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LE MARI, MANIÈRES DE S EN DÉRARRASSER

timer après coup son mariage avec l'héritière de la Bretagne ^

C'est ainsi qu'à l'époque du triomphe des femmes nous trouvons en France deux maris d'espèces distinctes.

Les uns, sans méconnaître l'importance de l'argent, s'obstinent à ne pas en faire la question principale du mariage. Evidemment, qu'une femme n'apportât rien du tout, cela paraîtrait fâcheux, et dans ce cas-là une fille risque un peu la « douleur » <le coiffer sainte Catherine ^ ou de tomber dans une situation misérable : la moindre ouvrière tient à se constituer une petite dot, fût-ce par des chemins un peu détournés-^ et nous savons que les budgets

1 Gomme nous l'avons montré dans notre Histoire de Louis XII^ t. II. — ■' Alione, not. Louange à sainte Catherine. — 3 Alione a fait là-dessus une chanson :

« Qui veut ouir belle chanson D'une fillelte de Lyon Qui d'amour fut requise,

Aie houe !

En venant de l'église.

Mais elle en fut reprise !

Aie houe !

Un bon copain lui voulut donner Cent florins pour la marier, Mais [Pourvu) qu'elle fût s'amie

Aie houe !

Prenez-les, je vous prie ; De cœur les vous octroie.

Aie houe 1

A sa mère s'en conseilla,

Qui lui dit que bien la gardera

De cette maladie.

Aie houe !

ïl peut bien dire pie, Car il ne l'aura mie.

Aie houe !

des princesses distillent goutte à goutte une réponse honnête à ce desideratum K Mais bien des épouseurs se contentent d'un prétexte, d'un appoint... Ainsi Louis XII crée comte d'Epinay François de Melun, pour lui faire épouser Louise de Foix^ ; Louis de La Trémoille donne L200 livres à son serviteur Robert Suriete, pour compenser l'absence de dot d'une jolie fille, Marie de Briethe-^...

L'autre école, qui de plus en plus va l'emporter, voit au contraire dans l'argent l'élément palpable de la vie matrimoniale ', et elle trouve surtout naïfs les gens qui s'imaginent qu'une femme leur saura gré d'un sacrifice fait pour l'épouser ; plus les femmes sont riches, meilleures elles sont, comme dit Montaigne : il n'y a aucun motif de sacrifier des « com-

« Les amoureux du temps présent Font des promesses largement, Et montrent main garnie.

Aie houe !

Mais folle est qui s'y fie :

Trop coûte la folie !

Aie houe ! »

La fillette ne voulut pas

Son conseil croire, en celui cas ;

Car elle eut plus grant joie,

Aie houe !

De gagner sa monnaie, Cent tlorins de Savoie.

Aie houe !

Cent florins sont beaux et luisants ; S'elle eust fiilé vint et cincq ans, Voire toute sa vie,

Aie houe !

Toute sa fillerie Nen vaudrait la moitié.

Aie houe ! »

1 Ms. fr. 26113, n" 1234, 1233; fr. 26110, f" 748, etc. — •2 Fr. 2917, 23. — 39 nov. 1308. Arch. de Thouars. — ^ Billon, p. 83 ; Champier.

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modités » certaines, à de frivoles hypothèses, telles que la naissance, la heauté, la vertu, l'esprit...

Une fois lancé sur cette voie, on alla très vite. En Italie notamment, l'exploitation du mariage prit des proportions grandioses. Rien n'y fit, ni les clameurs des pères de famille indignés •, ni divers décrets, tous plus restrictifs, plus méprisants, plus flétrissants les uns que les autres, du Sénat de Venise, généralement composé de pères^. Pour toute la classe, si nombreuse, des jeunes gens oisifs, le mariage est le moyen avoué et unique de s'enrichir, et de garantir son oisiveté, moyen commode, à la portée de toutes les intelligences ; une bonne prébende, comme le disait Guez de Balsac, qui n'exige pas qu'on se fasse chanoine, mais qui malheureusement oblige à une certaine résidence.

Cette mode ne témoignait peut-être pas d'une grande vigueur de sentiments, mais on ne peut nier qu'elle ne répondît au désir secret des femmes et qu'elle ne sanctionnât l'évolution de leurs idées.

Du jour où elles alimentent le ménage, les femmes considèrent les rôles comme renversés, et elles commencent par s'attribuer la plus parfaite liberté : plus de gêne, de subterfuges, de « chatteries ». Les voilà égales à leur mari ■\ ou supérieures ^, par le côté matériel qui est l'essence du ménage ; et comme, d'autre part, elles se figurent que moralement elles valent mieux, qu'elles sont à la fois plus passionnées, plus chastes et plus fermes, comme on leur cite de toutes parts des exemples de femmes-phénix,

' Matth. Bossus à Bessarion : De immoderato mulievum ciiltu, dans H. Drudonis. Practica. — - Décrets de 1505, avril 1535, 1551 (Molmentii. — ^ {]n des amis de Marguerite de France, le respectable La Perrière, tonne encore contre les mariages dus à l'argent ou à la beauté, qui n'aboutissent qu'à mettre « ungrcnart en ung ermitage » (n°* 9.'^, 96). — ^ Ghampier ; Gracien du Pont.

de Cléopàtres ^ elles prennent le parti d'être des Cléopàtres. Elles consentent, par bonté d'àme, à s'essayer sur le mari qu'elles ont. Elles font son bonheur, quelquefois même malgré lui, elles vont « de lingot fruste ou mauvaise monnaie » le transformer en « écu neuf- ». L'autre peut maugréer dans son for intérieur, se rappeler les anciens principes, s'étonner des perpétuelles absences de sa femme, du choix de ses relations -^ et même, çà et là, essayer d'intervenir ; on lui fait vite comprendre que les femmes n'ont pas besoin d'être tenues en laisse ^ ou en chartre privée, que les sérails n'existent plus^. Elles font son bonheur, pourvu qu'il se montre docile, qu'il ait conscience de son incapacité, de sa faiblesse. Et, en effet, qu'il y réfléchisse : que pourrait-il faire, sans une femme si vertueuse? Il languirait ! Elle est là, elle règle ses dépenses, ses plaisirs, les saillies de son caractère ; elle veille comme une sœur de charité à son hygiène physique et morale, et c'est par ce moyen que le ménage représente une unité désormais saine et robuste, avec deux corps, quatre bras et deux âmes*'.

Evidemment (répétons-le une fois de plus), nous n'entendons pas émettre de règle absolue ; en parlant des ménages, nous ne voulons pas dire que tous les ménages de France fussent coulés dans le même moule, et qu'à la même heure, partout, ils fissent mathématiquement la même chose. Il n'y en a pas deux pareils.

La vérité, c'est que, de façon ou d'autre, un très grand nombre de femmes ne se laissent plus mettre

1 Castiglione. — - Hept., Nouvelle 54. — s jj. 219, 45; le Doctrinal ; les XV joyes, n"" 7,8. — * Guevara, IHorlor/e ; id., Epitves,], 271, 245 ; Dolce, pp. 10, 31. — •• Changy, p. 211. — ** L. Labé, p. 52.

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SOUS le boisseau, « sous le pied ', » suivant Texpression courante. Quant à la manière dont leur direction s'affirme, cela dépend des cas, des goûts, du vent qui souffle, dos circonstances. Une idée favorite de Marguerite de France, et qu'il aurait été difficile de lui oter de la tête, c'est que les femmes pèchent toujours par esprit d'obéissance, par excès de patience. On a beau lui répondre que plus d'une fait de nécessité vertu, et que vis-à-vis d'êtres violents, qui menacent de tout briser, il faut bien savoir patienter: Marguerite proteste, elle préférerait être battue que méprisée. Autour d'elle, cette flamboyante déclaration fait rire, et enthousiasme les femmes : une veuve pétulante prétend qu'elle aimait tellement son mari, que, s'il l'avait battue, elle croit qu'elle l'aurait tué: « Autrement dit, riposte Henri d'Albret, vous voulez être maitresses ! C'est assez mon avis, mais il faudrait que tous les maris s'y accordassent. » Marguerite frémit sous ce coup de bâton intellectuel : elle se trouble, elle trouverait naturel que son mari prît ses ordres, mais elle n'ose pas le dire : elle recule, elle aussi ; elle admet que l'homme est chef naturel, mais qu'il n'a pas le droit d'abandonner ou de maltraiter sa femme -... Eh quoi ! elle aussi ! elle avait dit un mot très juste : les femmes manquent de décision, — et elle en manque toute la première ! Quelques jeunes personnes, pour se garer de cette difficulté, trouvent avantage à épouser un mari tant soit peu bête'^, si ce n'est tout à fait. D'honnêtes gens s'en étonnent, et leur vantent les agréments personnels de l'esprit, « les trésors delà science, » ils

1 Billon, p. 81. — - Hept., Nouvelle 37. — ^ La Contr'amye de court, p. 181; Practica, IV, p. 175 ; Hept. ; Cl. Marot, épître XXX; Xavao;ero, Opéra, p. 363.

leur demandent quel plaisir elles se promettent. Ce qu'elles se promettent ! mais, précisément, puisqu'il s'agit d'un mari, rien ; de l'argent, un nom ! La duchesse de Médina Sidonia avait épousé ainsi É 60.000 ducats de rente, avec un grand d'Espagne ; I il est vrai que ce grand, en rendant visite à l'archevêque, demandait fort poliment à voir les enfants. Cela n'empêchait pas sa femme d'avoir tout l'esprit qu'elle voulait. Mais il faut avouer que le remède est extrême, et il serait préférable qu'une femme se sentît et se crût la force d'entrer en ligne avec un homme intelligent.

Les mœurs intimes subirent, de la sorte, une transformation profonde. Dans les petits ménages, la femme continua forcément à cuisiner, à faire le lit, à laver la tête et les pieds de son mari, mais avec dignité ; dans les grandes maisons, on perdit l'habitude des matrones sévères et inélégantes, levées dès l'aurore, constamment gendarmées contre les enfants ou contre les valets, et qui, pour tout plaisir, ne connaissaient que la joie d'empiler du linge bien blanc et bien raccommodé, le jour béni du samedi. Comme l'a insignement observé Fourier, c'est au dédain de ces habitudes de taupe qu'on mesure les progrès d'une civilisation.

Il est beaucoup plus exquis de se laisser aller à la vie, le sourire aux lèvres, et de tout dominer, sans en avoir l'air, par une grâce langoureuse de créole.

Cette grâce fleurit, et nous pourrions en citer bien des exemples ; en voici un spécimen qui nous paraît caractéristique : c'est un simple petit billet d'Isabelle d'Esté à son mari, elle le dicte à un secrétaire :

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« Mon seio^neur, que Votre Seigneurie ne se moque pas de ma lettre et ne dise pas que les femmes sont viles, qu'elles ont toujours peur, car la malignité des autres est bien au-dessus de ma peur et du courage de Votre Seigneurie. J'aurais écrit cette lettre de ma main, mais il fait si chaud que nous pensons, si cela dure, en mourir. Le petit garçon va très bien et envoie un l^aisor à Votre Seigneurie, et moi je me recommande toujours à elle.

Très désireuse de voir Votre Seigneurie,

Isabelle, de ma main propret Mantoue, 23 juillet. »

« De sa main propre, » il y a la signature, et voilà tout; il fait si chaud! Mais est-ce que cette quasi-faiblesse ne développe pas précisément un charme de nature à envelopper môme un mari?

Ce charme enveloppe, et il éloigne ! Vues à distance, ces femmes si distinguées, drapées dans un vrai stoïcisme sous un faux air d'abandon, en imposent réellement à leurs seigneurs et maîtres et, même vis-à-vis d'eux, se donnent des aspects de mystère et d'inconnu. Le mari de Vittoria Golonna, qui se gênait fort peu au logis', filait de loin le parfait amour avec l'authentique marquise, à ce point qu'il composa en son honneur tout un livre de charmantes poésies, intitulé Livre d'amours. Ce livre n'a pas été livré à la publicité et il s'est perdu. Brantôme regrette vivement sa disparition, parce que, dit-il, c'aurait été l'occasion de voir de la poésie d'amour conjugal, et de savoir si elle doit s'inspirer de sentiments platonistes ou non, d'amour céleste ou d'amour légitimement terrestre 3.

1 Luzio, p. 137. — - Pompeo Colonna. -- Le lit de Vittoria Colonna, conservé à Naples au palais Pescara, est extraordinairenient large. — :' 1, 184, 197.

Eh ! mon Dieu ! la question qui préoccupe Brantôme, nous croyons pouvoir la résoudre ! les femmes dès lors deviennent philosophes, elles ont pris leur parti de savoir beaucoup de choses, et de vivre pourtant, au lieu, comme jadis, de se diminuer, de s'humilier, de se mettre à la remorque. Elles sont devenues des vestales quant au mariage, si Ton peut ainsi dire, et elles considèrent que leur vraie mission consiste à répandre au dehors le trop-plein d'amour dont elles frissonnent; car c'est toujours à défaut d'hommes que les femmes se font féministes. Dans le monde, elles vont devenir « des déesses », et on ne pourra plus vivre sans elles.

François I", dans une cour sans femmes, se trouva des airs de satrape, ses jardins lui parurent (( sans fleurs » : il appela, il attira des jeunes femmes, et les traita « comme des déesses au ciel ^ ». Il leur montra leur mission nouvelle.

Et cependant, quels dégoûts intimes et insoupçonnés montent aux lèvres de ces femmes divines ! Je ne sais si le nombre des femmes lasses de leurs maris était plus grand qu'à présent, mais il était déjà grand : longtemps, la fierté, le haut sentiment du devoir mondain veillaient sur elles, comme ces grandes statues de vertus braves et presque menaçantes que les sculpteurs d'autrefois plaçaient volontiers devant un tombeau, aux deux bouts d'un cadavre. Mais, après avoir accompli dans l'ombre, obscurément et dévotement, la mission pour laquelle on les avait prises, c'est-à-dire tenu la maison, loyalement soigné le maître, administré cataplasmes et laxatifs, donné des enfants, perpétué une race (qu'on nous passe le mot) en bonnes poulinières,

* Brantôme.

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occupé humblement le bout de table, il arrive un moment où ce devoir primitif est accompli ; et alors elles surgissent comme d'une léthargie, elles regardent le soleil et lui demandent oii il convient de s'envoler pour vivre. Elles sont nées pour semer des fleurs derrière elles. Leurs enfants ont été ces fleurs, douloureusement arrachées à leurs entrailles, jetées dans l'avenir. Il reste à arracher encore de leurs cœurs, avec une joie plus vivifiante, des fleurs immatérielles, fleurs de l'amour, fleurs du bonheur, enfants de leur pensée, leurs vrais enfants, car, si pour concevoir dans la chair la femme est un être passif, pour concevoir dans l'âme elle prend sa revanche ; elle devient l'être actif. A elle de semer !

Alors, elles n'ont plus « Tàge des anges », comme disait Alfred de Vigny, c'est-à-dire quinze ans : généralement, elles en peuvent avouer trente, l'âge du « diable au corps », celui où l'on doit savoir administrer son âme et son cœur.

L'espèce de révolution qu'elles accomplissent n'a rien d'inédit ; il y a toujours eu, et il y aura toujours, des femmes de trente ans, et qui le sauront ; mais celles-ci sont, en outre, des psychologues et des raffinées, qui veulent se bien rendre compte du phénomène, et qui en mesurent l'intensité avec un véritable dilettantisme, car il leur semble qu'elles entrent dans la vie.

Les enfants, qui avaient été la raison d'être du ménage, vont partir ou sont partis... Dès qu'il a pu, le fils, le premier, ce cher petit garçon que la mère aimait, a demandé et obtenu un peu de fortune, et il a disparu : on n'entend plus guère parler de lui ; maintenant il a ses affaires, ses plaisirs ', et il écrit,

' I.a ijrant Nef.

en post-scriptum tendre, mais un peu pressé : « Madame, je me suis oblié de vous escrire commantj'ai sceu que m'aviez faict un petit frère, quy a nom Guy. Je vous supplie. Madame, faictes le biennourir, car je l'aime bien K » Parfois, on apprend qu'au loin la Mort a brutalement brisé le dernier lien, et, aux mots, vraiment héroïques, qui jaillissent alors de certains cœurs de mères viriles, on s'aperçoit combien toutes ces âmes se sont bronzées et combien, dans la vie austère, les plus nobles d'entre elles, les plus aimées, ont été obligées de contracter la cruelle, mais admirable, habitude de l'immolation du cœur,jusque dans ses dernières fibres. Gabriellede Bourbon annonce à ses officiers la mort de son fils unique, tué àMarignan; elle dit très haut: « à cette bataille que le roi a gagnée, » elle ajoute plus bas : <( dont nous sommes à bien grande douleur- ».

Que, lorsque tout leur manque ainsi, des femmes douces et faites pour aimer se répandent au dehors, semblables aux abeilles du bon Dieu, pour butiner un peu de miel et travailler à la ruche commune, cela n'est pas bien surprenaut : elles préfèrent (( être aimées un peu par beaucoup de gens, que beaucoup par un seul-^ », surtout qui ne les aime pas !

1 Les La Trémoille. III, :il6. — - Lettres mts. Arch. de Thouars. — 3 Une (lame de Florence, Alessandra Bardi, en apprenant la mort subite d'un de ses fils, écrivait, à un autre de ses fils, cette belle lettre, si résignée : « Mon doux fils, j'ai appris comment, le 23 du mois dernier, il a plu à Celui qui m'a donné Matteo de le rappeler à Lui, en pleine connaissance, en pleine possession de la grâce, avec tous les sacrements nécessaires à un bon et fidèle chrétien. J'ai éprouvé une extrême amertume d'être privée d'un tel fils, et il me semble qiie sa mort m'a causé un grand dommage, outre l'amour filial, et de même à vous deux, mes fils, qui êtes réduits à si petit nombre. Je loue et remercie le Seigneur de tout ce qui est sa volonté. » (Mïmtz, Histoire de la Renaissance, t. 1. p. 18.)

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Pour ce butinage, le maiiage arrive ainsi à leur ■servir d'abri; c'est comme la hutte où se logent les -chasseurs pour mieux attirer le gibier, et pour se garantir des intempéries. Elles se louent de l'avoir. Et cependant, avant de suivre les femmes affran- •chies dans le rôle qu'elles vont jouer, à l'instar des hommes, hors du ménage, nous avons encore à examiner une dernière objection de principe, qui a bien pu en arrêter quelques-unes.

Beaucoup de moralistes, même sans parti pris anti-féministe, reprochent aux femmes d'aimer le monde par horreur du mariage : à les en croire, l'apostolat mondain où les femmes veulent se lancer ne serait pour elles qu'un moyen de fuir leurs devoirs intérieurs.

Gela n'est pas tout à fait exact, et, sans même recourir à des raisonnements qu'on devine, nous ne voulons d'autre preuve des bonnes dispositions des femmes que leur désir très clair de ne pas pousser au-delà d'une certaine limite la séparation ■d'avec leurs maris. Elles veulent bien rendre la chaîne plus légère et même élastique. Mais nous avons déjà vu qu'elles défendaient l'institution du mariage, qu'elles soignaient avec passion leur mari malade ; et il est certain qu'elles ne désirent pas le perdre.

Le divorce naquit dans les pays masculins. Il parut un progrès, parce que jusque-là l'opinion se montrait étrangement cruelle à l'égard des femmes séparées. Il n'y avait pour elles ni pitié ni justice. Le mari les abandonnait sans vergogne, et c'est à elles qu'on donnait toujours tort.

A Venise, pour empêcher les séparations, le Sénat, évidemment convaincu que les hommes n'y étaient pour rien, prescrivait encore, en 1541^, un

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régime très simple, qui consistait à enterrer en bloc toutes les femmes séparées : on les obligeait à porter un costume spécial, comme les lépreux, et on leur défendait l'accès de tout lieu de réunion. Le clergé s'insurgea. Finalement, Tauguste Sénat se contenta d'un supplice plus bénin ; il plaça les infortunées sous la surveillance, non pas de la haute police^ mais de leur ex-mari i.

Eh bien ! le jour oii les procédés vénitiens ne parurent plus de mise, dans les pays où l'homme faisait la loi on consentit à admettre que la femme, étant un être secondaire, avait besoin d'être possédée et occupée ; au lieu de l'accabler, lorsqu'elle se trouvait sans maître, on daigna lui rendre justice, au point de lui accorder un nouveau seigneur, Calvin, généreux, lui permit, en cas d'authentique abandon, de contracter un autre lien-.

Dans les pays romains, on plaint les femmes abandonnées. Mais le mariage reste intangible et unique : aussi une femme du pays où les femmes gouvernent n'a-t-elle aucun intérêt à se placer dans une situation fausse. Tout ce que peut la charité romaine, c'est de lui ouvrir des maisons de refuge pour lui assurer une retraite honorable et solitaire. La vraie manière de se débarrasser d'un mari^ c'est de le garder.

Les femmes, même les plus philosophes \ ne trouvent pas non plus d'intérêt sérieux à être veuves.

Certainement, il faut en rabattre un peu des démonstrations théâtrales qui sont d'usage à un chevet mortuaire. C'est une vieille habitude, qui vient du temps où il était convenu qu'en perdant son maître on perdait tout : ces pauvres femmes s'etfondrent, avec un frémissement de sensibilité,

' Volpi, p. 267. — 2 Epistolœ, p. 177. — » Billon, p. 80.

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moitié comiquo, moitié touchant. C'est ainsi qu'elles accueillent leur liberté; on dirait qu'elles n'oiU plus qu'à mourir elles-mêmes, surtout si elles sont jeunes, et pendant quelque temps chacun seniMe de cet avis; d'une voix lugubre et larmoyante, leurs amis rappellent les exemples les plus épouvantables : Artémise, qui but dans une cruche d'eau les cendres de son mari; Portia, fille de Caton, femme de Brutus, qui, en apprenant la défaite et la mort de Brutus, faute de trouver un coutelas sous la main, n'en chercha pas, et avala des charbons ardents'. Celles qui se sont bonnement coupé une veine ou le cou, ou qui se sont logé avec simplicité un poignard dans le cœur, ne comptent plus. On comprend tout ce qu'il y a de délicat et d'aristocratique dans le procédé de la veuve du Malabar.

Sans ses enfants qui. après l'avoir rattachée au mariage, la rattachaient à l'existence, Louise do Savoie serait morte sur le cadavre de son maii ; c'est du moins ce qu'assure son chambellan, Jean de Saint-Gelais, à qui on ne pouvait reprocher (jue d'être trop au fait des goûts intimes de sa maitree^se. Sans ses scrupules religieux, la belle Isabelle Richisentia se tuait sur le corps de Raymond de Cardona". Bouchet'^ et Moncetto '*, surnommé 1 N'eu rgue '', se demandent avec angoisse s'ils délermineront Marie d'Angleterre à vivre, après la n.ort de Louis XII ; ils lui citent Lucrèce, Pénélop:' et autres : Moncetto s'épuise à lui en parler dans ton les leslangues connues, eten vers; saas le jeune Anglais, qu'elle allait épouser quinze jours après, Marie, peut-être, serait morte...

1 Nifo, De Amore, ch, en. — - Nifo, Ihîd. — - ÊpiUres p.'.'tiilières, ép. 14*. — •* Epistola consolatovia . — •'' M. de La Liboriicre (cité par Quentin Bauchart, les Femmes bibliophiles, II, 463).

Il est d'usage que ces veuves, raisonnablement, se décident enfin à vivre, sur les instances de leur entourage ; mais il est d'usage aussi qu'elles mènent au moins un deuil tapageur ^

Il faut d'abord étudier la manière d'enterrer son mari.

Il y a des silencieuses, comme Anne de France, qui se bornent à faire célébrer un grand office très digne '^' et qui n'ont pas l'air de pleurer, car elles ne parlent ni de boire la poudre des os du cadavre, ni de passer le reste de leur existence dans le lit du défunt; Anne de France trouvait même ces « folies inutiles, indignes et détestables ; » elle ne comprenait qu'un deuil simple, muet, durable'^... Mais plus d'une fois on a pu s'étonner du nombre de larmes que peuvent contenir les yeux des femmes. « Elles ont beau s'écheveler et s'égratigner, je m'en vais à l'oreille d'une femme de chambre et d'un secrétaire : Gomment étaient-ils ? Comment ont-ils vécu en-

^ L'agent de Mantoue rend ainsi compte de sa visite de condoléance à la duchesse d'Crbin : « Je la trouvai dans sa chambre, avec ses dames, toute en noir, les fenêtres fermées, la pièce éclairée par un seul flambeau posé par terre; elle était assise sur un coussin, un voile noir sur la tête, la robe montante, ou tout au moins la poitrine couverte d'un voile jusqu'au menton... Elle me tendit la main et ses larmes tout ensemble ; un moment se passa avant que ses sanglots et les miens nous permissent de parler. Je lui remis la lettre de Votre Seigneurie et lui fis ma visite, mes condoléances et mes encouragements en quelques paroles, pour ne pas trop la retenir dans cette douleur. Je lui fis aussi les recommandations et offres dont j'étais chargé par mon Illustrissime Seigneur, Les unes et les autres lui furent agréables. » Ensuite, on parla de Mantoue, de la famille Gonzague ; la duchesse retint l'ambassadeur plus de deu.x heures. Le lendemain, nouvelle visite de plus de trois heures : cette fois, l'esprit reprit le dessus, on échangea de beaux raisonnements; et l'ambassadeur réussit à faire rire la duchesse. (7 mai 1308. Luzio, p. 183. Bembo et Gastiglione racontent également ce deuil.) — - La Vauguyon,f* 31. — 3 p. 115, 117.

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semble?... Nous aimerions mieux qu'on rie de notre mort, pourvu qu'on nous rie pendant la vie ^ »

Une Espagnole, la comtesse de Gonsentana, en notifiant officiellement à ses vassaux la mort de son mari, signe : « La triste et mal fortun(5e comtesse, » et, pour mieux accuser son trouble, elle met deux pâtés d'encre à la place de son nom. Les vassaux facétieux répondent à « leur triste et plus que très malheureuse comtesse » par une adresse, que, dans leur trouble, ils signent tous d'énormes paraphes: on en rit de Bilbao à Gibraltar- !

Ainsi une veuve ne néglige rien pour bien montrer combien elle déplore de rester seule. A cette première constatation, il faut en ajouter une seconde, non moins évidente : presque toutes les veuves mettent un soin extrême à tenir leur mari pour vivant; tant il est vrai que leur programme consiste à agir à l'ombre d'un mari peu gênant et qu'elles ne gênent pas.

De tous les genres de maris, le mari mort est celui qui nécessiterait la monographie la plus spéciale. Pour peu que sa vie ait laissé quelque chose à exploiter, sa veuve exerce une profession en vue. Telle femme qui vivait notoirement à l'état de sage froideur, si ce n'est de discorde, passera ses nuits et ses jours à célébrer la gloire et les souvenirs du défunt : son identification de cœur est si profonde, que bientôt, devenue veuve de grand homme, elle s'élèvera dans une atmosphère supérieure -^ : les grandeurs que le défunt n'avait peut-être

1 Montaigne, liv. II, ch, xxxv. Quant à lui, il ne désire ni pleurs, ni oraison funèbre : « Je renonce dès à présent aux favorables témoignages qu'on me vouira donner, non parce que j'en seray digne, mais parce que je serai mort. » — - Guevara, p. 278. — 3 .\ifo, çii. xcn.

pas, d'abord elle les lui donne, puis elle les prend I pour elle-même, et elle se consume dans la flamme " de cet amour; du reste, elle se trouve quelquefois réellement à Tàge posthume de l'amour.

Marguerite de France se consola assez franchement de la perte du duc d'Alençon ; mais Vittoria Colonna ne cessa jamais d'adresser des sonnets à son capitaine, et, quand on la pressait de se remarier, sa réponse était simple : « ^lon mari Ferdinand, qui vous paraît mort, ne l'est pas pour moi'. » Diane de Poitiers a manié ce principe d'outre-tombe avec une extrême A'irtuosité : elle n'a jamais été veuve. Son maii était mort, assurément, mais elle exhibait comme devise une flèche, toujours verdoyante, sortant d'un tombeau avec ces mots: « Restée seule, elle vit en lui. » Encore en 1558, au moment de ses jïlus grands triomphes mondains, elle lui restait iidèle, sous cette forme.

Voilà donc un second point acquis et très important: une femme du monde fait pour ainsi dire empailler l'àme de son mari, et, en principe, elle se considère toujours comme mariée.

Quant à l'emploi du veuvage, il y a deux écoles: d'abord la veuve classique, traditionnelle, qui n'appartient plus au monde, et qui s'ensevelit dans la maternité ou la charité. Celle-là ne fait que continuer la ménagère de vieux style. Le xvi*' siècle en a encore produit un bon nombre : par exemple, Anne de Polignac, qui, dans sa retraite de Verteuil, où elle vivait entre ses enfants et une belle bibliothèque, émerveilla par sa tenue et sa dignité l'empereur Charles-Quint; ou encore Charlotte d'Albret, la veuve de César Borgia, un peu plus mondaine, et naturellement amie du faste, des splen-

1 Nifo, ch. cil.

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