LA FLEUR BRETONNE
S'il est une contrée où les histoires poétiques, les contes et les légendes ont un cachet de naïveté, c'est assurément la Bretagne. La vieille Armorique, non-seulement a conservé jusqu'à nos jours sa langue , ses chants et ses costumes , mais encore ses habitudes et ses coutumes n'ont été que peu modifiées. C'est pourquoi les anecdotes bretonnes ont toujours un caractère de simplicité touchante qui charme et qui émeut.
L'histoire que nous allons raconter est toute moderne, sans quoi l'on pourrait croire que c'est une légende, tant elle est à la fois naïve et merveilleuse.
Il existe sur les côtes de Bretagne une lande immense pleine de genêts, de bruyères et d'ajoncs, et qui, du côté du bourg, est bornée par une grande croix de bois plantée sur un dolmen.
C'est ce qu'on appelle le Calvaire.
Le dolmen est énorme ; la ronce et le lierre l'escaladent et le cachent sous leurs feuilles vertes; les églantiers, aux roses moussues et aux fruits de corail, les chèvrefeuilles aux petites pattes roses, les fusains qu'on nomme aussi les bonnets de prêtre^ entourent la base du monument celtique. Dans l'herbe fine et dans la mousse, des petites fleurs d'or se dressent coquettement et semblent faire la cour aux pâquerettes blanches dont la collerette rougit légèrement.
La croix est en chêne peint en vert. Le Christ est grossièrement sculpté; mais, malgré cela, sa figure exprime à la fois la souffrance et la résignation. Les vents de la mer, dans une nuit de colère, ont détaché un des bras du divin supplicié, et le membre pend à Tune des branches de la croix. A droite et à gauche, tous les attributs du martyre de l'homme-Dieu sont groupés sans art et d'une façon pittoresque. Il y a Téchelle, l'éponge, le roseau, les clous, le marteau, la lance, etc., etc. La tête du Christ est couronnée d'épines et surmontée de cette inscription :
Des couronnes et des bouquets fanés jonchent la plate-forme, et un petit tronc est accroché au bas de la croix. Dessus on lit cette inscription : Tronc pour les âmes du purgatoire.
Après avoir fait sa prière, le voyageur se relève et jouit d'un magnifique spectacle. D'un côté la lande verte aux reflets violets et jaunâtres, triste et poétique; de l'autre, la mer immense au pied de la falaise, elle aussi, mélancolique et belle.
C'est le soir, l'acre odeur des genêts, des bruyères et des ajoncs court dans la plaine et se mêle à l'arôme salé de la mer ; du côté de la lande, le ciel est pâle, grisâtre et moucheté de nuages gris et roses; du côté de la mer, le ciel est pourpre, rayé de violet et de noir. Un moment fixe à l'horizon, il semble que le soleil, pour calmer les feux dont il est embrasé, se baigne quelque temps avant de s'endormir dans les ondes. Une petite brise de terre fait trembler les cimes des plantes de la lande et murmurer les branches des houx ; la mer, aux vagues scintillantes, semble avoir une carapace d'écaillés de poisson. On entend les cloches du hameau voisin.
Tout est calme! sans la cloche qui, dans son cantique solennel, porte à Dieu les prières des hommes, on pourrait croire que le pays est désert.
Cependant, au pied de la croix que nous venons de décrire, deux enfants de dix ans échangeaient leurs adieux.
C'étaient deux enfants du pays; leurs parents étaient pêcheurs. Le matin, le père partait avec ses filets et passait la journée et
quelquefois la nuit en mer; la mère gardait la maison, et les enfants couraient dans la lande.
Yvonnette et Donatien, — nos deux enfants, — s'y rencontraient tous les jours, et comme, à leur âge, on ne se méfie point de ses premières impressions et qu'on n'analyse pas ses sentiments, ils s'aimèrent de tout cœur et crurent qu'ils passeraient le reste de leur vie à s'aimer.
Mais Dieu en avait décidé autrement.
Par une nuit d'horrible tempête, un navire appartenant à M. Baradec, riche armateur, se trouva dans un péril imminent, et ne fut sauvé que par le père de Donatien, qui était un des plus habiles pilotes de la côte. L'armateur voulut être reconnaissant de cet immense service et proposa au pêcheur de se charger de l'avenir de son enfant; celui-ci accepta.
Or, le lendemain, quand le petit Donatien trouva Yvonnette dans la lande, il lui fit part des événements de la veille et de la décision paternelle. Ce fut la première douleur des deux enfants; ils échangèrent leurs larmes, ils prièrent ensemble au pied de la croix et se complurent à rappeler le temps passé, les petits incidents de leur liaison et les rêves qu'ils avaient faits ; ils visitèrent mélancoliquement les endroits de la lande où ils s'étaient trouvés heureux, où ils avaient cru à l'éternité de leur bonheur, puis ils se reposèrent à l'ombre du dolmen, comme d'habitude, mais cette fois tristes et désolés.
Alors Donatien tira de son sein une petite médaille :
— Tiens, Yvonnette, dit-il, prends cette médaille de Notre-Dame de Bon-Secours, et porte-la toujours en souvenir de moi; puisse-t-ellete porter bonheur!
— Et moi, répondit Yvonnette en pressant sur ses lèvres le petit talisman, je n'ai rien à te donner en échange. Mais si!... ajouta- t-elle en se levant subitement.
Et elle se mit à cueillir un bouquet de petites fleurs d'or qui croissaient dans l'herbe, et l'offrit à Donatien.
Et, le soir étant venu, les enfants se dirent une dernière fois adieu et rentrèrent au village.
68 LES FRMMES DE MURGEK
Les années s'écoulèrent, et les enfants ne purent se revoir. Donatien étudiait dans un collège de Paris avec le fils de M. Baradec, et la petite Yvonnette, qui était restée au village, après avoir vu mourir en peu de temps son père et sa mère, avait été adoptée par une dame riche et était partie avec elle.
C'est Dieu qui dirige la vie humaine; c'est lui qui se plaît souvent h rendre heureuses nos premières années, afin que leur souvenir frais et doux nous soutienne et nous console dans les épreuves qu'il nous a réservées; aussi, est-ce une étude profonde des secrets de la Divinité que la connaissance de la vie entière des mortels. Mais cette étude est vaine, Dieu dirige à son gré le génie et la science, et ne permet à l'homme d'arriver que là où il veut.
Qui pourrait jamais soupçonner le dénoùment du roman pastoral commencé dans une lande de Bretagne par Donatien et Yvonnette?
Voyons cependant ce que la science a fait de l'un et ce que laisance a fait de l'autre.
Donatien avait fait de mauvaises études, il s'était difficilement plié à la contention d'esprit qu'exige une éducation libérale, et d'un autre côté, il était d'une complexion trop faible pour pouvoir embrasser une profession manuelle. Quand il sortit du collège, il entra dans une maison de commerce pour tenir les livres, mais, au bout de deux mois, il dut remercier son patron, car il se sentait insuffisant. Puis l'ennui l'assiégeait, et il était affamé de liberté.
Donc, le jour où il se sentit sans entraves, le jeune Breton partit pour Saint-Germain, et là, sur la terrasse, en face de cet admirable panorama, il se mit à songer à Yvonnette, qu'il n'avait pas revue depuis dix ans.
Dix ans!... Où était-elle?
Tout à coup, un bruit de chevaux se fait entendre, des tourbillons de poussière s'élèvent, c'est une cavalcade qui va passer devant lui!... Pourquoi cette émotion?... Quel est ce pressentiment?... Ce sont des étrangers, des jeunes gens et des jeunes femmes qui s'amusent... Ils s'avancent... Ils passent...
— Ciel! Yvonnette! Yvonnette!
Et le pauvre Donatien, qui avait vu ou cru voir, au milieu du
groupe joyeux, la compagne de son enfance, tomba sans connaissance et se heurta la tète à l'angle du banc de pierre sur lequel il était assis.
La blessure était grave; on le transporta dans la maison de santé du docteur Morin.
Donatien ne s'était pas trompé; oui, c'était Yvonnette, non plus la petite Bretonne, qui plenrait dans la lande sur le départ de son ami d'enfance, mais bien la belle fille altière, vaniteuse et sans cœur, la lionne infidèle, l'actrice admirée. L'aisance l'avait corrompue.
La femme est comme une cire molle : le moindre contact, la moindre impression laisse des traces sur son esprit on sur son cœur. L'éducation donnée à certains enfants d'une classe inférieure est aussi nuisible à leur avenir que l'ignorance entretenue chez certains autres d'une classe supérieure. Yvonnette, qui n'avait ni famille ni patrimoine, recueillie, soutenue, élevée par une dame charitable, ne pouvait certainement pas, lorsque celle-ci vint à lui manquer, retourner dans son village, et filer du chanvre ou garder les oies. On lui avait donné de l'instruction, des habitudes, des toilettes qui en avaient fait une demoiselle. De la paysanne, il ne restait que la santé. Que pouvait-elle donc faire?
Hélas ! elle avait appris rapidement à ne pas travailler. Ses désirs avaient pris des proportions immenses; la jalousie l'avait décidée à suppléer à la naissance par l'esprit et la beauté; puis l'occasion, qui n'est jamais en retard au premier péché des femmes, était bien vite venue, et Yvonnette, la paysanne demoiselle, se fit des armoiries avec les grelots de la folie et le carquois de l'amour.
Elle devint comédienne. Le jour, elle donnait des représentations dans son boudoir ; ses spirituelles improvisations lui avaient fait une cour de soupirants et d'admirateurs ; le soir, le public l'applaudissait au théâtre et l'avait prise en amitié.
Était-ce la médaille de Noire- Dame de Bon-Secours qui lui avait porté bonheur?
Hélas ! non ; l'ingrate l'avait donnée à la fille de sa femme de chambre pour s'en faire un joujou!
Donatien, lui, avait pieusement gardé les petites fleurs de son amie. Un mois après être entré chez le docteur Morin, le jeune Breton était
guéri de sa blessure; mais sa tète n'avait pu soutenir une soull'rance morale aussi violente; il était devenu fou.
Douce fulie que celle de Donatien ! Il se croyait encore dans la lande, et il emplissait sa chambre de toutes les fleurs jaunes du jardin du docteur, trouvant qu'elles ressemblaient à celles d'auti-efois. Il avait pris aussi en amitié une petite fille d'une dizaine d'années, qui s'appelait Rosette. Sa mère était la lingère de la maison.
L'enfant et le fou passaient des journées ensemble et semblaient se comprendre.
Donatien l'appelait Yvonnette, il lui parlait de mille choses bizarres: de Heurs d'or, de genêts, de landes, et si parfois il faisait de l'orage, il lui disait de prendre sa médaille et de prier la Notre-Dame^ et l'enfant tirait sa petite médaille de sa poitrine et priait naïvement.
A côté de la petite fille, les fleurs d'or étaient sa plus grande affection ; il les mettait dans des vases, il les arrosait, il les plantait, il en jonchait son lit, il leur parlait, les caressait, les disposait en bouquets, en couronnes, et, lorsque l'hiver fut venu et qu'elles devinrent rares, on le vit en mettre quelques-unes dans un verre, dont il renouvelait l'eau chaque jour : 11 essayait ainsi de changer ces fleurs éphémères en immortelles.
C'est une triste étude que celle de la folie! Au premier abord, il semble que la vue des actes d'hommes privés de raison soit un sujet de rire; mais jamais on ne sort d'une maison d'aliénés que triste et navré.
Quel singulier spectacle!
Ouelle étrange minute que celle qui vit s'accomplir cette transformation intellectuelle !
Il y avait là bien d'autres fous! Les uns, dans une rage continuelle, se trouvaient enfermés dans des cages, comme des bêtes fauves ; la camisole de force entravait leurs mouvements terribles, leurs yeux lançaient des flammes, leurs lèvres distillaient une écume blanchâtre; ils hurlaient des blasphèmes dans une langue inconnue.
D'autres avaient l'apparence de la raison jusqu'au moment où. de même qu'un ruisseau qui change de lit, change aussi de couleur, la folie arrivait bizarre et toujours triste.
11 y avait des gens à idées fixes, des hallucinés, des monomanes.
YVONNET'iK 71
Tout ce monde fantastique était réellement curieux à voir, et l'homme sensé, perdu au milieu d'eux, était le seul qui semblait avoir réellement perdu la raison.
Donatien passait dans ce monde étrange des heures de solitude et de méditation tdlement douces, que, s'il eût eu conscience de ce calme intérieur, il n'eût pas voulu le changer jamais.
Sa première douleur, dans cet état nouveau, fut lorsqu'il apprit la mort de sa petite amie.
Rien ne fut plus touchant que la maladie de la petite Rosette et les dévouements de Donatien. On permit à celui-ci de soigner la petite fille; il lui apportait des fleurs et causait longuement avec elle.
Rosette était Bourguignonne, elle lui parlait de Cézy, de ses champs, de ses prés, de la rivière qu'on passait à gué dans la charrette de son oncle, de la fête de Saint-Leu et de la robe blanche qu'elle mettait les jours de fête. — Donatien comprenait tout cela; seulement, de même qu'il croyait que Rosette était Yvonnette, de même il transportait tous les souvenirs de la jeune fille en Bretagne. Dans tous les pays il y a des champs, des prés et des ruisseaux qu'on passe à gué ; il y a des fleurs et des jeunes filles en robe blanche, et des foires brillantes, où l'on achète des bijoux et des rubans.
L'enfant mourut. Le fou crut qu'elle s'était endormie, il l'embrassa sur le front et ferma le rideau du lit pour qu'elle eût moins froid.
Quand on enterra Rosette , Donatien comprit enfin qu'elle était morte. — Qui expliquera cet éclair de raison? — Il suivit le convoi et jeta dans la tombe de la petite fille la médaille de Noire-Dame qu'il lui avait donnée jadis et qu'il avait retrouvée dans la chambre de la morte. Mais aucune crise ne se produisit; la résignation avait complètement annihilé la raison.
Pendant que Donatien croyait enterrer son premier amour et semait des fleurs jaunes sur sa tombe, on distribuait à mademoiselle Aline B.,., premier sujet d'un des théâtres des boulevards, un rôle dans lequel elle devait représenter un jeune fou par amour.
L'actrice voulut étudier ce rôle d'après nature, et se rendit chez le docteur Morin.
Nos lecteurs ont déjà compris, sans doute, que mademoiselle Aline B... n'est autre qu'Yvonnette.
Mais ce doux nom, aussi doux, aussi pur que ses jeunes années, elle l'avait changé bien vite avec le costume de son pays, et renié avec ses premières amours.
Aujourd'hui, elle venait étudier d'après nature; et quel sujet lui était offert!
Hélas! ni l'un ni l'autre ne se reconnurent; seulement, Donatien trouva qu'Aline ressemblait à Yvonnette.
Ah ! certes, il était bien fou! car elle ne lui ressemblait plus guère, la jeune femme courtisée, à la joue fardée et à la robe de velours! Où était sa jupe de cotonnade, son mouchoir à fleurs, sa coiffe blanche et la médaille de son ami ?
Les uns avaient été vite remplacés, et la petite médaille, pur souvenir du temps où elle était pure, avait été donnée en jouet à la fille de sa femme de chambre.
Non, Y'vonnette n'existait plus, et mademoiselle Aline B... ne la regrettait pas plus qu'elle ne regrettait Donatien.
Cependant, avant de partir, elle eut un bon mouvement : comme le docteur Morin témoignait le désir de ramener à la raison le pauvre Donatien, elle lui dit tristement :
— • Ok ! non, docteur, ne le guérissez pas !
Ce fut le seul moment où mademoiselle Aline H... se souvint d'Yvonnette.
(t.ES BCTEUKS d'eau)
Cliarlieu et lluillery, édit.
liiip. de Edouard Blot.
(les buveurs d'eau — Lazare)
Claire était une ravissante femme, cela va sans dire.
Toute jeune encore, elle s'était trouvée veuve.
En ceci elle n'était certes pas à plaindre, et nous savons nombre de tendres ménagères qui seraient, non pas seulement satisfaites, mais on ne peut plus enchantées de se voir dans cette situation comicofunèbre.
Ce qu'il y avait de vraiment triste pour notre héroïne, c'est que son époux, en mourant, avait eu le mauvais esprit de la laisser aussi pauvre que ce fameux patriarche de FIdumée qui avait nom Job.
La seule fortune de Claire était le talent remarquable qu'elle possédait comme pianiste : avantage, au reste, qu'elle avait sur l'infortuné contemporain de Moïse dont nous venons de parler.
La jeune veuve, après avoir essuyé les quelques larmes que le trépas de son maître et seigneur avait fait couler de ses beaux yeux , s'empressa de mettre à profit ce qu'elle savait.
Elle donna des leçons de piano. Dure nécessité; mais il fallait vivre.
Les leçons de piano ne font pas le bonheur.
a dit un poète sensé autant qu'incompris. .
Claire put se convaincre bientôt que cet alexandrin n'était rien moins qu'une profonde vérité.
Aussi, la jeune femme, espérant sans doute rencontrer cette félicité qui jusqu'à ce jour s'était faite invisible et impalpable pour elle, se montra-t-elle singulièrement flattée lorsque Eugène *** lui vint avouer, un beau matin, qu'il la trouvait adorable et qu'il l'aimait d'un amour parfaitement sérieux et vrai.
Le susdit Eugène était un fort agréable garçon.
Il possédait un physique très- suffisant, un excellent caractère, un peu d'instruction, beaucoup de bonne humeur, un grand amour du plaisir, et, pour enchâsser tout cela, une fortune plus qu'honnête.
Comme on a pu le voir. Glaire n'avait été que très-médiocrement affectée de la mort de son mari.
Elle ne tenait nullement à acheter le fonds de la veuve du Malabar, et la scène du bûcher n'était aucunement dans ses petits moyens.
Si bien qu'après quelques jours d'une cour assidue, Eugène eut l'ineffable joie de s'apercevoir que son amour était payé de retour.
Le lendemain, il y avait à Paris une veuve de moins et deux amants de plus.
Eugène et Claire, dans un premier moment d'exaltation ou pour mieux dire, de folie, se seraient peut-être mariés. Heureusement pour eux, ils n'en avaient pas le droit : le temps fixé par la loi n'était pas révolu.
Sans aucune espèce de cérémonie, nos deux amoureux s'étaient donc mis en ménage et, bien que leur union n'eût pas eu maille à partir avec l'écharpe de leur arrondissement, Eugène et Claire étaient bien certainement les plus parfaits époux de Paris et de la banlieue.
Jamais une querelle, jamais une plainte, jamais un reproche. C'était charmant.
Claire était heureuse comme une reine... une reine d'autrefois bien entendu. Si, de temps à autre, elle consentait à se souvenir de son premier mari, c'était uniquement pour remercier le Seigneur d'avoir bien voulu le rappeler à lui.
Ce bonheur dura longtemps, fort longtemps.
Pouvait-il être éternel? Vous ne le pensez pas.
Peu à peu, la passion d'Eugène se fit tranquille et modérée ; l'amour fit place à l'amitié pure et simple, c'est-à-dire à la froideur, à l'indifférence.
Bien qu'il ne fût pas marié légalement avec Glaire, il jouait visà-vis d'elle le rôle d'un mari véritable, et l'influence de ce dieu bête et méchant qui se nomme l'Hymen commençait à se faire sentir d'une façon navrante.
Aussi , de tout ceci qu'advint-il ?
Vous le devinez sans peine.
Eugène s'ennuya à périr avec Glaire... Et forcément, fatalement, il se prit à chercher des distractions ailleurs que chez lui.
Le jeu offrit un aliment passager au besoin qu'il avait de s'étourdir.
Mais Eugène avait de la fortune, il eut de la chance.
Il pouvait perdre, il gagna.
Gela devait être.
Gette veine perpétuelle finit par l'agacer singulièrement, et bientôt il en fut du jeu comme il en avait été de son amour pour Claire.
Alors, Eugène prit une maîtresse ; non pas une maîtresse honnête, aimante et désintéressée comme celle qu'il avait déjà; mais bien une belle et franche drôlesse, négociante jusqu'au bout des ongles, qui vendait de l'amour à faux poids et tenait ses livres comme un épicier quelconque.
Gette aimable déesse, dont l'olympe était situé Ghaussée-d'Antin, n" 20, s'appelait Hermine, ce qui n'est pas un bien joli nom.
Eugène, qui ne demandait pas mieux que de jeter ses louis dans le ruisseau, accepta sans mot dire les conditions léonines de cette demoiselle, et celle-ci, reconnaissante, se déclara, séance tenante, la sultane favorite d'Eugène-Pacha.
Eugène n'aimait plus Glaire comme au printemps de leur liaison ; mais il avait conservé pour elle une affection véritable, et, qui mieux est, une estime sincère. — Affection, estime parfaitement légitimes, après tout, car la pauvre femme s'était conduite toujours avec lui d'une façon irréprochable.
Trop irréprochable, hélas!
Si Eugène eût trouvé en elle une hardie coquine sans pudeur et sans cœur qui eût gaillardement fait valser ses écus et qui, par-dessus le marché, lui eût planté au front cet ornement rameux qui a fait de Ménélas un homme célèbre, il n'eût pas certainement cherché fortune ailleurs que chez lui. Mais Glaire n'était pas de ces femmes- là, bien
au contraire. C'était la sagesse même, la raison en personne, l'honnêteté incarnée, et son amant l'avait surnommée Minerve.
Eugène avait une excellente nature, nous croyons l'avoir dit.
Il savait qu'en apprenant ses relations avec mademoiselle Hermine, Glaire serait malheureuse, et il fit tout au monde pour lui laisser ignorer ses fredaines.
Mais il lui fallait s'absenter à tout instant, et ses éternelles sorties désespéraient la pauvre femme.
Malgré elle , Claire en arrivait même parfois à douter de celui qu'elle aimait.
D'étranges pressentiments lui venaient à l'esprit et d'horribles soupçons lui étreignaient le cœur.
— S'il me trompait, disait-elle alors, s'il me trompait! mais, non, reprenait-elle plus calme, non ! Il m'aime et n'aime que moi!
Un soir, Eugène rentra plus tôt que de coutume.
Claire, joyeuse, courut au-devant de lui pour le remercier de cette bonne surprise.
Elle s'aperçut alors qu'Eugène n'était pas seul.
Un de ses amis l'accom^pagnait.
Cet ami avait nom Lazare.
C'était un honorable et laborieux artiste. Membre de la rigide société des Biifurs d'eau, il avait su, à force de privations et de travail, acquérir un talent véritable et se faire une petite place parmi les peintres célèbres de l'époque.
Lazare avait été le compagnon d'enfance d'Eugène, et ce dernier l'avait prié de venir dîner avec lui.
Claire étouffa un soupir.
— Voilà pourquoi il rentre si tôt! murmura- t-elle avec tristesse. Quoi qu'il en fût, elle fit à Eugène et à l'hôte qu'il lui amenait le
plus charmant accueil.
Et resté seul avec Eugène, Lazare ne put s'empêcher de lui dire :
— Vous avez là, mon cher, une ravissante maîtresse, que vous devez bien aimer,
— Oui ; mais, je ne l'aime pas ! répondit Eugène à voix basse. Lazare ouvrit de grands yeux.
— Que me dites-vous? questionna- 1- il d'un air étonné.
— La vérité, mon cherl interrompit Eugène.
Et, comme il avait en Lazare une confiance sans bornes, il lui narra, en quelques mots, l'histoire de ses amours passées et de son ennui présent.
Il ne crut pas même devoir lui cacher sa liaison avec Hermine.
Lazare avait écouté Eugène avec une sorte de tristesse :
— C'est bizarre, dit-il, je ne connais pas votre maîtresse, je la vois aujourd'hui pour la première fois, et malgré cela, ce que vous venez de m'apprendre me fait autant de peine pour elle que si, depuis longtemps, j'étais son ami. Elle a un air de douceur et de franchise qui séduit et qui plaît étrangement.
~ Et cet air- là no ment pas! répliqua Eugène. C'est la franchise, la bonté et la vertu mêmes !
— Eh bien, alors?...
— Eh bien, mon cher, que voulez- vous que je vous dise?... je m'ennuie avec elle! Est-ce ma faute?
— Ce que vous me dites là est bien pénible ! répliqua Lazare sérieusement navré.
— Je ne vous dis pas le contraire ! reprit Eugène, mais en tout ceci, ma nature seule est coupable. Il est des gens, vous le savez, qui ne peuvent lire trois pages d'un bon livre et qui dévorent jusqu'à la dernière ligne quelque roman ordurier, écrit en algonquin ou en charabia. Il en est d'autres, vous le savez mieux que personne, vous qui êtes peintre, qui ne feront pas seulement l'aumône d'un coup d'œil aux chefs-d'œuvre du Titien et de Raphaël et qui se pâmeront d'aise devant une méchante lithographie coloriée représentant une drôlerie ou une polissonnerie quelconque. Or, Claire est pour moi un bon livre que je ne puis lire, une belle peinture que je ne sais pas apprécier. Hermine, elle, c'est le roman qui m'amuse, c'est l'image qui me fait rire! Et... voilà pourquoi votre fille est mueite... sur ce, allons dîner, et pas un mot de tout cela!
Après le dîner, Eugène prétexta une affaire indispensable et sortit en priant Lazare de tenir compagnie à Claire.
— Je serai promptement de retour! dit-il, attendez-moi. Et il sortit.
Pendant l'absence de son amant, Claire, sur la demande du jeune
peintre, consentit à se mettre au piano et à faire un peu de musique. Elle avait une prédilection marquée pour les maîtres allemands : elle joua à Lazare quelques mélodies de Beethoven,
Lazare était profondément impressionné.
Dans cette femme, pour laquelle il ressentait sans savoir pourquoi, une si grande sympathie, il venait, lui artiste, de reconnaître une artiste.
Lazare, depuis ce jour-là, devint l'ami de la maison. Eugène le força littéralement à venir dîner une ou deux fois par semaine.
Lazare, scrupuleux au dernier point, avait voulu faire résistance; mais Eugène l'avait prié si amicalement, qu'il n'avait pu faire autrement que d'accepter.
En acceptant d'ailleurs, il avait un but. C'était de rester avec Claire pendant les longues absences d'Eugène; c'était d'empêcher la pauvre jeune femme de s'apercevoir de l'indifférence croissante de son amant; c'était enfin d'étouffer ses soupçons et de faire taire ses sombres pressentiments.
Mais il avait beau faire et beau dire, Claire n'était pas tranquille. Par moments, elle devenait inquiète et rêveuse, et des larmes brillaient dans ses yeux.
— Il y a de la trahison dans l'air! pensait-elle.
Elle voulut enfin savoir à quoi s'en tenir. Cette incertitude la tuait. Elle interrogea Lazare ; mais Lazare n'était pas homme à manquer à la promesse qu'il avait faite à son ami ; il garda le silence.
Le hasard fournit bientôt à Claire la preuve irrécusable de l'infidélité d'Eugène.
Une lettre d'Hermine lui tomba entre les mains.
Ce soir-là, Lazare avait passé la soirée avec elle. Au moment où il prenait congé d'elle, elle lui montra la lettre de sa rivale et, d'une voix étranglée :
— Lazare, dit-elle, je sais tout.
Lazare s'éloigna désespéré et, — chose étrange, — heureux tout à la fois. Un sentiment dont il ne pouvait se rendre compte avait peu à peu envahi son cœur. En un mot, il aimait Claire, cela devait être.
Au bas de l'escalier, il rencontra Eugène qui, d'un ton joyeux, lui annonça qu'il venait de rompre avec Hermine.
Lazare reçut cette nouvelle avec tristesse.
— C'est trop tôt ou trop tard ! dit-il.
Eugène lui demanda de s'expliquer, et le peintre raconta à son ami ce qui venait de se passer.
Lazare pensait, et vous pensiez peut-être aussi que Claire, ayant en son pouvoir la preuve que vous savez, aurait immédiatement rompu avec son amant.
Non! Il y eut simplement entre eux deux une scène, quelque peu violente, il est vrai, mais qui se termina, comme beaucoup descènes de ce genre, par un pardon chaudement sollicité et généreusement accordé. Le lendemain, au point du jour, les deux amants s'envolèrent à la campagne et scellèrent amoureusement dans les bois leur réconciliation de la nuit.
Eugène vint apprendre lui-même à Lazare ce dénoûment de comédie.
Lazare, brave et digne cœur avant tout, se réjouit très-fort et le plus sincèrement du monde de cette réconciliation. C'était la mort de ses espérances ; mais Claire était heureuse et cela suffisait pour le rendre heureux.
Lazare, pressé par son ami, retourna chez Claire. Il croyait avoir la force de la revoir; il se trompait. A compter de ce jour, il ne reparut plus chez les jeunes gens et se renferma dans son atelier.
On ne peut plus supris de cette brusque rupture, Eugène vint luimême prier Lazare de lui en dire la cause.
Lazare lui apprit tout.
— Comprenez-vous maintenant pourquoi j'ai cessé mes visites? ajouta-t-il avec une sorte d'émotion.
— Je comprends! répliqua Eugène, profondément stupéfié de l'aveu que l'artiste venait de lui faire. En lui-même, il ne pouvait se persuader que Lazare lui eût dit la vérité. Il connaissait la nature sévère et sauvage du jeune peintre, il savait que l'art était son seul amour, sa seule passion. Mais sur le chevalet de Lazare un portrait se trouvait, à peine terminé. Ce portrait, d'une ressemblance frappante, était celui de Claire. Lazare lavait fait de souvenir.
Eugène tendit la main à Lazare et s'éloigna.
En rentrant chez lui, son premier soin fut de raconter à Claire ce que
Lazare, en sa franchise, lui avait révélé. De l'amour de l'artiste, qu'il traitait de folie, il fit des gorges chaudes et ne put s'empêcher d'éclater de rire en parlant du portrait que Lazare avait fait de son idole et auquel il adressait chaque soir, sans doute, de brûlantes déclarations qu'il n'eût pas osé, le timide artiste, adresser à l'original.
Glaire ne rit pas, elle, en entendant cela, et devint rêveuse.
Peu à peu, la pensée de cet amour prit place dans son esprit et, comme Eugène s'était, à la longue, rejeté dans sa vie de dissipations et de plaisirs, Claire en arriva d'elle-même, sans regrets et sans larmes, à rompre définitivement et irrévocablement avec celui qu'elle avait tant aimé.
Eugène accepta, sans se plaindre, cette brusque conclusion d'un roman trop long, et se maria peu de temps après.
Le matin même où ce mariage se célébrait, Lazare, seul dans son atelier, se tenait morne et lugubre devant le portrait de celle qu'il aimait.
Un coup léger frappé à la porte vint l'arracher à sa muette contemplation.
11 ouvrit.
Une femme voilée se tenait sur le seuil.
Elle pénétra dans l'atelier et souleva son voile.
— Claire ! s'écria Lazare.
— Lazare, lui dit la jeune femme en lui tendant la main, je viens savoir si vous m'aimez encore.
Lazare, fou de bonheur, ne put répondre ; mais il tomba aux genoux de Claire, et ses larmes de joie parlèrent pour lui.
A E E L 1 >«' E (SCÈKES DK CAMPAGSt
Imç. de Edouard Bkit.
Charlieu et HiùUery >dit.
ADELINE PROTAT
(scènes de la vie de campagne]
Lorsque mourut sa mère, Adeline avait trois ans.
L'enfant était d'une nature maladive, et les soins incessants, les veilles permanentes, auxquels sa débile santé avaient condamné sa mère, avaient été l'unique et véritable cause de la mort de la pauvre femme.
Le bonhomme Protat, le père d' Adeline, sabotier de son état et l'un des plus habiles du village de Montigny, avait salué de grands cris de joie la naissance de la petiote; mais, lorsqu'il vit sa chère compagne, qu'il aimait tant, étendue, blanche et rigide, sur sa couche funèbre, il jeta sur sa fille un étrange regard, et d'un ton de reproche, il dit à l'enfant, qui ne pouvait le comprendre :
— Ahl pourquoi es-tu venue au monde, malheureuse créature?... Sans toi, sans ta naissance, ma pauvre femme ne serait point à cette heure sans regard et sans voixl
Et depuis ce jour, le père Protat, bien que très-brave homme au fond et malgré son affection véritable pour Adeline, semblait garder rancune à l'enfant de la mort de la mère.
Il lui parlait avec brusquerie, avec impatience, et sa grosse voix faisait trembler bien fort la pauvre petite.
L'état éternellement maladif de l'enfant, sa mine toujours triste et souffreteuse exaspéraient le bonhomme ; car cela lui remettait forcément dans l'esprit le souvenir de celle qui n'était plus.
frêle nature l'air chaud du Midi, le vivifiant soleil des îles d'Hyères ou de l'Italie.
En entendant ces mots, le père Protat devint tout triste et mélancolique. Il avait une petite aisance, très-suffisante pour le faire vivre avec sa fille dans son village, mais insignifiante partout ailleurs.
La marquise offrit au père Protat d'emmener Adeline avec elle en Provence, où elle allait se rendre prochainement.
Le sabotier, à cette idée de se séparer de son enfant, se prit à trembler comme la feuille, et de grosses larmes coulèrent lentement le long de ses joues.
Il consentit cependant à la laisser partir. Ce départ lui brisait le cœur; mais la vie d'Adeline était en jeu : il n'avait pas le droit de refuser.
Cinq semaines plus tard, madame de Bellerie partait pour la Provence, emmenant avec elle la fille du sabotier.
Pendant deux années entières, deux siècles pour le père Protat, Adeline resta chez la marquise : cela avait été convenu entre le bonhomme et madame de Bellerie. Adeline revint enfin à Montigny. En la voyant, son père demeura émerveillé, ravi. Adeline n'était plus cette pâle et débile enfant, aux joues osseuses, aux petits membres chétifs; non, elle revenait pleine de santé et de force, rayonnante de grâce et de beauté. Cette fois, elle était bien sauvée et tout à fait guérie.
Le pauvre bonhomme n'osait reconnaître en cette charmante enfant le petit être malingre et souffreteux qu'il appelait sa fille. En sa simplicité naïve, il ne pouvait comprendre que le changement de climat eût pu seul opérer un si grand miracle.
La marquise de Bellerie, digne et noble nature, avait pris en grande affection cette douce enfant qu'elle avait bien réellement arrachée à la mort. Elle offrit au sabotier de la garder chez elle et de la faire élever et instruire avec sa fille Cécile.
Le père Protat eût bien voulu dire non ; mais , en acceptant , c'était le bonheur de sa fille qu'il faisait, sans doute. Il consentit à se séparer^ d'elle de nouveau.
Pendant six années entières, Adeline demeura donc chez madame de Bellerie, Elle était traitée chez la marquise comme l'enfant de la
ADELINE PROTAT 85
maison, comme Cécile elle-même. Quiconque les voyait, les prenait pour les deux sœurs.
Les années s'écoulèrent heureuses et rapides : les deux petites filles devinrent deux belles et grandes demoiselles, et Cécile fut demandée en mariage.
Cécile aimait avec tendresse sa sœur adoptivc : elle ne voulait pas qu'Adeline la quittât; mais la flUe du bonhomme Protat fit comprendre à sa chère compagne que Theure de la' séparation avait sonné pour elles.
Après bien des larmes et des protestations, Adeline fut ramenée à Montigny, près de son père.
Deux jours après, Cécile expédia de Paris, à son amie d'enfance, les meubles élégants et riches qui décoraient sa chambre, à l'hôtel de Bellerie.
Dans le tiroir de l'un des meubles, Adeline trouva un charmant petit portefeuille renfermant dix billets de mille francs.
C'étaient les économies de jeune fille de Cécile, et mademoiselle de Bellerie suppliait Adeline de les accepter en souvenir d'elle.
Le père Protat était à moitié fou de bonheur depuis le retour de son enfant. Il ne pouvait se lasser de la regarder, de l'admirer. Chaque mot de la jeune fille était un oracle pour lui. Il ne voyait que par ses yeux, il ne parlait que par sa bouche. Il la traitait, en un mot, non plus comme sa fille, mais comme une princesse qui, par grande faveur, aurait consenti à vivre sous son toit.
Adeline n'était ni fière ni orgueilleuse. Elle ne tirait aucune vanité de la science et des talents de toute sorte qu'elle avait su acquérir. Elle n'avait nul regret de sa vie passée et n'avait pas envié, fût-ce un instant, la destinée plus brillante de sa compagne d'enfance; bien plus, à peine rentrée sous le toit paternel, elle quitta bien vite ses robes de soie et ses luxueux atours et prit gaiement et sans arrièrepensée le simple et pauvre costume des filles de son village.
Adeline avait alors seize ans, et elle avait conservé l'innocence et la pureté de sa première enfance.
Un matin, un jeune homme, étranger au pays, se présenta chez le vieux sabotier.
Ce jeune homme, qui s'appelait Lazare, était peintre. Comme tant
d'autres de ses confrères, il venait passer la belle saison dans les environs de Fontainebleau pour faire des études d'après nature.
Le jeune artiste, après avoir décliné ses nom, prénoms et qualité, demanda au père Protat s'il le voulait prendre pour pensionnaire.
Lazare avait une de ces physionomies franches et sympathiques qui séduisent au premier abord. Le père Protat trouva l'artiste de son goût. — Si la petiote dit oui, pensa-t-il, c'est une affaire faite.
Et comme Adeline entrait en ce moment, il lui fit part de la demande que venait de lui adresser le jeune homme.
Adeline, en rougissant, répondit à son père qu'il était le maître, et que, sans la consulter, il pouvait agir comme il l'entendait. Le jour même, Lazare était installé chez le sabotier avec armes et bagages.
Lazare, comme bien on le pense, avait trouvé Adeline une adorable créature; mais, d'une honnêteté scrupuleuse, il n'avait jamais songé à dire à la fille de son hôte un mot plus haut que l'autre. D'ailleurs, il était pauvre et il aimait l'art avec passion , avec frénésie : deux raisons graves qui l'empêchaient et lui défendaient même de songer à l'amour. Il traitait Adeline comme il eût traité une enfant, et le baiser que, chaque matin et chaque soir, il déposait sur son front était un baiser de frère, et rien de plus.
Si Lazare sans trouble et sans émotion vivait côte à côte avec Adeline, il n'en était pas de même de celle-ci. Son cœur, qui jusqu'à ce jour n'avait jamais battu pour personne, tressaillait, à la vue du jeune artiste, d'un tressaillement étrange, inconnu. Adeline aimait Lazare.
Lazare quitta Montigny sans s'en être aperçu. L'année suivante, il revint chez le père Protat.
L'amour d' Adeline prit de jour en jour des proportions plus sérieuses. Eu revoyant le jeune peintre, son émotion manqua la trahir; mais tout entier à son art, Lazare ne vit rien.
Lorsque, pour la troisième fois, il revint habiter la maison du sabotier, le hasard lui fit enfin découvrir le secret d'Adeline.
Un petit portrait de lui, une lettre commencée, un lorgnon brisé, avaient disparu de sa chambre lors de son précédent voyage ; et ces objets, dont la perte insignifiante avait à peine été remarquée par lui, il acquit la preuve qu'ils lui avaient été enlevés par Adeline, et il connut en même temps l'amour de la jeune fille.
ADELINE PROTAP 87
— Elle m'aime 1 murmiira-t-il avec une sorte de terreur.
Et, chose étrange! à partir du moment où le secret de la jeune fille lui fut révélé, il s'aperçut que, malgré lui, l'amour venait graduellement envahir son cœur.
Mais la l'aison, le devoir lui commandaient de résister, et, par une force de volonté inouïe chez un jeune homme de son âge, il sut se contenir devant cette enfant qui lui avait voué son âme et qui lui eût donné sa vie. Il sut rester pour elle aussi froid, aussi indifférent qu'il l'avait toujours été.
Le lendemain, au point du jour, il était dans la forêt, essayant d'éloigner, par le travail, les mille pensées qui s'entre-choquaient depuis la veille dans sa tête en feu.
Bientôt deux jeunes femmes, élégamment vêtues, surgirent à ses côtés.
C'étaient Adeline et Cécile, son amie d'enfance.
Cécile était veuve depuis deux ans. Le jour précédent, elle était venue s'installer chez Adeline, en lui promettant de demeurer avec elle toute une semaine.
Elle s'était trouvée avec Lazare pendant le repas de la veille ; et sans grande peine, elle avait su deviner le secret de son amie.
Pour distraire un peu sa chère Adeline, le lendemain matin, elle avait exigé d'elle qu'elle quittât ses hahits de paysanne et qu'elle s'habillât un peu en demoiselle, comme au temps de leur insouciante et folle jeunesse. Adeline, sans trop savoir pourquoi, n'avait osé se refuser à satisfaire cette fantaisie de Cécile.
Dès que leur toilette fut terminée, Zéphyr, le petit apprenti du père Frotat, alla quérir les deux plus beaux ânes du pays. Non sans rire bien fort, les deux jeunes femmes, sur leurs rustiques montures, prirent la route de la forêt.
En voyant Adeline ainsi vêtue, Lazare poussa un cri de surprise. Elle lui semblait ainsi plus charmante encore, et son pauvre cœur fut étrangement troublé.
— Soyons fort, murmura-t-il ; pour elle... pour moi... il le faut! Et, jouant la froideur et l'indifférence, il accueillit la fille du père
Protat. Bien plus, pour tuer à tout jamais l'amour d' Adeline, il fut d'un empressement extrême, d'une galanterie parfaite avec Cécile.
Adeline souffrait le martyre. Bientôt elle poussa un cri épouvantable. A quelques pas de Lazare, une vipère rampait sur le roc.
— Éloignez-vous!... Éloignez-vous! s'écria-t-elle.
Mais le reptile s'était élancé dans la direction de l'artiste, qui, surpris, regardait sans voir.
— Il est perdu! murmura la pauvre enfant. Et, d'un bond, elle fut auprès du jeune homme. Animée soudainement d une audace dont elle eût été incapable une seconde plus tôt, elle posa le pied sur la vipère avant qu'elle eût pu atteindre Lazare.
Se redressant furieux, le reptile s'enroula autour de la jambe de la jeune fille et lui fit une légère piqûre.
Lazare et Cécile jetèrent un cri de terreur, et Adeline tomba sans connaissance sur le sol. Lazare eut bien vite écrasé la vipère.
S'approchant ensuite d' Adeline, il lui fit une petite incision sur la jambe et versa dans la blessure quelques gouttes d'alcali.
Adeline revint à elle : — Il faut maintenant cautériser la plaie, dit Lazare, et nous pourrons la sauver.
En cet instant, un paysan passait, qui examina le reptile.
— Ce n'est pas une vipère, ça, murmura-t-il; c'est un lanveau. Ce n'est pas venimeux.
Lazare, Cécile, Adeline elle-même, poussèrent une exclamation de joie inénarrable.
— Pauvre chère mignonne! s'écria Lazare en serrant entre ses mains les mains tremblantes de la jeune fille ; mais si c'eût été une vipère, c'était la mort pour vous peut-être!...
— Une minute de plus, Lazare, s'écria Adeline avec une exaltation extraordinaire, et c'est vous que l'aspic allait atteindre. Alil mieux valait la mort pour moi que pour vous!
Devant une telle preuve d'amour, Lazare ne put lutter plus longtemps contre le sentiment qui, depuis la veille, bouleversait tout son être. Versant des larmes d'attendrissement et de bonheur, il s'agenouilla devant la jeune fille, et, d'une voix frémissante :
— Adeline! Adeline! lui dit-il, tu es un ange! Je t'aime, et je n'aimerai jamais que toi !
Le soir même, Lazare demandait au père Protat la main de sa fille.
BERNIEU KEKDE7.-V0HS)
Charlien et Huillery, édit.
liiip. de Edouard Blot.
^LES AMOURS D'OLIYIEU — LE DERNIER RENDEZ-VOUs)
La vie de garçon est pleine d'illusions : le passé semble noir, Tavenir paraît rose, le présenta toutes les couleurs du prisme. Cependant, malgré cette magie, il y a de tristes heures à passer dans la jeunesse.
Que le lecteur veuille bien nous comprendre.
Le cœur est comme un oiseau orphelin; quand il se sent vivre, il cherche un abri; le premier qu'il trouve est le meilleur.
En amour, tout dépend du commencement. — Nous croyons être vrais eu disant que la première femme aimée fait le cœur de celui qui la possède. C'est elle qui dirige son éducation amoureuse; elle le façonne à sa manière, elle le conduit là où elle veut. La première fem.me aimée est la seule et vraie maîtresse, les autres sont des servantes.
Malheureusement, cette femme ne se choisit pas; le cœur l'impose.
Quand elle est bonne et naïve, l'avenir n'est pas engagé, le cœur ne peut pas s'ulcérer; mais, quand elle est faible, vicieuse, ou fatalement légère, le cœur se corrode peu à peu ; la tète, d'abord brûlante, se refroidit; l'esprit prend la route du scepticisme, et la désillusion envahit peu à peu l'écolier de l'amour.
Jeunes gens, aimez les jeunes filles !
Hélas ! cela ne se passe pas ainsi : les ignorants ne s'instruisent pas entre eux. En amour, c'est toujours une savante qui fait l'éducation d'un ignorant.
Puis il y a l'attrait du fruit défendu : Oh! la femme mariée!...
Plaignons Fune... excusons Tautre! Tous deux ont cherché, tous deux se sont trompés... tous deux se repentiront. Mais, de tout temps, Tadultèro a été le racoleur du premier amour.
Marie était la femme d'un professeur de tenue de livres, nommé M. Duchampy. Ce monsieur faisait fort bien son cours ; mais, dès qu'il était terminé, il se hâtait d'aller à l'estaminet ou ailleurs, et laissait sa femme au logis.
Celle-ci, du reste, n'était pas seule; elle avait avec elle sa petite fille, âgée de deux^ans, enfant frêle et maladive que Dieu rappela bien vite à lui.
Souvent madame Duchampy assistait aux cours de son mari ; elle s'asseyait dans un coin de la chambre, et là coquetait avec son enfant. Le mot de la Romaine est éternellement vrai : l'enfant d'une jeune mère est sa plus riche parure. Jamais madame Duchampy ne fut plus belle que lorsqu'elle tint sa fille dans ses bras.
Parmi les jeunes gens qui suivaient le cours de tenue de livres, il y
en avait un, nommé Olivier, dont les vingt ans venaient de sonner
bruyamment à l'horloge de son cœur et l'avertir que son actif ne se
jiill balançait pas juste avec son passif amoureux ; — en d'autre termes,
i,,. qu'il était dans l'âge où l'on doit aimer, et qu'il perdait du temps en
' n'aimant pas.
Aussi, pendant que le mari expliquait, d'une voix lente et monotone, l'importance du brouillard et du livre-journal, Olivier regardait babiller les yeux de la femme.
Un jour, la petite fille mourut. Le professeur continua son cours comme d'habitude ; mais la pauvre femme pleura beaucoup et se vit bien abandonnée.
Quelque temps après, Olivier se trouvant seul, im soir, avec madame Duchampy, celle-ci lui fit ses confidences.
— Ah! monsieur, lui dit-elle, vous ne savez pas combien je suis malheureuse! C'est une triste histoire que la mienne. Il y a trois ans que je suis mariée avec M. Duchampy; j'avais vingt et un ans alors, et...
MARIE Ôl
— Mais, interrompit Olivier, M. Diichampy a, au moins, quarantecinq ans aujourd'hui?
— Il en a quarante-huit.
— Et vous avez consenti à l'épouser?
— Il le fallait, répondit la jeune femme en rougissant, Olivier ne comprit pas.
— J'avais cru, continua la jeune femme, que la naissance de cette enfant que je viens de perdre raviverait l'affection de mon mari; mais il n'en fut rien. De mauvaises connaissances l'égarèrent, et les bons sentiments s'éloignèrent de son cœur. Il y a quelques jours encore, pendant que ma fille disputait son âme au bon Dieu et tournait vers lui, vers nous, ses beaux yeux rougis par la fièvre, j'avais cru que l'amour paternel se réveillerait; mais il était trop tard, sans doute. Comme avant, comme toujours, je suis seule et inconsolée.
— Quoi! vous n'avez pas de parents, d'amis?
— Rien, dit la jeune femme en fondant en larmes. Profondément ému par cette douleur, Olivier se mit à ses genoux,
il pleura avec elle, il lui promit d'être son ami, son consolateur; il lui exprima tout le tendre intérêt qu'elle lui inspirait, et finit enfin par être écouté.
Six mois se passèrent dans ces amours platoniques.
Un jour, M. Duchampy déclara à Olivier qu'il n'avait plus rien à lui apprendre, mais qu'il espérait bien cependant revoir souvent son ancien élève.
Olivier revint tous les jours, et, quand il ne pouvait venir, il écrivait.
Une de ses lettres tomba entre les mains de M. Ducbampy.
Cette lettre, qui commençait par « Ma sœur, » fit sourire le mari débauché, qui ne vit, dans cette passion pudique, qu'un moyen de s'absenter plus souvent de sa maison.
Au-bout de dix -huit mois, les affaires de M. Duchampy se trouvèrent tellement mauvaises et compromettantes, qu'il dut se réfugier en Angleterre pour éviter des poursuites.
Sa femme resta seule à Paris :
Olivier la consola.
Mais, un beau jour, Marie se trouva elle-même poursuivie; il fallut la cacher, et Olivier songea à un de ses amis.
Urbain, — c'était son nom, — céda sa chambre à la jeune femme, et passa quelquefois la soirée avec elle et Olivier.
Rien ne devait plus, semblait-il, obscurcir le ciel de nos amoureux; cependant leur bonheur ne fut pas de longue durée.
Un jour, Olivier ne retrouva plus Marie. — « Sa retraite était découverte, disait-elle dans une lettre, et à tout prix il fallait se garder d'éveiller les soupçons. »
Cette missive singulière étonna le jeune homme d'autant plus que son ami Urbain connaissait la nouvelle demeure de Marie. Olivier devint jaloux, et les réticences d'Urbain ne servirent guère à le rassurer.
Disons tout de suite ce qui s'était passé : Urbain était devenu amoureux de Marie. Longtemps il avait cherché à étouffer cette passion naissante, mais elle grandit dans son cœur on raison même de son impossibilité. Une nuit, il abusa de l'hospitalité qu'il avait donnée ; mais, ce crime commis, il eut honte et remords à la fois.
Il était trop tard.
Marie ne voulut plus revoir ni l'un ni l'autre. Olivier, il ne pouvait croire qu'elle n'était pas complice ; Urbain, elle le méprisait. — Surveillée activement , elle ne pouvait sortir que le soir. Elle prit des habits d'homme; cela lui porta malheur : un jour, elle fut reconnue, et on l'emmena.
Quant à Olivier, il devint presque fou en apprenant l'infidélité de sa maîtresse. Urbain le reconduisit chez son père, et le jeune amoureux fut pris d'un délire effrayant qui mit ses jours en danger. Mais le père ne fut point ému par cette première douleur pour un tel sujet :
11 renvoya le pauvre enfant, qui ne pouvait oublier et qui souffrait tant.
Oùalla-t-il? — Hélas! dans la chambre du souvenir, du crime; il alla raviver ses souffrances, il alla chercher l'oubli. La guérison fut longue, bien longue; il vint un moment où cet amour, si brusquement interrompu, se classa ton' naturellement dans la série des visions poétiques, et pourtant il en restait encore quelque chose de matériel, puisque Olivier était toujours jaloux, même du souvenir d'Urbain.
Le temps et le travail opérèrent seuls la guérison.
Dix ans se sont écoulés depuis ces derniers événements.
^^ous sommes au mois de septembre; les matinées et les soirées sont fraîches, les feuilles se détachent mélancoliquement des arbres et valsent dans Tair une dernière fois avant de tomber sur le sol. C'est la vraie saison du poëte, du penseur et du peintre. Conuiie une coquette sur le retour, la nature se farde pour plaire encore une fois à ses amoureux; mais on voit clairement la ruse : les couleurs qu'elle emploie sont exagérées; dans son impatiente coquetterie, elle ne ménage pas les contrastes, elle s'empourpre, elle se frise, elle se pare, en un mot, avec une recherche affectée dont on devine le motif.
Voyez la vigne, comme elle dore ses grappes et ses pampres ! le sorbier, comme il rougit ses grains! les marronniers, comme ils colorent leurs palmes!
Voyez les fleurs de cette saison : elles ont des tons vifs et criards comme la robe d'une femme de quarante ans.
A cette époque aussi le cœur a des désirs étranges.
Pour quiconque a observé la corrélation de la nature avec l'humanité, il est évident que les époques aphrodisiaques sont le printemps et l'automne.
Avec les premières feuilles, le cœur se rajeunit; ses désirs sont purs et violents. L'amour printanier est tendre, suave et doux ; il est naturel, c'est l'aspiration mystérieuse de la fécondation.
Souvenez-vous : voici les lilas aux fleurs embaumées, et dont les feuilles ont la forme de cœur; voici les marguerites des prés, dont la collerette blanche sert d'oracle aux jeunes filles ; les pervenches aux yeux d'azur, les violettes au doitx arôme, les chèvrefeuilles qui grimpent le long des murs avec leurs pattes roses et lesgliscines qui descendent des toits, drapées dans leur manteau bleu! Puis voici les marronniers dont les fleurs se dressent en bouquet et les feuilles en éventail; les acacias, dont les grappes d'or ou d'argent se dandinent gracieusement au bout des branches; les arbres de Judée, tout rouges comme le sang du Christ; les tilleuls au feuillage tendre; et puis ce sont les pruniers, les cerisiers, les abricotiers qui se couvrent de leurs frimas odoriférants, et les amandiers dont les fleurs coquettes invitent les jeunes filles à se parer de la robe rose du printemps! Et le jardin est
94 LES FEMMES DE MURliER
plein (le fleurs, plein de germes!... On entend la sève qnl bruit sous les pas; d'une minute à l'autre, le bouton devient feuille ou fleur; la foret est remplie d'ombres tremblotantes; le gazon nouveau est doux sous les pieds; l'air est tiède et embaumé; le corps sent un bien-être inexprimable; le cœur éprouve un violent appétit d'amour et tout chante autour de nous : l'oiseau dans Ips arbres, la cigale dans l'herbe, le ruisseau sur les cailloux, et le cœur de notre amie sous notre main,
Ab ! disons-le, car c'est la vérité, si sceptique que soit le jeune homme, si vieux que soit le vieillard, il faut aimer au printemps.
A l'automne, les sensations ne sont plus les mêmes : le cœur est frileux, il cherche la chaleur. L'amour vrai est au printemps, le caprice est à l'automne. Du reste, examinez les fleurs d'automne; elles ont bien le caractère que nous indiquons : les balsamines aux pétales étranges, aux couleurs panachées; les gobéas grimpeurs, à la clochette bleuâtre; les asters étoiles; les marguerites sentimentales; le réséda vert comme le printemps, mais dont le parfum est acre et pénétrant; la capucine étrange, k la couleur éclatante et dont la feuille ronde et grasse moule en perles brillantes les gouttes d'eau qu'elle recueille; puis enfin les chrysanthèmes, venues de Chine, à l'arôme vieillot, fleurs chiflbnnées cemme des vieilles filles, derniers débris de nos jardins.
La dernière Pcmée de Weber est une production de l'automne; c'est ù l'automne qu'est mort Chopin, le mélodieux mélancolique dont l'âme n'a pas su résister à l'amour.
Nous ne croyons pas qu'il y avait beaucoup de poètes ce jour-là dans le bois de Ville-d'Avray, mais, à coup sûr, jamais la nature n'avait fait plus de frais pour en attirer. Le ciel était pur, l'air doux et la brise frissonnait dans les feuilles jaunies en les courbant à demi sous sa fraîche haleine. Le soleil lançait dans la forêt de larges traînées lumineuses qui surprenaient les lézards endormis et effarouchaient les mouches énervées, lasses de la vie et de la liberté. Un peintre qui se fût trouvé là eût remarqué im certain marronnier, éclairé d'une façon merveilleuse. Son tronc brun, à demi caché sous le lierre, se perdait dans l'ombre du taillis; le soleil n'atteignait que la première branche, mais il la dessinait vigoureusement sur le fond obscur des
autres arbres. Elle s'allongeait paresseusement au milieu des branches d'un frêne, et ses feuilles jaunies, disposées en éventail, se groupaient harmonieusement le long de l'écorce rugueuse sur laquelle, dans des forêts de mousse, des insectes microscopiques accomplissaient silencieusement leur éphémère existence. La partie supérieure du marronnier était inondée de soleil ; c'était éblouissant! Jamais on n'avait vu une pareille profusion do diamants et de pierres précieuses. Les feuilles semblaient diaphanes, tant les rayons du soleil avaient coloré leur surface de tons doux et transparents. La brume matinale, dans les parties ombreuses, avait emperlé les feuilles encore vertes que le retlet des rayons du soleil faisait reluire comme des émeraudes...
Au pied de ce marronnier passaient un jeune homme de trente ans et une femme qui paraissait avoir le même âge.
C'était Marie et Olivier.
Ils s'étaient rencontrés, ils venaient se souvenir.
Mais vainement ils évoquaient le passé, eux aussi étaient à l'automne de leur amour, leurs illusions tombaient une à une, comme les feuilles jadis brillantes des arbres, et, s'étant bien cherchés, ils ne se reconnurent pas.
Ce fut leur dernier rendez-vous.
LA LIZON
( LE SASOT KOCGE !
Cliarlieii et Uuiilciy, édit.
Irap. de Jldoiiard Blot.
LA LIZON