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CHRISTINE
CHRISTINE
u Bien des hommes t'aimeront, Cliristine, qno tu no pourras aimer, et qui, — tous, — mourront de mort cruelle et violente... mais un jour viendra où tu aimeras à ton tour, et, — fatale à toi-même comme tu auras été fatale aux autres, — tu mourras. »
Ainsi parla la devineresse.
Et Christine, en entendant cette lugubre prophétie, devint effroyablement pâle et tremblante.
Fendant quelques instants elle demeura muette, accablée.
Mais, faisant un suprême effort, elle redressa le front.
— Femme, dit-elle à la vieille bohémienne qui, d'un œil triste et morne, la considérait; femme, tu te joues de ma jeunesse et de ma crédulité. Cette destinée que tu oses me prédire, ne peut être la mienne. Je ne te crois pas.
La bohémienne étendit ses doigts décharnés vers les cartes étalées devant elle et fit signe à la jeune fille de s'approcher.
— Enfant, murmura-t-elle, les cartes ne mentent pas et ne sauraient mentir. Sur ta demande, je les ai interrogées : elles ont répondu ; et, — ajouta la vieille femme avec une inexprimable mélancolie, — la prédiction s'accomplira.
— Folie! folie! interrompit Christine d'une voix mal assurée.
La devineresse alors lui fit tendre la main, —la main gauche, —
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d'un regard ardent, elle en examina chaque ligne avec une attention scrupuleuse.
— Les cartes ne sont pas seules à annoncer ta destinée maudite, — reprit la vieille en hochant la tète, — les lignes de ta main tiennent le même langage.
Et, jetant un regard de pitié sur l'imprudente qui l'était venue consulter, la sibylle continua :
— Tant de jeunesse... de beauté... Ah! pauvre enfant! pauvre enfant !
Christine, en proie à une exaltation qu'elle essayait vainement de maîtriser, marchait à grands pas dans la chambre sans parler.
— Ce savoir est un savoir imposteur, dit-elle enfin. Non! non! des yeux mortels ne peuvent lire dans le livre de la Destinée. Je serais folle d'ajouter foi à de tels mensonges. Allons, ajouta-t-elle en jetant une pièce d'or à la bohémienne, tu as joué ton rôle de sorcière, brave femme. Toute peine mérite salaire... paye-toi!
La devineresse repoussa loin d'elle la pièce d'or de Christine.
— Garde ton or, jeune fille, répliqua-t-elle d'un ton grave; venant de toi, cet or me porterait malheur... Je n'en veux pas.
Christine regarda la vieille femme avec épouvante.
— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle, c'est donc vrai., c'est donc vrai !
— C'est vrai! répondit solennellement la bohémienne.
— Eh bien, non, reprit Christine avec violence; non, je ne me soumettrai pas à ces décrets injustes du sort. Cette destinée aveugle , insensée, je la défie... je la brave... Je serai plus forte qu'elle.
A ces mots, un amer sourire erra sur les lèvres pâles de la devineresse.
— Enfant, murmura-t-cUe, la destinée prédite doit suivre son inflexible route. L'horoscope se réalisera.
— Nous verrons ! répliqua Christine avec un rire de bravade.
— Nous verrons! répéta tristement la sorcière.
— Adieu, bonne femme!
La tête perdue, Christine s'enfuit de chez la tireuse de cartes. Pendant de longs jours et de plus longues nuits, la lugubre prédiction occupa seule la pensée de la jeune fille.
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La pauvre enfant avait des hallucinations étranges, fPépouvantables visions, des rêves hideux, qui, se renouvelant sans cesse, lui brisaient le corps et lui tuaient l'esprit.
Enfin, les visions devinrent moins fréquentes, les songes se firent moins terribles, et, peu à peu, le fatal horoscope fut oublié.
(Christine avait quinze ans lors de sa visite à la devineresse.
Elle était merveilleusement belle , et semblait tout exprès créée pour aimer et pour être aimée.
Les premières années de sa beauté de femme se passèrent à chercher cet amour qu'elle n'avait jamais connu; mais vainement elle se heurta à tous les cœurs : comme l'étincelle qui jaillit du silex embrase l'amadou sans consumer la pierre, Christine fit naître l'amour sans jamais pourvoir le ressentir.
Alors, la jeune femme se rappela la prédiction qui lui avait été faite.
Mais, comme jadis, elle traita de mensonges les paroles de la bohémienne... 'Et pour tenter le sort, elle choisit, parmi ces hommes qui l'adoraient , celui qui lui sembla le plus digne de la posséder, et sans amour, elle se donna à lui.
Quelques jours après, dans une partie de plaisir dont Christine était la reine, son premier amant tomba à Feau et se noya.
— Oh! murmura la jeune femme en regardant avec épouvante le cadavre que l'on venait de déposer sur le rivage, la prédiction s'accomplit, et je suis maudite!
Le second amant de Christine mourut à la suite d'uu accident de chasse;
Le troisième, qui était injustement jaloux, s'empoisonna;
Le quatrième qui, par désespoir, s'était engagé, fut tué en Afrique
Le cinquième enfin, un poëte, mourut de misère et de privations
Christine, adorée tour à tour par chacun d'eux, n'en avait aimé aucun. Pourquoi? Elle n'en savait rien; et pourtant le désir ne lui avait pas manqué. Aussi en récapitulant ces étranges événements qui avaient signalé ses débuts dans la vie, fut elle prise d'une peur horrible d'être aimée. Elle regarda les hommes avec effroi, elle se cacha d'eux, elle vécut seule, triste et malheureuse, se frappant la poitrine en se disant : « C'est ma faute, » pleurant ses amoureux défunts, et désolée du mutisme effravant de son cœur.
Un jour, ia maladie vint s'abattre sur la pauvre jeune lille avec son hideux cortège de douleurs et de frayeurs. Les pauvres vont à l'iiôpital : Christine fut admise à l'Hôtel-Dieu, et devint le numéro quinze de la salle Sainte-Cécile. Dans ces tristes lieux, on perd son nom tout le temps qu'on met à recouvrer sa santé : on n'est plus qu'un numéro malade!
Qui le croirait! c'est dans ce séjour des souffrances humaines, au milieu des cris de douleur, des râles des mourants, des sanglots, des gémissements, que Christine sentit pour la première fois battre son cœur. Étrange amour que celui qui éclot dans un hôpital !
Regardez ce jeune étudiant qui chaque matin, de lit en lit, voit un échantillon de toutes les misères auxquelles est sujette notre pauvre humanité; le professeur, qui représente la science, lui explique froidement les causes et les effets de la maladie; il indique les moyens qu'il faut employer pour la combattre; le malade écoute, haletant, l'arrêt qui va être rendu.
C'est une scène horrible!
Le contraste de rindifïérence et de l'égoïsme, ou plutôt de l'instinct de la vie, est affreux. Mais si vous pouviez avoir assez de clairvoyance \)OUY lire ce qui se passe au fond des cœurs, vous verriez tout h coup un joyeux rayon de soleil éclairer ce lugubre tableau. Vous verriez l'amour, — on ne sait comment fourvoyé dans cet endroit, — dérouter à la fois l'étude et la maladie ; enfin, vous verriez le jeune étudiant Lucien et Christine s'aimer ardemment.
La maladie de Christine était toute d'épuisement : le travail et la misère avaient affaibli la pau\re fille, et, en raison directe de la déperdition de ses forces, son cerveau acquérait une épouvantable exaltation.
Aussi, se rappelant la prédiction de la bohémienne, elle ne voulut pas qu'une tombe de plus vînt attrister son premier amour; elle voulut mourir, mourir jeune et belle encore. Elle sortit de l'hôpital, avec la résolution de se jeter dans la Seine, la nuit, à l'heure où les passants sont rares et où les secours sont impossibles.
Le pont au Change n'est pas loin de l'Hôtel-Dieu.
A droite et à gauche, la Seine, très-rapide en cet endroit, roule avec fracas ses flots jaunâtres et embourbés. On aperçoit sur les rives
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et sur les ponts lointains mille lumières scintillantes qui doublent l'obscurité des angles que leurs rayons ne peuvent atteindre; ce spectacle est vraiment féerique : on dirait qu'à l'heure où les hommes se couchent, les étoiles descendent sur la terre pour garder la cité ! D'un côté, se dresse la masse du Palais de Justice, avec ses tourelles crénelées et ses fenêtres grillées; de l'autre, au loin, on distingue le Louvre et les Tuileries.
Les maisons, fantômes noirs, çà et là éclairées, encadrent cet étrange tableau, qui semble morne et muet, et qui pourtant parle plus au cœur et à l'esprit qu'il n'étonne les yeux.
Un brouillard léger estompe faiblement les lointains et donne plus de vigueur aux premiers plans.
Un entend sur la rive gauche de la Seine des chants et des rires qui s'éteignent peu à peu, et le roulement des voitures qui emmènent au bal de l'Opéra les joyeux ménages morganatiques du quartier latin.
L'horloge du Palais de Justice vient de sonner une heure du matin.
Christine, qui, toute la soirée, a rôdé sur le quai aux Fleurs, se décide enfin ; elle s'avance sur le pont et regarde les flots glacés qui se brisent sur les arches.
Revenons à Lucien; il était jeune, et il n'entretenait pas sa passion dans le silence et la solitude; au contraire, au milieu de la gaieté et de la folie qui l'étourdissaient par moments, il se sentait heureux de retrouver, dans un coin de son cœur, une douce pensée amoureuse. Qu'on ne s'étonne donc pas de le voir écouter avec plaisir les grelots du carnaval et les fanfares du bal masqué.
Oui, Lucien voyant qu'il faisait beau temps, qu'il était seul, que... l>ref, pourquoi l'excuser? Il avait vingt ans ; c'était un samedi, et il y avait bal à l'Opéra. Il endossa donc gravement un costume de Pierrot, et se dirigea à pied vers la rue Le Peletier.
A peine eut-il fait quelques pas, il reconnut Christine et devina sa funeste résolution, sans toutefois se l'expliquer. Celle-ci ne reconnut pas Lucien sous son masque de farine; cependant comme l'étudiant lui avait dit à la fois son nom de femme et son num.éro de malade, la curiosité l'emporta momentanément sur l'idée fatale, et elle consentit à suivre le jeune homme.
Lucien était logé sur le quai aux Fleurs ; dans sa chambre, un bon
feu flambait dans la cheminée; Christine, qui grelottait de froid, s'en approcha instinctivement, et quand Lucien se fut nommé, quand il eut enlevé son déguisement et ôté de son visage la couche de blanc qui le défigurait, la pauvre femme lui conta l'histoire que vous savez déjà, et lui dit les motifs de sa funèbre résolution.
Nous n'essayerons pas de retracer les arguments que déploya l'étudiant pour dissuader Christine, la lutte qu'il eut avec elle et dans laquelle il eut souvent le dessous, — car la jeune femme était toujours exaltée, et l'idée de sa fatalité ne lui sortait pas de l'esprit ; — mais il fut tendre, empressé, passionné; il chercha plutôt à empêcher le suicide qu'à assurer son bonheur à lui.
Bref, il advint de tout ceci que, lorsque sonnèrent quatre heures du matin, Christine ne songeait plus à son funeste dessein.
Huit jours après, il y avait encore bal à l'Opéra; Christine et Lucien y allèrent... Pourquoi? Ceci, nous ne nous chargeons pas de l'expliquer. Les motifs qui poussent à aller au bal de l'Opéra sont très-restrcints : ce sont, pour les uns, le plaisir; pour les autres, le désir; pour beaucoup, la satiété. Or, Christine et Lucien s'aimaient toujours, plus que jamais ; et ni le plaisir, ni le désir, ni la satiété, ne les avaient conduits dans ce tourbillon vertigineux; comme Christine le disait jadis, elle avait une influence fatale, et c'était la fatalité qui les avait poussés à se rendre au bal.
Rien cependant ne faisait présumer que cette distraction pût occasionner à l'un d'eux quelque rencontre fâcheuse, quelque événement sinistre. Ils étaient de sang-froid, et trop occupés l'un de l'autre pour être entourés de jalousies; ils se tenaient dans le foyer, où la foule est plus décente. Ce qu'ils avaient cherché peut-être, c'était l'isolement dans la multitude, le silence dans le bruit. Un moment, ils descendirent dans la salle de danse, et, bousculés par un galop eflréné, ils se trouvèrent séparés pendant un quart d'heure.
Ce temps suffit pour que le hasard aidât la destinée.
Comme Lucien allait retrouver Christine au foyer, deux jeunes gens qui sortaient le heurtèrent brutalement; de là une courte discussion qui se termina par une insulte que le sang seul peut effacer.
Lucien et un des deux jeunes gens échangèrent leurs cartes.
Nos amoureux quittèrent le bal de bonne heure; le lendemain, Lu-
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eien fut occupé touto la journée ])ar les préparatifs de son duel. 11 trouva deux témoins, et leur déclara que, ne connaissant aucune arme, il choisissait le pistolet.
Sous un prétexte plus ou moins spécieux, les deux témoins de Lucien vinrent lui demander de passer la nuit avec eux; Christine, malgré ses pressentiments, lui permit cette absence.
Lucien l'embrassa... un baiser d'adieu!. . et partit souriant.
Mais quand ils furent dehors, Christine aperçut sur la cheminée un petit paquet oublié par l'ami de son amant; elle l'ouvrit... c'était de la- poudre et des balles!...
— Il va se battre, il est perdu !
Vite elle mit son chapeau, descendit rapidement et les suivit.
Lucien et ses amis se rendaient rue des Grès. Christine, sachant où le retrouver, revint rapidement chez elle; elle se revêtit des habits de Lucien, s'enveloppa d'un long manteau, et vint s'installer dans un hôtel voisin de celui où elle avait vu entrer son amant et ses amis.
Toute la nuit, elle veilla.
Vers sept heures et demie du matin, ayant entendu se refermer la porte de la maison voisine , elle sortit rapidement et suivit les trois jeunes gens, qui se dirigeaient vers une place de voitures; puis, lorsque ceux-ci furent partis, elle prit un fiacre à son tour, en lui ordonnant de suivre à distance la voiture qui venait de s'éloigner.
Une heure et demie après, elle arriva au bois de Meudon. Là, elle renvoya sa voiture et suivit à pied la route qui conduit à l'étang de Villebon, dans laquelle elle avait vu s'engager Lucien et ses amis.
Elle les retrouva bientôt.
C'est un tableau sinistre que celui d'un duel ; pendant l'hiver surtout, où la nature semble être à l'unisson avec la scène de destruction qui va se passer.
Les arbres sont nus et dépouillés, on dirait de grands squelettes ; quelques feuilles rousses et ternes tremblottent dans les massifs des chênes; le ciel est gris, sans profondeur, le sol, congelé par le froid, résonne tristement sous le pied.
Une forêt, en hiver, semble être un immense cimetière. La vie a disparu de partout. Les lézards sont cachés, les couleuvres dorment, plus d'insectes, de papillons, de mouches et de demoiselles ! L'herbe
est rare et n'a plus cette belle couleur qu'on admire au printemps ; les lierres seuls conservent leur aspect triste et mélancolique; ce sont les plantes de l'oubli : elles étouffent la vie et cachent la mort !
On n'entend plus le gai babillage des oiseaux. Seuls, quelques corbeaux sinistres fendent l'air de leurs larges ailes noires et jettent des cris lugubres.
L'étang est glacé. — 11 est uni comme le marbre d'une tombe.
Les témoins chargèrent les armes et réglèrent les distances ; puis Lucien et son adversaire se placèrent à vingt pas l'un de l'autre.
Christine se cacha derrière un gros chêne, ù quatre pas de Lucien.
Celui-ci tira le premier et manqua son adversaire; mais au moment où l'autre lâchait la détente de son pistolet, Christine, pour protéger son amant, sortait de sa cachette et recevait la balle en pleine poitrine.
Ainsi s'accomplit la prédiction de la bohémienne.
M >i K O L Y M P K '' M"" 0 1. V.MrF. ,
Cliarlien i-t Ihiillorv. i-dit.
luip. de Edouard Blut.
(madame olympe)
Vous supposiez peut-être que madame Olympe était Parisienne; erreur : madame Olympe a vu le jour au sein des vergiss-mein-nicht . dans les brumes poétiques de la vieille Allemagne.
Il est vrai de dire que sa mère était Vénitienne ; cela explique le caractère, disons mieux, le type antigermanique de notre héroïne.
Élevée par une dame de petite noblesse, laquelle avait passé quelques années auprès de Marie-Antoinette, Olympe n'avait pas été bercée avec les lieder populaires de son pays natal, mais bien avec les historiettes légères et les petits scandales de la cour de France.
Cette éducation, comme bien on pense, avait étrangement formé notre jeune cueilleuse de myosotis.
Aussi avouait-elle avec franchise préférer de beaucoup le bal et ses enivrements au doux murmure de l'onde, aux tranquilles jouissances d'une calme nuit d'été, quelque fête splendide, toute pleine de tumulte et de clameurs, de rires sonores et de chants éclatants.
Pour s'octroyer à tout jamais les ineffables douceurs d'une liberté illimitée, la jeune Olympe pensa au mariage.
Un comte hongrois, immensément riche et d'un âge respectable, excellent homme au reste et savant acharné, parut à la jeune fille le plus parfait époux dont elle pût faire choix.
Une fois que cette idée fut bien arrêtée dans son esprit, elle fit tant et si bien que le pauvre savant, sans trop savoir pourquoi, en arriva à demander la main de mademoiselle Olympe.
Ceci se passait à l'époque du congrès de Vienne.
La comtesse Olympe eut un succès fou aux fêtes de la Sainte- Alliance; mais un jour, elle se trouva en rivalité avec une femme que son influence à la cour de Vienne rendait très-redoutable, et la peur d'un scandale public l'obligea à s'exiler.
Peu après, elle arrivait à Paris en compagnie de son placide époux.
Le comte n'avait pas fait la moindre protestation. Il s'était contenté d'emballer ses innombrables bouquins et il était monté en voiture.
A peine eut-il mis le pied sur le sol parisien, qu'il dut, pour complaire à sa jeune épouse, se faire présenter à la cour de France par son ambassadeur. La comtesse fut présentée avec lui.
Madame laDaupbine, qui pendant l'émigration avait connu la mère d'Olympe, daigna inviter la jeune comtesse aux fêtes des Tuileries.
Immédiatement, Olympe eut ses grandes entrées dans tous les salons du faubourg Saint-Germain.
Belle, fine, spirituelle, charmante, elle devint bientôt la reine de la haute société parisienne. Malheureusement une aventure un peu trop scandaleuse força madame Olympe à s'enfuir de Paris comme elle s'était enfuie de Vienne.
Elle se réfugia à Venise.
Cette fois, elle permit à son époux de ne pas l'accompagner. Le digne comte, qui ne tenait aucunement à visiter la Ville des lagunes, baisa au front sa jeune femme, lui souhaita bon voyage et se remit à feuilleter un in-fulio poudreux qui semblait l'intéresser grandement.
A Venise, la comtesse Olympe fut rejointe par le marquis de Marènes, son amant. Pendant une année entière, ils voyagèrent.
— Le scandale qui a motivé notre départ est maintenant oublié, pensèrent-ils, et nous pouvons rentrer en France.
Et les deux amants s'apprêtaient à dire adieu à ritalie...
Mais en passant par Rome, madame Olympe fit la connaissance d'un prince russe dont l'esprit original et l'allure un peu sauvage exercèrent sur ses sens une singulière séduction.
Si bien qu'au lieu de revenir à Paris avec le marquis de Marènes qu'elle connaissait trop, la comtesse Olympe alla se promener en Sicile avec un boyard en o^quelle ne connaissait pas.
En 1831, elle se décida a revenir à Paris.
Elle était femme du monde avant tout, et sa première visite fut pour son mari. Le digne homme était dans son même cabinet de travail, assis sur son même fauteuil et feuilletant son même in-folio.
Il baisa au front son étrange compagne, et replongea son nez dans le gigantesque bouquin sans plus s'émouvoir du retour inattendu de madame son épouse qu'il ne s'était inquiété de son départ.
Ce n'était vraiment pas un mari gênant.
Pendant les caravanes amoureuses de notre belle Allemande, la révolution de juillet avait éclaté.
Olympe, qui n'avait aucune raison pour s'associer au malheur de la dynastie tombée , ne songea pas un instant à aller s'enterrer en province comme la plus grande partie de l'aristocratie parisienne.
Elle se contenta de se faire de nouvelles relations.
Des fêtes un peu froides du faubourg Saint-Germain, elle passa gaiement aux bals sans prétention de la Chaussée- d'Antin.
Là, madame Olympe tomba très-sérieusement amoureuse d'un journaliste démocrate. Malheureusement, le jeune républicain prit part aux affaires de Saint-Méry, et reçut une balle en pleine poitrine.
Olympe, pour combler le vide immense que lui mettait au cœur cette mort horrible, s'empressa de donner un successeur au martyr bien-aimé. Ce successeur était un dramaturge cléèbre de l'époque.
Elle l'aima le soir de la première représentation de sa pièce. Tant que le drame resta sur l'affiche, elle lui fut sincèrement attachée. Le jour même où la pièce disparut de l'affiche, elle remplaça l'auteur dramatique par un poëte très-jeune, très-pâle, très-blond, très-maladif, qui semblait toujours prêt à exhaler son dernier soupir.
— Pauvre enfant! disait Olympe, mes amours avec lui ne seront pas de longue durée! Et déjà elle s'occupait de lui trouver un successeur.
Cette prévoyance indisposa le poëte poitrinaire, et comme, malgré sa mine de déterré, il avait une santé magnifique et qu'il était jaloux comme un tigre, il fit à sa maîtresse une scène épouvantable, et il la traita comme la dernière des drôlesses.
Madame Olympe, de son air le plus superbe, montra la porte au faux phthisique et lui ordonna de sortir.
— Oui! oui! je sortirai, répliqua le poëte en prenant sa canne; mais je te veux laisser, ô ma belle comtesse, un souvenir de moi.
Et sans laisser à Olympe le temps de refuser, il lui administra la plus belle volée de coups de canne que jamais femme aimée ait reçue de son adorateur.
Nous ne vous dirons pas les noms de tous ceux qui vinrent augmenter la liste des amants de madame Olympe; ce serait un travail devant lequel reculeraient tous les bénédictins de la terre.
D'intrigue en intrigue, d'aventure en aventure, de galanterie en galanterie, notre comtesse en arriva à cet âge terrible qu'une femme — nous parlons d'une femme à bonnes fortunes — n'ose plus avouer.
Mais, sur cette scène périlleuse du monde où pendant si longtemps elle avait brillé, Olympe voulut continuer à jouer son petit rôlet.
Pour soutenir ce personnage difficile, qui tant de fois lui avait valu les bravos de la foule. Olympe dépensa des trésors d'intelligence et d'imagination.
Un matin, seule dans sa chambre, — qu'on eût prise aisément pour le laboratoire d'un chimiste, encombrée qu'elle était de substances étranges, de flacons étiquetés, de fard, de parfums, de pommades de toutes sortes, — madame Olympe, à moitié nue, se tenait immobile, atterrée, épouvantée, devant son miroir.
— Oh! ma jeunesse 1 oh! ma beauté! — s'écria-t-elle enfin avec désespoir; — où êtes-vous?
— Ta jeunesse est morte! ta beauté n'est plus! — répondit le miroir, confident inflexible de la pauvre femme. — Regarde-toi bien! considère les rides qui sillonnent ton visage jauni !... Vois les fils argentés qui serpentent parmi tes rares cheveux... vois tes bras maigres... tes épaules osseuses... ta poitrine flétrie... — Regarde!
— Oh! tais-toi! tais- toi! hurlait Olympe à moitié folle. Et d'un mouvement brusque, elle détourna la tête et se laissa tomber en sanglotant sur un fauteuil. La pendule sonna midi.
— Allons! dit Olympe, du courage! Il faut que je sois belle aujourd'hui... belle pour lui!
Avec une sorte de fièvre, elle se replaça devant son miroir et se regarda intrépidement en face.
— Vieillesse maudite, murmura-t-elle, je serai plus forte que toi! Alors elle commença son fantastique travail.
Peu à peu ses rides disparurent, ses cheveux blancs devinrent noirs
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et brillants, sa chevelure s'épaissit et des tresses d'ébène s'enroulèrent sur son front en opulentes torsades.
Grâce aux soins empressés d'une Lisette intelligente , la métamorphose fut bientôt complète, et la comtesse Olympe, vêtue d'une robe de velours, d'un mantelet de dentelle noire, et coiffée d'un chapeau blanc d'une forme charmante et d'une élégance parfaite, monta prestement en voiture et commanda au cocher de la mener à toute vitesse au chemin de fer de la rue Saint-Lazare. Elle se rendait à Saint-Germain, chez madame Delarue, son amie.
Il y avait fête chez madame Delarue. En pénétrant dans le salon, la comtesse Olympe jeta un regard rapide sur les invités qui se pressaient autour de la maîtresse de la maison.
— Il est là! — murmura-t-elle avec émotion en apercevant dans le cercle un jeune homme d'une trentaine d'années.
Ce jeune homme avait nom Armand. C'était un aimable bohémien de lettres, ayant un grand fonds de gaieté et d'esprit. Un roman qu'il venait de publier, une dizaine de feuilletons excentriques parus dans divers petits journaux, et surtout quelques poésies imprimées dans une revue à la mode, lui avaient fait une espèce de petite réputation.
Un de ses amis l'avait présenté chez madame Delarue.
Naturellement on lui avait demandé de dire quelques-uns dp ses vers, et il avait eu le tort de ne pas refuser.
Madame Olympe, qui ne manquait pas une seule des soirées de madame Delarue, ressentit une impression étrange en entendant le jeune poëte. Malgré elle, le souvenir du rimailleur poitrinaire qui l'avait jadis si vertement étrillée lui revint à l'esprit, et, chose étrange, ce souvenir, qui eût dû éloigner madame Olympe à tout jamais d'Armand, sembla l'en rapprocher fatalement.
A compter de cette soirée, la comtesse fit le serment d'ajouter le nom du jeune bohème sur la liste de ses conquêtes.
Une voix secrète, un mystérieux pressentiment lui disait cependant de le fuir, de l'éviter toujours et quand même. Mais cette voix, elle ne voulut pas l'entendre; ce pressentiment, elle le traita de folie et commença, séance tenante, son petit manège de coquetteries.
Elle se fit charmante pour Armand. Elle mit en œuvre, pour lui plaire, tout l'arsenal des séductions féminines, et chacun s'en aperçut.
Armand seul feignait de ne rien voir. 11 avait en exécration les vieilles femmes en général, et les femmes maigres en particulier.
En la voyant entrer dans le salon, peinte, fardée, plâtrée et considérablement cotonnée, il ne put retenir un sourire de raillerie.
— Décidément , lui dit bas à l'oreille Fami qui l'avait présenté, la comtesse Olympe vous comptera bientôt parmi ses adorateurs.
— Vous êtes fou, mon cher, répliqua Armand d'un ton sec. Je n'ai pas le moindre goût pour l'ostéologie. Et puis j'ai une petite maîtresse que j'adore; elle est jeune, elle est jolie, elle est fraîche, et elle fait des cuirs à tout bout de champ. Je trouve ça charmant.
Pendant qu'Armand faisait à son ami la réponse que nous venons de dire, madame Delarue, qui savait la haine du jeune homme pour tout ce qui n'était pas vraiment beau, vraiment jeune et vraiment bon, tenait à la comtesse Olympe le langage que voici :
— Vous avez tort, chère belle, de vouloir attacher Armand à votre char. Il aime une petite fillette du quartier latin, et vous vous donnerez beaucoup de peine pour rien.
— Avant huit jours, répondit madame Olympe avec une orgueilleuse assurance, il m'écrira des vers dans mon album. Non pas des vers banals et faits pour tout le monde!... Non! des vers faits pour moi^ pour moi seule, dédiés à moi et que je ferai publier dans l'un des journaux où il écrit, avec mes initiales en tête. Après cet acte de capitulation, vous voudrez bien consentir à croire, n'est-il pas vrai, que le Roméo de mademoiselle Rose sera au nombre de mes servants.
A partir de ce moment, ce fut entre Armand et madame Olympe une lutte véritable. La comtesse écrivit à Armand lettre sur lettre, vrais chefs-d'œuvre d'astuce et de diplomatie, pour l'attirer honnêtement chez elle. Mais Armand se tenait sur la défensive. Il avait une peur atroce du ridicule, et, pour rien au monde, il n'eût voulu passer pour l'amant de cette ancienne jolie femme. Il avait su deviner sous le fard et les cosmétiques les rides et les cheveux blancs, et par Rose, sa maîtresse, laquelle était couturière et avait travaillé pour madame la comtesse Olympe, il avait recueilli sur la noble dame quelques détails intimes où le coton jouait toujours le principal rôle.
Si bien que la comtesse Olympe n'était plus à ses yeux qu'une de ces vieilles comtesses légendaires, ornées d'un griffon aux yeux hu-
mides, d'un ridicule gigantesque, d'un tour brun clair, d'un chapeau jaune et d'un voile vert. En un mot, c'était sa bête noire.
Aussi quelle fut sa rage en recevant un matin une dernière lettre flanquée d'un volumineux album. La comtesse Olympe demandait à Armand quelques vers inédits, et elle les demandait de telle sorte qu'il était impossible de refuser.
— Pardieu! s'écria Armand, je vais en finir une bonne fois pour toutes avec cette mauvaise plaisanterie.
Et, saisissant sa plume avec colère, il improvisa un sonnet dédié à madame la comtesse Olympe et qui avait pour titre : les Ruines.
Le sonnet terminé, il renvoya l'album à madame Olympe.
La comtesse l'ouvrit avec précipitation. Elle lut...
Chaque vers du sonnet était une insolence polie, une impertinence déguisée, mais visible pour tous. Chaque mot enfin renfermait une allusion terrible que les moins clairvoyants eussent pu comprendre.
Pâle, les dents serrées et les yeux injectés de sang. Olympe arracha de l'album le feuillet insultant. Le foulant aux pieds, elle s'écria :
— Je me vengerai !
Pour en arriver à son but, elle résuma, sous une forme légère, un petit article diffamatoire contre deux personnes connues d'Armand, et fit porter le manuscrit au petit journal où Armand travaillait. L'article, sans signature, fut jeté dans la boîte du journal.
— L'article va paraître. Armand, qui seul connaît cette histoire intime, sera accusé, sinon de l'avoir écrite lui-même, du moins de l'avoir fait imprimer dans son journal. Et ce sont des soufflets pour lui et un coup d'épée.
Ainsi pensait madame Olympe. Et cette pensée lui mettait aux lèvres un méchant et terrible souvenir.
Malheureusement pour ses beaux projets de vendHta, l'article tomba par hasard sous les yeux d'Armand au moment où le journal allait être mis sous presse.
Il reconnut aisément, grâce aux initiales véritables dont l'article était émaillé, les personnes dont il était question. Il demanda le manuscrit envoyé par madame Olympe. Bien que l'écriture fût déguisée, il put se convaincre que c'était la comtesse qui avait envoyé au jour- . nal ce petit brûlot diffamatoire.
Il obtint du rédacteur en chef que l'article fût supprimé.
Du premier coup, il avait deviné le but ignoble de madame Olympe.
Le lendemain même, il se présenta chez la comtesse. Il fut empressé, gracieux, charmant. Madame Olympe, non plus par amour, mais bien par vanité, par orgueil, fut trop heureuse de ce retour inattendu pour ne pas le croire sincère.
Elle crut si bien à la franchise, à l'amour d'Armand, qu'elle osa, le soir même, au bras d'Armand, se rendre au bal du Nouveau Tivoli. Le jeune homme l'avait suppliée de lui accorder cette faveur, et elle avait consenti, par pure curiosité, disait-elle, mais en réalité pour qu'on la vît publiquement avec le jeune poëte et que sa victoire fût connue de tout Paris.
A peine la comtesse Olympe venait-elle de pénétrer dans la salle de danse, doucement appuyée sur le bras du bohème, qu'une jeune et jolie grisette surgit brusquement devant le couple et se prit à l'apostropher de la belle manière.
C'était Rose, la maîtresse d'Armand. Celui-ci connaissait sa jalousie fantastique, et il avait imaginé cette scène désagréable à seule fin de mystifier la comtesse.
Le scandale fut inouï. Rose reconnut madame Olympe, — Armand comptait sur cet effet, — et la traita de vieux inai^que. Elle parla devant la foule des Tohes rembourrées qu'elle lui avait faites, et acheva d'assassiner la malheureuse comtesse par des révélations plus indiscrètes encore. Madame Olympe s'enfuit avec épouvante.
Après une maladie de quinze jours, elle partit pour l'Italie. Au moment de partir, elle apprit par une lettre que la scène du Nouveau Tivoli était l'œuvre d'Armand. Le jeune homme joignait à sa missive l'article dont il avait empêché l'impression. Elle comprit tout.
— 0 les poètes! les poètes! s'écria-t-elle. Et bien qu'elle ne sût pas le latin, elle ne put s'empêcher de murmurer la citation connue : « Genus irritahile vaium ! »
Le fait est qu'elle n'avait pas de chance avec eux.
Quant à l'époux de madame Olympe, il ne s'inquiéta nullement de la nouvelle escapade de sa folle moitié. 11 avait bien autre chose à faire.
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