‹ Les femmes de MürgerChapitre 11 sur 17 · I.KS VACANCE? DF CAMTLLE · texte numérisé non relu

I.KS VACANCE? DF CAMTLLE

Camille tenait les livres chez un Talian quelconque du boulevard Montmartre ou du boulevard des Italiens.

C'était une charmante jeune fille. Et ne prenez pas ce mot « charmante, » pour une épithète banale octroyée par politesse à notre héroïne. Non; Camille était le charme incarné, la grâce faite femme.

Elle n'était ni grande ni petite. — Et elle avait bien raison.

Elle avait des cheveux bruns pas trop bruns et des yeux noirs pas trop noirs... si peu noirs, vraiment, que parfois ils semblaient presque bleus. Pour ceux qui aimaient la variété, c'était ravissant.

Ajoutez à ces yeux-là et à ces cheveux un teint blanc et rosé, — « teint de lis et de roses, » — comme on dit dans les romances, — un amour de petite bouche armée de trente-deux petites dents, — « trentedeux perles, » toujours comme dans les romances; — n'oubliez pas deux mains fines et mignonnes, qui eussent fait rougir d'envie les mains pâles de notre pauvre Mimi, et vous aurez, légèrement ébauché, le portrait de Camille.

Pour.compléter cette esquisse, il nous faudrait vous dire les élégantes splendeurs de son corsage de vingt ans, les gracieux contours de sa jambe et l'exiguïté provocante de son pied aristocratique, que nous ne comparerons pas au pied de Cendrillon, — car cette comparaison commence à se faire peu vieillote, — mais bien au pied « mignon à tenir dans la main » de la CMnoisp de Théophile Gautier.

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Il nous faudrait, vous dire encore le délicieux petit signe brun qui faisait si merveilleusement ressortir l'éclatante blancheur de son sein marmoréen ; mais nous préférons ne pas souffler le mot de ces détails trop intimes, car ces indiscrètes révélations pourraient faire naître des suppositions malséantes sur la vertu de notre Camille, et ces suppositions seraient tout bonnement d'affreuses calomnies.

Oui , Camille était sage. Et cependant elle n'avait pas de famille, et cependant elle était jeune et belle... et demoiselle de magasin! On va crier au miracle, ce n'est pourtant que l'exacte vérité.

Patience !

Un jour, un jeune homme entra dans le magasin de Camille. Après avoir examiné les mille petites inutilités charmantes qui se trouvaient sous sa main, il choisit un nécessaire microscopique et en demanda le prix.

— Cent francs, répondit Camille, qui se trouvait seule par hasard ce matin-là, et remplaçait le commis préposé à la vente.

Le jeune homme donna les cinq louis demandés, et s'éloigna en disant: — Ce n'est vraiment pas cher!

C'était si peu cher, en effet, que le véritable prix du coffret était deux cents francs.

Camille, qui fut plus tard surnommée « l'Ange de l'étourderie, » et qui, dans ce temps-là, travaillait déjà à mériter ce titre, s'était tout simplement trompée de moitié. Le patron, qui était de l'école de ces spéculateurs sérieux qui savent que cinq louis font beaucoup plus que cent francs, se permit quelques observations très-justes, mais qui déplurent souverainement à mademoiselle Camille. Sans attendre la péroraison du discours de son maître et seigneur, elle monta dans sa chambre, prit cinq pièces de vingt francs, qui représentaient une partie de ses économies, et les jeta sur le comptoir. Le lendemain, elle quittait le magasin, malgré les excuse? de son patron, et s'installait avec armes et bagages chez une amie à elle.

Le soir même de ce jour- là, le jeune homme, cause involontaire du départ de Camille, se représenta au magasin. Cette fois, il était accompagné d'un de ses amis. Cet ami, étonné du prix minime du petit nécessaire , avait parié qu'il coûtait plus de cinq louis.

Le marchand leur narra immédiatement l'erreur commise par Camille, et ce qui s'en était suivi.

Après avoir demandé l'adresse de la jeune fille, les deux amis coururent chez elle. — Elle était absente. — Le jeune homme au coftrct remit à l'amie de Camille la somme payée par elle à son patron, et s'éloigna, laissant son nom et son adresse-.

Dès qu'elle fut de retour, Camille jeta les hauts cris, et s'empressa de renvoyer à M. Léon d'Âlpuis, — c'était le nom du jeune homme, — les cinq louis qu'il avait laissés pour elle.

« Je suis seule responsable de l'erreur que j'ai commise, lui disaitelle dans le billet qui enveloppait les pièces d'or. Je refuse positivement de recevoir cet argent que vous ne me devez pas, et que je vous prie de ne pas me renvoyer.»

Comme on le voit, Camille était un peu folle, et ses scrupules étaient singulièrement exagérés. Que voulez-vous! cette belle fille était ainsi faite. A qui la faute? pas à elle, bien sûr... à nous, encore moins.

Léon, bien qu'il ne comprît rien au refus de la jeune fille, ne crut pas devoir recommencer la tentative qu'il avait faite. Malgré lui cependant, le souvenir de Camille lui revenait de temps à autre à l'esprit. Mais il ne l'avait vue qu'une fois, — le jour de l'achat du fameux coffret, -- et ne se rappelait son visage que très-imparfaitement, lorsqu'un soir, au théâtre, il l'aperçut : elle était avec son amie. Tout le temps du spectacle,, il eut les yeux fixés sur elle, et ce qui devait arriver arriva, c'est-à-dire qu'il en tomba amoureux.

Il essaya de lutter contre ce sentiment qui venait d'envahir son cœur sans crier gare; mais il se donna beaucoup de peine pour rien. Voyant qu'il n'était pas de force à résister, Léon se livra tout entier à sa passion : c'est ce qu'il avait de mieux à faire. A partir de ce moment, il se prit à rôder du matin au soir sons les fenêtres de Camille. Il tournait complètement à l'Almaviva. Comme ce fantaisiste Andalous, qui voulait absolument que tout le monde l'appelât Lindor sous le prétexte qu'il tenait à être inconnu, si Léon eût possédé une guitare, peut-être eût-il vu s'entr'ouvrir peu à peu les jalousies de sa Rosine récalcitrante : mais la guitare a fait son temps. Nous ne nous en plaignons pas ; mais Léon dut le regretter ; car, durant plusieurs semaines consécutives, il eut beau faire sentinelle aux environs de la

demeure de Camille, il ne put une seule fois, fùt-cc ini instant, se trouver avec elle ou même l'entrevoir.

Un jour, de guerre lasse et profondément dépité, Léon allait quitter la partie, bien décidé à ne plus jouer ce rôle ridicule d'amoureux transi...

Tout à coup il se trouve face à face avec celle qu'il aime. Elle passe devant lui sans le reconnaître. Il rebrousse chemin, et suit la jeune fille, résolu à lui parler... Mais, d'un pas rapide, elle se dirige vers une maison de triste apparence et elle y entre, en regardant autour d'elle comme si elle craignait d'être vue.

Léon leva les yeux. Sur la façade blanche de la maison, se détachaient ces mots, en grandes lettres noires : « Mont-de-piété. »

Léon comprit tout. — Pauvre fille! murmura-t-il.

Le lendemain, il écrivait à Camille, et lui disait la passion réelle, violente, qu'elle lui avait inspirée. Camille répondit à Léon quelques mots seulement; mais ces quelques mots suffirent pour lui faire comprendre qu'il devait cesser avec elle toute espèce de correspondance.

Léon cherchait en lui-même un moyen de se rapprocher de cette fille étrange, dont l'excessive fierté et la vertu farouche ne faisaient qu'exciter davantage l'amour qu'il ressentait pour elle. Enfin, un soir, il reçut une lettre de l'amie de Camille qui lui annonçait que la pauvre enfant était dangereusement malade : elle avait la fièvre typhoïde, et son état était désespéré. L'amie ajoutait qu'ayant épuisé toutes ses ressources, elle avait dû, sans en instruire Camille, s'adresser à lui.

Pendant de longs jours et de plus longues nuits, la malade fut entre la vie et la mort, et Léon ne la quitta pas d'un instant. Enfin, le médecin annonça que tout était fini. — En même temps que son arrêt de mort, Camille connut la noble conduite de Léon. En délire, la pauvre enfant se laissa tomber frémissante sur la poitrine du jeune homme, qui sanglotait, et d'une voix qui n'aNait déjà plus rien de la voix humaine, elle s'écria :

— Je t'aime; moi aussi, je t'aime, et je le dis devant Dieu qui m'entend et qui m'appelle.

Comme elle achevait ces mots, le prêtre entra, et, resté seul avec elle, il lui donna l'extrême-onction.

Deux mois après la scène que nous venons de raconter, un jeune homme et une jeune femme couraient gaiement, par une belle journée de printemps, dans les bois d'Aulnay, tout verdoyants alors et tout parfumés. Tout y parlait d'amour, et les fleurs et les arbres, et les oiseaux jaseurs et les insectes bourdonnants; et faisant leur partie dans ce concert sublime, le jeune homme et la jeune femme, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, les lèvres sur les lèvres, murmuraient fiévreusement entre chaque baiser : «Je t'aime! je t'aime! et je n'aimerai jamais que toi ! »

Le jeune homme, c'était Léon... la jeune femme, c'était Camille.

Oui, Camille, toute rayonnante de santé et de lorce, de jeunesse et de beauté. Ce qui prouve que l'on peut être condamné à mort sans mourir; de même que l'on peut mourir sans être condamné à mort.

La liaison de Camille et de Léon d'Alpuis dura quatre ans, et ils s'aimaient comme au premier jour. Ce bonheur sans nuage semblait devoir durer éternellement; mais le père de Léon, qui avait bien voulu jusqu'alors fermer les yeux sur la conduite de son fils, jugea qu'il était temps de les rouvrir.

En conséquence, M. d'Alpuis, du ton le plus tranquille et le moins ému du monde, annonça à Léon qu'il allait le marier.

Et comme Léon se récriait, M. d'Alpuis lui répondit qu'il venait d'atteindre sa vingt-septième année, et que le moment était arrivé d'en finir avec la vie de garçon.

Léon crut de son devoir de tout dire à son père au sujet de Camille.

— Je n'ignore rien, répondit le vieillard.

Et il ajouta que, sachant la conduite de cette jeune fille, conduite parfaitement convenable, après tout, il autorisait son fils à assurer son avenir. Bien plus, il accorda six mois à Léon pour amener, sans la brusquer, la rupture qui devait avoir lieu.

Léon avait, avant toutes choses, le respect de la famille. Un désir de son père était un ordre pour lui. 11 n'osa faire aucune résistance, et, bien que son cœur fût brisé, il courut chez sa maîtresse avec l'intention de tout lui dire... mais il avait trop présumé de ses forces et, devant Camille, il resta muet.

Pendant plusieurs mois, la situation de Léon demeura la même. Enfin, M. d'Alpxiis l'instruisit de leur prochain départ.

Léon frissonna.

— Quoi ! mon père, miirmura-t-il, en plein liiver, à la veille de Noôl.

— Oui, sans doute, répliqua M. d'Alpuis; nous sommes invités à de grandes chasses sur les domaines de M. d'Héricy, notre voisin de campagne, et nous partons dans vingt-quatre heures.

Alors seulement Léon apprit que la femme que lui destinait sa famille était mademoiselle Clémentine d'Héricy.

Ainsi que l'avait décidé M. d'Alpuis, le départ eut lieu le lendemain ; Léon, au moment de se séparer de Camille, tenta vingt fois do lui tout révéler; mais vingt fois le courage lui manqua, et il partit, en lui annonçant son prochain retour.

Pendant ses vacances, — c'est ainsi que Camille appelait les trois longs mois qui suivirent le départ de sou amant, — la jeune femme s'ennuya mortellement. Une tristesse insurmontahle s'était emparée d'elle. Une voix secrète semblait lui dire qu'il lui fallait porter le deuil de ses jeunes amours.

A tout instant, elle écrivait à Léon d'interminables lettres, dont elle faisait d'innombrables brouillons. Dans le commencement, son amant répondit avec une régularité, un empressement qui la faisaient bien heureuse. Mais peu à peu les réponses devinrent plus rares, et les pressentiments de Camille prirent de jour en jour de plus sombres couleurs.

Avant de s'éloigner, Léon avait prié un de ses bons amis, Francis Bernier, de distraire de temps à autre la pauvre délaissée. Interrogé par Francis, il lui avait fait la confidence de sa rupture forcée et de son inévitable mariage.

Francis, qui aimait beaucoup Camille, en tout bien tout honneur et sans aucune arrière-pensée, accepta et remplit sa mission de consolateur avec une conscience admirable : dîners au restaurant, promenades, spectacles, il népargna rien.

Un soir qu'il devait mener Camille au Vaudeville, il trouva bon, pour lui donner une distraction de plus, de la faire dîner au café Anglais, non pas en sa compagnie seulement, ce qui semblait ne plus l'amuser beaucoup, mais bien avec un jeune peintre de ses amis, brave et digne garçon, très-gai, très-philosophe, ayant du talent, de la pauvreté et la plus belle barbe caroWe qui se fût jamais vue.

CAMII.LK 5o

Théodore Landry, — c'était le nom du jeune artiste, — fut pendant tout le dîner le plus aimable qu'il lui fût possible, et Camille lui trouva l'air d'un très-bon enfant.

Après le café, Léon se rendit au Vaudeville; mais le mot relâche s'étalait inajestueusement sur b^s affiches de la porte.

— Puisqu'il en est ainsi, dit Camille, nous passerons, si vous le voulez bien, la soirée chez moi. Vous prendrez une tasse de thé en' fumant un cigare.

A minuit, les deux jeunes gens sortaient de chez Camille.

Théodore demeurait dans la même rue que la jeune femme. Le lendemain, comme il se rendait à sa table d'hôte, vers cinq heures, il vit une voiture arrêtée à la porte de sa voisine. Machinalement, involonlontairement, il s'arrêta... bientôt il aperçut Camille, qui montait dans le coupé... Peu après, un jeune homme s'approcha d'elle et lui pressa la main. C'était Léon d'Alpuis.

Léon n'était revenu à Paris que pour rompre définitivement avec sa maîtresse : il ne l'aimait plus. Il en aimait une autre; et cette autre, c'était sa fiancée, mademoiselle Clémentine d'Héricy.

Malgré sa résolution bien arrêtée d'en finir avec Camille, il n'osa pas lui annoncer lui-même la nouvelle de son mariage. Francis Bernier fut chargé de tout apprendre à la jeune femme.

— Léon se marie! répéta Camille à moitié folle. Léon se marie! — Et elle se prit à sangloter. — Quand elle revit son amant, elle ne lui fit pas de reproches. Sa douleur était muette, silencieuse.

Léon lui promit d'aller la voir le lendemain, et de passer la journée avec elle. — C'est aujourd'hui la mi-carême, dit-elle à Francis quand elle fut seule avec lui : il y a bal à l'Opéra. Je n'ai jamais vu ça; voulez-vous m'y mener? J'ai besoin de bruit et de tumulte! Je veux m'étourdir, je veux oublier.

Francis refusa.

— C'est bien ! reprit-elle, dès que Francis se fut éloigné.

Et tout aussitôt elle se mit à écrire. Elle venait de se rappeler que Théodore Landry demeurait à côté de chez elle, et elle lui demandait de la conduire à l'Opéra.

Par un fortuné hasard, le peintre à la barbe rouge possédait la somme respectable de vingt francs. 11 répondit à la bonne de Camille

3r, LES FEMMES DE MURGER

qui avait apporté là lettre « qu'il était aux ordres de sa maîtresse. »

En pénétrant dans le bal, au bras de Théodore, Camille eut un mouvement de profond dégoût. Instinctivement, elle recula de quelques pas; mais, faisant un violent effort sur elle-même, elle alla plus avant, et ne s'arrêta qu'au cœur même de l'infernale cohue.

Quelques jeunes gens, à moitié ivres, prenant Camille pour une de ces filles qui ne viennent au bal que pour être insultées, se permirent avec elle des licences qui lui firent monter le rouge de la honte au visage. Mais Théodore, qui avait été séparé de sa compagne par un mouvement de la foule, la rejoignit assez à temps pour être témoin de l'offense qu'elle venait de recevoir. Il s'élança d'un bond sur celui des jeunes gens qui s'était montré le plus insolent et le souffleta.

Le lendemain, dans les bois d'Aulnay, non loin de l'étang du Plessis, une rencontre avait lieu entre Théodore et le jeune homme de l'Opéra.

Théodore savait à peine tenir une épée. Après avoir ferraillé pendant quelques instants, il poussa un léger cri, lâcha son épée et tomba. 11 venait de recevoir une blessure grave au-dessus du sein.

Ramené chez lui par Francis Bernier, qui lui avait servi de témoin dans ce malheureux duel, Théodore fut à peu près condamné par les médecins, comme l'avait été Camille ; — mais de même que Léon avait jadis sauvé la jeune femme à force d'amour et de tendres soins, de même, à force de dévouement et de reconnaissance, Camille sauva celui qui avait si noblement risqué sa vie pour elle.

La guérison fut lente toutefois, bien lente. Enfin le blessé put quitter sa mansarde, doucement appuyé au bras de sa gentille garde-malade,

— Ah! Camille! Camille! disait-il d'une voix émue, votre jolie petite main a guéri ma première blessure; mais vos grands yeux m'en ont fait une autre plus terrible, et, celle-là, vous ne consentirez pas à la soigner.

— Qui sait? murmura Camille à mi-voix.

Et comme Théodore, tout tremblant et tout surpris, la regardait sans oser l'interroger, la jeune femme tira une lettre de son sein, et la lui tendit.

C'était la lettre qui annonçait à Francis Bernier le mariage de M. Léon d'Alpuis avec mademoiselle Clémentine d'Héricy.

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FRAKCINE

(scènes de la vie De EOUÈUE

Cliarlien et Huillerv, édit.

Imp. de Edouard Blot.

(la vîe de bohème)

!( Tra la la la la la la la !

(( L'amour rôde dans mon quartier, ■ « Il faut tenir la porte ouverte! »

Ne vous y fiez pas, les histoires tristes commencent toujours par une chanson. Celle-ci, c'est la chanson de Francine, une jolie blonde, h la peau nacrée et fine , aux dents blanches , aux lèvres roses... un véritable Stradivarius d'amour !

D'où venait-elle, Francine, en rentrant à minuit dans sa petite chambre de la rue de la Tour-d'Auvergne?

Qui le sait? D'où peut revenir une jeune fille, par un beau soir d'avril, sinon d'un rendez-vous avec le printemps? Le temps est doux, l'on sort de l'atelier à huit heures, faut-il donc rentrer tout de suite? Les bals d'été sont ouverts déjà : l'orchestre envoie au loin ses mélodies joyeuses; c'est l'appel du plaisir, l'invitation à la danse! Allons! la journée a été rude, il est trop tôt pour se coucher... pour qui donc a été fait le printemps si ce n'est pour les jeunes filles?... et c'est si bon d' entendre la musique! La valse qui étourdit, qui enivre ; la polka, ce sarcasme de la grâce, éclat de rire de la danse ; le quadrille, ce roman mimé, dont l'exorde est un avant-deux pudique et la conclusion un galop effréné! Non, non, au mois d'avril, l'on ne rentre pas chez soi à huit heures, quand le temps est beau et quand on a vingt ans!

Certes, toute la soirée Francine, abeille du crépuscule, avait été butiner toutes les fleurs de la jeunesse, pour en faire ce doux miel qu'on appelle la gaieté! Et jamais miel ne fut plus doux que celui-là, le soir où elle fit connaissance avec Jacques.

La nature aime les contrastes : elle peint en brun le tronc des arbres et colore en vert leurs feuilles ; la terre est noire et le blé est doré ; la mer est bleue et la falaise est grise ; les serpents les plus venimeux ont les plus brillantes couleurs; Francine était gaie et Jacques était triste !

Oh ! quelle tristesse que celle de l'artiste !

Quand, accoudé à sa fenêtre, il regarda le soleil se coucher derrière les hauteurs de Montmartre; quand il vit les pâles étoiles, une à une, apparaître au milieu de l'azur foncé du ciel ; quand il sentit la brise devenir plus fraîche et lui apporter les mille parfums des jardins d'alentour, et quand il aperçut les hirondelles, récemment revenues, tracer aux angles des maisons leurs mystérieux méandres, une mélancolie profonde s'empara de son Ame, il se détourna, et, dans l'obscurité de sa chambre, il aperçut d^u\ choses : sa pipe et son pistolet.

L'une servait à voiler l'autre : quand Jacques avait empli de fumée de tabac sa petite mansarde, le pistolet devenait invisible, l'idée fatale s'éloignait et la torpeur s'emparait de l'artiste.

Or, Jacques n'avait pas mangé de la journée; sa lampe n'avait plus d'huile, il alluma une chandelle de résine; il n'avait plus de tabac, il se jeta sur son lit et se mit à rêver, en attendant les rêves.

Vous tous qui lirez ces lignes, vous ne vous êtes jamais trouvés sans doute dans la position de Jacques, aussi ne pouvez- vous deviner le courant de ses idées. Nous allons vous mettre sur la voie.

Voici un jeune homme de vingt-deux ans, plein de santé et de vigueur, rempli d'intelligence, de talent et de volonté, abandonné par sa famille, qui voulait en faire un commerçant, ayant choisi un art ingrat, la sculpture; sans relations, sans amis, sans ressources. Quel que soit son talent, il lui faut du pain pour vivre, du marbre pour travailler.

Jacques n'avait rien de cela, son seul capital était sa foi inébranlable dans l'art.

FRANCIiNE on

Et il pensait :

— Misère! misère! pourquoi vieiis-tu m'étreiudre? Est-ce réprouve? Je l'accepte; mais sais- tu si mon corps aura la même vigueur que ma volonté? Quoi, c'est par la faim, par la plus terrible des souffrances que tu débutes! La faim !... Mais j'ai droit à la vie! Autour de moi , je vois le monde, je vois la nature accomplissant cette nutrition journalière nécessaire à sa prospérité! — L'oiseau a la graine dans les champs, la plante a la rosée , le prisonnier a du pain, pourquoi l'homme libre en manque- t-il souvent? Faut-il donc sacrifier son avenir, ulcérer son cœur, étouffer son esprit pour avoir droit à la vie? Mais le pain est dû! La dette éternelle du riche, c'est le pain du pauvre!... Pourquoi donc u'ai-je pas mangé aujourd'hui? xVh! triste humanité! ah! philosophie! Quand on pense que le blé mûrit, que le fruit courbe les branches, que la vache donne son lait et la poule ses (cufs, et qu'on ne s'est pas encore inquiété si le pauvre a sa part dans ce festin fourni par Dieu !

Et pourtant j'ai là, dans mon cerveau, tout un monde que je nourris, njoi qui meuis de faim ! Toutes ces idées, toutes ces pensées sublimes se dressent, se complètent, existent! Chacune, née à l'état d'ébauche, peu à peu, grâce à l'alimentation intellectuelle qui la fait vivre, grandit insensiblement, et, à mesure qu'elle prend de la force, je me sens

épuisé! Ah! de la terre, du marbre, de la pierre! et du pain, mon

Dieu, du pain ! pour que ma main ait la force de tenir le ciseau ! Demain... Hélas! pour moi, demain, c'est aujourd'hui... Après tout, qui sait cela?... Espérons !

A ce moment on frappa à la porte.

Jacques ouvrit, et Francine entra; mais, suffoquée par l'odeur du tabac, elle se trouva mal et laissa tomber à terre sa clef et son flambeau.

Jacques ouvrit la fenêtre, et l'air frais de la nuit balaya bien vite les nuages de fumée. Francine revint à elle.

Voici ce qui lui était arrivé.

En ouvrant sa porte, le vent avait éteint sa lumière, elle avait vu que son voisin veillait encore, elle venait lui demander du feu pour rallumer sa bougie.

Gomme elle finissait son récit, le vent, — souvent complice des

amours, — s'avisa de souffler la bougie de résine de Jacques, si bien que les deux jeunes gens demeurèrent dans l'obscurité.

Ombres protectrices, cette fois! Jacques ne retrouva pas les allumettes et Francine ne put ramasser sa clef. Les confidences s'échangèrent... les mains se touchèrent on ne sait comment, et Francine... et Jacques... ma foi ! cela ne se dit pas, cela se devine!

Pendant six mois, Jacques ne fut plus seul : il aimait, il avait du courage, il vivait enfin... mais il était dit que le pauvre artiste serait malheureux jusqu'au bout. Francine. la joie de sa mansarde, sa muse aimée, son espoir, sa Providence, Francine, l'ouvrière aux doigts pâles, aux joues rosées, aux blonds cheveux, Francine, hélas! était poitrinaire, et les feuilles, qui venaient de pousser devaient être jaunes six mois plus tard; alors... alors, la toux opiniâtre et sèche arrêterait la chanson sur ces lèvres charmantes, la maigreur envahirait cette figure chérie, ces doigts mignons deviendraient blêmes et osseux, et la mort, la mort livide se placerait au chevet de sa victime et lui mesurerait ses dernières minutes d'existence.

En passant rue des Récollets, nous avons été frappés par une singulière inscriptirm : hospice des incoiables. Cette dénomination ne nous sembla pas seulement inhumaine, mais encore impie. C'est comme si l'on disait : Ici, l'on rient mourir ! Et la mort est le secret de Dieu !

Nous n'avons vu dans cet établissement que des vieillards plus ou moins malades, et préparés à quitter la terre, où ils ont fait leur temps.

Incurables! Mais, toute l'humanité est incurable , puisqu'elle doit mourir.

Mais il y a quelque chose de plus affreux que cela : c'est l'arrêt irrévocable de la science sur un corps jeune et plein de santé !

Le médecin arrive, il pose son oreille sur un dos d'albâtre, sur une poitrine de lait, il tâte un poignet d'ivoire où, sous la peau transparente, se croisent mille veines d'azur; il secoue la tête et ordonne un climat doux et de la distraction.

— Et des remèdes? — Des remèdes! Lesquels? répond-il, il faut les demander à Dieu ! La science est impuissante.

Or, voyez-vous un homme aimant sa maîtresse et connaissant ce fatal secret? Le voyez-vous compter les heures, les minutes, et voir

avec effroi les feuilles dos arbres se détacher une à une sous la brise de l'automne? Comprenez-vous cette crainte continuelle, cette insomnie permanente, cette veillée suprême !

L'incurable! ah! c'est Francine! La pauvre fille! A rnesurc que l'été s'avançait, il emportait avec lui ses couleurs et sa santé, et Jacques, qui savait tout, voyait avec douleur la lente et placide agonie de sa chère maîtresse! Elle-même, hélas! n'ignorait pas que ses jours étaient comptés, et cherchait à dissimuler les pronostics funèbres.

Nous ne voudrions pus nous appesantir sur ce lugubre sujet; mais malheureusement c'est Francine que nous étudions, et nous ne pouvons peindre la santé là où nous voyons l'affreuse maladie que l'on nomme phthisie pulmonaire; — maladie, hélas! trop commune à Paris, et dont nous allons décrire les causes et les effets.

Francine était une petite couturière d'une complexion délicate; son père s'était remarié et sa belle-mère l'accablait de mauvais traitements. Cette situation fatale, à laquelle on ne peut remédier par aucun moyen sans attenter à la liberté individuelle, est commune à beaucoup de petits ménages d'ouvriers parisiens.

Dans cette classe de la société, le mariage est une nécessité. L'homme travaille d'un côté, la femme de l'autre; le produit de ces deux labeurs permet, avec de l'économie, de subvenir aux besoins de la petite famille qui s'accroît plus qu'il ne le faudrait, malheureusement. — Le pauvre ne compte pas avec l'amour! — Or, tout marche, tout pousse, tout grandit; les salaires du mari et de la femme suffisent à la nichée; même on a pu mettre quelques louis à la caisse d'épargne, en prévision des mauvais jours.

Un soir, la mère rentre fatiguée, un peu de fièvre se déclare, elle ne peut aller à l'atelier; — une journée de perdue! — Le lendemain, la maladie s'aggrave, il faut appeler le médecin. — Peu à peu, on retire delà caisse d'épargne toutes les petites économies; — bientôt elles sont insuffisantes ; — un jour, après mille sacrifices, la malade meurt, et le mari reste seul avec trois orphelins.

Que faire? Il faut les nourrir... et comment? Le pauvre ouvrier est seul. Le matin il va à six heures à l'atelier; il en revient le soir à huit heures. Que vont devenir les pauvres petits, pendant ce temps-là?

Malgré l'amour qu'il avait pour sa femme, l'ouvrier comprend qu'il

ne peut rester seul; la première coquette venue l'amadoue, ce qu'il gagne la séduit. Les parents de cette fille peut-être, et pour le même motif, la tourmentent; elle veut sa liberté. Enfin, un beau jour, elle prend sa volée et épouse le pauvre veuf.

Tout va bien pendant quelque temps. Le nécessaire est rentré dans le ménage, les enfants sont pleins de santé, le mari est rempli de courage et la nouvelle femme d'affection. — Elle devient mère. — Voilà le vrai lien! lien qui est un câble, une chaîne indestructible, laquelle change complètement l'aspect du ménage.

A partir de ce moment les enfants sont négligés, haïs, rationnés ; c'est le nouveau venu qui prend leur part ; l'ouvrier, lassé de la lutte, n'ose plus se plaindre : il craint qu'on ne lui reproche ces gages d'un amour défunt; et puis les nécessités de la vie sont là; c'est l'épée de Damoclès!... et il redoute le moment fatal où sa colère la ferait tomber.

La belle-mère vient de se révéler !

Les enfants ne vivent plus, ils attendent avec impatience l'heure où leurs ailes seront assez fortes pour pouvoir s'échapper de ce nid inhospitalier.

Un jour, un garçon ne revient plus; le lendemain, c'est la fille!

Dans cette désertion des membres de la famille, c'est la fille qu'il faut plaindre, car, à moins de circonstances tout à fait particulières et providentielles, elle est infailliblement perdue.

Francine, en quittant son père et sa belle-mère, avait pour tout héritage emporté une mauvaise santé et son état de couturière. Si elle avait vivement regretté d'avoir été obligée de quitter la maison paternelle, en revanche, elle avait trouvé sur le seuil la franche gaieté et l'insouciance de la jeunesse, deux trésors qu'elle ne connaissait guère jusqu'alors et qu'elle se mit à gaspiller.

Les êtres dont la vie doit être courte en ont, pour ainsi dire, la prescience: ils vivent vite. Comme les fleurs qui n'ont qu'un jour d'éclat sont les plus brillantes, de même les jeunes prédestinés de la mort ont un moment de splendeur physique et morale qui leur fait oublier l'heure suprême où commence l'agonie, — ■ cet apprentissage de la tombe!

Francine, nous l'avons dit, était belle et fraîche au printemps;

bientôt, le soir surtout, une petite toux sèche la prit, mais c'était peu de chose, on n'y fit pas attention. Quelques crachements de sang vinrent cependant effrayer Jacques. 11 consulta en secret un médecin de ses amis, qui lui apprit la triste vérité : — Redoute les feuilles jaunes! lui dit-il.

Francine, cachée, entendit tout.

Et l'été brûlant avançait; les feuilles, une à une, se détachaient des arbres. Jacques les regardait tristement voltiger dans l'air, et Francine, pour tromper son ami, feignait la plus folle insouciance et la plus bruyante gaieté.

Bientôt les mensonges devinrent inutiles; le mal caché se montra et... avec quelle triste habileté!

Ce fut un amaigrissement progressif qui entonna le premier chez Francine le de profundifi de la santé. En quelques jours, les pommettes de la belle jeune fille devinrent saillantes, son nez s'effila, le blanc de ses yeux prit une teinte azurée, ses joues se creusèrent et ses lèvres se contractèrent.

Francine se plaignit de points de côté... Peu de temps après, elle garda la chambre.

A mesure que les jours se raccourcissaient, ils lui semblaient plus longs. Elle était là, dans son fauteuil, pâle et faible; elle regardait le beau ciel bleu comme pour s'accoutumer à sa nouvelle patrie, et comptait mélancoliquement les quelques feuilles qui s'accrochaient encore au grand arbre dont elle ne voyait que le sommet.

Et ces feuilles étaient jaunes... jaunes!

Enfin l'arbre n'eut plus qu'une feuille... Le médecin déclara que Francine mourrait le lendemain matin. — La feuille, secouée par un vent de bise, se détacha et vint tomber dans la chambre; Francine la cacha sous son oreiller.

Elle eut froid et voulut que Jacques allât lui chercher un beau manchon pour garantir ses mains des engelures pendant l'hiver.

Jacques se prêta à ce dernier caprice. Saint caprice qui n'était qu'un pieux mensonge pour dissimuler la vérité à son pauvre ami.

Quand elle eut cette dernière parure, elle sembla plus gaie. Jacques la veilla toute la nuit.

Aux premiers sons de VAngelm, l'agonie commença.

Francine mit ses mains froides dans son manchon, et mourut en pensant à Jacques.

La douleur de l'artiste fut immense. Le médecin pria une voisine de veiller la morte, et emmena Jacques. Ils passèrent leur journée à faire les démarches nécessaires pour l'enterrement.

Le soir, après un léger repas, Jacques pria le médecin de l'assister dans une dernière besogne. Il voulait mouler le visage de celle qu'il avait tant aimée, et si peu de temps, hélas!

La nuit se passa dans ce travail.

Le lendemain on enterra Francine.

Le convoi se rendit au cimetière, escorté de quelques bohèmes, amis de Jacques. Lui-même, seul, marchait en avant, tCte nue, et pleurait.

La cérémonie ne fut pas longue : la bière fut déposée dans la fosse, on la recouvrit de terre et l'on planta dessus une petite croix de bois.

— « 0 ma jeunesse! c'est vous quon enterre! » s'écria Jacques.

Telle fut l'oraison funèbre de Francine.

Telle est la moralité de cette histoire.

Triste moralité, car c'est un cri d'égoïsme et d'impuissance !

Ah! n'imitons pas Jacques, soyons forts! soyons jeunes! La plus belle jeunesse est celle qui a des cheveux blancs, parce qu'elle a été longue et heureuse! Aimons! c'est la vie! N'enterrons pas nos amours, ressuscitons-les !

Et répétons la chanson de Francine :

« L'amour rôde dans mon quartier, « Il faut tenir la porte ouverte! »

YVONNETTE • A F r. E r u n u i; T n N N K )

f.linrlion pI Ilnillpi-v. éilit.

Imp. (le Edouard Blot.

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