VI HENRY MURGER
à étouffer; aucune affeclion ne les émeut. Us sont les représentants de la science et, comme elle, implacables et logiques.
Mais quand la médecine vient s'asseoir au chevet d'un homme célèbre, d'un homme aimé, d'un grand talent et d'un grand cœur; quand ces hautes intelligences vont mesurer les heures cà ce charmant esprit; quand d'une décision, lentement prise, va dépendre la conservation ou la perte d'un homme estimé et d'un nom connu de tous, il n'y a plus de sujet, il n'y a plus de savant, il n'y a plus que des sympathies!
Hélas! à l'issue de cette triste consultation, les médecins, les premiers, ont pleuré Henry Mûrger!
C'était la fin! la fin inexorable! Et quelle fin! Rien ne la faisait présumer; les souffrances du passé avaient été réparées par le bien-être du présent. Aucune maladie antérieure n'avait laissé de (races sur ce corps sain et robuste; mais la vie de l'homme est comptée, et Mûrger l'a dit lui-même : u La jeunesse n'a qu'un temps! » Or la jeunesse c'était lui, c'était tout sou cœur, c'était toute sa vie! il devait mourir au moment où elle allait se passer.
Mûrger venait de s'installer rue ^'eu^e des Martyrs, n° 16. 11 hal)itait un appartement dans lequel le locataire précédent était mort. Celte triste analogie ne le frappa point.
Comme son logement élait trop petit, et que les soins qu'il fallait lui donner étaient multiples, on résolut de le faire transporter à la maison DuI)ois. Il ne voulut pas y entrer un vendredi.
Pendant le trajet de la rue Neuve-des-Marlyrs cà la maison Ikibois, le samedi matin, il demanda qu'on le conduisît tout d'abord à la cliapelle.
— « Ça me portera bonheur, dit-il en souriant; je crois que Dieu est encore plus fort que les médecins. »
il n'était pas pieux, mais il avait la foi!
Il occupa dans la maison Dubois la ciiambre n° 14.
— « Numéro quatorze, murmura-t-il, c'est aussi au lit quatorze qu'est mort mon pauvre Jacques ! »
Jacques D..., le sculpteur, est, comme l'on sait, le principal personnage du Manction de Francine, — une histoire vraie.
Miirger avait connu Jacques D... à l'hôpital Saint-Louis^ où une terrible maladie le tint lui-même cloué pendant une année entière,
Mûrger suait du sang. Chaque malin, sur la blancheur du drap, il voyait avec effroi l'efiigie roiigcàtre de son corps.
Lorsque, durant quelques secondes, il laissait pendre sa main hors du lit, il se formait au bout de chaque doigt une goullelotle de sang.
On attribua cette maladie étrange à l'abus que Mûrger avait fait du café noir.
En se retrouvant dans une chambre d'iiopital, la pensée de ce mal atroce lui revint forcément à l'esprit en même temps que le souvenir de k mort de Jacques D.... Cependant ces idées funèbres s'effacèrent peu à peu de sa mémoire. Ses amis, du reste, s'efforcèrent de le distraire pour apaiser ses souffrances, qui étaient horribles.
Paul d'Hormoys, un jeune littérateur du Monde illustré, ne le quitta pas d'une seconde, et assista jour par jour, nuit par nuit, à l'agonie effrayante de son pauvre ami.
Et cependant les médecins avaient déclaré que la maladie était contagieuse, et que le dévouement élait devenu inutile.
A côté de lui. un des plus fins esprits de notre époque, Jules Noriac, passa aussi des heures navrantes.
C'est à lui que Mûrger dit un jour, dans un moment de calme :
— «Louis Lurine est là-haut ! si j'y allais, nous pourrions y faire un petit Figaro. Pourvu que Villemessant n'y vienne pas, — le bon Dieu nous enverrait un avertissement. »
— ^^«Ah! mon pauvre ami, dit-il ensuite, en essayant de sourire, je suis si faible, si faible, qu'une mouche pourrait m'envoyer sans crainte deux témoins. » Noriac l'assura (|ue bientôt il entrerait en convalescence.
— « Oui, en convalescence de la vie ! murmura Mûrger. »
HENRY MURGKR vn
Cependant ses soufl'rances devenaient atroces. Dans certains moments il sY'criait : — « Que, je souffre, mon Dieu! Quand donc cela flnira-t-il? »
On dut lui faire une incision à la jambe; — 11 ne la sentit pas. Le mal, — un mal horrible, la gangrùnel — faisait des pas de géant; à mesure qu'il gagnait du terrain, Mûrger s'écriait :
— ■« Oh ! la vague ! la vague ! »
Tantôt, dans des moments de calme, il essayait de se rendre compte de sa position. — « Ai-je le délire V» demandait-il souvent.
Lambert Th'iboust alla le voir. — « Ah ! s'écria Mûrger en l'apercevant, la vie! la vie! m'apportes-tu la vie?»
Paul Blacjuiére, Nadar passèrent la nuit près de lui. Il reçut la visite de tous ses amis intimes. On entrait avec efiroi, on sortait consterné.
Le ministre avait été prévenu de suite de la maladie du poète; M. Walewski s'empressa d'envoyer cinq cenis francs pour faire face aux premières dépenses. La Société des gens de lettres voulut aussi lui venir en aide.
Ravel, qui avait créé le rôle principal du Serment d'Horace, était venu aussi et avait furtivement glissé un ])illet de cent francs dans le tiroir de la table de nuit. Quand on le trouva, Mûiger dit :
— « Vous pouvez demander à Ravel l'auteur de cet acte-là, il ne le nommera pas. »
Ravel l'aimait beaucoup, — « Si peu que je sois, disait-il, je tiens à deux grandes intelligences par un lien sacré : j'ai joué la première pièce de Feuillet et la dernière pièce de Mûrger. »
^\. Camille Doucet est allé lui serrer la main.
M. Rouland, ministre de l'instruction publique, faisait continueliement demander de ses nouvelles; — il l'aimait tout particulièrement.
Mais si nous ne pouvons désigner tous ceux qui l'ont visité, qui l'ont vu avant sa mort, du moins nous pouvons dire que tout le monde a été prolondément touché en apprenant sa maladie. Combien de sympathies avaient cru devoir rester discrètes!
Enfin, le moment suprême arriva.
Le dimanche, il reçut l'extrème-onction; le lundi, à dix heures moins un quart du soir, il s'éteignit en murmurant...
— Pas de mitsiqur!... pas de bruit!... pan de bohème!
Lorsque Gustave Planche mourut, ce fut Mûrger qui fit l'article du Figtro; nous y remarquons cette phrase :
« Elle n'est pas heureuse depuis quelque temps, la Revue des Deux Mondes, le drapeau noir est souvent sur sa maison. Après Gérard de Nerval, de Musset; après de Musset, Planche... »
Hélas I après Planche, Henri Mûrger.
Le jour de sa mort, il y avait un grand bal à l'Hôtel de ville. Un médecin vint d'ire, devant un groupe, que l'auteur de la Fie de bohème ne passerait pas la nuit. — ((Mûrger va mourir, dit une jeune femme que son danseur voulait entraîner, je ne danserai plus. »
Le jeudi, 31 janvier, à midi, une foule silencieuse se pressait dans la chapelle de la maison Dubois, trop petite pour contenir les nombreux amis du poète.
Dans la cour, un char simple, orné de l'initiale du défunt, attendait sa dépouille mortelle.
M. Walewski s'était chargé des funérailles.
A une heure, le char funèbre prit la route du cimetière. — Les cordons du char étaient tenus par MM. Edouard Thierry, le baron Taylor, Théodore Barrière et Dumanoir. Deux mille personnes composaient le convoi.
(( Nommer ceux qui formaient le cortège, dit M. Théophile Gautier, ce serait faire le dénombrement complet de la littérature, des arts et de la critique. — M. Camille Doucet y représentait le ministre d'État; M. Rouland, ministre de l'instruction publique, avait envoyé son secrétaire, M. de Larozerie; MM. Saintelieuve, Ponsard et Jules Sandeau montraient par leur présence que l'Académie française n'ignorait pas le talent de l'auteur et en tenait compte. Le poète qui, vivant, n'eût pas cru à tant d'honneurs, s'en allait bien accompagné vers son