LE SABOT ROUGE
Ce jour-là. dès le grand matin, les cloches tintèrent lugubrement à la petite église du petit village de Saint-Clair.
Attablés à la porte du Sabot-Rouge, espèce d'auberge à moitié enfouie sous les arbres séculaires de la forêt de Fontainebleau, quelques ouvriers carriers, en train de tuer lever, comme ils disaient, s'arrêtèrent brusquement dans leur libation matinale et reposèrent sur la table leurs gobelets à moitié pleins.
— En l'honneur de quel saint, demanda l'un des buveurs à mi-voix, nous chante-t-on de si bonne heure ce refrain de l'autre monde?
— Qui donc est trépassé? reprit un autre.
— Qui? répondit un troisième, c'est la Lizon, pardine! Ne le savezvous point?
— La Lizon! répétèrent en chœur les ouvriers surpris.
— Ehl oui, la servante des Derizelles. Pauvre fille! C'est une bien méchante histoire que la sienne, et c'est une bien vilaine mort que celle qui vient de l'enlever.
Au moment où le carrier achevait ces mots, le convoi de la Lizon, qui venait de quitter l'église, passa devant l'auberge du Sabot-Rouge, et se dirigea vers le cimetière.
Derrière le cercueil, marchaient les femmes et les filles du village.
Parmi les hommes, on remarquait le père Derizelles, le fermier, qui donnait le bras à son fils Isidore.
Le gros paysan était étrangement pâle, et malgré lui, de temps à
autre, il jetait un regard inquiet sur le cercueil de la Lizon. II semblait craindre que, par quelque miracle, le cadavre de la servante ne se ranimât soudainement et ne surgît devant tous.
Quant au fils Derizelles, le plus violent désespoir se peignait sur son visage. Ses yeux, fixes, hagards, ne pouvaient se détacher du crêpe noir qu'il avait au bras, et de seconde en seconde un soupir douloureux, un sanglot étouffé, s'échappait avec effort de sa poitrine haletante.
Le convoi atteignit le cimetière.
L'endroit où il s'arrêta était le plus triste et le plus désolé : c'était le coin réservé par la commune aux étrangers.
La cérémonie funèbre fut courte.
Quand elle' fut terminée, Isidore remercia, — selon la coutume, — les jeunes gens et les jeunes femmes qui avaient accompagné la Lizon à sa dernière demeure.
Lorsque tous se furent éloignés, Isidore jeta vers la tombe de la servante un suprême regard, et s'écria avec désespoir :
— Morte! Ah! pour moi maintenant tout est fini !
Et, comme un fou, il reprit le chemin de la ferme, sans même songer à attendre son père.
— Mortel reprit à son tour ce dernier en s'éloignant. A présent, je n'ai plus rien à craindre !
Mais, malgré lui, le fermier frissonna, et son front se couvrit d'une sueur glacée.
Ce Derizelles était un vieux drôle sans foi ni loi, d'une réputation exécrable. C'était une espèce de gros satyre à la lèvre lubrique, au regard indécent. Infatigable coureur de petites filles, ce minotaure en lunettes ne comptait plus le nombre de ses victimes amoureuses. En un mot, sa vie n'avait été qu'un long scandale, et de Saint-Clair jusqu'à Pontisy le bonhomme était littéralement exécré.
Indignée, désespérée de sa conduite, sa femme, — car il était marié, — tomba malade et mourut.
Le gros fermier, qui avait tous les vices, jugea prudent de jouer une petite scène de tartuferie parfaitement étudiée : il pleura, il se lamenta, et demanda pardon à la mourante.
Mais il perdit sa peine, et ses larmes de crocodile ne purent émouvoir la pauvre femme. Avant de rendre l'âme, elle déshérita celui qui
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l'avait fait tant souffrir. Ayant apporté toute la fortune do la communauté, la loi lui octroyait cette licence.
Si bien qu'en réalité, le père Derizelles se trouva le tuteur et le fermier de son fils Isidore, et rien de plus. Sans compter qu'un conseil de famille avait mission de surveiller sa tutelle, et son fils, alors âgé de dix-sept ans, pouvait, à sa majorité, poussé par les parents de la défunte, assurer en tout et pour tout à son père une petite pension alimentaire.
Derizelles frémissait à cette seule idée; — car il n'était plus jeune, et ses conquêtes amoureuses lui coûtaient de jour en jour davantage.
Pour mettre son fils de son bord, notre don Juan sur le retour trouva bon de lui laisser une liberté pleine et entière.
Le jeune homme aimait la chasse avec passion, avec frénésie.
— Chasse, mon garçon, lui dit le père, donne-t'en à cœur-joie, puisque ça t'amuse. Je ne suis pas de ceux qui empêchent la jeunesse de prendre son plaisir où elle le trouve. — Chasse! reprenait le bonhomme en lui-même; abrutis-toi bien! Plus tu seras abruti, plus je serai certain de te garder sous ma tutelle!
Isidore atteignit sa majorité. Le père Derizelles rendit ses comptes de tutelle. Après quoi, le bonhomme demanda à son fils quel était son plan de conduite, maintenant qu'il était majeur, et par conséquent maître de ses biens.
— Mon plan de conduite? répliqua le jeune homme d'un ton étonné. En vérité, mon père, mon plan est toujours le même; c'est-à-dire que je veux continuer à chasser comme je l'ai fait jusqu'à ce jour.
— Ouais! interrompit le père Derizelles. Tu es d'âge cependant à prendre femme, et je dois te dire, mon garçon, que l'oncle Louciot a songé à t'offrir ta cousine Mélie.
Isidore resta froid comme glace à cette proposition.il secoua la tête de l'air le plus indifférent du monde, et se contenta de répondre à son père qu'il serait temps de reparler de Mélie « aux bécasses. »
Il va sans dire que si le père Derizelles éveillait chez son fils des idées de mariage, c'est qu'il était certain à l'avance de la réponse d'Isidore.
En effet, le fermier ne. songeait qu'à une chose, c'était à conserver la direction des biens de son fils, et pour en arriver à ce résultat, il
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fallait à tout prix que le célibat d'Isidore se prolongeât; car, il le savait, son règne eût fini à partir du moment où la femme de son fils aurait mis le pied dans la maison.
Malgré toutes ses précautions, le malheur qu'il redoutait si fort fut bien près d'arriver.
Un matin, dans un village voisin de Saint-Clair, Isidore se livrait à son plaisir favori. A peine avait-il commencé à battre la plaine, qu'un orage effroyable éclata brusquement. Pendant quelques minutes, notre chasseur fit bonne contenance et tint tête héroïquement à ce nouveau déluge; mais à la fin il dut, à son corps défendant, chercher un gîte chez un fermier de l'endroit, qui avait nom Bodard.
Ce Bodard avait une fille que l'on n'appelait dans le pays que « la belle Sophie, » et, certes, elle ne mentait pas à son surnom. C'était une belle femme dans toute l'acception du mot.
De retour chez lui, Isidore parla de la fille Bodard avec une chaleur singulière, qui fit immédiatement dresser l'oreille au père Derizelles.
— Oh ! oh! pensa le bonhomme inquiet, le glaçon commencerait-il à fondre? méfions-nous!
Il eut beau se méfier, Isidore revit la belle Sophie, et l'invita à dîner chez lui.
Derizelles, ne voulant pas avoir l'air de mettre aucun obstacle aux projets de son fils, s'empressa d'instruire tous les parents de ce qui se passait, et les pria d'assister au repas. Ce qui fut accepté.
Après le dessert, Isidore crut se montrer très-galant envers la belle Sophie rn lui faisant voir tous ses fusils, ses carniers, ses chenils, etc.
Sophie, qui était une fine mouche, fit semblant de prendre à cette exhibition cynégétique un plaisir extrême; mais, en elle-même, elle haussait les épaules, et trouvait son futur époux le plus insupportable personnage que la terre eût porté.
— Quand tu seras mon mari, ajoutait-elle intérieurement, tout cela changera de face, et toutes ces sales bêtes-là sortiront d'ici le jour où j'y entrerai.
Le père Derizelles, qui avait étudié la belle Sophie pendant tout le dîner, savait parfaitement à quoi s'en tenir sur son compte.
— Elle aime les chiens comme les mouches aiment le vinaigre, s'était-il dit.
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Et là-dessus, il s'était empressé, sans avoir l'air de rien, de poser sur le beau châle neuf de mademoiselle Sophie toute une portée de petits chiens nouvellement nés, les plus jolis du monde et grandement appréciés d'Isidore.
Au moment de partir, Sophie chercha son châle. En le trouvant envahi par cette bande grouillante, la jeune femme n'eut pas la puissance de se contraindre. Elle entra dans une furieuse colère, et sans nulle précaution, elle sema par toute In. chambre les infortunés petits chiens, qui geignaient à qui mieux mieux.
— Eh bien! garçon, quand te maries-tu? demanda en riant dans sa barbe le fermier Derizelles après le départ de leurs hôtes.
— Jour de Dieu ! répliqua Isidore avec violence, me marier avec une semblable mégère, qui se permet de jongler avec mes bêtes! Pas de mariage, mon père!
Le gros fermier, qui connaissait le cœur humain en général et celui de son fils en particulier, pensa, avec raison, que le jeune gars pouvait, quoi qu'il en dît, revenir d'un moment à l'autre à ses idées matrimoniales.
— Il n'y a que le premier pas qui coûte, se dit-il, et ce que j'ai de mieux à faire, c'est de choisir ma bru de ma propre main. Ce qu'il me faut, c'est une fille bien misérable, bien seule surtout, qui, se trouvant trop heureuse d'être épousée, sera mon esclave, à moi, ma servante, et ne songera qu'à m'obéir.
Et comme en cet instant la Lizon, l'une des filles de ferme, qui venait de laver la lessive à la fontaine, rentrait au logis, le gros fermier se dit en la considérant :
— Pardieu! cette Lizon est une admirable créature. Elle est pauvre comme Job et semble en tenir pour le petit. Pourquoi pas elle aussi bien qu'une autre? J'y réfléchirai.
Derizelles disait vrai : la Lizon était une admirable créature. Flamande d'origine, elle avait conservé le pittoresque costume des paysannes de son pays. Comme beaucoup d'autres de ses compatriotes, elle avait bravement quitté sa province, dans le but de s'engager en qualité de journalière dans la Brie ou dans la Beauce pendant le temps de la moisson.
Elle s'était présentée chez Derizelles, qui l'avait acceptée sans hési-
tation aucune. Après la moisson, la Lizon avait demandé à rester à la ferme comme servante, et Derizelles avait donné son consentement.
— Oui, oui! reprit le fermier avec un ton de conviction. Cette fillelà est justement la bru qu'il me faut, et de par tous les diables et malgré la famille, elle sera la femme d'Isidore.
Le lendemain, il priait son fils de prendre la Lizon à la fontaine et de la ramener à la ferme.
— La route n'est pas bonne, lui dit-il, et je tiens à ce que tu conduises la charrette. La Lizon ne s'y entend pas, et me la jettera dans quelque ornière un de ces soirs.
Sauvage et taciturne, Isidore fut longtemps sans faire seulement attention à cette belle fille, qu'il ramenait ainsi chaque soir au logis. Mais Derizelles avait deviné juste, la Lizon en tenait pour le petit, et bientôt le fermier put se convaincre que les relations des deux jeunes gens en étaient arrivées au point qu'il voulait.
Quand il vit que l'amour s'était bien décidément mis de la partie et que les deux enfants ne se pouvaient plus passer l'un de l'autre, il prit à part la Lizon et lui dit brusquement :
— Je sais tout. Tu es la maîtresse de mon fils, et tu veux devenir sa femme.
— Que dites-vous? s'écria la servante avec terreur.
— Je dis ce qui est, interrompit le bonhomme, et je ne t'en veux pas. Au contraire, je suis tout disposé à servir tes projets. Tu es une brave fille, après tout, une bonne ménagère. Donne-moi la preuve que tu n'as pas enjôlé Isidore dans l'idée d'avoir sa fortune, et dans trois mois tu porteras son nom.
Et comme la Lizon, cà moitié folle de joie, dcnnandait à Derizelles quelle preuve elle pouvait lui donner de son désintéressement, le fermier lui répondit qu'il autoriserait le mariage si son fils consentait à lui faire, à lui, Derizelles, une donation de la moitié de ses biens.
— C'est toi, Lizon, ajouta-t-il, qui devras lui mettre en tête l'idée de cet abandon. Sois adroite. Ton mariage dépend de ton habileté.
Quand elle parla de cet abandon à Isidore, celui-ci, méfiant et soupçonneux, comme tous les paysans, et ne professant d'ailleurs à l'endroit de son père qu'une aflection très-modérée, ne fit à sa maîtresse qu'une réponse peu satisfaisante. Il aimait grandement la Lizon ; il
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eût voulu pour tout au monde la prendre pour femme; mais avant de rien décider, il voulait réfléchir et consulter un homme de loi.
Le jour même, le notaire de Pontisy lui lisait l'article du Code qui, traitant de la révocation^ dit que « la donation faite à un père par son fils peut être annulée parle fait de la naissance d'un enfant légitime.»
— Un enfant! répéta Isidore pensif. Et le jeune homme, avant de rentrer à Saint-Clair, alla jusqu'à Fontainebleau, où il acheta un Gode.
Quand il fat de retour à la ferme, il trouva la Lizon singulièrement agitée. — Qu'as-tu donc? demanda le jeune homme.
Pâle, émue, palpitante, elle courut à lui. Surpris, son amant l'interrogea : — Pendant son absence, elle s'était sentie tressaillir d'un tressaillement étrange, et elle avait compris qu'elle allait être mère.
De nouveau, elle supplia Isidore d'abandonner à son père la moitié de sa fortune. ■ — Sans cela, ajouta-t-elle avec fermeté, jamais notre fils ne portera votre nom.
— Lizon, répondit le jeune homme en lui prenant la main, je ferai selon ton désir, et de ce pas je vais annoncer au père que je suis prêt à lui signer la donation que tu me demandes pour lui. Le jour où le petit viendra au monde, continua Isidore à part lui, tout cela me rentrera. Décidément, c'est une belle chose que la loi!
La Lizon était radieuse.
— Seulement, reprit le fils Derizelles, jure-moi, Lizon, de ne rien dire au père de ton état avant que notre mariage soit célébré.
La Lizon jura, et, selon sa promesse, Isidore alla trouver son père et lui fit connaître qu'il voulait, sans plus tarder, épouser sa servante. Le fermier joua, comme bien l'on pense, une petite scène de comédie dont Isidore feignit d'être la dupe. Après quoi, le jeune homme instruisit son père de ce que la Lizon exigeait en sa faveur. Le père Derizelles porta la main à ses yeux et fit semblant d'essuyer une larme : — C'est une brave fille! murmura-t-il.
Le lendemain, le fermier et son fils se rendirent chez le notaire de Pontisy pour la signature de l'acte de donation.
Avant de procéder, le notaire, selon l'usage, fit à ses clients la lecture de tous les articles du Code qui régissent la donation entre vifs.
En apprenant que la naissance d'un enfant légitime pouvait annuler la donation faite à lui par son fils, le vieux bonhomme devint pâle,
et son regard ardent se porta sur le visage d'isidore; mais le jeune homme ne sourcilla pas.
Quelques jours après la signature de l'acte de donation, le père Derizelles apprit que la Lizon était grosse. Son front se couvrit d'une sueur glacée.
— Ah! je comprends tout, maintenant! murmura-t-il avec rage. Le soir même, il trouva dans la chambre d'Isidore le Code acheté
par le jeune homme à Fontainebleau. Le Code était ouvert. Machinalement, Derizelles jeta les yeux sur le livre. Deux lignes étaient précédées d'une croix ; ces deux lignes disaient :
« Bien que l'enfant ait été conçu au temps de la donation, la révocation pourra avoir lieu. »
Le père Derizelles ne pouvait plus avoir aucun doute.
— Par le diable! s'écria-t-il, le mariage n'aura pas lieu.
Le lendemain, il remplit la petite chambre de la Lizon de mouches noires et velues que la dépouille corrompue d'un cheval mort avait en grand nombre attirées dans la ferme.
En se réveillant, la Lizon ressentit à l'épaule un engourdissement étrange, une sorte de démangeaison douloureuse. Cette douleur, légère d'abord , devint en peu de temps intolérable. Ayant défait sa robe, elle vit sur son épaule une large tache noire.
La tache s'étendit en peu de temps jusqu'au poignet ; le bras enfla avec une rapidité effrayante.
Sur les vitres de sa chambre, la Lizon aperçut alors les mouches noires et velues.
— Ah! s'écria la malheureuse fille avec épouvante, je suis empoisonnée; c'est une mouche charbonneuse qui m'a piquée!
Quelques heures plus tard, elle expirait dans d'atroces souffrances. Et voilà pourquoi le père Derizelles était si pâle à l'enterrement de la servante. Voilà pourquoi il murmura, lorsque tout fut fini :
— Morte! elle est morte! Maintenant, je n'ai plus rien à redouter!
HÉLÈNE (les buvedrs d'ead)
jliarlieu et UuiUery, édit.
Imp. de Edouard Blot.