HELENE
nête homme, Fautre est assez souvent nue affreuse canaille. C'est justement le cas où nous nous trouvons présentement.
Bridonx était riionnêteté incarnée, la probité faite hnnniie et déguisée en entrepreneur de travaux publics, tandis que son associé était un coquin de première catégorie, un drôle sans pudeur et sans honneur, une espèce de Robert-Macaire, enfin, qui précipita son malheureux collaborateur dans l'abîme des spéculations malheureuses, abîme dont on ne peut sortir qu'escorté de la ruine et de tout ce qui s'ensuit.
Le malheureux Bridoux voulut du moins avoir le droit de passer la tête haute devant ses créanciers; il obligea lui-même les huissiers à visiter tous les coins et recoins, et quitta sa maison sans un liard dans sa poche. Calmes et dignes, sa femme et sa fille marchaient à ses côtés.
Les créanciers, d'ordinaire, ne sont pas des gaillards bien tendres; cependant ceux de Bridoux furent émus de sa conduite : ils lui rachetèrent des meubles à sa vente et la plus grande partie de son linge. C'étaient là, il faut en convenir, des créanciers comme on n'en voit guère, des créanciers comme on n'en voit pas.
Peu de temps après cette effroyable débâcle, madame Bridoux tomba malade et mourut.
Il est des maris, — il en est même beaucoup, — qui voient sans trop de larmes le départ de leur épouse pour un monde meilleur. Ils se consolent avec le refrain connu : « Eh! mon Dieu! la pauvre femme, elle souffrait tant, c'est bien heureux pour elle qu'elle en ait fini! »
Bridoux, lui, n'était pas de ces maris-là : la mort de son épouse lui causa un chagrin véritable. Mais il lui restait sa fille.
Hélène avait alors dix-sept ans. On ne pouvait dire, en la voyant, que ce fût une jolie fille; mais elle avait une de ces têtes expressives, une de ces physionomies caractérisées auxquelles le commun des martyrs ne fait pas grande attention , mais que les artistes apprécient singulièrement. Son visage était pâle et grave ; ses grands yeux noirs ■rayonnaient d'une intelligence peu commune, et son front, encadré de cheveux bruns, était large et haut, plein d'énergie et de fierté.
Pendant la prospérité de son père, elle avait reçu, dans l'une des premières institutions de Paris, une éducation remarquable. Lorsque l'heure du désastre eut sonné, elle résolut de mettre à profit les con-
naissances quelle avait acquises, en se vouant à rinstruction publique. Afin de pouvoir rendre plus promptement lucrative cette profession difficile, elle se mit à étudier nuit et jour, sans repos ni trêve. Durant trois années entières, elle se livra corps et âme à ce travail absorbant, et reçut enfin les diplômes sans lesquels il lui était impossible de professer.
Radieux des succès de sa fille bien-aimée, le père Bridoux voulut qu'elle prît, après ses examens, quelques semaines de vacances.
Hélène consentit avec joie, et, séance tenante, il fut décidé que l'on irait faire un petit voyage à la mer.
Pendant le temps qui s'écoula entre ce bienheureux projet et sa mise à exécution, la pauvre enfant fut littéralement folle de bonheur. L'idée seule de ce voyage la ravissait. Hélène n'avait jamais mis le pied hors de Paris et, quand elle songeait que bientôt elle pourrait, de ses propres yeux, contempler, admirer cet Océan qu'elle n'avait jamais vu ,• mais que ses livres lui disaient si splendidement beau, si étonnamment sublime, elle se mettait à rire et à battre des mains comme un enfant, et à tout instant elle s'écriait, en levant vers le ciel ses grands yeux brillants de convoitise :
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! que je voudrais être partie!
Les fonds indispensables pour entreprendre, — le plus économiquement du monde, — ce graiid voyage furent enfin réunis.
— Fillette, dit alors le père Bridoux en faisant sonner dans une bourse longue d'une aune les écus récoltés à grand'peine; fillette, nous partons demain, si tu veux... ou du moins si tu peux, ajouta le bonhomme, qui savait que sa fille avait à préparer sa robe de voyage.
— Je serai prête, répondit la jeune fille vivement.
Et riant et chantant, elle se mit à l'œuvre. Bridoux avait acheté, pour presque rien, une espèce d'étoffe à rideau passée de mode depuis fort longtemps. Hélène, sans hésiter, improvisa avec cela le vêtement qu'il lui fallait. Sur le premier patron qui lui tomba sous la main, elle tailla tant bien que mal ce fantastique costume. En six heures, ce fut terminé. C'était fort laid, en vérité, et certes cette robe eût été tout à fait de circonstance la veille d'un mercredi des Cendres; mais Hélène s'inquiétait peu de sa toilette, la brave fille. La coquetterie était pour elle une chose totalement inconnue. Jamais peut-être elle n'avait songé
HÉLÉNIi lOi)
à se regarder dans un miroir. Car, lorsqu'elle voulut voir rellet do sa robe, elle fut obligée de chercher d^nis tous les coins, avant de la trouver, l'unique petite glace qu'elle possédait. Ce détail fera frémir sans doute toutes les fenuiies qui jetteront les yeux sur cette notice, mais, historiens fidèles, nous avons dû l'enregistrer ici.
Au surplus, pourquoi et pour qui se serait-elle faite belle? Elle n'avait pas d'amoureux à qui elle eût dessein de plaire.
L'heure du départ avait sonné. Hélène dit adieu à ses tristes livres, à ses atlas, à ses cahiers; elle s'élança joyeuse hors de sa petite chambrette tout imprégnée des acres senteurs de la science, des parfums pénétrants du travail. On eût dit un pauvre oiseau longtemps captif dont on venait d'entr'ouvrir la cage.
A peine rendue à la liberté, à la vie, Hélène secoua ses jeunes ailes au soleil, et tout en gazouillant de joyeux refrains qu'elle était tout étonnée de connaître, elle prit son vol vers ce monde ignoré qui, à travers les nuages de son imagination, lui apparaissait aai loin tout plein de merveilles et de prodiges.
Le père Bridoux, joyeux de sa joie, heureux de son bonheur, se laissait pour ainsi dire entraîner par elle. Sur leur passage, on s'arrêtait parfois avec étonnement. Hélène ne s'apercevait de rien; mais le bonhomme voyait tout, et convaincu, dans sa naïveté, que l'on admirait sa fille, et lui aussi par-dessus le marché, il se redressait et se pavanait à faire plaisir. Le fait est que la robe à ramages d'Hélène attirait tous les regards; sans compter que la redingote de Bridoux avait, de son côté, un certain succès. C'était une redingote vert-pomme qui n'eût pas été déplacée au musée des antiques, et dont les-basques démesurées, qui lui battaient impitoyablement les talons, semblaient soupirer après une paire de sous-pieds.
Fier comme ce fameux paon de l'antiquité qui avait nom Artaban et qui était roi des Parthes dans ses moments perdus, le père Bridoux, donnant le bras à sa fille, gravit le grand escalier du chemin de fer du Havre.
Peu après, nos deux voyageurs, modestement installés dans un wagon de troisième classe, roulaient vers la patrie de Bernardin de Saint-Pierre.
Nous avons dit que, sans être jolie, Hélène possédait une de ces
no LES FEMMES DE MLRGER
beautés qu'un bourgeois ne sait apprécier, mais qu'un artiste remarque. Or, dans le wagon où venait de monter notre héroïne, se trouvait justement, ^ — voyez ce que c'est que le hasard, — un jeune peintre qui allait faire des études au sein des plaines pommifères de la Normandie.
Le susdit jeune peintre ne s'appelait pas Raphaël, comme dans les vaudevilles, mais tout prosaïquement Antoine. Il faisait partie de cette association de travailleurs rigides, connue sous la dénomination de buveurK d'eau, dont il a été déjà parlé dans une précédente notice.
De Paris au Havre, le trajet est long. Antoine eut largement le temps de lier connaissance avec ses deux compagnons de route. Le père Bridoux aimait d'ailleurs à parler de ses affaires, et, malgré les observations d'Hélène, qui souffrait étrangement de la loquacité paternelle, le bonhomme, sans nul mystère, narra au jeune peintre l'histoire de sa splendeur passée et de sa débine présente.
Antoine,- qui, par pure complaisance et par simple politesse, avait écouté le monsieur à la redingote verte tant qu'il n'avait parlé que de lui, prêta une oreille plus attentive lorsque Bridoux en arriva à ce qui concernait spécialement sa fille Hélène. Bientôt cette attention se transforma en intérêt véritable, et, peu à peu, insensiblement, Antoine éprouva pour la jeune fille une sympathie étrange.
Tl ne pouvait regarder sans émotion cette pauvre enfant dont la vie n'avait été jusqu'à ce jour qu'un long et pénible labeur, qui de ce monde n'avait connu que les austérités et les misères, et qui jamais, fût-ce un seul jour, n'avait goûté ces petites joies que donne le luxe, et qui sont tout poiu' une femme. Pauvre comme elle, comme elle forçat du travail, Antoine se sentait fatalement attiré vers Hélène, et, de son côté, la jeune voyageuse sentait qu'un trouble inconnu, inéprouvé, envahissait tout son cœur et tout son être.
Au fur et à mesure que les jeunes gens approchaient du but de leur voyage, cette attraction mutuelle devenait plus violente et plus irrésistible, et lorsque enfin, à leurs regards surpris, émerveillés , apparut l'Océan immense, ils s'aimaient.
Le soir, Antoine et Hélène, que le hasard seul, en vérité, semblait avoir pris à tâche de rapprocher toujours et sans cesse pendant tout ce voyage, se retrouvèrent tous deux sur les hauteurs de la Hève,
HÉLÈNE m
Cet endroit, où les phares aux clartés mobiles indiquent aux pilotes, pendant la nuit, la route à suivre, est l'un des plus élevés du littoral. Contemplée du sommet de cette immense falaise, la mer est plus grandiose, plus imposante que de la jetée du Havre, et les couchers de soleil auxquels on assiste de là-haut sont les plus surprenants qui se puissent voir.
Antoine et sa jeune compagne étaient muets, recueillis, ils n'appartenaient plus à la terre. Derrière eux, à une certaine distance, marchait Bridoux, qui, selon son habitude, racontait ses mésaventures commerciales. Cette fois, sa victime était un jeune sculpteur, ami d'Antoine, que ce dernier avait retrouvé en route.
Pendant que nos deux amoureux confondaient leurs impressions et leur enthousiasme, les phares s'étaient illuminés l'un après l'autre, et, dans leur muette extase, Antoine et sa compagne avaient à peine remarqué que la nuit fût venue.
A travers l'épais brouillard qui s'était brusquement abattu sur la falaise, tout entiers à leurs pensées, ils marchaient.
Sous l'influence d'im charme inouï, indéfinissable, ils allaient...
Tout à coup une exclamation etfroyable troubla cet enivrant silence. Les deux jeunes gens, sans s'en douter, venaient d'atteindre une anfractuosité de la falaise, et Antoine, qui marchait aux côtés d'Hélène, venait de sentir brusquement le sol manquer sous ses pieds. S'accrochant aux ronces rampantes qui croissaient sur la crête du rocher, le malheureux, les mains ensanglantées, se tint suspendu au-dessus de l'abîme, dont une hauteur de deux cents pieds le séparait.
En cet instant, la lune brilla au ciel, remplissant l'espace d'une clarté subite. Hélène comprit aussitôt l'imïninence du péril. Les ronces allaient céder sous les efTorts d'Antoine. Elle s'élança d'un bond sur les racines des broussailles auxquelles son compagnon se tenait suspendu, et y appuya les deux pieds de toutes ses forces.
Mais ce secours allait bientôt devenir insuffisant. Elle frissonna : encore quelques secondes, et c'en était fait du jeune homme.
Bientôt elle poussa un cri de triomphe. Elle venait d'apercevoir un anneau de fer scellé dans le roc. Elle arracha de dessus ses épaules un petit châle de laine, le tordit fiévreusement, l'attacha à l'anneau par une extrémité, et tendit l'autre à Antoine.
Le jeune homme s'en saisit, et commença sa dangereuse ascension.
— Courage! courage! lui cria Hélène. Sa voix expira sur ses lèvres; le châle se déchirait.
— Adieu! murmura Antoine, qui se sentait descendre dans le vide. Mais Hélène venait de s'agenouiller sur le bord de la falaise, et, se
penchant vers Antoine, elle lui tendit la main, en lui ordonnant d'une voix forte de lui donner la sienne. Le jeune homme hésitait. 11 savait qu'il pouvait entraîner la jeune fille avec lui dans l'abîme. Hélène lui saisit la main malgré lui, et, subitement douée d'une force surhumaine, elle l'attira à elle. Antoine frémit :
— Tu te perds, malheureuse! s"écria-t-il.
— Eh! non, je te sauve! répondit la courageuse enfant.
Elle disait vrai. Quelques secondes plus tard, Antoine était sur le terre-plein de la falaise.
A peine la scène que nous venons de décrire venait-elle d'avoir lieu, que le père d'Hélène et l'ami d'Antoine surgirent non loin d'eux.
Les deux jeunes gens se séparèrent, et, contrairement à ce que suppose le lecteur sans doute, leurs chastes amours n'eurent pas d'autre dénoûment.
Douze jours après cette promenade nocturne sur les hauteurs de la Hève, Antoine, qui n'avait jamais revu celle qui lui avait sauvé la vie, se tenait triste et mélancolique sur la jetée, et assistait machinalement au départ d'un grand steamer américain. Tout à coup, un vieux bonhomme, étrangement affublé d'une redingote verte, le heurta en passant. C'était le père d'Hélène. Il était seul, et de grosses larmes coulaient le long de ses joues. Antoine, tout ému, demanda au vieillard la cause de sa douleur. Celui-ci désigna au jeune homme le paquebot dont les roues commençaient à marcher. Antoine regarda... Parmi les passagers, il reconnut Hélène. La jeune fille partait pour le nouveau monde. Elle allait faire l'éducation d'une jeune et riche lady américaine.
— Seule! elle part toute seule! nuu'mura Antoine avec douleur.
Mais Hélène l'avait reconnu à son tour ; et comme si elle eût deviné la pensée du jeune peintre, elle lui adressa de loin un dernier sourire, et ce sourire signifiait: — « Non je ne pars pas seule, car ton souvenir est avec moi! »
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