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ET LES DIVERSES MANIÈRES DE S EN DEBARRASSER

La question la plus laborieuse à résoudre pour le féminisme, c'est celle de la puissance du mari*. Légalement, le mari est chef du ménage; dans les régions inférieures de la société, cette idée ne sourtre aucune difficulté, le peuple l'applique avec sa logique habituelle ; Rabelais l'approuve fortement-. Rien ne paraîtplus grotesque qu'un mari soupçonné d'avoir laissé sa femme « prendre estât » sur \m\ Un ouvrier de Bourges, devant qui des gens désagréables fredonnent un refrain où on parle d'une femme qui bat son mari, poursuit en diffamation ses voisins, pour ce simple motifs.

De très bonne foi, le mari se considère comme un maître absolu ^, le seigneur et maître 6, la tête, l'àme de sa femme, de cette « féminine et faible créature » qu'il daigne introduire chez lui, et qui

1 Sermon nouveau : les XV joyes. — -' Stapfer, Rabelais, p. 275. — 3 Bouchet, Epistves morales, f» 21 v" ; Guevara, le Doctrinal des nouveaux mariez ; Bif/orne qui menqe tous les hommes qui font le commandement de leurs femmes. — * JJ. 219, 33. — •'• Muntz Renaissance, III, 63. — 6 Bareleta, f" 131, ch. iv.

lui doit, de par Dieu et la loi, « parfaite amour et obéissance^ ». Ouant à la femme, elle monte, pour ainsi dire, dans le train qu'un autre conduit. Elle a payé sa place, et le mariage, froidement, s'allonge devant elle comme une plate-forme d'ingénieur, hardie, banale, virile ; qu'importent les spectacles de la route ? La mer, frissonnante, peut bien chanter amoureusement sa gamme, le printemps peut diaprer les steppes, l'orage secouer les ravins; le rail, inflexible et droit, continue sa route, sans tressaillir, sans sourire, sans broncher, sans penser, mathématiquement.

Qu'est-ce qu'une femme, sinon la servante en chef, ou l'aînée des enfants? Elle n'adressera la parole à son maître qu'avec le plus parfait respect; elle lui dit : « Monsieur, » ou : « Monsieur mon amy; » elle est sa « femme et subjecte » ; si elle lui écrit, elle signe: « Vostre humble obéissante fille et amye -. » Le mari lui parle le bâton à la main ^.

Le bâton, c'est le seul argument compris des femmes !

« Bon cheval, mauvais cheval, veut Tesperon, Bonne femme, mauvaise femme, veut le baston '*. »

Les prédicateurs parlent des bastonnades avec un sourire^. Bien entendu, la maréchaussée s'en désintéresse. Seulement Marguerite de France trouve un peu déplaisant qu'une femme, honorée de l'attention du roi, comme la belle M""" de Chateaubriand, reçoive encore cette correction au logis conjugal'*.

1 Eust. Deschamps. Miroir de Vâme; Anne de France, p. 48. — - Lettre de M'"* Bourré du Plessis; Joubert, p. 221. — 3 Dolce. — * G. Meiirier. — & Bareleta, f° 6, 4" semaine de carême. — ^ Genin, Lettres, p. 149,

LE MARI, MANIERES DE S EN DEBARRASSER IIjd

Ce n'est pas tout : Faiitorité du mari se double souvent du despotisme de la belle-mère. La mère du mari, surtout si elle est veuve, rend la vie horriblement amère et difficile.

D'autre part, une femme mariée, à quelque abus que se porte son mari, doit se dire qu'elle ne trouvera de recours nulle part. On a vu de malheureuses femmes, folles de désespoir, s'enfuir de chez elles, dans les conditions les plus atroces, et impitoyablement ramenées par leur père, leurs frères, leurs cousins, par suite de l'effroyable franc-maçonnerie des hommes '. Quant à sa mère, une femme mariée n'a pas à compter sur elle : les deux femmes appartiennent à deux maisons différentes; il y a entre elles une frontière, un abîme -. Dans les premiers temps du maiiage, un mari permet encore à sa femme d'aller de temps en temps voir sa mère, pour ne pas paraître un tyran et parce que cela n'a aucun inconvénient '^ Cependant il fait en sorte que ces visites se raréfient, et, lorsqu'il n'est pas là, une femme, soucieuse de son repos et de sa dignité, ne mettrait pas les pieds à la maison maternelle sans écrire préalablement : « Si c'estoit votre plaisir, je yrois volontiers '*. »

Voilà la vie des femmes. Comme elle ne comporte pas que des plaisirs, on avait eu certainement raison de marier les fillettes de très bonne heure, passivement, avec quelques simples bribes de résignation ou de médecine ; des femmes élevées par Vives ne pouvaient qu'être fort malheureuses selon les principes de mariage acceptés par le même V^ivès. Car Vives non seulement admet le

• JJ. 230, 32; 232, 90; Gratien du Pont, f» 62.— '^Ghangy, pp. 259, 254 ; Bouchet, Triumpkes^ f° 15. — ^ Le Doctrimd des nouveaux mariez-. — '• Lettre de M"'° Bourré du Plessis.

mariage de bonne heure, mais il est encore de ceux qui croient la femme faite pour son mari, mineure et irresponsable ; il considère le mari comme Véêiteur^ Erasme 2, Jean Bouchet^, Dolce lui-même, tout le monde éprouve une impression presque identique.

Le pouvoir du mari, c'est Tarche sainte : bien hardi qui oserait y toucher ! De même dans les temps modernes, nous avons vu des esthètes, comme Riiskin, capables de toutes les audaces, sauf de cellelà. — Ruskin ne comprend pas les femmes (il avait des motifs particuliers de ne pas les aimer) : — pourtant, il s'est échappé à exalter leur rôle, mais, dès qu'il se trouve devant le mari, il perd contenance, sa franchise disparaît, son verbe se décolore.

Gomment expliquer ce phénomène singulier, que tant d'esprits, même généreux et bons, après avoir compati de tout cœur aux souffrances des femmes, après avoir proclamé leur intelligence et leur droit à l'existence, hésitent, s'éclipsent dès qu'il s'agit d'assurer leur liberté dans le ménage? Ce n'est pas qu'ils croient avoir tout dit. La Rochefoucauld prétend qu' « il y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier » ; il serait aisé de lui répondre : « Il y a peu d'honnêtes femmes dont le métier ne soit lassant. » Mais que faire? On ne veut pas aller comme Platon jusqu'au bout du principe, et supprimer le mariage: or, pour le mariage, il faut un mari; c'est une nécessité gênante, encombrante, désagréable, soit, mais on ne voit pas le moyen de l'éluder. Il faut aussi une femme; or, la femme et l'homme ainsi réunis, il est nécessaire que l'un des deux décide

1 De VOffice du mari, ch. vu. — - Vxor Memphigenos. — ^ Espitres morales^ f° 21 v°.

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