas ! ma fille, dit-il, tu m'as trahi et tu es trahie toi-même ; car j'ai fait un vœu au Seigneur, et je dois l'accomplir. » La douce et noble -vierge répondit : « Mon père, si vous avez fait un vœu au Seigneur, traitez-moi selon votre parole, puisqu'il vous a été donné de vaincre et de punir vos ennemis. » Et elle dit encore à son père : « Accordez-moi seulement ce que je demande; permettez que je me retire sur les montagnes durant deux mois, pour y pleurer ma virginité avec mes amies. »

On ne doit pas s'étonner de la douleur de Jephté et de sa fille, comme si elle impliquait un regret coupable, ou même un défaut de résignation. Dieu prescrit le courage, mais il ne défend point les larmes, et les hommes sont tenus de vaincre et non pas d'ignorer la puissance du sentiment. Si le vœu de Jephté avait pour objet d'offrir à Dieu quelque sanglant holocauste, il est facile de concevoir et d'excuser la douleur de la jeune fille; s'il s'agissait seulement pour elle de se consacrer au Seigneur par la profession d'une perpétuelle continence, sa foi religieuse devait lui rendre cette obligation pénible et amère ; car, et c'était vrai dans les deux cas, elle allait mourir sans postérité. Or, les Juifs savaient que de la femme naîtrait le Sauveur promis, et de là vient que, chez eux, le célibat passait pour un opprobre, loin d'être honoré, et que la stérilité semblait une malédiction. Il était réservé à l'Évangile de créer dans le monde un autre esprit et d'élever la virginité à la gloire d'un triomphe et d'une vertu, tout en élevant aussi le mariage à la valeur et à la dignité d'un sacrement.

On ne doit pas s'étonner non plus de la manière dont se manifeste la douleur de Jephté et de sa fille. En général, les anciens, et en particulier les Israélites, se contraignaient peu sur les démonstrations extérieures des sentiments, à la différence des peuples modernes, chez qui l'éducation et la politesse font du deuil une sorte de cérémonie, et tempèrent les naturels éclats des chagrins les plus réels et les plus vifs. Dans les disgrâces et les grands désastres, les Juifs se réfugiaient sur les montagnes, peut-être parce que les âmes profondément blessées cherchent le silence et la solitude, et qu'il y a d'ailleurs dans les longs horizons comme une vague

LA FILLE DE JEPHTÉ. Ùl

apparition de l'infini qui inspire, nourrit et charme tout à la fois la tristesse.

Jephté consentit à ce que demandait sa fille, et la laissa libre durant deux mois; elle se retira donc, avec ses amies, sur les montagnes, où elle pleura sa virginité. On ignore quels furent les motifs de ce délai ; mais son effet dut être d'ajouter à la douleur du sacrifice, et non pas d'en corriger l'amertume. Il est assez facile à l'homme de s'électriser sous le choc des événements et de donner, dans la fièvre généreuse de l'enthousiasme, l'exemple d'un dévouement héroïque, mais instantané ; il est plus difficile et plus rare d'oser regarder longtemps le péril en face et d'y entrer, pour ainsi dire, avec ce calme et profond courage qui est le signe des grandes âmes.

Durant la retraite de sa fille, Jephté eut à réprimer une sédition excitée contre lui par la tribu d'Éphraïm, que le Jourdain seulement séparait du pays de Galaad. Fiers de leurs forces et jaloux du vainqueur des Ammonites, les habitants d'Éphraïm prétextèrent qu'on ne les avait point appelés contre l'ennemi commun, et se répandirent en menaces de guerre. 11 paraît que le reproche n'était pas fondé, car Jephté dit : « Mon peuple et moi nous avions une grande querelle avec les fils d'Ammon ; je vous ai demandé de venir à mon secours, et vous ne l'avez pas voulu. Alors je n'ai point épargné ma \1e, j'ai marché contre les fils d'Ammon, et le Seigneur les a hvrés entre mes mains. Comment ai-je mérité que vous me déclariez la guerre ? » Mais ces raisons ne suffirent point à rétablir la paix, et Jephté se vit contraint de les appuyer par les armes. 11 réunit promptement ses compatriotes déjà dispersés, et attaqua les Éphraïmites, qui avaient traversé le Jourdain. Ceux-ci furent défaits et rejetés sur le fleuve ; mais ils essayèrent inutilemeut de le franchir, le vainqueur en gardait les rives. A tout fuyard qui demandait le passage, les soldats de Jephté disaient : « Es-tu d'Éphraïm ? » car les partis n'étaient pas distingués par le costume militaire. Le fugitif, pour sauver sa vie, répondait : « Je n'en suis pas. — Dis donc &chibbûleth, » répliquaient ceux de Galaad avec une de ces nuances particulières de prononciation dont on se dépouille si difficilement, et qu'on imite si mal à un âge où les organes ont oerdu lem^ jore-

mière souplesse et restent fléchis par une longue habitude; miss rÉphraïmite , gardant l'accent de sa tribu , disait : <( sibboleth. » Et, à l'instant, il était égorgé. Un grand nombre périt de cette sorte, et la fuite ne fut guère moins désastreuse que la bataille. Ainsi l'orgueil et l'injustice reçurent leur châtiment, et, la victoire couronnant le bon droit, Jephté assura la paix et le bonheur de son pays.

Les jours de son deuil expirés, la jeune fille revint trouver son père, et le vœu s'accomplit. En quoi précisément consistait Iholocauste promis et offert par Jephté? les Écritures ne l'expliquent pas de manière à lever tous les doutes. Plusieurs estiment, à cause de l'énergie des expressions, que Jephté se proposait de faire à Dieu un sacrifice véritable et sanglant ; d'autres, au contraire, pensent qu'il voulait consacrer au Seigneur, d'une façon spéciale, la première personne de sa maison qui viendrait saluer son retour et son triomphe. Ce point reste dans le domaine de l'opinion, et nous n'avons pas la prétention de l'en faire sortir. Nous dirons seulement deux choses : la première, que les sacrifices humains étaient formellement interdits par la loi mosaïque et réputés abominables, et qu'ainsi Jephté ne dut pas supposer facilement qu'il mériterait la victoire en promettant à Dieu un meurtre où l'impiété se trouvait jointe à la barbarie; la seconde, que Dieu, suprême arbitre de nos destinées, a le droit d'exiger le sacrifice de notre vie à l'heure et en la manière qu'il veut, et le pouvoir de manifester sa volonté directement et par la voie d'inspiration, ou bien indirectement et par l'intermédiaire des événements et des hommes. Ainsi, Jephté ne trouvait, dans la religion et les lois de son pays, aucun motif de prononcer un vœu homicide. Pour prétendre qu'il y fut porté par une sorte de mouvement intérieur et di\in, nous voudrions plus qu'un soupçon et qu'une simple possibilité, il faudrait un texte plus précis et le formel énonce d'un fait qui alors cesserait d'être un crime odieux. Si 1 un se borne à dire que Jephté céda aux transports d'une ferveur aveugle, les docteurs, les prêtres et le peuple entier l'eussent empêché, sans doute, d'ajouter à l'imprudence de la promesse l'horreur de l'exécution.

Au reste, quelque sentiment qu'on préfère suivre, on n'est pas tenu d'absoudre Jephté de tout reproche. Cependant

nous observons que, si le fait du général israélite est blâmable, son intention l'honore et peut-être Finnocente ; et, en supposant même qu'il ait excédé les bornes de la justice et du devoir, il faudrait penser qu'il a corrigé par le repentir la témérité de son acte. Pourquoi enfin ne dirions-nous pas qu'en vertu de la solidarité qui unit les membres de la grande famille humaine, et surtout les membres de la société domestique, l'obéissance généreuse de la fille suffisait à couvrir ce qu'il y avait d'imparfait dans la conduite du père? Car, d'une part, Jephté est loué, dans les Écritures, pour son zèle et sa justice, étrange parmi ceux que leur foi rend illustres. Puis, doit-on juger sévèrement et non pas plaindre ce malheureux père, que le désir de sauver son pays entraîna peut-être à une promesse irréfléchie, et qui, par respect pour son vœu, se résolut à sacrifier l'unique et chère espérance de sa postérité ? D'autre part n'y a-t-il pas une grande valeur expiatoire dans la piété fihale, le dévouement et la constance de cette jeune fille, qui dompte sa légitime affliction par le sentiment du devoir, et se montre véritablement douce envers la mort, soit qu'elle dût efTectivement périr par le glaive, soit qu'elle fût seulement condamnée à cette sorte de mort civile qui résultait du céUbat ? Car l'innocence d'un cœur forme autour de lui une atmosphère tranquille et pure dont il enveloppe et protège ceux qu'il chérit ; qui sait si notre vie n'a pas échappé souvent aux coups de la colère céleste, parce qu'un ange, sous les noms de sœur et de mère, avait étendu jusque sur nous la blancheur de ses ailes?

La Judée glorifia par une solennité publique le sacrifice de la fille de Jephté. Tous les ans, les vierges d'Israël se rassemblaient pour pleurer durant quatre jours cette noble victime du patriotisme et d'une filiale obéissance. On ignore combien dura cette cérémonie dans le pays de Galaad, au delà du Jourdain ; mais en deçà du fleuve, le souvenir de la jeune vierge grandit, et sa fête se dénatura par le cours du temps. Au quatrième siècle de notre ère, les villes encore païennes de Sébaste et de Naplouse, autrefois Samarie et Sichem, lui rendaient des honneurs idolâtriques.

Quant à Jephté, non-seulement il devint prince de Galaad, comme il l'avait demandé, mais tout Israël le reconnut pour

m LES FEMMES DE LA BIBLE.

juge. On nommait ainsi, dans la république des Hébreux, celui qui avait la souveraine puissance tant pour la paix que pour la guerre; et cette dignité ressemblait beaucoup à celle des suffètes chez des Carthaginois, des archontes chez les Athéniens et des dictateurs chez les Romains. Après avoir exercé six ans les fonctions dont la reconnaissance et l'estime de ses compatriotes l'avaient investi, Jephté mourut et fut enseveli dans sa ville au pays de Galaad.

Les écrivains font observer qu'il existe des analogies, on pourrait dire des ressemblances singulières entre le fait que nous venons de rappeler et ce que la Fable raconte d'Iphigénie, et plusieurs même prétendent que l'aventure de la princesse grecque n'est qu'un travestissement de l'histoire sainte. Ce quil y a de certain, c'est que, dans l'un et l'autre cas, les époques, les noms, les principales circonstances sont à peu près les mêmes. Agamemnon, père d'iphigénie, était contemporain de Jephté; c'est du moins l'opinion de savants chronologistes. Le nom grec dlphigénie peut très-bien signifier fille de Jéphi ou Jephté ; les hellénistes n'en disconviendront pas. Issue du prince des armées grecques quipartûient pour le siège de Troie, Iphigénie dut mourir pour rendre propices les vents qui retenaient à Aulideles troupes prêtes à sembarquer, comme la fille de Jephté pour payer la gloire de son père. Iphigénie fut offerte, mais non pas immolée ; toutefois elle resta perdue pour Agamemnon victorieux, et devint, dans la Tauride, prêtresse d'un temple païen. Ces rapprochements paraissent plus spécieux encore quand on sait que les faits primitifs et plus éclatants dont la Bible nous a tracé l'histoire se retrouvent défigurés, mais non pas méconnaissables, dans les mythologies du monde ancien et dans les récits des âges nommés héroïques. La poésie et les rêves de la Grèce ne seraient-ils autre chose que l'écho d'une parole lointaine qui s'affaiblit par la distance, et qui, ne versant plus dans l'oreille des peuples que des sons entrecoupés et mal compris, fut changée, par l'artifice de quelques hommes de génie, en mensonges harmonieux ?

Dis à la sagesse : Tu ei ma «œur, et nonine U prudence Ion amie, afin qu'elle te protège contre la femme étrangère.

(Proverbes, m, ».)

Si le voyageur qui -visite la Palestine voulait aller de Jaffa en Egypte par la route de terre, il faudrait traverser un désert immense : ce sont des plaines de sable blanc rompues par de petites montagnes sans verdure et par des vallées dans le creux desquelles il y a un peu d'herbe jaunie ou plutôt brûlée, le long des torrents souvent à sec. En suivant de près les bords de la Méditerranée, on trouverait quelques villages arabes, les ruines d'Ascalon, Gaza, et, en avançant toujours vers le sud, la ^ille d'El-Arich. Une partie de cette région, aujourd'hui stérile et dépeuplée, appartenait autrefois aux Philistins ; elle était di\isée en cinq satrapies ou provinces qui portaient chacune le nom de leur capitale, Geth au nord. Gaza au midi, Ascalon, Azoth et Accaron entre les deux. La répubUque avait à peine vingt lieues de long sur quelques Ueues de large.

Dans le principe, les Philistins se virent puissants ; mais ils descendaient de Cham, et, au titre de leur origine, ils portaient le poids de la malédiction prononcée contre leur père, et devaient obéir au peuple juif, sorti de Sem, et héritier de la bénédiction accordée à son aïeul. Effectivement ils furent vaincus comme les autres nations que les Hébreux exterminèrent en prenant possession de la Terre promise ; mais jamais ils ne Durent être chassés ou détruits. Affaiblis

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par la lutte, ils sauvèrent toutefois leur indépendance, et, retirés sur les côtes de la Méditerranée, ils inquiétèrent longtemps les tribus de Dan et de Siméon, qui étaient limitrophes, pareils à ces instincts rebelles souvent comprimés, mais non pas anéantis, qui fatiguent jusqu'à la mort la conscience de l'homme de bien, et lui apportent la guerre comme occasion de courage et condition de vertu. U faut croire que l'existence poUtique des Philistins se continua jusqu'à l'époque où le peuple romain mit le pied en Orient, et que même elle n'était point alors sans éclat : car c'est de leur nom que le pays entier fut appelé Palestine.

Or chez ce peuple, et dans ce pays des Philistins, vivait Dalila, femme de mœurs plus que suspectes, selon presque tous les auteurs qui ont interprété les Écritures. Elle était de la vallée de Sorec, célèbre alors par son vignoble, et où coulait un torrent qui porte encore aujourd'hui son vieux nom de Sorec et se jette dans la mer non loin d'Ascalon. En son temps, vers l'an du monde 2870, les PhiUstins ses compatriotes étaient en hostilités ouvertes avec les Israélites, que Dieu punissait ainsi de leurs crimes, comme il les avait punis, un demi-siècle auparavant, en les livrant aux Ammonites. Les Ammonites avaient trouvé devant eux Jephté, qui les réprima; les Philistins trouvèrent Sam son. Jephté avait vu sa gloire personnelle attristée par la grande infortune de sa fille; Samson, exemple mémorable d'une prodigieuse force de corps et des tristes faiblesses du cœur, immola sa gloire et le repos de son pays à Dahla.

La ruine de Samson est d'autant plus éclatante et instructive, qu'il avait été prévenu de bénédictions privilégiées, et qu'il se montra infidèle à une destinée plus grande. La gloire n'est-elle donc qu'un piédestal qui élève l'homme sans l'affermir, et qui perd en solidité lorsqu'il gagne en hauteur? Il y eut des marques de protection divine dans la naissance et la vie de Samson, afin qu'il connût d'où lui venait sa vigueur, et les actes de faiblesse qui se voient en sa conduite nous furent récités afin que chacun apprît la plus utile leçon qu'il puisse recevoir, celle du courage ; car la déchéance originelle nous a fait le cœur peut-être plus infirme que l'esprit : aigles abattus par un orage, il nous reste encore une prunelle de feu pour regarder en face la splendide vérité ;

mais nos ailes, touchées parla foudre, soutiennent mal notre essor vers les régions de la lumière.

Dieu marque d'avance notre place dans le monde et le milieu où s'exercera notre libre activité ; c'est ainsi qu'il méditait d'envoyer Samson pour libérateur à son peuple opprimé. Samson eut pour père Manué, de la tribu de Dan; sa mère fut longtemps stérile. Dieu la consola dans une \1sion où elle entendit une voix qui lui promettait un fils, mais qui en demandait en même temps la consécration. « Garde-toi donc, ajoutait l'ange du Seigneur, de boire du vin ni rien de ce qui enivre, et ne mange rien d'impur... Le rasoir ne passera point sur la tête de ton fils ; car il sera Nazaréen, voué à Dieu dès son enfance et dès le sein de sa mère, et il commencera à délivrer Israël de la main des Philistins. » C'est la gloire de l'homme d'être appelé aux œuvres de la Providence; mais cette gloire n'est accordée qu'à de certaines conditions, et il n'appartient qu'à Dieu d'instituer les marques sacramentelles qui désignent aux nations ses envoyés choisis. Ainsi le Seigneur voulut, en cette rencontre, que l'enfant miraculeux s'abstînt, dès le sein de sa mère, de tout ce qui peut enivrer, et que sa longue chevelure fût comme un symbole de la force dont il serait revêtu.

La femme informa son mari de la promesse qu'elle avait reçue. Puis, un jour qu'elle était dans les champs, la même vision lui apparut encore. Elle courut à la hâte en avertir Manué, qui revint avec elle et entendit de la bouche du messager divin les mêmes choses qu'il avait entendues de sa femme. L'ange avait pris une forme humaine, et Manué put croire et il crut en effet que c'était un prophète. Il voulut lui préparer un repas ; mais l'ange répondit : « Quelque instance que tu me fasses, je ne mangerai pas de ton pain : toutefois si tu veux faire un sacrifice, ofifre-le au Seigneur. » Et, comme Manué voulait savoir son nom, l'ange reprit : « Pourquoi demandes-tu mon nom, qui est adorable? » Manué connut qu'il devait faire remonter sa reconnaissance jusqu'au Seigneur, et, plaçant sur un rocher, qui servit d'autel, un chevreau et des libations, il les offrit au Dieu des miracles. Quand le feu s'éleva de la pierre du sacrifice, l'ange s'éleva aussi dans la flamme et disparut. A ce spectacle, l'homme et la femme tombèrent le \isage contre terre, et,

comprenant alors que Dieu les avait visités par le ministère d'un ange, Manué dit : <( Nous mourrons sans doute, car nous avons vu Dieu. )> Mais la femme reprit : <( Si le Seigneur nous voulait faire mourir, il n'aurait pas reçu de nos mains le sacrifice et les libations ; il ne nous aurait pas manifesté toutes ces choses ni prédit l'avenir. )> Elle se montra plus confiante que son mari, et, par suite, il y eut plus de sagesse dans sa parole ; car, pour l'encouragement de tous ceux qui ont 1 ame élevée et les sentiments généreux. Dieu permet qu'on arrive à la vérité par le cœur aussi sûrement et plus vite que par l'esprit.

La promesse du ciel s'accomplit : un fils naquit à Manué, et la mère l'appela Samson, c'est-à-dire soleil. Dans un pays où les noms propres, au lieu d'être une simple désignation de la personne, avaient de plus une signification radicale et réelle, c'était convenable et ingénieux qu'ils fussent imposés par les mères, nul ne pouvant mieux qu'elles exprimer toutes les douleurs, les prévisions et les espérances de leur tendresse. Samson grandit, et la protection de Dieu sur lui se manifesta; on put juger qu'il de\iendrait le libérateur de ses frères.

C'est seulement vers la fin de sa vie qu'il conçut pour Dalila cette affection où il trouva une épreuve et une ruine si lamentables. Mais il avait pu apprendre auparavant à redouter sa propre indiscrétion et la perfidie des femmes auxquelles il se confiait. La Providence avait permis que, dès son jeune âge, il fût attaqué et vaincu par cet endroit, afin de l'exercer sans doute à surmonter les tentations que l'avenir lui réservait ; car Dieu traite avec bonté l'humaine faiblesse ; il ne tend pas d'embûches à notre liberté pour la surprendre, mais il la prémunit contre les grands dangers, en l'exposant d'abord à de moindres périls. C'est de cette sorte qu'il agit à l'égard de Samson.

Les Israélites étaient tributaires des Philistins ; on ne se battait pas, mais la paix dans la servitude ne pouvait durer. Samson, qui avait la conscience de sa destinée, chercha bientôt des occasions de guerre ; les occasions ne lui firent pas défaut. Il se rendit un jour à Tamnatha, ville conquise et occupée alors par l'ennemi; il y aperçut une femme qu'il désira épouser. Son père et sa mère lui firent observer que

DALILÂ. il9

cette alliance était contraire à la loi ; néanmoins, sur ses instances, ils cédèrent. On se rendit à Tamnatha pour célébrer les fiançailles. Dans la route, Sarason marchait seul, lorsqu'un lion vint à sa rencontre. Il se sentit alors un courage et une force extraordinaires, et, de sa main, sans aucune arme, il déchira le lion et le mit en pièces, comme il eût fait d'un chevreau. Cependant il affecta de n'en rien dire à son père ni à sa mère. Quelque temps après, comme on retournait à la \ille pour la cérémonie du mariage, Samson s'écarta du chemin afin de visiter le théâtre de son exploit, et il trouva dans la gueule du lion un essaim d'abeilles et un rayon de miel. Il rejoignit ses parents et leur donna du miel, mais sans dire encore où il lavait pris.

Durant le festin qu'on fit à l'occasion des noces, Samson proposa une énigme aux trente jeunes gens que la ville lui avait donnés pour compagnons. C'était la coutume que l'époux fût assisté de quelques amis et la fiancée de quelques jeunes filles, afin que la joie du banquet fût plus vive ; c'était la coutume aussi chez les anciens de s'exercer, par manière de divertissement, à résoudre les questions enveloppées dans l'obscurité dune sentence énigmatique. Au cas où ils ne pourraient, durant sept jours, découvrir le sens de la parabole proposée, les Philistins devaient donner à Samson trente robes et autant de tuniques ; au cas contraire, Samson devait leur donner trente robes et autant de tuniques. Trois jours s'étaient écoulés sans que les Philistins eussent expliqué l'énigme ainsi conçue : « De celui qui mangeait est venue la nourriture, et du fort est venue la douceur. )> Il faut convenir que le problème était assez obscur pour quiconque ignorait l'histoire du lion mis à mort et du miel trouvé dans sa gueule. Aussi les Philistins désespérés s'adressèrent à la femme de Samson, lui demandant d'arracher, par ses caresses, le secret à son mari, et la menaçant de la brûler dans sa maison si elle ne réussissait. Elle vint donc répandre ses larmes et ses plaintes auprès de Samson. (c Tu me hais, ditelle, tu ne m'aimes pas; c'est pour cela que tu ne veux point m'expliquer l'énigme proposée à ceux de mon peuple. >> Samson répondit : u Je n'ai pas voulu l'expUquer à mon père nia ma mère, comment te l'exphquerais-je? » Mais elle pleura devant lui tout le ternes Gtue dura le festin des noces.

Le septième jour, Samson, vaincu enfin par ses importunités, lui découvrit l'énigme, et elle en informa de suite ses concitoyens. Ceux-ci vinrent trouver Samson avant l'expiration du terme fixé, et lui dirent : « Qu'y a-t-il de plus doux que le miel et de plus fort que le lion? » Samson reconnut qu'il était trahi. Il se sentit inspiré d'aller vers Ascalon, et il y tua trente hommes dont il donna les vêtements à ses rivaux. Puis, vivement irrité, il retourna en la maison de son père, et sa femme, se croyant délaissée, épousa un des jeunes hommes qui avaient assisté comme amis à ses noces.

Quelque temps après, Samson connut cette résolution, et il médita de s'en venger sur la nation entière des Philistins. Il lâcha sur toutes leurs terres un grand nombre de renards qui traînaient après eux des torches enflammées, et qui portèrent l'incendie au milieu des blés déjà mûrs, dans les vignes et parmi les plants d'oliviers. Un peu plus tard, il tira d'eux une nouvelle vengeance, ses propres querelles lui donnant occasion de punir les oppresseurs de son pays ; il les battit, et il en fit à lui seul un tel carnage qu'ils en demeurèrent frappés de stupeur. Ils prirent encore les armes, et vinrent demander raison de ces hostilités à la tribu de Juda. Samson voulut bien se laisser enchaîner par ses compatriotes, puis, se dégageant de ses liens à l'approche des ennemis, il leur tua dix mille hommes, n'ayant pour arme qu'une mâchoire d'âne qu'il trouva sous sa main. Un autre jour enfin qu'il était allé passer la nuit dans la ville de Gaza, ils en firent garder les portes et se tinrent en silence, espérant le tuer au matin lorsqu'il sortirait; mais Samson, s'étant levé, prit les deux portes de la ville, et s'en alla sur le haut d'une montagne voisine.

Les Philistins, imaginant sans doute que cette force étrange n'était qu'accidentelle, ou que Samson, après tout, restait vulnérable par quelque endroit, songèrent à lui dérober son secret par l'entremise de Dalila. Ils pouvaient savoir au reste, que leur ennemi se défendait mal des pièges d'une femme Les cinq satrapes ou chefs de la nation vinrent trouver Dalila et lui dirent : «Trompez Samson, sachez de lui le secret de sa force extraordinaire et comment nous pourrons le vaincre, l'enchaîner etle tourmenter; si vous le faites, nous vous don-

nerons chacun onze cents pièces d'argent. «La somme totale offerte par les princes philistins valait en\-iron huit mille francs de notre monnaie. Trahir à prix d'argent et parmi les marques d'affection, c'est le dernier terme de lâcheté abjecte où puisse descendre une âme. La volupté fait-elle mourir dans la conscience tout sentiment d'honneur, en soumettant toutes choses à la grossière appréciation des sens? ou bien Dieu permet-il parfois qu'elle se prenne de dégoût pour les instruments avilis de ses joies, jusqu'à les briser avec une dérision ou une indifférence souveraine ?

La perfide Dalila dit à Samson : « Apprends-moi, je t'en conjure, d'où te vient ta force prodigieuse et quels Uens pourraient t'empêcher de fuir ? » Encore maître de lui-même, mais trop peu courageux sans doute pour contrister Dalila par un refus, Samson répondit par un mensonge : « Si l'on menchaînait avec sept cordes faites de nerfs encore frais et humides, je deviendrais faible comme les autres hommes. » Sur l'avis de DaUla, les princes phiUstins se rendirent chez elle ; on fit entrer dans la maison des hommes qui se tinrent cachés en attendant le résultat de l'entreprise, prêts à saisir Samson au cas où il semblerait invinciblement enchaîné : ils ne devaient point paraître dans le cas contraire. Après avoir chargé son captif des liens qu'on avait apportés, Dalila se mit à crier : « Voilà les Philistins sur toi, Samson ! » Mais il rompit aussitôt les cordes, comme on brise un léger fil dès qu'il a senti le feu.

DaUla ne laissa point apercevoir cette froide et sinistre fureur qui suit la ruine de nos projets les plus sérieux et les plus chers. Elle se borna sans doute à exprimer cette sorte de gracieux mécontentement qui se peint sur le visage quand on est amicalement trompé dans un jeu sans importance ; et, préparant le triomphe désiré avec une constance d'autant plus redoutable qu'elle se dissimulait sous un air de curiosité puérile et de folâtre gaieté, elle ajouta : « Voilà que tu m'as trahie par un mensonge ; maintenant au moins dis-moi de quels liens il faudrait t'enchaîner ? » Samson répondit : « Quand j e serai lié avec des cordes toutes neuves, qui n'auront encore servi à aucun usage, je deviendrai faible et pareil aux autres hommes. )> DaUla prit ce nouveau moyen avec les mêmes précautions qu'auparavant, et s'écria : «Voilà les Phi-

listins sur toi, Samson ! )^Mais il rompit les cordes sans peine.

La tentation va devenir plus pressante. Dalila affecte un air offensé et s'exprime avec un peu plus d'empire : « Jusqu'à quand m'abuseras-tu par le mensonge ? Dis-moi donc avec quoi il faudrait te lier. » Samson, de son côté, commence à trouver pesant le secret de sa force, et sans l'indiquer encore, il se dispose à le trahir, pareil à ces oiseaux qui tout à l'heure planaient librement dans les airs, et qui, s'abattant sur le feuillage, se trouvent soudain fascinés par l'œil d'un serpent et descendent par degrés vers leur ruine, effrayés du péril et n'osant s'y soustraire. « Si, divisant ma chevelure, dit-il,en sept tresses liées par un fil, tu la fixes avec un clou enfoncé dans la terre, je resterai sans force. » Apparemment Samson vit autour de lui quelque chose qui lui donna l'idée de cette fable. Dalila lui fixa les cheveux en terre pendant qu'il dormait, puis elle dit comme à l'ordinaire : « Voilà les Philistins sur toi, Samson ! » Mais lui, s'éveillant aussitôt, enleva sans effort ses cheveux avec le clou qui les retenait.

Alors DaUla fit usage de ses dernières armes ; les reproches plaintifs et les paroles amollissantes sortirent de sa bouche. (( Comment est-il vrai que tu m'aimes, puisque ta confiance est loin de moi? Tu m'as trompée par trois fois, et tu n'as pas voulu me dire d'où te vient une si grande force. » Et elle lui était importune, ne le laissant ni en repos ni en liberté durant plusieurs jours de suite. Une curiosité irritée par trois déceptions, l'attrait inhérent aux choses défendues ou refusées, le prix qui attendait sa trahison, tout pressait DaUla de recourir aux prières et aux larmes : prier et pleurer avec persistance, c'est le secret du plus grand pouvoir dont Dieu ait investi les femmes pour le mal comme pour le bien. Le courage de Samson en fut usé, et son âme s'affaissa comme s'il eût été près de mourir, image d'une conscience vaincue dans sa lutte contre un enn^' A qu'elle chérit et qu'elle déteste. Enfin, le secret sortie te son cœur abattu, comme l'eau rompt la digue qu'elle ? ««ligtemps affaibhe par de sourdes infiltrations : <( Le fer, iit-il, n'a jamais passé sur ma tête, parce que je suis Nazaréen, c'est-à-dire consacré à Dieu dès le sein de ma mère ; si l'on me rase la tête, ma force se retirera, et je deviendrai faible comme les autres hommes. »

La passion nous jette toujours un épais voile sur les yeux ; les objets semblent cacher ce qui nous déplaît pour manifester seulement ce que nous aimons en eux. Samson croyait à la curiosité de Dalila, mais il ne voulut pas croire sans doute à sa perfidie. Pour elle, comprenant que le secret fatal lui était enfin connu et que Samson avait abdiqué, elle envoya vers les princes des Philistins et leur fit dire : « Venez encore cette fois, car aujourd'hui son cœur m'est ouvert. » Ils vinrent, apportantla somme d'argent stipulée. Et pendant que Samson dormait, elle lui fit couper les sept tresses de ses cheveux, puis elle s'écria : « Voilà les Philistins sur toi, Samson ! » n s'éveilla disant en lui-môme : « J'en sortirai comme j'ai fait auparavant, et je me dégagerai d'eux; » car il ne savait pas encore que le Seigneur se fût retiré de lui. Mais sa force s'était évanouie, comme la sève d'un arbre s'arrête desséchée au moment où la foudre le frappe. C'est un emblème du dépouillement lugubre où se trouvent les hommes lorsqu'ils tombent dans quelque grand crime : le plaisir, si riche en promesses, si piquant avant de naître, ne fait qu'effleurer lame et la réjouir en passant, et il meurt ne laissant dans sa conscience coupable que la honte d'un espoir trahi et les ruines d'une vertu perdue ; non, rien n'égale les angoisses de ce moment horrible. Tel se réveilla Samson.

Les Philistins le saisirent sans peine, lui crevèrent aussitôt les yeux, et le menèrent chargé de chaînes à Gaza. Il y fut enfermé dans une prison, et on lui fit tourner la meule d'un moulin : c'était le châtiment infligé, chez quelques peuples anciens, aux esclaves qu'on ne voulait pas mettre à mort ; ils tournaient, à la place des bêtes de somme, de lourdes meules de pierre qui servaient à écraser le grain ; au milieu de ce dur travail, on leur déchirait le corps par de cruels coups de fouet, et on les soumettait aux plus effrayantes privations.

L'infortune fit revenir Samson au sentiment du devoir, et il trouva sa réhabilitation dans le repentir. Ses cheveux croissaient, et ses forces lui revenaient dans la même mesure ; non pas, assurément, que sa chevelure fût la cause physique de sa "vigueur, mais c'en était le signe matériel, et Dieu voulut alors que ce signe reprît son antique efficacité. Or, les princes philistins se réunirent pour immoler des hosties so-

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lennelles à Dagon, leur dieu, et pour célébrer un repas de réjouissance : « Notre dieu, disaient-ils, nous a livré entre les mains Samson, notre ennemi. » Le peuple, se joignant à ses chefs, publiait aussi les louanges de Dagon et répétait comme eux : « Notre dieu nous a livré entre les mains notre ennemi qui a ravagé nos terres et tué nos hommes. » Dans la joie du festin qui suivit les sacrifices, la foule demanda que Samson fût amené afin d'en faire son jouet. On tira le captif de sa prison, et il vint servir au divertissement public.

Le temple où se tenait l'assemblée était une salle immense soutenue principalement par deux colonnes assez rapprochées l'une de l'autre ; le toit, fait en manière de plate-forme, comme il se pratique en Orient, portait une grande multitude de spectateurs qui voyaient de là l'intérieur du temple, où se pressait une multitude non moins grande ; il y avait environ trois mille personnes. Samson dit à l'esclave qui le conduisait : « Laisse-moi approcher des colonnes qui soutiennent le temple, afin que je m'appuie et que je prenne quelque repos. » Puis il invoqua le Seigneur en ces termes : « Seigneur Dieu, souvenez-vous de moi ; rendez-moi aujourd'hui, mon Dieu, ma première force, afin que je me venge de mes ennemis en les punissant de m'avoir arraché les yeux. » Et, de ses deux mains, saisissant les colonnes du temple, il les ébranla violemment et dit : « Que je meure avec les Phihstins I » Les colonnes tombèrent, la maison s'écroula, et Samson entraîna plus de Philistins dans sa ruine qu'il n'en avait tué durant toute sa vie.

Ainsi périt Samson, et telle fut la victoire de Dalila. Ce que devint cette femme après son exploit honteux, les Écritures ne l'ont point marqué. L'exemple de sa perfidie reste comme une preuve de la tragique influence que les ruses de la faiblesse peuvent exercer sur la force du plus grand courage. Des entraves qu'on était libre de ne point accepter ne se brisent pas quand on veut, et il est beaucoup plus facile de garder un silence complet que de se tenir dans les limites d'une sage réserve. Lorsque les esprits et les cœurs sont innocents et purs, les pensées et les sentiments peuvent se révéler sans crainte ; mais, depuis la déchéance originelle et jusqu'au jour d'une régénération définitive, tout esprit a le droit et le devoir de se voiler quelquefois, et tout cœur n'est pas capable

de recevoir toute communication. Il faut éviter les confidences téméraires, comme il faut éviter le mensonge et la duplicité. La nudité des corps est un crime, et elle les couvre de confusion; la nudité des âmes est aussi un désordre, elle les déconsidère et les immole. Or, c'est du cœur dilaté que sortent tous les secrets, et rien ne le détend et ne l'entr'ouver comme les molles et sensuelles affections. Jeune homme, dis donc à la sagesse : « Tu es ma sœur, et nomme la prudence ton amie, afin qu'elle te protège contre la femme étrangère, »

ANNE, MÈRE DE SAÎilUEL

Le désert te réjouira, et la solitude «era dan» l'allégresse et fleurira comme le lis-

(iSAIB, ixy.)

On dit que la plupart des hommes illustres doivent beaucoup à leurs m.ères. C'est peut-être que la tendresse des mères va éveiller et nourrir dans l'âme des fils les étincelles du génie et les germes de la vêiIu ; car, à cause de sa chaleur et de sa pureté, il y a dans un cœur maternel^ plus que partout ailleurs, une image de ce qui est vrai et de ce qui est beau, et comme une révélation des grandes choses. C'est peut-être aussi que les mères, inspirées par leur amour, savent mieux que personne intéresser le ciel à l'avenir de leurs enfants ; car Dieu, qui a donné au monde le précepte ^t l'exemple du dévouement, glorifie ce qu'elles ont consacré par leurs angoisses, leurs espérances et leurs prières, et, arbitre souverain de tout, il couvre à son gré nos destinées d'obscurité ou d'éclat. Effectivement, iL.n^a de__graûiJ, dans la vie humaine, que ce que Dieu y met, et presque toujours ce qu'il y met de plus grand ne nous arrive j[u^après avoir passé par le cœur de nos mères- Rien n'est plus propre à faire comprendre et aimer ces doctrines que l'histoire d'Anne, mère de Samuel. Fernme véritablement pieuse, elle se montre patiente et douce dans ses peines ; elle^^rtafce une sincèrejconfiance jsn Dieu, qui affermit le coura^e^ et exaucëTês vœux de sa seryante; elle veille surl'cniahce de son fils avec des soins attentifs et délicats, comme on garde quelque trésor confié par un maître

respecté, comme on nourrit les pures et chères affeclions. Sous l'aile du Seigneur, la jeunesse de Samuel échappée aux atteintes du mal ; elle fleurit en vertus et embaume de son parfum la terre d'Israël ; puis, dans la maturité de l'âge, Samuel devient chef du peuple, juge de Saûl, protecteur de David, et l'un des plus grands prophètes. C'est ainsi que les parents devraient préparer l'avenir de leur postérité, car, toutes choses égales d'ailleurs, la religion est le plus sûr chemin de la féhcité et de la gloire. Les idées rehgieuses, en effet, parce qu'elles élèvent l'esprit et dilatent le cœur, placent véritablement Ihomme dans la naturelle condition du mérite ; elles donnent l'inteUigence et le courage du devoir; elles assurent le maintien de l'ordre en protégeant l'exercice de l'autorité et sauvegardant l'honneur de l'obéissance. Au point de \'ue des intérêts éternels de l'individu, le succès des entreprises n'est rien; la samtejté des œurres e^st tout; au point de vue des intérêts temporels des nations, qùTsait si l'on ne pourrait pas, à force de vertus, balancer le génie et même le vaincre ; ou, mieux encore, la vertu ne serait-elle pas une des sources du génie ?

Au pays d'Ephra'im, dans la^llle de Ramatha, il y avait un homme de la tribu sacerdotale qui se nommait Elcana. Cette ville de Ramatha est la même que l'Arimathie du Nouveau Testament et que la Ramla des temps modernes. Placée sur chemin de Joppé à Jérusalem, elle vit passer sous ses murailles les nombreux pèlerins d'Occident qui allaient visiter le tombeau du Christ, et fut plus d'une fois témoin de leur courage. Les églises qu'ils y avaient bâties sont devenues des mosquées, et les minarets dominent, à la place de la croix, les bois des vieux oliviers et les palmiers au milieu desquels Ramla semble fleurir.

Selon le commun usage des Israélites, usage fondé plutôt sur l'exemple des patriarches que sur la loi mosaïque, qui ne prohibe ni ne permet expressément la pluralité des femmes, Elcana avait deux épouses : celle du premier ordre s'appelait Arifie, c'est-à-dire quij^qssède^lâ^iûix^;, et véritablement elle mérita ce titre par l'esprit de foi et de pxière dont elle fut animée ; celle du second' ordre s'appelait Phénenna. Anne était stérile comme Sara; Phénenna, était féconde et insolente commê..Ag«wi. La maison d'Elcana, comme celle dA-

i28 LES FEMMES DE LA BIBLE.

braham, fut troublée par les dissensions qui naissent de la polygamie. Même avec la condition de l'unité, le mariage n'opère pas toujours entre deux âmes une complète fusion de pensées et de sentiments. Que sera-ce donc, lorsqu'en multipliant les libres volontés qui devraient s'unir, on multiplie les éléments de discorde et les chances de guerre?

Tous les ans, aux jours de fête, Elcana se rendait à Silo, ville du voisinage, où^ depuis le temps de Josué, reposaieni. l'arche et le tabernacle : c'était là que tout Israël venait offrir ses sacrifices et sa prière, avant l'érection du temple clë Jérusalem. Les femmés'etles enfants n'étaient pas obligés de faire ce pèlerinage ; mais ils ne s'en dispensaient guère dans les familles pieuses. Anne, triste et humiliée, et Phénenna, environnée de ses fils, suivaientleur mari à Silo. On saîFIes rites de ces sacrifices particuliers : le sang de la victime était répandu au pied de l'autel, ses chairs étaient en partie consumées par le feu et en partie distribuées tant aux prêtres qu'à la famille qui la présentait. Elcana donnait donc à Phénenna ce qui lui revenait du sacrifice pour elle et ses enfants ; Anne, qui était seule, n'avait qu'une moindre portion, ce qui la faisait souvenir douloureusement de sa stériUté. De plus, sa rivale lui adressait des reproches outrageux, ne songeant pas qu'elle ne de-vait son titre d'épouse secondaire qu'à l'infirmité de l'épouse du premier ordre, et que les affligés trouvent un consolateur dans le ciel, quand la terre ne leur accorde plus que le dédain ou l'injure.

Chaque année ramenait les mômes fêtes, et par suite le même orgueil d'une part et la même douleur de l'autre. A Ramatha, les deux femmes pouvaient vivre séparées, chacune en ses appartements; dans le voyage et à Silo, elles se trouvaient forcément ensemble. Or le spectacle du bonheur fait mal aux yeux quand on est dans l'infortune, et les heureux ne sont pas toujours assez discrets pour voiler leur joie; on dit même qu'il y en a d'assez vains pour compatir avec une sorte de lâche orgueil, et d'assez cruels pour insulter au malheur. Un jour, Anne se mit à pleurer; elle ne mangeait pas. Elcana, qui l'aimait, lui dit : « D'où vient que tu pleures et que tu ne manges pas ? et pourquoi ton cœur

ANNE, iMÈRE DE SAMUEL. 129

est-il affligé ?Ne te suis-je pas meilleur que ne seraient dix enfants ? » C'était vrai. Un époux honorg^je pt gi^j ]^^i fleippmy attaçMiJ^ilàJla__glqire et k félicité d'une femme ; la comnimiauté des pensées et~3es sentiments, l'accord mutuer dès cœurs, TépàM plus dé" cEarmés surja vie' qn'nne jeune et riante troupe^^nlants ne réjouit le foyer domestique. Au reste, iTy" à-t-iî pas dans le langage '^ë cet "Eomme une imi tation (des paroles consolatrices que Dieu, véritabJe époux c[es~âmes, nous adresse parmi les souHrances de la vie ? Car il se trouve dans les choses humaines une plénitude îe~ douleur que nulle langue mortelle ne saurait dire : mêmes nos joies portent dans leur fond je ne sais quelle amertume et quel ennui, et elles se prennent de découragement et de tristesse dès qu'on les avertit qu'elles finiront. C'est pourquoi Dieu, par la voix de ses enseignements, nous rappelle le vide des plaisirs présents et la richesse des espérances éternelles, et attire vers lui nos vœux souvent égarés, comme s'il nous disait : Cesse tes plaintes, cherche en moi ton repos ; ne te suis-je pas meilleur que toutes les choses créées ?

Anne prit quelque nourriture pour complaire à son mari. Ensuite elle vint, le cœur toujours rempli d'angoisses, prier^ à la porte du temgle ; là, elle répandit beaucoup de larmes, et, dans lâTerveur cTe son désir, elle fit ce vœu au Seigneur : « Seigneur des armées, si vous abaissez un regard sur votre servante affligée, si vous daignez vous souvenir d'elle et lui donner un fils, je vous le dévouerai pour tous les jours de sa vie, et le rasoir ne passera point sur sa tête. » Anne, qui, était d eia. tribu sacerdotale, ainsi que son mari, savait fort bien que le fiTs~objet de sa prière appartiendrait à Dieu par le titre môme de sa naissance et indépendamment de toute disposition maternelle. Mais, comme la loi n'astreignait les lévites au service du temple que de trente à cinquante ans, et que, d'ailleurs, elle ne leur demandait pas un ser\1ce assidu et continuel, c'était ajouter beaucoup aux fonctions indispensables du futur lé^dte que de le lier pour la vie entière. Le &!:: gne extérieur de cette conséçra,ti.CLa,spé£iak- usiléû guplgnpfois chez les Hébreux, c'était la longue chevelure que le fer ne tranchait jamais. 11 va sans dire, au reste, que cette obligation ne devait atteindre l'enfant que pour les années mêm. s

où il demeurait en la puissance de ses parents, et qu'il pouvait seul la faire durer ultérieurement par une ratification personnelle.

En ce temps-là, Héli exerçait dans Israël la charge de grand prêtre. Son ministère l'avait appelé au temple lorsque Anne y vint prier. Il l'aperçut, et, observant le mouvement de ses lèvres sans entendre aucune parole, il pensa qu'elle avait pris du vin par excès. Sans doute le visage d'Anne éplorée, ses mouvements brusques et troublés comme les grandes passions nous en arrachent, la ferveur même de sa prière, tout autorisa un faux soupçon dans l'esprit du pontife : il réprimanda la pauvre femme. Elle fuyait l'orage domestique, elle fuyait sa propre affliction, autre tempête bien plus rude que les injures d'une rivale, et, au lieu d'un refuge et du calme, elle trouvait dans la maison sainte le reproche et la colère. Ne semble-t-il pas que les hommes et les choses s'entendent parfois et conjurent ensemble pour tourmenter ceux qui souffrent?

Anne répondit au pontife avec modération : « Pardonnezmoi, seigneur, je suis une femme bien infortunée; je n'ai bu ni vin ni rien qui puisse enivrer ; seulement j'ai répandu mon âme en la présence de Dieu. Ne traitez pas votre servante comme une femme impie et corrompue, car il n'y a que l'excès de ma douleur et de mon affliction qui m'ait fait parler jusqu'à cette heure. » Elle ne s'émeut point d'une injuste et odieuse accusation ; elle épargne la superbe Phénenna, et, malgré la vivacité de son chagrin, elle donne le spectacle d'une rare magnanimité. Par la douceur de sa réponse, elle change les sentiments du grand prêtre, et d'un accusateur elle se fait un patron ; car la persuasion est la plus magique force du monde, et il n'y a que la bonté qui persuade. « Retourne enpaix,reprit le vieillard, et que le Dieu d'Israël t'accorde la demande que tu lui as faite. » Anne ajouta : << Puisse votre servante trouver grâce à vos yeux! » Ensuite elle s'en alla, prit désormais de la nourriture, et, remphe de confiance en Dieu, cessa de porter un visage triste et abattu.

Le lendemain, après avoir adoré le Seigneur, Elcana, ses femmes et ses enfants revinrent en leur maison de Ramatha. Dieu avait écouté les vœux d'Anne et ratifié la béné-

ANiNE, MÈRE DE SAMUEL. i31

diction du grand prôtre ; car c'est lui qui, du sein de sa sagesse et de son indépendance, a dicté des lois à la nature, et qui en presse ou bien en suspeîid rexécution ; c est lui qui place les oasis parmi les sables du désert et réjouit quelquefois la solitude en y répandant les fleurs les plus rares et les plus parfumées. Dans Tannée qui suivit sa prière^^ Anne mit au monde un fils__qu'elie^ap2ela Samuel, pour ma'fqiigï'"qTfêIIe^ravait obfenu du Seigneur Jëlîôm devait ê'tre^^ôùr les parents le mémorial d'une grâce longtemps désirée, et pour le j eune hom^jiii'e perpétuelle Téç^dp^ bien vi\Te. N'y aurait-il pâi^de rmteiligence à imposer aux ëhtantsT^aujourd'hui comme alors, un nom qui leur parlât de Dieu et de la vertu, plutôt que de mettre dans leur appellation personnelle des souvenirs romanesques ou une vaine harmonie ? C'est ce que pratique l'Église en assignant à tous les hommes, au moment de leur naissance, un patron vénéré dont ils doivent invoquer l'appui et imiter les exemples: pratique profondément morale qui tend à faire refleurir dans le présent les belles actions du passé, et qui rapproche et réunit toutes les générations par le lien d'une douce et féconde solidarité.

Quand Samuel fut né, son père se rendit à Silo avec toute sa maison pour offrir à Dieu des actions de grâces. Anne ne l'y suivit pas alors : ce Je n'irai point au temple, dit-elle, jusqu'à ce que l'enfant soit sevré et que j e le conduise pour le consacrer au Seigneur et le laisser en sa présence. » Elle voulaitjgjdonner tout entier et sans retour, imao;ft^Hp çp< nro^-^f^ généreux qui, au nom du devoir, sacrifient les plus chères âfieHîohsjeiAÇhgvcnt s^^^s arrière-pensée ce qu'ils ont commencé sans égoïsnie. Èlcana c'ônsentlt à ce désir : a Fais ce quTt"ff"^eTTïbTr*Bôn7 et demeure jusqu'à ce que l'enfant soit sevré. Je prie Dieu d'accomplir sur nous sa parole. » Anne resta donc au logis. Elle nourrit elle-même Samuel de son lait, comme toutes les mères fidèles aux vues de la Providence et aux conseils d'une véritable tendresse. Car est-il naturel de n'accepter qu'à demi les fonctions de la maternité ? et n'est-il pas dur de confier son enfant à des tendresses mercenaires, pour que la fleur de son âme s'épanouisse sous un sourire étranger ? Y a-t-il pour les mères une plus douce récompense que les premiers reiiards et les premiers baisers d'un fils ?

Enfin, le temps étant venu, Anne conduisit Samuel à Silo, et le présenta au grand prêtre Héli. » C'est moi, seigneur, dit-elle en l'abordant ; je suis cette femme que vous vîtes ici prier le Seigneur. Je le conjurais de me donner cet enfant, et il a exaucé la demande que je lui ai faite. C'est pourquoi je viens lui rendre et lui laisser pour toujours le fils que j'en ai reçu. » Elle adora; puis, émue de reconnaissance et de joie, et saisie d'un esprit prophétique, elle prononça cette belle prière :

« Mon cœur a tressailli dans le Seigneur, et ma gloire est exaltée par la force de mon Dieu ; ma bouche s'est ouverte pour répondre à mes ennemis, parce que je me suis réjouie, ô Dieu ! dans votre faveur salutaire.

(( Nul n'est saint comme le Seigneur ; nul ne vous égale et n'est puissant comme vous, ô notre Dieu !

« Cessez de vous glorifier et de prononcer d'insolentes paroles ; que votre bouche taise ses anciens discours ; car le Seigneur est le Dieu de toute science, et toutes pensées sont à découvert devant lui.

« L'arc des forts a été brisé, et les faibles ont été revêtusde puissance.

« Les riches ont vendu leur travail pour du pain, et les faméliques ont été rassasiés. La femme stérile a de nombreux enfants, et celles qu'entouraient plusieurs fils succombe.

« C'est le Seigneur qui ôte et confère la vie, qui conduit au tombeau et en ramène.

« Le Seigneur fait le pauvre et le riche ; il abaisse et élève.

« Il tire l'indigent de la poussière et de l'opprobre pour le faire asseoir entre les princes et lui donner un trône de gloire ; car au Seigneur appartiennent les fondements de la terre, et sur eux il a posé le monde,

« Il veillera sur les pas de ses saints, et les impies se tairont dans leurs ténèbres, parce qu'avec toute sa force l'homme n'est que faiblesse.

« Les ennemis du Seigneur trembleront devant lui, il tonnera sur eux du haut du ciel ; il jugera toute la terre, assurera l'empire au prince de son choix, et relèvera la puissance de son Christ. »

Ainsi priait Anne consolée. Simple femme, elle a puisé dans la reUgion une vérité de pensées que les philosophes

païens n'égalent pas, et une chaleur de sentiments qui dépasse sans doute l'enthousiasme factice des poëtes. Lequel d'entre eux a peint d'une manière aussi énergique la science et la force de Dieu, les vaines espérances des méchants et le triomphe assuré à l'homme juste ? Dédaignant l'harmonie de syllabes étudiées, elle ouvre son âme avec simplicité, et les nobles paroles en découlent comme naturellement et sans effort. Sans doute l'Esprit divin lui dictait ce cantique ; mais, indépendamment de l'inspiration, ne doit-on pas dire que les nobles paroles, aussi bien que les grandes œuvres, viennent d'un cœur placé dans le vrai, et que l'homme du peuple, la femme et l'enfant, dès que la vraie religion les éclaire, peuvent avoir et exprimer des sentiments magnanimes ? Parce que la vérité et la vertu sont le droit et le devoir de tous les membres de la famille humaine, Dieu a permis que les splendeurs du génie, que tous n'ont pas, puissent être couvertes et effacées par les richesses du cœur, que tous peuvent avoir.

On s'en revint à Ramatha. Le jeune Samuel demeura dans Silo pour servir le Seigneur sous les ordres du grand prêtre. C'était pour Anne un grand acte de courage de quitter ainsi le fils unique qui lui avait coûté tant de prières et de larmes ; aux angoisses de l'espérance allaient succéder maintenant les inquiétudes qui naissent d'une séparation douloureuse. Il est vrai qu'elle gardait pour Samuel ce tendre amour qui jouit jusque dans l'absence et se nourrit par l'éloignement même, comme une vigne fertile, en étendant ses rameaux, étend aussi les sucs nourriciers aux grappes les plus éloignées de sa racine. Puis elle visitait le jeune enfant an.\ jours de fête^..Ên— venant -à ^ilo ollrir les sacrifices accou- TumésTeHë lui apportait alors une tunique qu'elle avait faîîl, de ses propres^TnâmsTXâ ' maternelle tendresse de cette fenime tût récompensée parle ciel: le grand prêtre bénit Anne etElcana, en leur souhaitant une postérité nombreuse. Effectivement, trojs fils et^eux filles leur furent donnés, et leur vieillesse se couronna de gloire, comme Tê^païmier déjà vieux s'entoure de rejetons qui verdissent à ses pieds.

Samuel, vêtu de la robe des lévites, s'occupait au service du Temple. Tous les Pères ont loué, sur la foi des traditions antiques, son enfance écoulée dans les exercices de la piété,

ses mœurs pures, son doux caractère et ses belles qualités. Il croissait en âge et en sagesse, également agréable à Dieu et aux hommes : car les hommes ont le cœur plus juste que leur conduite n'est courageuse, et, tout en exilant parfois la vertu de leurs œuvres, ils lui accordent néanmoins l'hospitalité dans leur estime.

Cependant les fils du grand prêtre Héli, prêtres eux-mêmes, déshonoraient le sacerdoce par une conduite impie, et détournaient le peuple du culte divin par leur ignorance et leur mépris de la loi. C'était un grand ciime ; car qui résiste aux scandales sortis du sanctuaire ? Et d'où viendra le secours lorsque la trahison s'assied au foyer domestique? Héli Connut le désordre de ses fils ; mais, au lieu de les en punir avec sévérité, il leur adressa seulement quelques reproches empreints d'une molle et excessive douceur. Il y a un temps pour la miséricorde sans doute ; mais il n'y a jamais de temps pour la faiblesse. Aussi les enfants d'Héli ne tinrent nul compte de ses avertissements, et, d'un autre côté. Dieu, par la bouche d'un prophète, l'accusa de coupable condescendance, et lui prédit de dures afflictions et la mort de ses fils. Ces menaces furent confirmées par le ministère de Samuel, qui allait, quoique bien jeune encore, entrer dans l'éclat de ses destinées.

Il avait alors douze ans. Une nuit, il fut réveillé par une voix qui prononçait son nom. Croyant qu'Héli le demandait, il alla trouver le vieillard, qui répondit : (c Je ne t'ai point appelé, retourne et dors. » Peu après, la même voix se fit entendre ; Samuel courut au grand prêtre, qui le renvoya comme précédemment. Le jeune lévite n'avait pas encore eu de commerce direct et immédiat avec le Seigneur, et 11 ne savait point, de science expérimentale, comme il l'apprit dans la suite, à quel signe on reconnaît l'inspiration divine. Il fut appelé de nouveau ; cette fois, le grand prêtre lui dit : « Retourne et dors, et, si l'on appelle désormais, tu répondras : Parlez, Seigneur ; car votre serviteur écoute. » Héli soupçonnait dans ce fait mystérieux une intervention du ciel ; car, à cause de notre nature complexe, le ciel cache les vérités qui s'adressent à l'âme sous les phénomènes qui frappent les sens, et, pour prévenir et corriger nos tendances Ters les choses matérielles, il confie souvent Texécution de

ses plus belles œuvres aux plus faibles instruments. La voix cria encore : u Samuel, Samuel ! )^ Il répondit : « Parlez, Seigneur, car votre serviteur écoute. » C'était véritablement le Seigneur ; et la voix ajouta : « Je vais faire, en Israël, une chose qu'on ne pourra entendre sans stupeur. En ce jour-là, j'accomplirai tout ce que j'ai dit contre Héli et sa maison, je commencerai et j'achèverai. Car je l'ai menacé de tirer de sa maison une vengeance sans remède, à cause de son crime, parce que, sachant l'indigne conduite de ses fils, il ne les a point punis. C'est pourquoi j'ai juré que l'iniquité de la maison d'Héli ne serait jamais expiée ni par des victimes ni par des présents. » Telle fut la parole du Seigneur, qui se servit d'un entant et d'un lévite pour instruire un vieillard et un pontife ; car il y a une maturité meilleure que celle de l'âge et un sacerdoce qui appartient à tous les hommes : c'est la maturité et le sacerdoce de la vertu.

Après avoir reçu la communication céleste, Samuel ne retourna point auprès d'Héli ; même le lendemain, il n'osait lui taire connaître la terrible vision. Mais Héli l'appela : « Que t'a dit le Seigneur? ne dissimule pas, je te prie. Que le Seigneur te traite en toute sévérité, si tu me caches aucune des paroles qui te furent adressées. » Samuel obéit, et raconta tout ce qu'il avait entendu. Le grand prêtre répondit: <c C'est le Seigneur; qu'il fasse ce qui lui semble bon. n On peut croire qu'HéU corrigea ainsi, par l'acceptation résignée de sa punition future, le vice de sa faiblesse paternoUe ; mais les menaces du Seigneur n'en eurent pas moins leur accomplissement.

En effet, un peu plus de vingt ans après la prophétie de Samuel, les Israélites furent deux fois vaincus dans une guerre contre les Philistins, leurs implacables ennemis, ils perdirent trente mille hommes dans la seconde bataille. Quand on apprit ce désastre à Silo, la ville retentit de clameurs lamentables. Héli demanda la cause du tumulte public; on lui répondit : « Israël a fui devant les PhiUstins ; une grande partie de l'armée a été taillée en pièces ; même vos deux fils sont tués, et l'arche de Dieu est prise. » En entendant nommer l'arche de Dieu, Héli tomba de son siège à la renverse et se bvisa la tête. Telle fut la mort de ce malheu-

reux père, qui semble n'avoir eu d'autres défauts qu'une molle condescendance envers ses fils : leçon tragique par où Dieu fait voir que si la tendresse naturelle conseille aux parents la douceur, ils doivent, quelquefois aussi, déployer une sage fermeté, au nom de la religion et des véritables intérêts de la famille.

Ces événements, annoncés à l'avance, et plusieurs autres prophéties également vérifiées, prou vèrentjjiifi-âamiifîl. était le fidèle interprète du Seigneur. Il avait près de quarante ans ; on le pro^lama LUge du peuple à la place d'Héli. Les Hébreux formaient alors, commë~parle l'historien Josèphe, une théocratie. Les lois émanaient de Dieu même, qui les avait données à son serviteur Moïse. Comme elles réglaient les intérêts matériels aussi bien que les affaires religieuses, le même pouvoir décidait les cas de conscience et déterminait les procès civils et criminels, et quelquefois même il se trouvait en une seule main : combinaison chère à l'antiquité et heureuse en principe, parce qu'elle confie les destinées temporelles de l'humanité à ceux qui en connaissent les destinées éternelles ; combinaison qu'on nommerait peut-être heureuse aussi en résultat, si, à cause des écarts possibles de notre liberté, les théories les plus nobles n'étaient souvent inapplicables et presque toujours inappliquées. Samuel devint donc le chef politique de la Judée, comme Jephté, Sam son et d'autres l'étaient devenus. A l'autorité-civUe il joignit l'autorité religieuse, comme lévite, peut-être même comme pontife ; car, bien qu'il ne fût point de la race d'Aaron, plusieurs ont pensé qu'il exerça, par mission extraordinaire, les fonctions de la souveraine sacrificature. Investi de ce double pouvoir, il défendit la cause de Dieu et He~~''smï psTys. îi^ssernhJâ le peuple en armes à Masphath, non loin de Ramâîh^eXde Silo. Il rassura ses compatriotes, les exhortant à défendre leur liberté compromise~^pâr Ta vTctoire des" Pliilîsïms^ il fit envisager les malheurs pubUcs comme un châtiment de l'idolâtrie et des crimes de la nation, et ramena les esprits au culte du vrai Dieu. Car c'est une grande et salutaire politique de > proclamer à l'oreille des peuples qu'une responsabiUté formidable s'attache à leurs actes, et que les lois constitutives des sociétés sont munies d'une sanction divine : les sociétés, en effet, ont besoin, comme les individus, qu'on leur rappelle

souvent qu'il n'y a de gloire réelle que dans la justice et de félicité que dans l'innocence.

De grands succès, où la main de Dieu se montra plus dune fois, glori6èrent le gouvernement de Samuel : Farche fut recouvrée, l'audace des Philistins abattue dans un combat sanglant, et la paix avec ses avantages acquise aux Israélites. Le péril passé, Samuel continua néanmoins de gouverner sa patrie. Il avait fixé à Ramatha son principal séjour; de là, il allait visiter les villes environnantes, afin d'écouter lesplaintesdupeupleetdeluirendrejustice.Galgala,BétheletMasphalit étaient les principaux endroits où il exerçait ses pacifiques fonctions. Depuis que son tribunal n'existe plus, tous ces pays ont subi de nombreuses vicissitudes : ils ont vu beaucoup de choses pleines de gloire et beaucoup de choses pleines d'infamie; mais il y a bien longtemps déjà que la justice en est exilée, et la tutelle de l'Europe ne peut pas l'yfaire rentrer.

Devenu vieux, Samuel délégua une portion de son autorité à ses fils pour juger Israël; mais, par une fortune qui semble peser sur la plupart des grands hommes, il eut la douleur de voir ses fils infidèles à ses exemples et à sa réputation. Leurs sentences et leur conduite étaient si pleines d'iniquités, que les anciens du peuple vinrent s'en plaindre à Samuel et lui demander un roi. Samuel fut blessé de cette proposition, qui tendait à remplacer une œuvre toute di\ine par une œuvre de main d'homme. Il consulta Dieu dans la prière, et fit connaître à ses concitoyens l'avenir qui leur était réservé. Les habitudes de tyrannie et de servilité qui ont toujours distingué les gouvernements orientaux pouvaient d'ailleurs éclairer le peuple. Mais le malade a foi aux remèdes, et il en veut non pas tant parce qu'ils guérissent que parce qu'ils se nomment remèdes. D'ailleurs les Israéhtes se flattaient sans doute de n'être pas plus opprimés et d'être aussi courageux que les autres nations. Ils eurent donc un roi:.Saul, de la tribu de Benjamin, fut élu et sacré. Mais il ne fufpas plus sage que son peuple ; il s'éloigna des volontés connues du Seigneur, et le Seigneur le rejeta comme il 1" avait choisi. Ce n'est pas que Dieu se repente ni qu'il change de sentiments ; ses pensées ne peuvent ni diminuer ni croître, ^ et les hommes, avec toute leur hberté, n'amènent rien de nouveau ni d'imprévu sous son regard. Mais ce:i\ qui lui ré-

sistcnt, il les renverse, et ceux qui l'oublient, il les abandonne ; sa mnin se retire, et ils retombent dans l'abîme de leur naturelle faiblesse.

Samuel reçut la mission d'annoncer à Saûl que son règne était finij « L'obéissance, lui dit-il, est meilleure que les \ictimes ; comme vous avez rejeté la parole du Seigneur, le Seigneur vous rejette de la royauté. » Il allait se retirer après ces paroles ; mais le prince voulut le retenir en le saisissantpar le manteau; 1b manteau se déchira. Samuel dit: « Aujourd'hui, le Seigneur se déchire de vos mains le royaume d'Israël pour le donner à un autre qui vaut mieux que vous. » Depuis ce jour, Samuel cessa devoir Saiil et de lui rendre publiquement hommage comme à son prince; mais il l'aima toujours, à cause de leur longue et ancienne intimité, et le pleura le reste de sa vie. Touteiols il dut se résigner : sur un ordrej£Ê.leslÊ^iLchûisit David pour second roi d'Israël,' et lui donna en secret l'onction sainte. Diverses causes appelèrent la fureur de l'ancien monarque sur le nouveau ; celui-ci n'échappa que par la tuite à des périls sans cesse renaissants. Samuel, qui partagea la mauvaise fortune de David, conserva néanmoins jusqu'à la fin de sa vie une grande influence sur les affaires publiques de son pays.

LiHustre prophète mourut fort avancé en âge. Il fut enterré à Ramatha, dans le sépulcre de sa lamille : tout Israël porta son deuil. Enfant de la prière, et consacré à Dieu même avant de naître, il acheva dans la piété une vie commencée sous de si religieux auspices. Homme supérieur, il se montra modeste sans faiblesse et ferme sans dureté ;~ les rois l'écoutèrent avec respect, et sa voix conserva de l'empire jusque sur le peuple agité par l'esprit d'innovation. Politiq ue habile, il réforma l'État et fit fleurir la religion, première garantie de l'ordre ; politique honnête, il ne chercha que dans la vertu un contre-poids à la licence, et put défier ses concitoyens de signaler dans sa vie et ses jugements rien de répréhensible. Ainsi parut Samuel; et, s'il doit être nommé l'exemple des princes à cause de ses belles qualités, sa mère doit être nommée l'exemple des mères à cause de sa rehgieuse tendresse; car nous oserons dire qu'il y aurait plus de fils comme Samuel s'U y avait plus de mères qui voulussent imiler la piété d'Anne.

ABIGAIL

La (ludeiice d'une femine vaut tout un liérilago. iEcclPsinste, un.)

David erra de longs jours et en bien des lieux, depuis le moment de sa consécration par Samuel jusqu'à la mort de Saul, son prédécesseur et son ennemi. L'ancien roi ne pouvait pardonner à son jeune compétiteur les louanges que lui avaient méritées la défaite de Goliath et le bonheur constant qui le suivait dans ses entreprises ; car rien ne crée plus de chagrin à quelques médiocrités d'en haut que la réputation des supériorités d'en bas. Saùl essaya plusieurs fois de tuer David de sa propre main ; il l'envoya combattre avec peu de forces contre des armées puissantes, afin qu'il pérît dans ces luttes inégales ; il le fit lâchement poursuivre par des assassins, et lui-même se mit à la tête dun corps de troupes pour l'atteindre et lui ôter la vie. Dans sa fuite, David parcourut les tribus de Juda et de Benjamin, passant d'une ville à lautre; il demanda tour à tour l'hospitalité aux pays de Geih, ide Moab et d'Idumée. Il traversa de la sorte en proscrit des |^illes qui devaient un jour le nommer leur maître, image de l'homme qui dispute sa vie aux éléments, et qui n'arrive aux gloires de son avenir qu'à travers les tribulations du pré- •sent; figure sensible de l'Homme-Dieu, qui fonda sur les 'travaux et les douleurs de sa ^ie mortelle la puissance de son nom et l'empire de son Église.

David finit par se retirer dans les déserts de l'Arabie Pétrée, qui lui offraient plus de chances de salut. Il habita les alen-

tours de Pliaran et de Maon. Il y avait aussi dans la contrée une petite ville et une montagne qu'on nommait Carmel : ce n'est pas la montagne si célèbre par le séjour du prophète Élie, et dont les voyageurs ont fait de si riantes peintures. Celle-ci est une longue chaîne qui court du Jourdain aux bords de la Méditerranée et qui s'arrête à pic près de la ville <le Kaïpha et non loin de Saint-Jean d'Acre. Au contraire, le Carmel où se réfugia David était au sud de la tribu de Juda à quelque distance de la mer Morte. Carmel, Maon et Pharan étaient des villes un peu éloignées l'une de l'autre, donnant leur nom aux vastes plaines où elles se trouvaient jetées et aux montagnes qui bordaient leur horizon. De gras et abondants pâturages couvraient le pied et le flanc de ces collines ; alors, comme aujourd'hui, la principale richesse de l'habitant de ces régions consistait en des troupeaux : il s'habillait de leur laine, vivait de leur lait et de leur chair, ajoutant des fruits verts ou secs, selon la saison, à cette simple et frugale nourriture.

Or, il y avait un habitant du désert de Maon qui s'appelait Nabal. Ce nom n'était pas heureux, car il signifie insensé, et, pour comble d'infortune, Nabal le méritait. D'un caractère dur et d'une âme méchante, il se montrait égoïste et outrageux ; du reste, il était fort riche : trois mille brebis et mille chèvres paissaient dans ses possessions qui étaient sur le Carmel. Sa femme, Abigaïl, avait de grandes qualités de corps et d'esprit : elle joignait une beauté remarquable à une prudence et à une discrétion consommées. Ainsi on trouve certains paysages où le charme et la grandeur d'un site sont relevés encore par la vigueur des contrastes.

Un jour de printemps, David, qui se trouvait alors au désert de Pharan, apprit que Nabal faisait tondre ses brebis. A cette occasion, ainsi qu'à la suite de toutes les récoltes, les anciens faisaient des festins et des réjouissances auxquels les amis étaient invités. David envoya donc à Nabal dix jeunes hommes pour le saluer amicalement et lui demander quelque secours. Il croyait qu'en un jour de fête le cœur de Nabal, dilaté parlajoie, inclinerait à la reconnaissance; car, lorsque la Providence réjouit l'homme en répandant sur lui les richesses, il ne devrait pas choisir ce moment pour s'endurcir sur la misère de ses semblables. D'ailleurs, le proscrit et sa

ABIGAIL. 4 il

troupe, au lieu de s'abandonner à la licence des gens de guerre, avaient protégé les possessions de Nabal, et ils demandaient avec modération ce que la nécessité les amènerait bientôt à prendre avec violence. Les hommes ne sont-ils pas assez faibles pour qu'il faille leur savoir gré de s'abstenir du mal qu'ils pouvaient commettre impunément ?

Mais Nabal n'avait ni assez d'élévation d'esprit pour comprendre ces doctrines, ni assez de générosité de cœur pour s'y conformer. Les envoyés l'abordent, le saluent fraternellement et sans rien ajouter aux paroles expresses de leur maître. Nabal leur répond avec mépris : « Qui est David, et qui est le fils d'Isaï ? On ne voit, en ces temps, que des seniteurs qui fuient leur maître. Quoi ! jïrai prendre mon pain et mon vin, et la chair des animaux que j'ai tués pour mes ouvriers, et j'en donnerai à des gens que je ne connais pas! » Les gens de David, ainsi maltraités, retournent vers leur chef et lui rapportent cette réponse.

Cependant un des serviteurs de Nabal alla informer Abigaïl de ce qui venait de se passer. « David, dit-il, a envoyé du désert quelques hommes pour saluer notre maître, qui les a reçus avec rudessse. Ces gens nous ont été fort utiles et jamais fâcheux; rien n'a péri de ce qui vous appartient tant que nous avons été avec eux dans le désert ; ils nous servaient comme de muraille, et la nuit et le jour, tout le temps que les troupeaux paissaient près de leur retraite. C'est pourquoi voyez et songez à ce qu'il faut laire, car quelque grand malheur menace votre mari et votre maison : c'est un homme méchant et que personne ne peut plus aborder. » Les gens de David, qui avaient plus d'une fois préservé la contrée des incursions des PhiUstins, témoignèrent probablement, en quittant Nabal, le courroux que leur inspirait sa brutale réception, et ils parlèrent de vengeance. Effectivement, David crut devoir demander raison d'un pareil acte : il laissa deux cents hommes à la garde de son bagage, et avec quatre cents il marcha vers la demeure de Nabal. Même il avait dit dans un mouvement d'indignation : « C'est bien en vain que j'ai sauvé tout ce que cet homme avait dans le désert, sans rien lui laisser perdre de toutes ses richesses, car il m'a rendu le mal pour le bien. Que Dieu traite dans toute sa rigueur les ennemis de David ! Je jure que, demain matin, de tout ce qui ap-

partient à Nabal. il n'y aura plus rien en vie. » On ne peut excuser de semblables paroles assurément : la punition résolue excédait de beaucoup l'insolence commise et menaçait de frapper les innocents comme le coupable ; puis, émanant d'une autorité privée, elle contractait un caractère d'illégitimité ; enfin le serment de David était dicté par l'esprit de vengeance. Toutefois sa faute fut moins grave qu'elle ne le serait en des hommes éclairés de la lumière évangélique. Ce n'est pas que les mêmes actes accomplis dans les mêmes circonstances doivent être diversement appréciés; c'est que, pour juger la moralité d'un acte spécial, il laut tenir compte des différences de temps et de personnes : les siècles et les nations, comme chacun de nous, ont leurs degrés respectifs de connaissance et de courage. La mansuétude ne semble pas avoir été familière aux peuples anciens en général, ni aux Hébreux en particulier ; il fallait peut-être qu'un Dieu mourût, afin d'enrichir le monde d'une nouvelle et difficile v£rtu, en laissant aux hommes l'exemple, et en leur méritant la force de pardonner.

Dès qu'Abigaïl eut connaissance de ce qu'avait fait Nabal, elle résolut d'aller trouver David et de fléchir sa juste colère. Elle prit en hâte deux cents pains, deux vaisseaux pleins de vin, cinq moutons tout préparés, cinq boisseaux de farine, une grande quantité de figues et de raisins secs. Les serviteurs se mirent en route les premiers ; Abigaïl devait les suivre. Elle partit sans communiquer son dessein à Nabal. En règle ordinaire, les femmes ne peuvent disposer ainsi des bifins de la communauté sans l'agrément de leur mari ; mais, dans les cas extrêmes, les inférieurs qui ont de la prudence doivent sauver les supérieurs qui n'en ont pas ; alors il n'y a plus d'autre hiérarchie que celle de l'esprit.

Abigaïl, montée sur un âne, était arrivée au pied du Carmel; là, elle aperçut David et ses hommes qui venaient dans la direction des monts Pharan. Elle quitta sa monture et salua le guerrier irrité, en se prosternant le visage contre terre. Puis, jetée à ses pieds : « Seigneur, lui dit-elle, que la faute de mon mari retombe sur moi ! Souffrez que votre servante vous parle, et ne refusez pas de l'entendre. Que mon •eignour cesse d'avoir à cœur la méchanceté de Nabal, qui S$t un insensé, et dont le nom môme marque la folie; pour

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moi, seigneur, je n'ai point vu les gens que vous avez envoyés... » Puis elle offrit gracieusement à David les provisions qu'elle avait apportées, et tira du pardon qu'elle espérait de lui l'augure d'un heureux et illustre règne : « Faites miséricorde à votre sentante ; le Seigneur fondera solidement votre maison, parce que vous combattez pour lui. Quïl ne trouve donc en vous aucun mal durant tous les jours de votre existence. S'il s'élève jamais un homme qui vous persécute et veuille votre mort, votre vie, précieuse au Seigneur, sera rangée parmi celles qu'il tient en sa garde, et la vie de vos ennemis sera emportée comme la pierre lancée d'une fronde avec un grand effort. Quand donc le Seigneur vous aura fait tous les biens qu'il a promis, quand il vous aura établi chef sur Israël, vous n'aurez pas ce sujet de larmes et de remords, d'avoir répandu le sang innocent et d'avoir exercé la vengeance. Puis, lorsque le Seigneur vous aura comblé de biens, vous vous souviendrez de votre servante. )•

La douce harangue d'Abigaïl fléchit David ; il répondit avec mansuétude : « Béni soit le Seigneur Dieu d'Israël qui vous a envoyée en ce jour à ma rencontre, et bénie soit votre parole ! Et soyez bénie vous-même, parce que vous m'avez empêché de répandre le sang et de me venger de ma propre main. J'en jure, par le Seigneur Dieu d'Israël, qui m'a retenu dans mon projet; si vous ne fussiez promptement venue audevant de moi, demain matin, rien de ce que possède Nabal n'eût été trouvé en vie. »

David agréa donc les présents d'Abigaïl, et lui dit en la congédiant: « Retournez en paix à votre maison; j'ai consenti à ce que vous demandiez, et je l'ai fait par égard pour vous. » C'est ainsi quil revint avec sagesse sur des menaces prononcées avec témérité. Tant quil est dans la vie présente, l'homme peut et doit corriger par le repentir les fautes échappées à sa faiblesse, ou même consenties par sa malice. Il serait beau de rester innocent ; mais il est beau de le redevenir : la vertu, c'est le courage, et il faut peut-être un plus» grand effort pour se relever quil ne fallait de constance pour ne pas tomber. Du reste, le serment précipité qu'avait fait David demeurait frappé d'une nullité radicale; le droit est toujours identique à la justice, il n'y a pas d'obhgation contre elle.

Abigaïl retint au Carmel, où elle trouva l'insouciant et égoïste Nabal plongé dans les délices de la table : il faisait un festin royal ; son cœur était joyeux à cause de l'abondance des viandes et de l'excellence du vin : il avait bu jusqu'à lïvresse. La discrète Abigaïl comprit qu'il n'était pas convenable de réprimander un homme en cet état ; car les corrections, véritables remèdes de l'âme, ressemblent aux remèdes physiques, qui aigrissent la blessure quand on les applique à contre-temps. Elle garda le silence jusqu'au lendemain. Alors, les vapeurs du vin étant dissipées, Nabal pouvait être utilement rappelé au devoir ; Abigaïl lui apprit donc tout ce qui s'était passé la veille. Pusillanime comme toutes les natures abjectes que le sentiment du devoir n'a pas façonnées au courage, Nabal écouta le récit de sa femme avec effroi ; il restait frappé de stupeur et immobile comme une pierre.

Dix jours après, une maladie emporta Nabal. Lorsque David apprit cette mort, il admira les efî'ets de la Providence et de la justice divine, en songeant que, d'une part, il n'avait pas trempé ses mains dans le sang de Nabal, et que, d'un autre côté, le mal ne demeurait pas impuni. « Béni soit le Seigneur, dit-il, qui a demandé compte à Nabal de ses procédés outrageux, qui m'a préservé de commettre le mal, et qui a fait retomber l'iniquité sur la tète de son auteur ! » Au reste, rien n'autorise à croire que ces paroles fussent inspirées par un sentiment de vengeance satisfaite : on peut applaudir, par amour de la justice, à des événements dont on se désole par charité fraternelle; car les choses ont deux faces : l'une par où elles se rattachent aux principes, l'autre par où elles regardent les personnes. C'est à la conscience de chacun de nous qu'il appartient de faire ce discernement et de payer aux personnes et aux principes le respect qu'on leur doit.

lorsqu'il se fut écoulé un temps convenable, David, quoiqu'il eût déjà pour femme Achinoam de Jezrahel, voulut épouser Abigaïl. Ses gens vinrent au Carmel, et dirent à la veuve de Nabal : « David nous a envoyés vers vous pour vous demander en mariage. » Elle reçut cette nouvelle avec joie et donna son consentement, heureuse sans doute de racheter par cette seconde alliance les ingratitudes et les en-

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nuis delà première. Elle fit rapidement tous ses préparatifs, se mit en route avec cinq filles qui la servaient, rejoignit David et l'épousa. Mais ce ne fut pas le terme de ses infortunes : deux années de tribulations l'attendaient.

Pour échapper aux opiniâtres persécutions de Saûl, David s'enfuit chez les Philistins avec sa tamille et ses guerriers, qui avaient aussi leurs enfants et leurs femmes ; on lui assigna pour résidence la ville de Siceleg, dans la partie méridionale de la Judée. Mais un jour qu'une expédition miUtuire l'avait appelé avec sa troupe à quelque distance, les Amalécites prirent Siceleg, y mirent le feu, et emmenèrent en esclavage les femmes et les enfants ; Abigaïl se trouvait au nombre des captives. Heureusement David, qui n'était qu'à trente lieues, put revenir assez tôt pour atteindre les ennemis, qui célébraient leur victoire par des danses et des festins ; il tomba sur eux à l'improviste, en tua un grand nombre et délivra les prisonniers. La même année, Saiil étant mort dans un combat malheureux contre les Philistins, David vint à Hébron, où il tut proclamé roi par la tribu de Juda; le reste des IsraéUtes tint quelque temps encore pour un fils de Saiil. Durant ce séjour à Hébron, Abigaïl eut un fils dont l'histoire au reste ne parle plus, sans doute parce qu'il mourut dans sa jeunesse. Même à partir de cette époque, les traces d'Abigaïl s'évanouissent. Le peu que nous savons d'elle met en lumière sa prudence et sa douceur, et les Écritures nous ont conservé cette histoire afin de nous apprendre que la prudence est un excellent trésor, et qu'il y a dans la douceur une force merveilleuse.

Au prix de la Eagesi«e, loul l'or n'est qu'un peu de table, et l'argent sera regardé comme de la houe. J'ai plus aimé la sagesse que la sanlé el la beauté, et j'ai résolu de la prendre pour ma lumière, parce querieo s'en peut éteindre la splendeur.

{Sage$$e, vu.)

Au sud de la Syrie, entre la mer Rouge, l'océan Indien et le golfe Persique, s'étendent des campagnes sablonneuses, des chaînes de montagnes et de longs déserts : c'est l'Arabie. La partie méridionale de ce grand pays, entourée par les eaux, est moins stérile et plus peuplée que le reste ; on la nomme l'Arabie Heureuse, à cause de ses riches produits. Elle avait autrefois des mines d'or et d'argent ; Pline assure qu'on y trouvait beaucoup de pierreries. C'est là que l'antiquité tout entière a placé le phénix, cet oiseau merveilleux qu'elle avait investi du privilège de la résurrection. C'est là encore que naissent l'encens, le baume et les autres parfums ; l'air est plein de ces odeurs suaves ; le vent s'en charge dans son vol et les répand au loin sur les mers, où le navigateur respire l'Arabie, si l'on peut dire ainsi, longtemps avant d'en aborder les rives.

Entre toutes les tribus de l'Arabie Heureuse, la tribu des Sabéens était célèbre ; les écrivains de la Grèce et de Rome ont vanté ses richesses. Elle avait pour capitale Saba, que l'on faisait remonter aux temps voisins du déluge et qui devait son nom à l'un des petits-fils du patriarche Héber. Selon quelques géographes, la ville actuelle de Zébid serait l'ancienne Saba, qui occupait, selon d'autres, l'emplacement où

LA REINE DE SABA. 14r

se trouve aujourd'hui Mareb. Ce pays, au dire du poëte Claudien, était primitivement gouverné par des femmes.

Vers l'an du monde 3000, les Sabéens obéissaient à une piincesse que Josèphe a confondue avec la Nitocris d'Hérodote et que les traditions arabes appellent Balkis. Elle n'est connue dans l'histoire que sous le titre de reine de Saba et par le voyage qu'elle fit à Jérusalem pour honorer Salomon. Elle voulait voir les œuvres puissantes et entendre les sages réponses du monarque israélite, qui remplissait alors tout rOrient de l'éclat de son grand règne. Car le génie et la vertu sont le sceau des hommes providentiels, et Dieu les a marqués, afin de leur assurer le respect, la confiance et l'amour, afin qu'on leur demande des paroles de lumière et qu'on s'inspire aux exemples de leur courage, comme les plantes attendent un regard du soleil et quelques gouttes de rosée pour se développer et pour fleurir. Effectivement le monde intellectuel et le monde moral, comme le monde physique, se soutiennent et brillent par la constante harmonie des éléments plus forts et des éléments plus faibles qu'ils renferment. Et il faut dire, pour l'encouragement et l'honneur de tous, qu'il y a souvent autant de grandeur d'âme à reconnaître et à saluer la gloire, qu'il y a de mérite à la conquérir et à se la faire pardonner.

Plusieurs interprètes de l'Écriture ont pensé aussi que, sollicitée par des avertissements intérieurs, la reine de Saba venait chercher en Judée un trésor meilleur que les pierres précieuses et les parfums de l'Arabie, c'est-à-dire la connaissance du vrai Dieu et du culte qu'on lui doit ; car, même à l'époque où le ciel n'avait encore parlé à la terre que dans l'Eden et des hauteiu's du Sinaï, et où, par suite, les croyances réfugiées en Israël ne se trouvaient chez les peuples qu'à l'état de débris et comme une poussière de souvenirs, nul homme, pas plus qu'aujourd'hui, n'était invinciblement condamné à Terreur : toujours il fut possible aux sincères esprits et aux cœurs purs d'aller s'asseoir au banquet de la vérité rehgieufes. La parole divine retentit sans fin dans le monde ; toute oreille peut l'entendre, toute liberté doit s'incUner, la recevoir et lui obéir. Et sans doute la reine de Saba se rendit à Jérusalem, appelée par cette sagesse surnaturelle encore plus qu'attirée par une cmiosité louable d'ailleurs, et elle est

ii8 LES FEMMES DE LA BIBLE.

ainsi la figure de ces âmes qui, ne pouvant se résigner aux avilissements dune vie tout extérieure et sensuelle, s'enquièrent avec loyauté de ce qu'elles doivent à Dieu et aux hommes, et entreprennent vers la vérité et la vertu un généreux pèlerinage.

Du reste, glorieux et sage alors, Salomon avait réellement droit à l'admiration de ses contemporains. On sait que son règne fut, pour les Israélites, une incomparable époque de prospérité et de gloire. A lintérieur, l'agriculture honorée, les tributs exigés des peuples vaincus, les impôts assis sur les terres des citoyens, les droits qui frappaient les marchandises étrangères, les travaux opérés par les serviteurs et les esclaves, telles étaient les sources fécondes des trésors de Salomon. On peut juger de l'état avancé des arts par la construction du temple, qui fut achevé en sept ans, par tout ce que l'Écriture et les traditions rapportent sur ce monument célèbre, et par la pompe et le faste inouï qui éclataient dans le culte reUgieux. Au Ueu de théories comphquées sur la division du travail, sur la production et la distribution de la richesse, il recommandait l'épargne, l'économie et une laborieuse activité comme principes efficaces de l'aisance, et la vertu, la piété et la charité comme remèdes aux désirs inquiets et aux passions emportées du cœur humain. Tout homme, dans Israël et Juda, demeurait sans crainte sous sa vigne et sous son figuier, depuis Dan jusqu'à Bersabée, les extrêmes limites de la Palestine.

La gloire de Salomon rejaillissait à l'extérieur et courbait au loin devant lui les peuples et les princes. Tous étaient ses sujets ou ses amis, de l'Euphrate à la Méditerranée, et des frontières septentrionales de la Syrie à l'Idumée et à l'Egypte ; ils lui envoyaient des présents et lui demandaient des conseils. Les plus habiles ouvriers de Tyr étaient à son service ; ses vaisseaux allaient chercher, dans de lointaines contrées, l'or, l'ivoire, les animaux rares et les bois odorants ; Memphis lui donnait pour épouse la fille de ses rois. Il bâtit ou du moins releva Palmyre; car il est difficile de soutenir qu'il en fut le fondateur. A voir les débris de Tadmor, qui gisent au désert comme les ossements d'une cité gigantesque, on peut douter que Salomon ait eu le temps et que ses contemporains aient eu la force d'exécuter des travaux que la science

moderne, avec toute la perfection de sa mécanique, ne saurait pas recommencer, tellement qu'on les attribue aux races primitives, à des hommes dont nous n'atteignons pas les proportions physiques et dont les secrets sont perdus. Ce qu'il y a de certain, d'ailleurs, c'est que la réputation de Salomon est demeurée jusqu'ici prodigieuse parmi les Orientaux, et qu'ils ont donné son nom de Soliman à ces puissants monarques qu'ils supposent, dans leurs légendes, avoir possédé l'empire de toute la terre. Ainsi, sous son règne, l'estime et le respect du dehors égalaient la paix et la prospérité du dedans ; la sagesse et la gloire qui en est la compagne soutenaient son trône de leur force et le couvraient de leur éclat. C'est à cette gloire que la reine de Saba vint faire \1site, et à cette sagesse qu'elle \1nt poser des problèmes. Elle entra dans Jérusalem en riche équipage et avec une magnifique escorte, amenant des chameaux chargés d'or, d'aromates et de pierres précieuses. Présentée au roi, elle lui soumit ses doutes et lui adressa ses questions ; car les anciens, et surtout les Orientaux, s'exerçaient volontiers à résoudre toutes sortes d'énigmes sur des points de religion, de morale et de politique, et la sagesse de chaque esprit se révélait en la subtilité et la profondeur de ses réponses. Salomon instruisit la reine sur toutes les choses qu'elle lui proposa, ne laissant aucune question sans réponse, aucun doute sans solution ; car, aussi grand par les belles quaUtés de son âme que par la puissance de son sceptre, il maniait la sagesse avec magnificence, comme parlent les saintes Lettres. Il a écrit des paraboles et des cantiques dont un grand nombre ne nous est point parvenu ; il a disserté sur tous les arbres, depuis le cèdre qui est au Liban jusqu'à l'hysope qui sort de la muraille, et suv les animaux de la terre, les oiseaux, les reptiles et les poissons. Il a mesuré d'un regard profond et dépeint avec une vérité inimitable le caractère de la vie humaine, les joies rapides et les douleurs qu'elle apporte, les vices qui la souillent et les vertus qui l'honorent ; organe de la sagesse éternelle, il a tracé des règles de morale, des préceptes de vertus politiques et religieuses qui conviennent aux sociétés comme à leurs membres, aux rois et aux sujets, à la vieillesse et au jeune âge, à toutes les conditions, dans toutes les circonstances. Personne n'ignore le trait de rare prudence par le-

IdO les femmes de la biule.

quel il signala les premiers temps de son règne. Deux femmes se présentèrent à son tribunal, réclamant l'une et l'autre un môme entant dont elles se disaient les mères; le jeune monarque fit apporter un glaive et ordonna de diviser en deux l'objet de la contestation, afin que chacune des parties contendantes pût en avoir la moitié. La véritable mère s'émut, et consentit à se désister, pourvu qu'on laissât vivre son fils ; l'autre femme, au contraire, voulait que la sentence fût exécutée. Alors Salomon dit: « Qu'on ne tue pas l'enfant; donnez-le à la première femme, car c'est elle qui est la mère. » Et tout Israël lut pénétré de crainte et de respect en apprenant cet acte de justice si intelligente.

Aussi, dans les conversations qu'elle eut avec Salomon, l'illustre étrangère ne put assez admirer l'étendue d'esprit et l'exquise sagacité qu'il faisait paraître. Doué sans doute d'un grand et heureux génie qui trouvait encore dans la lumière surnaturelle un principe de développement et d'élévation, il avait fait fleurir en lui tous ces dons par l'expérience réfléchie et par la vertu, qui sont la culture de l'âme. Nulle tache n'était encore imprimée dans sa gloire : la sagesse débordait de ses lèvres comme un fleuve, et brillait dans sa conduite comme un diamant enchâssé dans l'or. De toutes les richesses que prodiguait sa généreuse hospitalité, ses paroles et ses exemples étaient les plus précieuses.

La reine visita les palais et le temple que Salomon avait fait construire. On venait de combler, à Jérusalem, la vallée de Mello, afin de joindre la ville basse à la montagne de Sion. Deux maisons royales s'élevaient sur ce nouvel emplacement ; l'architecture en était riche et élégante ; les grands cèdres du Liban, taillés en colonnes, ornaient les galeries intérieures; les lambris étaient de bois de cèdre. L'or répandu en décorations sur les murailles, une foule d'officiers magnifiquement vêtus, un service exécuté avec autant d'ordre que de luxe, tout ajoutait à la splendeur de ces résidences. Mais tant de merveilles étaient surpassées encore par la grandeur imposante et les richesses du temple que Salomon avait bâti. Cent mille hommes environ y avaient travaillé durant sept années : les parois intérieures des murs étaient revêtues de bois do cèdre et ornées de sculptures laites avec un grand art. Des lames d'or couvraient toutes ces moulures et en

LA REINE DE SACA. loi

prenaient la forme ; même le pavé du temple avait disparu sous des feuilles d'or ; les vases destinés aux cérémonies du culte, comme les bassins, les coupes et les encensoirs, étaient d'or, et il y en avait un nombre prodigieux. On estime que douze milliards furent consacrés à la construction et à l'ornement de ce superbe édifice. Les historiens latins ont parlé de l'opulence infinie du temple qui fut brûlé par Titus, et pourtant les Juifs qui l'avaient vu bâtir au retour de la captivité de Babylone, s'étaient pris à verser des larmes, en se rappelant les magnificences de l'ancien temple à jamais évanouies.

Tous ces monuments de l'acti-vité, de la sagesse et de la puissance de Salomon jetaient la reine dans une muette admiration ; elle était toute hors d'elle-même. Car son royaume manquait sans doute d'hommes capables d'exécuter de pareilles œuvres, bien qu'ils fussent abondamment pour^-us de tous les matériaux nécessaires. A la vérité, nous n'avons rien de certain et de précis sur létat des arts dans l'Arabie en ces siècles reculés. Néanmoins la \ie pastorale et les habitudes nomades de ses habitants font présumer avec raison qu'ils ne songeaient pas encore à mériter la réputation qu'ils acquirent plus tard par la riche et gracieuse architecture de l'Alhambra et de la cathédrale de Cordoue. Ce qui confirme, au reste, cette opinion, c'est que le pays ne présente aucune de ces ruines illustres qu'on rencontre sur les bords du Ml et dans les champs de la Syrie, et qu'on soit forcé de rapporter, comme celle de Memphis, de Balbeck et de Palmyre, aux contemporains de Salomon, peut-être même à des générations antérieures.

Étonnée et ravie, la reine de Saba dit à Salomon : « Ce que j'ai ouï réciter en ma contrée de vos vertus et de votre sagesse est véritable, pourtant je n'y croyais pas avant de venir moi-même, de voir par mes propres yeux et de reconnaître que les choses ne m'ont été dites qu'à moitié : votre sagesse et vos vertus dépassent ce que la renommée en pubUait. Heureux ceux qui sont à vous l Heureux les serviteurs qui jouissent sans cesse de votre présence et entendent vos discours ! ,> C'est, en effet, une joie et une féhcité pour l'homme d'entendre des leçons de la sagesse, comme c'est son honneiu" et son devoir d'en profiter. La connaissance

i52 LES FEMMES DE LA BIBLE.

exacte et la juste appréciation des choses élèvent et ennoblissent l'esprit, épurent et fortifient le cœur : lame humaine tout entière se dilate et tressaille, à la vue de la vérité, comme l'œil se récrée dans un rayon de lumière, comme le corps est réjoui et vivifié quand il respire et se meut dans les flots d'une atmosphère douce et pure. Les convictions bien faites inspirent du courage et éclatent en actes généreux, tandis que la faiblesse et la honte suivent les convictions fausses et sans solidité ni grandeur. Car, si la volonté s'égare et succombe lors même qu'on lui rappelle sans cesse la pensée de ses obligations pour la guider et la soutenir dans son chemin, pourra-t-elle résister lorsque le sentiment du plaisir ne sera combattu et amorti en elle par aucune réclamation de l'intelUgence, par aucune force de doctrine? Aussi quelle n'est pas la gloire du sage qui retient ou ramène la foule de ses frères dans la vérité et la vertu par de bons conseils et de salutaires enseignements ! Il est le consolateur de l'affligé, l'œil de l'aveugle, le soutien de l'infirme. Transfiguré en lumière et en amour, sa parole tombe comme une pluie de feu qui pénètre les âmes, dissipe les ténèbres qu'elles s'étaient créées, et ranime le cadavre d'un cœur perverti. Plus fort que les conquérants, dont les vestiges, après tout, seront un jour effacés de dessus la terre, il courbe sous son brûlant passage de libres volontés, et leur imprime, en les convertissant au bien, une marque de sa victoire que l'éternité respectera. Non, il n'y a rien de plus grand dans l'univers qu'une belle et sage parole.

Et la reine ajouta : « Béni soit le Seigneur votre Dieu, qui s'est complu en vous et qui vous a placé sur le trône d'Israël ! Parce qu'il aime Israël et veut le conserver à jamais, il vous a établi pour gouverner avec équité et rendre la justice. » Car les plus graves conséquences se rattachent au choix de ceux qui gouvernent les sociétés. Placés aux sources de la vie pubUque, ils peuvent l'altérer ou la faire couler limpide et pure : les lois émanent de leur autorité ; leurs exemples dominent les mœurs nationales; leur équité prépare et assure la paix et le triomphe des intérêts généraux et particuliers, comme leur injustice appelle la plainte et la révolte avec les calamités qui en viennent. C'est pourquoi à plus d'élévation et de puissance devrait tou-

jours correspondre plus de sagesse et de dévouement.

On croit que la reine de Saba fit à Jérusalem un séjour de quelques mois. Près de partir, elle offrit à Salomon, en retour de l'hospitalité qu'elle avait reçue, une immense somme d'or, des parfums en abondance et des pierres précieuses. D'un autre côté, la flotte Israélite, qui revenait d'Ophir en môme temps, apporta des bois rares et odorants et des pierreries ; d'ailleurs le commerce avec les peuples étrangers avait procuré au roi de riches étoffes, des chevaux de belle race, une foule d'objets recherchés et curieux. Il put donc se montrer magnifique à son tour ; et en effet, outre ce qu'il pensa que la princesse arabe agréerait volontiers, il lui donna tout ce qu'elle exprimait le désir d'avoir. Ainsi Salomon fit des présents supérieurs à ceux qu'il avait acceptés ; car, quoique les nobles cœurs ne regardent pas la reconnaissance comme un fardeau, ils trouvent encore plus doux de donner que de recevoir.

Dans ces rapports de bienveillance mutuelle qui unissaient leurs souverains, les Juifs et les Arabes eussent pu voir une reconnaissance de leur parenté et un nouveau lien qui resserrait l'amitié entre les deux peuples. Car presque tous les Arabes viennent d'Abraham par Agar et Céthura, épouse du second ordre, comme les Juifs en viennent par Sara, mère d'Isaac. Une chose également étonnante et certaine, c'est que les destinées des deux peuples se sont développées et se maintiennent encore sous des condilions analogues, et que nul autre peuple ne présente : il semble que toute la postérité d'Abraham ait été marquée d'un signe distinctif et ineffaçable. Aucune société politique ne saurait dresser sa généalogie d'une manière aussi précise, ni faire remonter son origine à une plus haute et plus noble antiquité que les Juiis et les Arabes. Égyptiens, Grecs, Romains, toutes ces races glorieuses sont mêlées et confondues avec des races barbares venues des quatre points du ciel, et toutes ensemble obéissent aujourd'hui à des lois qu'elles n'ont point faites, à des mœurs nouvelles, à un esprit nouveau ; mais les Arabes et surtout les Juifs sont, à cette heure, ce qu'ils étaient il y a trois ou quatre mille ans : les uns, dispersés sur toute la surface du monde, et les autres, fixés sous leur ciel sans nuages et sur leur terre sans eau, restent fidèles aux lois,

loi LES FEiMMES DE LA BIBLE.

iux mœurs, à l'esprit de leurs aïeux. Fils du croyant Abraham, le Juif attend encore le Messie ; les préceptes du Sinaï iorment son code ; il lit la Bible, assis sur le bord de tous les fleuves de l'univers, comme il la lisait autrefois assis sur les rives de l'Euphrate, et, à chaque verset qui annonce l'avenir, il tourne alors vers Sion des regards tristes, mus non pas découragés. Fils du patriarche et pasteur Abraham, l'Arabe se fait un vêtement de la laine de ses brebis et une tente du poil de ses chèvres ; il vit de dattes, de pastèques et de lait de chameau ; sa vie rappelle, par cet endroit, l'enfance du monde et la rudesse des mœurs primitives; sa religion même, en ce qu'elle a de vrai, n'est qu'un emprunt fait à la Bible et défiguré par un mélange d'idolâtrie ismaélite.

C'est après la visite de la reine de Saba que Salomon, infidèle à sa gloire, tomba dans la corruption etTidolâtrie. Son cœur s'amollit au sein de l'abondance, cet écueil renommé par le naufrage de tant d'illustres vertus ; son esprit, jouet de la contradicliopx, trahit les maximes de sagesse qu'il avait professées, comme un fils de famille qui ensevelirait l'éclat de son nom sous l'obscurité de joies viles et hideuse. Triste et exemplaire monument de l'imperfection des créatures et de leur naturelle inconsistance ! Le bien n'est guère dans nos âmes que comme un feu léger que toutes choses menacent d'étoufîer, et on ne le sauve des souffles ennemis qu'à force d'attention et de courage. Il y a plus : une fois qu'on l'a laissé s'éteindre, qui pourra ou plutôt qui voudra le rallumer ? Les derniers sentiments de Salomon sont restés un problème : on ignore s'il scella ses erreurs par l'impénitence et le désespoir, ou bien s'il chercha son pardon dans l'immensité de la clémence divine.

Ce que devint la reine de Saba après son voyage à Jérusalem, l'histoire ne nous l'apprend pas. Tout fait penser qu'elle suivit les leçons de la sagesse avec plus de constance que le royal précepteur de qui elle les avait reçues ; car elle a été célébrée par les Pères de l'Église comme une sainte femme et une élue de Dieu, comme ayant corrigé le paganisme de son origine par la sincérité de sa foi, et, ce qui dépasse tout éloge humain, son nom fut prononcé avec honneur par la Sagesse incarnée, qui daigna la proposer au monde comme un exemple de ce qu'on doit et une preuve de ce qu'on peut

quand il s'agit de connaître la vérité et de pratiquer la vertu, (( La reine du Midi se lèvera au jugement contre les hommes de cette nation et les condamnera, dit le Seigneur, parce qu'elle est venue des extrémités du monde pour entendre la sagesse de Salomon. »

Les plus habiles maîtres ont traité le beau sujet de la reine de Saba venant dans toute sa magnificence visiter Salomon : Raphaël l'a peint dans une des loges du Vatican ; il en a fait, encore une autre composition qui n'est connue que par la célèbre gra\'ure de Marc-Antoine. La beauté de l'ordonnance, l'élégance des figures, le grand caractère des têtes, rendent ces deux œuvres dignes de la réputation de leur auteur. Du reste, presque toutes les écoles ont fourni, en cette matière, leur contingent de gloire : on peut citer encore, de l'école italienne, le tableau du Dominiquin ; de l'école allemande, celui d'Holbein ; de l'école flamande, celui de Gérard de Lairesse; de l'école française, l'admirable tableau d'Eustache Lesueur, lequel est en Angle^ terre.

JEZABEL

Le Seigneur se \èvp, il parle, et «a mente* ConTertit voire audace En un morne sommeil.

(J.-B. Rousseau, Odes.)

Après la mort de Salomon, vers l'an du monde 3030, les douze tribus, jusque-là réunies en une seule république, puis en une seule monarchie, se partagèrent en deux États, quelquefois rapprochés par des circonstances, mais habituellement divisés d'intérêts et de rehgion. Le royaume de Juda, qui ne comprenait que la tribu de ce nom et celle de Benjamin, resta communément fidèle à l'antique croyance ; ses princes habitaient Jérusalem. Le royaume d'Israël se forma des dix autres tribus ; il eut pour capitale Sichem, et ensuite Samarie ; le culte des faux dieux y fut presque toujours en vigueur, établi et maintenu par la politique. Durant un demi-siècle, des soldats de fortune ne firent que passer sur le trône ; Amri, l'un d'entre eux, s'y assit plus solidement; à sa mort, il laissa la couronne à son fils Achab.

Achab fut impie et cruel ; il traîna le peuple à l'autel des faux dieux par ses discours, ses exemples et ses lois. Il mit le comble à ses crimes et à ses malheurs en épousant Jézabel, fille d'Ethbaal, roi de Tyr et de Sidon. Tyr et Sidon mères de colonies nombreuses, reines du commerce ancien, amollies parles douceurs d'un heureux climat et par les richesses, ne connaissaient que la religion du plaisir. C'est môme à cause de leur idolâtrie voluptueuse que les prophètes ont prononcé contre elles des malédictions qui s'accomplissent encore au-

JÉZABEL. <o7

jourd'hiii : Sour et Saïde gisent comme deux cadavres , quelques Arabes rassemblent, le soir, des troupeaux de chèvres autour de maisons en ruines ; des pêcheurs, aidés de leurs enfants, ramènent vers le rivage une pauvre barque : voilà les héritiers de ces marchands illustres dont le pavillon courait toutes les mers, de la Propontide à l'embouchure du Bétis , et de Péluse jusque sur les côtes de la Grande-Bretagne.

Jézabel apporta donc à Samarie ses idoles avec ses passions. Du moins, les anciens rois, en prenant des femmes étrangères, avaient exigé d'elles la profession du judaïsme et gardé quelque réserve : mais Achab, au lieu d'en user de la sorte avec Jézabel, adopta docilement tous ses dieux ; il éleva un autel public, et, selon la coutume des païens, consacra un bois à Baal, divinité phénicienne. Le peuple s'en allait en foule dans des voies perverses, à la suite de ses maîtres idolâtres ; il est si facile au pouvoir de courber les hommes devant l'erreur, surtout quand elle est appuyée par les attraits du plaisir !

Mais pour décréditer Baal, pour troubler la conscience d'Achab et de Jézabel, et prévenir de nouvelles apostasies, Dieu suscita le prophète ÉUe, esprit élevé, âme généreuse, vengeur intrépide des lois. C'est ainsi que la Providence place les remèdes créés par sa maternelle tendresse à côté des maux produits par le vice de l'activité humaine, comme elle a misles plantes médicinales à côté des herbes vénéneuses. Un jour, donc, ÉUe dit au roi coupable : « J'en jure par le Seigneur Dieu d'Israël que je sers, il ne tombera, ces années-ci, ni rosée ni pluie, à moins d'un ordre sorti de ma bouche.» Effectivement, selon la parole du prophète, ni pluie ni rosée ne descendit sur les terres du royaume ; le ciel était d'airain. Le fléau de la sécheresse dura trois ans et demi. Élie, averti par le Seigneur, et pour enter le ressentiment de Jézabel, se retira sur les bords du torrent de Carith, aux environs du Jourdain ; l'eau du torrent lui servait de breuvage, et des oiseaux du ciel, envoyés par la main qui les nourrit eux-mêmes, lui apportaient quelques aUments. Ce moyen de subsistance dura quelques mois ; puis l'homme de Dieu fut envoyé à Sarepta, ville des Sidoniens, où il reçut l'hospi'alité d'une pauvre veuve.

Pendant ce temps, Jézabel, irritée, fit rechercher et mettre à mort les vrais prophètes, en haine d'Éhe et de la religion juive. Les prophètes étaient comme les moines de cette époque : séparés du monde et distingués du peuple parleur manière de s'habiller et de vivre, ils s'occupaient à l'étud, à la prière et à des travaux manuels. Par le poids de leurs vertus, ils faisaient équihbre, devant la justice céleste, aux iniquités de la nation, et pouvaient conjurer ainsi les malheurs publics ; par leurs exemples et leurs discours, ils étaient les représentants et les soutiens de la religion, dont ils appuyaient les préceptes contre Limpiété et les dérèglement* des princes et des peuples. Il n'en fallait pas tant pour les rendre odieux à l'impure et idolâtre JézabeL Quelques-uns purent se soustredre à sa fureur, protégés par les circonstances ou par des hommes craignant Dieu; mais beaucoup périrent. Le nombre des victimes est inconnu ; l'Écriture ne donne pas les détails de cet horrible massacre. On sait qu'il inspira une belle composition à Martin de Vos, célèbre peintre de l'école flamande au seizième siècle.

La disette était venue dans le royaume de Samarie à la suite de la sécheresse ; l'herbe mourait dans le creux das vallées et autour des fontaines taries : la soif et la faim tourmentaient les hommes et les animaux. Achab avait envoyé de toutes parts à la recherche d'ÉUe, poiu? lui demander de rendre la pluie à la terre, ou pour le tuer s'il refusait. Alors Dieu dit à Elle : « Va, et parais devant Achab, afin que je fdsser tomber la pluie sur la face de la terre. » Le prophète se mit donc en chemin. Il fut rencontré par Abdias, intendant de la maison du roi, qui parcourait la coutrée pour découvrir les ressources qu'elle pouvait offrii^ encore à ses malheureux habitants. Abdias était un homme pieux : il avait dérobé cent prophètes à l'atroce vengeance de Jézabel, en les cachant dans des cavernes où ils lurent nourris par ses soins ; mais il connaissait la cruauté de son maître, et il n'osait l'informer de l'arrivée du fugitif, malgré les ordres exprès de celui-ci. Il obéit cependant à cause de sa vénération pour le prophète,

Achab alla au-devant d'Élie, et lui dit en l'abordant: « ?s est-ce pas toi qui troubles tout Israël ? » Élie répondit : « Je n'ai point troublé Israël ; c'est toi-même et la maison^

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de ton père qui avez abandonné les lois du Seigneur et suivi Baal. » Puis il demanda au roi d'assembler sm^Ie mont Carmel la nation et les prophètes des faux dieux, promettant sans doute, à cette condition, de faire cesser la sécheresse. On se réunit, en effet, sur un des versants du Carmel, que le séjour d'Élie a rendu célèbre. Une chaîne de montagnes s'étend comme un épais rideau de verdure entre le Jourdain et la Méditerranée. Ce fond est percé de roches énormes et nuancé de teintes grises ; des collines d'aspects variés rompent cette ligne immense, en lui imprimant de gracieuses ondulations. Élie choisit sa retraite sur cette partie du Carmel qui le termine à l'occident et s'élève à pic au-dessus de la mer. Des forêts, de riantes vallées, des eaux pures et abondantes, l'exquise suavité des fruits, la douceur de l'air et le charme des perspectives, faisaient de ces lieux une des plus agréables résidences de la Palestine.

Élie reprocha sévèrement à ses frères rassemblés leurs infidéUtés envers Dieu; puis il proposa de se soumettre, ainsi que les prêtres de Baal, à une épreuve décisive, afin qu'on pût voir où se trouvait la vérité religieuse. Départ et d'autre, on allait immoler un bœuf et le mettre sur un bûcher, puis invoquer, les ministres de Baal le nom de leur idole, et ÉUe le nom de Seigneur d'Israël : celui-là serait reconnu pom^ vrai Dieu, qui répondrait à l'invocation de son nom en faisant descendre le feu du ciel sur la victime. Ce dessein lut agréé. Les faux prophètes immolent un bœuf, invoquent, du matin jusqu'à midi, le nom de Baal, et se livrent à des danses insensées autour de l'autel. Mais le muet Baal ne répondait pas. Ehe se mit à les railler : u Criez plus haut, ditil, car votre dieu converse peut-être ; il est dans une hôtellerie ou en voyage, ou bien il dort, et il faut qu'on le réveille. » Ils élèvent la voix, et, selon leur rite étrange, se font des incisions avec des couteaux et des lancettes jusqu'à ce quils soient couverts de sang. Baal restait sourd à toutes les clameurs. Alors Élie, ennronné de tout le peuple, dresse un autel, immole la victime et la place sur le bûcher, où il fait répandre l'eau à grands flots ; puis il dit : « Seigneur Dieu d'Abraham, d'ïsaac et de Jacob, montrez aujourd'hui que vous êtes le Dieu d'Israël, que je suis votre serviteur, et que c'est par vos ordres que j'ai fait ces choses. Exaucez-moi,

Seigneur,e\aucez-moi, afin que ce peuple apprenne que vous êtes le Seigneur Dieu, et que vous changiez enfin son cœur. » A ces mots, le feu du ciel tombe, dévore l'holocauste, le bois et les pierres qui soutenaient le bûcher. Le peuple, en voyant ce spectacle, se prosterna le visage contre terre et reconnut le Seigneur. C'est de la sorte que Dieu prouve à toutes les races humaines la vérité de la religion : il ne les appelle pas à discuter le fond des doctrines, stérile labeur auquel les forces de l'esprit et du corps se trouvent inégales ; il les appelle à constater des faits, travail d'observation et de bon sens vulgaire. Si la religion n'est pas pour tous les hommes, elle n'est pour aucun d'eux ; si la religion regarde tout le monde, il faut que tout le monde y puisse arriver; voilà pourquoi Dieu a tracé vers elle un chemin simple, également facile à voir et à suivre, le chemin des faits. Car il est singulièrement remarquable que les vérités qui sïmposent à la foi se présentent, non pas comme spéculations métaphysiques et à titre de théories, mais comme événements sensibles et à titre de faits : Dieu les a dites ; on les a entendues et on les répète. Ceux qui les reçurent pour les annoncer à l'univers portaient, en marques éclatantes, le sceau de leur mission divine : sous leur main, la nature pUait ses inflexibles lois ; la mer fuyait devant eux ; les astres obéissaient à leur commandement ; la mort, peu sûre de sa proie, la rendait à leur gré.

Quand il eut ainsi prouvé la divinité de sa mission, et, par suite, la vérité des doctrines dont il était l'apôtre, Élie fit saisir les faux prophètes comme coupables envers Dieu et la nation, qu'ils avaient trahis en appuyant l'idolâtrie. On les entraîna sur les bords du Cison, qui passe au pied du Carmel avant de se jeter dansla mer, et là, on leurôta la vie. Achab n'eut pas l'audace de les soutenir, sans doute parce que le peuple était animé contre eux. Puis Élie prédit au roi une pluie prochaine ; et effectivement, peu de temps après, un nuage s'éleva du côté de l'occident, s'étendit et enveloppa le ciel ; la pluie tomba en grande abondance, Achab avait pu regagner Jezrahel, maison de plaisance assise dans une belle vallée, à douze lieues environ de l'endroit où venait de se passer l'entrevue.

Jézabel apprit bientôt les prodiges opérés par Éhe et le

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