‹ Les femmes de MürgerChapitre 9 sur 17 · MARIANNE-MARIETTE · texte numérisé non relu

MARIANNE-MARIETTE

Fut-il coupable?... Marianne l'aimait et voulait être perdue!

Qui pourra jamais expliquer la femme? En trois mois Marianne se métamorphosa complètement : sa peau se débarrassa du haie; ses mains devinrent pâles et ses doigts s'effilèrent; ses cheveux magnifiques, assouplis par les essences et les pommades, se prêtèrent admirablement bien à tous les prestiges de la coiffure ; sa taille s'amincit sous la pression du corset; son pied petit devint mignon dans l'étau de la bottine; sa démarche prit des allures coquettes, mais décentes; la toilette lui allait à ravir. Elle quitta peu à peu les locutions triviales de son pays, elle apprit à écrire , elle étudia la grammaire, elle lut beaucoup, et avec fruit; grâce à ses lectures, son esprit naturel gagna en finesse; enfin elle devint Parisienne tout à fait. Son père ne l'eût pas reconnue; une grande dame eût pu l'admettre chez elle sans rougir.

Marianne était bien morte. — Mariette venait de naître!

Nous sommes à la seconde époque. Mariette, nous ne l'appellerons plus Marianne, vivait avec Edouard. Tout le monde connaît ces ménages éphémères, où l'on gaspille à la fois le temps, l'argent et le plaisir. Sans Mariette qui aimait, Edouard eût fait de son intérieur un petit cercle de paresse et de folie; mais l'amoureuse recherchait la solitude à deux et préférait la promenade sentimentale aux étourdissantes distractions du bal. Tout entière à sa passion, elle s'ingéniait à la réveiller aussi forte dans le cœur de son amant; à sa fête, elle lui offrit un bouquet et sa première page d'écriture, un compliment plein d'amour pur, dont chaque lettre eut dû être baisée avec transport. Hélas ! pauvre bouquet ! pauvre lettre ! Edouard ne les vit pas, ne les comprit pas ; pour lui, Mariette était un remède destiné à chasser de sa pensée le souvenir de l'autre. Et la pauvre Mariette savait cela et souffrait en silence.

— Oh! je l'aimerai tant, qu'il l'oubliera, pensait-elle; mais elle se trompait. Edouard lui donnait les essences àQ l'autre^ il la forçait à se coiffer, à s'habiller comme Vautre^ et par ces mensonges amoureux, il croyait que l'oubli viendrait; mais c'était de l'huile sur le feu, et Mariette voyait bien qu'elle aimait seule sans être aimée.

Tantôt il lui prenait des bouffées de sagesse : elle voulait travailler, gagner sa vie ; Edouard ne voulut jamais y consentir, il était jaloux

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des aiguilles! Tantôt des boulTées de fulie : elle voulait aller au bal, danser, être admirée, entendre les propos flatteurs. Enfin, la pauvre fille cherchait vainement sous la cendre du cœur d'Edouard le tison qui pouvait la réchauffer. Cette situation devait avoir un terme. Un jour, à Meudon, où Edouard avait loué une petite maison, elle vit que son amant était toujours amoureux fou de madame J. G..., que cette dame logeait près d'eux, en un mot qu'elle, Mariette, n'était qu'un mannequin auprès de lui. Si l'amour-propre fut blessé, le cœur le fut bien plus. Mariette se décida à faire une dernière épreuve. Il y avait juste un an, jour pour jour, qu'elle avait quitté ses habits de paysanne pour se vêtir de robes élégantes, elle résolut de reprendre le costume d'autrefois, et voulut redevenir Marianne pour un jour. Triste épreuve ; Edouard revint de Paris de mauvaise humeur, il fut insolent et grossier; alors, étrange transformation, Mariette mit sa main sur son cœur, il ne battait plus, elle regarda Edouard, elle ne le reconnut pas; tout d'un coup et sans qu'elle s'en aperçût, ses idées s'étaient changées, sa résignation s'était enfuie devant une décision ferme et irrévocable. Comme ces malades qui préfèrent qu'on leur coupe un bras plutôt que de continuer à souffrir, elle avait pris la résolution de vivre sans cœur pour ne plus l'entendre crier, et elle l'avait arraché de sa poitrine et jeté aux pieds d'Edouard en lui disant: « C'est vous qui l'avez fait naître et vous venez de le tuer. »

Edouard ne comprit pas, il joua une dernière fois la comédie qui

lui réussissait depuis un an ; mais il n'était plus temps.

Mariette sortit de chezÉdouard commeellcy étaitentrée: en paysanne.

La vengeance fut immédiate. Au moment même où Mariette quittait

Edouard, sans regret, sans amour, sans pitié, Edouard sentait son

cœur envahi par la jalousie, par l'amour, par le regret.

Mariette eut l'intuition de cette métamorphose; mais, pour assurer sa revanche d'une manière plus complète, elle s'otfrit elle-même en holocauste, et voulut être à tous maintenant, puisqu'elle n'avait pu, quoi qu'elle eût fait, rester à un seul.

A partir de ce moment, elle devint la reine du quartier latin. Pas de bons soupers sans elle; le bal était triste quand elle n'y venait pas, elle était à la mode, et ses amours, quand ils duraient une semaine, étaient déjà vieux.

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Nous n'avons pas à nous occupcîr des nîniords ou dos regrets d'Edouard; il est probable que le jj'une homme ne comprit jamais ([u'il était l'unique cause de la dégradation de Mariette.

Un jour, Mariette rencontra un jeune étudiant nommé Fernand de Sallys. Fernand, comme jadis Mariette, venait de quitter sa lamille, son cœur était vierge encore, et Mariette en eut la primeur; mais la pécheresse avait déjà trop souffert et trop vécu pour apprécier le trésor qui venait de lui écheoir; dans cet amour pur et naïf, elle trouva une splendide occasion de vengeance et le rôle de bourreau lui complut.

Dire toutes les souiïranccs, toutes les lâchetés du pauvre Fernand, serait chose impossible; mais il est arrivé à plus d'un de nos lecteurs d'avoir donné la primeur de leur cœur à une femme coquette et légère, et nous faisons juges ceux-là de ce que dut soiilfrir Fernand. — II arriva de ceci que l'étudiant, épuisé par les veilles et les privations, fut pris d'une fièvre chaude qui le conduisit à 1 hôpital.

Que fit Mariette?

Elle se servit de cette maladie dangereuse, comme d'un bouclier contre l'amour de Fernand. Le jour où, se croyant perdu, il reçut le dernier sacrement, la jeune fille se trouvait au pied du Ut du malade qui ne pouvait la reconnaître, et mouillait le drap de ses larmes et frappait sa poitrine en murmurant : « Je l'ai tué ! je l'ai tué! »

Ah! si le vieux curé Bertolin se fût trouvé là, en ce moment, comme il eût ramené à Dieu cette brebis égarée, comme il eût trouvé dans son cœur cette éloquence pénétrante qui convainc et convertit!

Cependant un bon sentiment s'était emparé de Mariette. Quand elle devint la maîtresse de Fernand, elle le prit comme victime ; elle se servit de lui comme d'un être destiné à souffrir tout ce qu'elle avait elle-même soulïert. Elle raffina sa vengeance ; avec une cruauté infernale, elle porta au pauvre Fernand les mêmes coups qu'elle avait reçus, et eut un féroce plaisir à la vue de ces plaies morales dont son cœur à elle était labouré. Elle n'avait pas calculé l'injustice et l'indignité de ses actes, elle se trouvait seulement heureuse de cette vengeance si complète, quoique exercée sur un être innocent.

Mais quand elle vit sa victime abattue, quand elle vit son amant brisé par la maladie et près de rendre l'âme, elle crut qu'elle avait

été trop loin, elle eut regret de sa cruauté et répandit des larmes.

Cependant, Fernand ne fut pas longtemps en danger, la crise qui devait le tuer le sauva.

Un ieune et naïf étudiant nommé Claude Bertolin, neveu du curé de Cézy, reçut les confidences du malade et se chargea de ramener à lui l'infidèle Mariette.

Mais Mariette avait réfléchi. A mesure que Fernand revenait à la santé, elle voulait lui rendre aussi la liberté de son cœur. Ce n'était plus la vengeance qui la guidait, c'était l'humanité. Elle ne voulait pas entraîner dans sa chute celui qui l'avait tant aimée, celui qu'elle avait tant fait soufTrir; aussi, pria-t-elle Claude, cet inexpérimenté missionnaire de l'amour, de dire à Fernand qu'elle était à ^'amais perdue pour lui.

Fernand ne put supporter cette nouvelle, il s'empoisonna.

C'est ici le moment de parler un peu de Claude. Dans le roman de Miirger, il ouvre et finit le livre , c'est lui qui sert de cadre à la vie de Mariette. C'était un garçon honnête, laborieux et complètement neuf. Au milieu des dangers de la vie d'étudiant, il marchait sûrement sans se douter des embûches qui entouraient ses pas. La première fois qu'il avait senti son cœur battre, il avait eu presque peur... C'était au village, un soir, le soir de son départ pour Paris; la fille du docteur Michelon était là; elle l'aimait, la jeune fille, et lui sentait à sa présence un trouble qu'il ne pouvait expliquer. Leur premier baiser s'échangea sous un platane qui leur cachait les pâles lueurs de la lune et répandait une ombre épaisse sur le balcon où ils se trouvaient.

Ce fut avec ce palladium qu'il entra dans la vie parisienne. Bientôt l'étude aride chassa de son esprit les douces pensées; n'ayant jamais songé à l'amour, il ne sentait pas la valeur du gage qu'il avait donné à Angélique, la fille du docteur. Pourtant il vint un moment où il trouva son isolement pénible et sa petite chambre bien triste. Le printemps était venu, avec lui le soleil, le ciel pur, les feuilles vertes, les oiseaux bavards et la sève, la sève qui grimpait dans les branches, qui faisait éclater les bourgeons des marronniers, qui colorait les tulipes, embaumait les iacinthes et remplissait le cœur de sensations étranges et inconnues.

Claude ne fut pas insensible à ces influences; malgré lui, il sentit

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combien sa solitude était grande et triste. Ce fut à cette époque qu'il trouva Mariette.

Mariette reconnut dans Claude son petit camarade d'enfance, mais ne vit pas en lui une nouvelle victime; du reste, une réaction salutaire s'était opérée en elle : dans la vie amoureuse elle voulait alors prendre un rôle passif; la folie disparaissait, il ne restait plus que la raison.

En effet, elle avait aimé sans retour : dans cette première campagne elle avait été vaincue et tous ses bons sentiments avaient été méconnus et froissés; puis elle avait été aimée avec ardeur et son cœur n'avait pu battre; enfin le libertinage avait achevé de lui enlever toutes ses illusions. Que pouvait-il donc lui rester, sinon une triste expérience de la vie, une profonde pitié pour ceux qui y croient et une immense désillusion sur tout ce qui est noble et généreux?

— Soyons amis, dit-elle à Claude, mais rien que cela.

Elle n'eût pas fait cette proposition à tout autre, mais elle connaissait l'inexpérience de Claude et savait qu'elle pouvait se livrer sans danger.

Du reste, la fin dramatique de sa liaison avec Fernand l'avait com-' pétement convertie, et ce ne fut qu'au travail seulement qu'elle voulut demander l'oubli et la réparation de son passé.

Mais Mariette était jeune, Claude aussi. Ils demeuraient dans la même maison, se voyaient tous les jours, et ne pouvaient empêcher, malgré leurs relations fraternelles, l'invasion progressive d'un sentiment nouveau. Insensiblement, sans y penser, sans se le dire, malgré le passé de Mariette, malgré l'avenir de Claude, les deux jeunes gens s'aimaient.

Un hasard providentiel vintétouffer brusquement cetamour naissant.

Mariette, qui travaillait dans un magasin, eut une place de première demoiselle, avec le logement. Cette nouvelle position rompait forcément ses relations journalières avec Claude.

Claude, de son côté, venait d'apprendre qu'Edouard, le premier amant de Mariette, allait se marier et se proposait, avant son hyménée, de clore sa vie de garçon en ramenant Mariette au bal.

Ces deux confidences échangées, Mariette et Claude furent effrayés, mais chacun dans un sens différent.

Mariette eut peur d'Edouard et s'aperçut qu'elle aimait Claude, et Claude, en redoutant le départ de Mariette, ne put se dissimuler qu'il l'aimait.

Ce fut alors que Mariette prit une résolution suprême. Comme elle avait tuéFernand, comme elle en avait blessé tant d'autres, elle résolut de faire souffrir Claude; mais celui-là pour le guérir et pour le sauver. Elle se sentait fatale à tout ce qui était pur et bon ; ses débuts dans le vice avaient forcément dirigé tous les actes de sa vie.

Comme le forçat qui a fait son temps aux galères ne peut, en rentrant dans la société, trouver sa réhabilitation, de même la femme souillée se trouve fatalement obligée de suivre le chemin qu'elle a choisi. Tout l'y pousse : les débauchés l'attirent, les honnêtes gens la méprisent. L'éducation incomplète qu'elle a reçue fausse son jugement, et sa religion est trop peu fervente pour croire au pardon de son passé. De même que le naufragé reparaît plusieurs fois à la surface de l'eau avant de glisser au fond de la mer, la femme perdue essaye vainement de surnager sur l'océan du vice qui l'engloutit à jamais.

Pour guérir Claude de son amour, Mariette sacrifia sa conversion.

— Je rejoins Edouard, lui dit-elle, oubliez-moi.

Claude ne se tua pas, il s'enfuit; il se réfugia à Cézy, près de son oncle, le bon curé, près du docteur Michelon, près d'Angélique enfin, qui l'attendait depuis si longtemps et dont un seul regard guérit à jamais la première blessure de son cœur.

Mariette, disons-le, lui avait fait un mensonge; elle n'avait rejoint Edouard que pour éloigner Claude. Le lendemain Edouard partait, et Mariette n'était pas avec lui.

Mais Mariette, que devint- elle?

Miirger s'est tu à ce sujet. Il est évident que cette dernière équipée. — ce dernier sacrifice si vous voulez, — a dû l'engloutir. Nous ne pouvons, — sans dénaturer le type de Mariette tel que Ta conçu l'auteur, — mettre un dénoûment à cette existence orageuse. iSous devons, au contraire, imiter la réserve dans laquelle il s'est tenu; soit qu'il n'ait pas voulu dégrader davantage son héroïne, soit qu'il ait laissé au lecteur le choix du dénoûment, il s'est abstenu de terminer l'histoire de Mariette.

C II E C tl I N A

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La salle est pleine de fumée; toutes les tables sont couvertes de chopes, de canettes et de verres; des femmes et des jeunes gens sont assis sur les banquettes et les tabourets ; un ou deux garçons suffisent à peine aux exigences bachiques de cette funle; on entend un bruit assourdissant, tout le monde parle haut; ici l'on rit, plus loin on se dispute, dans les coins on pleure. — Ceux ou celles qui pleurent font le moins de bruit. — Asphyxié par la fumée du tabac, le gaz de temps en temps s'évanouit; — un coup de pouce le rend à la vie. La tapisserie est noirâtre; dans le temps elle était blanche et grise. Le plancher avait dû être ciré, mais le sable dont on le couvre chaque jour l'a rendu rugueux et malpropre.

Malgré cette apparence sordide, ce bistre qui ternit l'or des cadres, ces taches qui souillent le papier de la muraille, la gaieté règne dans ce séjour malsain et s'y entretient à l'aide d'alcool et de boissons frelatées.

Nous sommes dans un petit café du quartier latin.

Là, chacun est chez soi. Si, au premier aspect, on se figure que la vie est en commun dans ce bouge, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'au contraire l'isolement y est plus complet.

Le seul mystère est celui-ci : comment toutes ces jeunes poitrines peuvent-elles respirer dans cette atmosphère empestée? — Le cas, n'ayant pas encore été étudié, n'a pas été résolu... Nous ne nous chargerons pas de cette solution.

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La porte s'ouvre, une jeune fille entre. — Elle tient une guitare sous son bras. — Modestement elle se place près de l'entrée, et, après avoir tire quelques accords do son instrument, elle chante une romance.

Personne, pas même ceux qui sont près d'elle, ne peut entendre un mut de ce quelle dit ; ceux qui entrent, ceux qui sortent, la coudoient sans ménagement. Pourtant, sa chanson terminée, elle fait la quête dans le café et recueille quelques pauvres sous, donnés avec une nonchalance vaniteuse.

La jeune fille se retire en nuuerciant, et va dans un autre café recommencer cette corvée.

— Qu'est-ce que c'est que cette chanteuse? dit un étudiant à sa voisine.

— C'est Chechina ! tout le monde la connaît.

Et voilà tout le feuilleton qu'aura cette pauvre et courageuse enfant !

Nous en savons plus que la grisette sur cette jeune fille, et, pour le dire à nos lecteurs, nous allons sortir de ce bouge infect où nous l'avons entendue chanter.

Chechina Mario était la fille d'un réfugié italien. — Son père, artiste dramatique d'une valeur relative, avait été obligé de s'expatrier à la suite d'événements politiques dans lesquels il s'était compromis; mais, soit par l'exil, soit par toute autre cause, sa santé s'altéra, et, en peu de temps, il mourut à l'hôpital.

Chechina demeura seule; sa guitare lui rapporta tout juste de quoi vivre, cependant, elle se trouva devoir un terme de loyer à son propriétaire, qui, la trouvant jolie, ne voulut jamais croire qu'elle ne gagnait pas suffisamment pour le payer.

Cet homme, évidemment, s'était enrichi par des moyens honteux, puisqu'il n'admettait pas l'honnêteté dans la pauvreté.

Chechina ne logeait pourtant point dans une chambre élégante : c'était dans un étroit cabinet noir qu'étaient son lit, une chaise et un pauvre petit miroir, cette armoire à glace des filles malheureuses.

Lorsque le propriétaire lui eut refusé crédit, Chechina rentra chez elle et passa toute la nuit à pleurer et à se désoler. Son voisin n'en dormit pas.

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Or, son voisin, M. René, était un jeune peintre trop amoureux de l'art pour penser à l'amour, mais bon et généreux par conviction. Il demanda à sa femme de ménage, qui était la concierge, la cause des plaintes de sa voisine ; madame Jean lui dit la vérité, et René, qui aimait à la fois dormir et à être entouré de gens heureux, se rendit chez le propriétaire et paya le loyer de la petite guitariste.

Décidément le propriétaire était un misérable, car après avoir reçu l'argent de René, il lui insinua que les deux logements étant mitoyens on pourrait percer une porte dans la cloison.

Mais l'artiste avait bien d'autres idées en tête.

René n'avait jamais vu sa voisine, puis c'était un travailleur. Sa ville natale lui faisait une pension de douze cents francs ; il voulait la gagner. — Il n'était pas fantaisiste ni créateur; c'était un patient lutteur, qui, à défaut d'initiative et d'audace, avait de la persévérance, de la confiance et de la foi. Avec ces précieuses qualités, on arrive sûrement, non pas à être remarqué toujours, mais à être constamment estimé. René faisait consister l'art dans la servile imitation de son maître, — un des grands peintres de l'école moderne, — mais l'art ne peut exister dans un pastiche ou une copie : l'art c'est la statue de Pygmalion. Le talent peut être la perfection, mais l'art, c'est la vie !

Et la vie, c'est l'amour!

Or, René n'aimait pas, il travaillait. — Et son travail était froid et aride.

Lorsque Chechina apprit que son loyer avait été payé par son voisin, elle fut visiblement troublée. — Son voisin... — Quel voisin? Quel motif l'avait pousséàagir de cette façon?... La pitié?... — Oh! je lui rendrai son argent!

Allez donc expliquer le cdiur des jeunes filles! Quel singulier mélange de force et de faiblesse, d'audace et de timidité, de pudeur et d'elTronterie !

Chechina n'avait jamais vu René ; — elle désirait sa présence.

Chechina était honnête; jamais une pensée mauvaise n'entra dans son esprit... du moins avec préméditation. —Elle sentait maintenant qu'elle n'avait plus d'armes contre ce jeune homme inconnu.

Chechina, qui n'avait jamais aimé personne, ne connaissait pas

les tourments de Tamour, ni ses joies folles et ses consolations. Elle semblait avoir deviné tout cela, et instinctivement elle était jalouse en apprenant que, pendant trois jours, René peut-être ne rentrerait pas chez lui.

Depuis cette aventure, son sang, à la fois espagnol et italien, bondissait dans ses veines; elle ne comprenait rien à cette révolution subite, qui lui révélait tout à coup l'existence de son cœur et de sa beauté.

L'amour! — ce mot, qu'elle avait si souvent prononcé dans ses romances, ne surgissait pas encore dans sa pensée. Elle ne l'avait jamais connu; comment eût-elle pu le reconnaître? Pourtant, tout, dans la vie, se montrait à ses yeux sous un autre aspect. — Jusqu'alors elle avait vécu pour elle, sans se souvenir du passé, sans songer à l'avenir; maintenant elle voyait d'autres êtres à côté d'elle; le voile était déchiré... elle voyait, elle aimait.

Ce fut madame Jean, la femme de ménage, qui devina la première les troubles du cœur de Chechina.

Les vieilles femmes s'y connaissent.

Nous avons dit que Chechina était jalouse; voici pourquoi : d'abord René s'absenta trois jours de son domicile, ensuite, elle le vit donnant le bras à une autre femme.

Ces deux actes significatifs étaient pourtant bien innocents : René avait accompagé son maître au château du duc de L..., où il y avait quelques travaux à terminer, et avait conduit à son atelier un modèle dont il avait besoin.

Quand une fois la femme sent son cœur battre, il est bien difficile de l'arrêter. Avec l'envahissement de l'amour, toutes les ruses et aussi toutes les délicatesses dont il s'entoure, se révèlent dans le cœur de la jeune fille. La naïveté s'éloigne à tire- d'ailes pour ne plus jamais revenir. La vie passionnelle commence. Toute la nuit, Chechina qui ne pouvait dormir chercha un prétexte pour parler à René, un moyen pour le voir tout au moins.

Cœur qui cherche trouve toujours.

Le matin, le prétexte et le moyen étaient trouvés, et le calme rentrait dans l'âme de Chechina.

Laissons-la se reposer un peu de ses nouvelles émotions, et entrons dans un atolier de peinture où nous trouverons René.

CHECHINA 29

C'est une grande et haute salle éclairée par de larges châssis vitrés. Une foule d'éhauches couvrent les murs peints en gris. Sur des planchettes des bustes et des plâtres d'étude sont placés sans ordre et garnissent le haut de l'atelier. Dans le fond, sur une petite estrade, est un divan d'une couleur sombre : c'est le Lit de Pose.

L'atelier jest encombré de chevalets garnis de toiles commencées.

Dans un coin, un gros poêle qui ronfle dresse son tuyau de tôle jusqu'au plafond.

De ce côté, sur de vieux meubles sculptés, l'on voit les choses les plus bizarres et les oppositions les plus tranchées.

Dans ce plat de Bernard de Palissy, il y a une croûte de pain et des cadavres de cigarettes; un kriss malais vient de couper une tranche de fromage de Gruyère ; un hanap de Bohème est rempli de vin bleu à douze sous le litre; une tabatière, dont le couvercle représente une charmante tête déjeune fille peinte par madame de Mirbel, contient des pains à cacheter; une sandale turque, toute bariolée de filigranes d'or, sert de porte-allumettes. Puis ce sont des casques de dragon aux longues crinières, des oiseaux empaillés, des lampes des catacombes, une tête de mort, un chibouck, une peau de tigre, un parasol chinois, des étoffes de soie de diverses couleurs, des pourpoints moyen âge, des tuniques de fantassin, des bijoux faux, enfin un mélange singulier du passé et du présent, d'objets de prix et d'objets sans valeur, d'ombres et de couleurs!

Dix jeunes gens, vêtus de vareuses et de blouses, travaillaient là à des études différentes; les uns peignaient des dos, d'autres des poitrines; ceux-ci étudiaient les plis d'une draperie, ceux-là mettaient des glacis sur une figure de femme.

Une jeune fille entra, c'était Chechina.

Alors commença une épreuve singulière. — Les rnpins se groupèrent autour d'elle et chacun l'examina en faisant tout haut ses observations. René, lui-même, l'interrogea, et bien que l'examen extérieur fût satisfaisant, il lui dit que, venant pour être modèle, et n'étant pas connue, il était indispensable qu'elle fût examinée.

Chechina avait pris son parti, elle n'hésita pas, et répondit qu'elle était prête; là-dessus elle ôta son châle et son chapeau.

Les élèves s'éloignèrent. René resta seul près d'elle.

30 LKS FEMMKS DE MURGER

Au moment où elle allait dégrafer sa robe, Clara, un modèle attitré, entra dans l'atelier et demeura stupéfaite en voyant Checliina.

Dans toutes les professions, la concurrence est mal venue. Clara ne se fît pas faute d'invectiver Chechina et de lui reprocher son ancien métier de chanteuse d'estaminet; elle supposa même que c'était René qui l'avait amenée, car elle se souvenait avoir vu la jeune fille dans la maison de l'artiste.

René se défendit, et Chechina, pâle de honte, le pria tout bas de l'emmener, car elle se sentait mal.

René sortit avec Chechina.

Le soir, René savait tout; mais était-ce bien pour s'acquitter envers René que Chechina avait voulu se faire modèle?

Elle a pu prendre ce prétexte, mais nous croyons plutôt que c'était une ruse de son cœur affamé.

Quelle fut donc la première soirée que les deux jeunes gens passèrent ensemble? Voyez-les d'ici parlant à mi-voix comme s'ils redoutaient d'entendre trop leurs paroles ; leurs mains sont entrelacées ; ils échangent des confidences... et quelles confidences! Parfois de longs silences viennent les aider, car les mots, les pensées, les désirs expirent sur leurs lèvres encore inhabiles. Que diraient-ils en effet qu'ils ne savent déjà? Puis si René a peur de dire un mot brûlant qui pourrait effaroucher Chechina, celle-ci, de son côté, craint, en le prononçant, d'alfaiblir la force du sentiment qui la domine; ces réticences, ces pudeurs, ces silences sont charmants!

Cette première expansion craintive ne devrait pas s'appeler l'amour! Il devrait y avoir un autre nom pour exprimer cet état étrange dans lequel on ne se trouve qu'une seule fois en sa vie.

Chechina avait eu pour mère une Espagnole, son père était Vénitien : elle avait passé son enfance dans les sierras, sous le ciel bleu, elle s'était endormie sur le sein de sa mère qui lui chantait des chansons calabraises, au rhythme impétueux comme la passion, aux paroles brûlantes comme du feu; plus tard, elle s'était mirée dans le golfe de Naples, elle avait joué avec les laves brillantes du Vésuve et prié dans l'église au moment où saint Janvier accomplissait son fameux miracle; puis, dans le Tyrol, elle était restée quatre ans au fond d'un cloître : quatre années de solitude et de rêveries! Enfin elle avait accompagné

ses parents dans toutes les coulisses des théâtres italiens ; elle avait revêtu tous les costumes, chanté tous les chœurs; tour à tour princesse et mendiante, fée et démon, ange et courtisane, elle avait, au soleil de la rampe, monté et descendu cent fois l'échelle sociale sous des noms d'emprunt et dans la vie des autres.

Tout ce passé étrange venait une nouvelle fois de se dérouler dans l'esprit de la jeune fille. Jusqu'alors sans volonté, sans initiative, sans personnalité, elle s'était laissée aller au courant de la vie sans se douter qu'avec un peu plus de poids son esquif rencontrerait un écucil et pourrait sombrer. Mais l'amour la faisait naître , et naître belle :

René se laissa aller à ces nouvelles impressions; son talent s'en ressentit. Au bout d'un mois, il apporta à l'atelier une Vémif; écriant des /Iota, qui fit l'admiration des élèves et de son maître.

Le maître déclara qu'il n'avait plus rien à apprendre à Hcné.

Les élèves lui dirent malignement que sa Vénus avait dû jouer jadis de la guitare.

René sourit.

Mais qu'importe le passé? inijoiird'liui Cliecbiiia est fcmiiK! (-l Itené est peintre.

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