‹ Les femmes de MürgerChapitre 6 sur 17 · LA VIE DE BOHÈME · texte numérisé non relu

LA VIE DE BOHÈME

Jeunesse! jeunesse! que me veux-tu? Je suis revenu de bien des illusions; ma tète est grisonnante, je connais tes refrains, tu ne m'apprendras rien de nouveau. Tu es jeune et belle! j'en ai connu d'aussi jeunes et d'aussi belles que toi. Tu as de l'esprit!... n'es-tu donc pas femme?... Tu es coquette!... c'est ton état! Tu es amoureuse!... eh bien, tu as raison, ma fille, nous sommes au printemps; il faut que la sève fasse ses frais. — Feuilles, femmes et fleurs, h cette époque, tout est amour!

Et l'homme qui suivait cette « Jeunesse » se trouvait enchaîné à ses pas par sa bottine immaculée, par son bas blanc dessinant merveilleusement bien sa jambe, par sa taille fine, sa toilette élégante, son chapeau coquet et son allure provocante.

Cinq minutes après, l'homme avait salué la jeune fille et...

Mais montons un étage, et nous les retrouverons tous les deux auprès d'une cheminée où se consume le dernier feu de la saison.

— Quel est votre nom? dit l'homme séduit.

— Cherchez, répondit la jeune fille, vous le connaissez bien, il rime avec noisette; — c'est un nom de printemps!

— Aidez -moi, dit l'homme; j'en connais tant de pécheresses, que je puis me tromper.

— Vous n'en connaissez aucune, cher ami, car vous auriez dû déjà me reconnaître. Je m'appelle Musette, et résume dans ma personna-

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lité toutes ces capricieuses qui croquent avec la même volupté le pain sec et le savarin ; qui trouvent qu'un louis d'or et une pièce de vingt sous ont la même valeur et la même durée; qui n'aiment pas les hommes d'après leur paletot, leur chaîne de montre et leurs favoris, car alors elles devraient aimer tous les premiers commis de tailleurs et les derniers commis d'agents de change; enfin, qui ont un petit joujou, appelé cœur, qu'elles font danser comme un bébé pendant tout le carnaval de leur jeunesse !

— Quoi, vous êtes Musette! la vraie Musette!

— Cher ami, vous m'affligez! Musette est un type, une physionomie. La Vénus de Milo ne s'appelait pas Vénus. Je suis une des figures de notre époque. — Je ne calque pas le siècle passé. Qui m'eût donné cette science et ce courage? — Je me laisse aller au courant de la vie sur l'esquif de l'insouciance. —Je suis la comédienne de la ville, — avec cette différence : — c'est que mes scènes d'argent sont mieux traitées qu'au théâtre, et que mes scènes d'amour ont l'illogisme de la passion. Nulle mieux que moi n'a l'art de vider une bourse ou un cœur. — Je suis Musette, vous dis-je, et ma physionomie est immortelle; seulement, si le siècle se fait réaliste, je m'appellerai Jcanneton. Musette ou Jeanneton, je suis toujours «la muse de l'infidélité! »

— Je commence à comprendre; mais d'où sortez-vous?

— Ah! mon histoire! Soit! — Voyez-vous ce diamant qui reluit à mon doigt? — C'était d'abord un charbon; le temps en a fait une pierre fine. — Ainsi de moi : Je suis née dans une chaumière; c'est la campagne, le printemps et le bon Dieu qui m'ont donné ma santé et mes fraîches couleurs. Après cela, que vous dire? Ce n'est pas une chèvre qui m'a appris l'amour, n'est-ce pas? — Mon premier amant ne portait pas de souliers vernis? vous vous en doutez bien. — En suis-je devenue plus à plaindre? Non, mon Dieu! la vie est ce qu'on la fait, et je crois qu'on a un peu la main forcée. Je connais une de mes amies d'enfance qui est restée laide et vertueuse. Dieu a voulu que sa vertu fût sa seule beauté, et, pour l'honneur de notre village, il l'y a laissée. — Dans cent ans, on la canonisera. — Au fait, pourquoi vous dire tout cela? Me comprrnez-vous seulement? Avez-vous lu Manon Lescaut? je suis Manon. — Avez-vous lu la Vie de bohème? je suis Musette !

— J'ai. lu Manon; mais les temps sont changés. Quant à la Vie de. bohème. . .

— C'est trop jeune pour vous, n'est-ce pas? Eh hien, écoutez-moi; elle est courte et simple, cette histoire : c'est la mienne, c'est celle de ma voisine, celle de mes amies, celle de nous autres toutes qui aimons à aimer et à rire.

Musette avait vingt ans lorsqu'elle arriva à Paris. — On dit que les femmes mangent les héritages des jeunes gens; en revanche, je vous assure que les hommes gaspillent assez sottement le capital des jeunes filles! — Vingt ans! Combien ça vaut-il à la Bourse?

Enfin, n'importe, c'est ainsi, n'en parlons plus!

Et comme les valeurs nouvelles ne sont pas d'abord cotées par les plus gros capitalistes, de même Musette fit son stage ù la Prime, dans le quartier latin.

Puisque vous ne connaissez pas la Vie de bohème^ vous devez être d'une ignorance profonde au sujet du quartier Latin. Sachez donc que le quartier Latin est un petit coin de Paris où tout est jeune: les femmes, les hommes, les vins et les liqueurs. Les vieillards n'y sont pas admis. — Le cœur y essaye ses forces ; l'esprit y déploie ses jeunes ailes. C'est le quartier de l'apprentissage en tout.

Musette y fit son entrée en chantant à pleine voix les rondes de son pays. Lorsque tous les étudiants connurent la débutante, ils lui donnèrent le surnom de Musette, qui lui resta. — Un beau matin, elle disparut. — Où donc était-elle allée? — Hélas! comme a dit Hugo, le grand poëte :

« Il n'est rien ici-bas qui ne trouve sa pente.

« Le fleuve jusi|u'aux mers dans les plaines serpente; '.

(( L'abeille sait la fleur qui recèle le miel,

« Toute aile vers son but incessamment retombe : ;

« L'aigle vole au soleil, le vautour à la tombe, ■

« L'hirondelle au printemps et la prière au ciel! »

De même Musette, qui était à la fois abeille et hirondelle, s'était envolée vers le miel, qui est le plaisir, vers le printemps, qui est l'amour! Du quartier Latin, où l'on boit, elle était passée au quartier P.réda, où l'on mange. Mais, si elle y trouva le plaisir, vainement elle

y chercha l'amour. Elle trouva des vieillards qui n'avaient plus de cœur, des jeunes fats qui n'en avaient pas encore ; beaucoup de vanité, fort peu de charité; beaucoup de compliments, pas de douces paroles; de la corruption sans volupté et du libertinage sans amour. De sorte que Rodolphe, un de ses amis, la trouva un beau jour disposant, dans la cour de sa maison, ses meubles saisis par ses créanciers, et donnant un bal à la belle étoile.

Rodolphe était un poëte, il demanda la permission d'amener à cette soirée excentrique son ami Marcel, qui était peintre.

Le lendemain matin les huissiers vinrent enlever les meubles; Marcel, Rodolphe et Musette restèrent seuls.

La journée se passa à la campagne; Marcel fit sa cour à Musette, et le soir il lui donnait Thospitalité.

Musette avait enfin trouvé ce qu'elle cherchait vainement depuis si longtemps. Cette affection sincère, désintéressée, illogique sans doute, mais douce, mais consolante, elle l'avait trouvée dans le cœur d'un peintre sans fortune, d'un bohème, comme elle jeune et beau : car c'était une fille qui aimait le luxe, il lui fallait des amoureux de première qualité.

Marcel lui avait apporté un pot de fleurs. — Nous nous aimerons tant que les fleurs vivront, avait-elle dit. — Et la nuit elle se levait sans bruit pour arroser la pauvre plante, car son amour était plus vivace encore.

Je ne sais si vous me comprenez bien, car je vous raconte une histoire d'amour et, de nos jours, ces histoires-là ressemblent beaucoup à des fables; cependant il faut vous résoudre à y croire, car elle est vraie.

Cet amour-là dura quelque temps; hélas! trop peu pour Marcel! Un matin, une nuit plutôt, il se trouva veuf! Le divorce eut lieu au bal masqué de l'Opéra, dans l'espace d'une contredanse. Musette remonta de nouveau l'escalier de l'opulence : elle eut boudoir et coupé, et fit parler d'elle. A la Bourse, dans le monde diplomatique, son nom était à la mode, bien qu'elle n'eût pas été obhgée, comme les ambitieuses d'aujourd'hui, de décrocher les lustres avec le bout de sa bottine. Quoique son nouvel amant, Alexis, méritât toute l'affection qu'elle lui refusait, Marcel possédait encore le cœur de la pécheresse;

ce n'avait été qu'au pain soc ot î\ la mansarde qu'elle avait fait des infidélités.

Un beau jour, le bohème, suivant une jolie jambe sur le boulevard, se décida à l'accoster, et fut bien étonné quand il vit que la jambe appartenait à Musette.

Et il advint de ceci que Musette et Marcel s'en revinrent bras dessus bras dessous, comme s'ils ne s'étaient jamais quittés. — Qu'est-ce que vous pensez de cela?

— Rien !

— Merci! vous trouvez tout naturel qu'on quitte un beau garçon qui vous donne logement, mobilier, nourriture, traitement et un coupé, pour aller s'enterrer dans le taudis d'un bohème? Allez, vous avez raison; je ne suis pas Musette, moi, car je n'hésiterais pas; mais, dans ce temps-là...

— On aimait encore...

— Vous l'avez dit ! Il y avait dans le cœur un tas de petites rues par où l'amour se faufilait; aujourd'hui on l'a triangulé de boulevards, il ne peut plus se cacher, et dès qu'on le voit de loin, on se sauve! Du reste, ce nouvel accès amoureux ne put se soutenir faute d'aliments...

— Au pluriel?

— Au pluriel!

— Pauvre garçon !

— Garçon pauvre, s'il vous plaît! —Musette, qui gelait dans sa mansarde, trouvait de fort mauvais goût d'avoir le nez bleu quand, avec un peu de feu, il eût pu redevenir rose. N'ai-je pas dit qu'elle était hirondelle? Le premier froid devait la chasser. Elle sortit donc un beau jour en annonçant qu'elle allait visiter les magasins du quartier ; mais il arriva que, machinalement, elle passa les ponts et trouva dans la Chaussée-d'Antin un gîte plus chaud et une table mieux servie.

Ce luxe dura un an,

Au bout de ce temps, Marcel, dans un jour d'opulence, essaya, par l'intermédiaire d'une amie, de ressusciter ce vieil amour. Musette fut docile à cet appel; elle envoya promener le vicomte Maurice, son dernier protecteur, et repassa de nouveau les ponts. Mais, — écoutez bien ceci, car c'est une bizarrerie du cœur féminin que ni vous ni moi

ne pourrons expliquer. — En route, Musette monta chez Sidonie, l'amie officieuse. — On jouait au lansquenet. Musette y resta quelque temps, parla beaucoup de Marcel et partit... avec un jeune homme nommé Séraphin. Y comprenez-vous quelque chose?... — Non, pas vrai? — Ni moi non plus!

— Elle n'aimait plus Marcel.

— Allons donc! Cinq jours après, elle arrivait dans la mansarde du bohème et lui sautait au cou comme si de rien n'était...

— Et le lendemain?...

— Ah! ma foi, le sixième jour, le vicomte Maurice n'était plus seul.

— Ah çà! je pense que c'est bien fini cette fois, et que Musette ne passera plus les ponts?

— Non, mais Marcel les passa. Le temps des épreuves eut un terme; le bohème devint un peintre sérieux, la mansarde se changea en logement confortable, et les heures de paresse se transformèrent en heures de travail. Pour Musette, elle avait continué sa folle existence jusqu'au jour où elle s'était décidée à se marier.

— Se marier !

— Une chance, quoi! Le tuteur de son dernier amant, maître de poste je ne sais où, en était devenu amoureux; il lui proposa la mairie, Musette accepta à condition d'avoir encore huit jours de liberté.

— Pourquoi faire?

— Et Marcel! Elle revit Marcel... ma^is ça ri était pi nu ça ! Eh bien, écoutez-moi, monsieur, les Musettes sont rares aujourd'hui : il en est peu qui ont l'amour, quoique toutes aient l'insouciance ; il en est peu qui se contentent, même pour un jour, de la pauvreté ; il leur faut le luxe ; elles n'exigent pas même la fidélité ; elles vivent pour elles et... Mais, vous partez déjà?...

— Je vais chercher Musette !

— Ah! vous chercherez longtemps!... Musette est allée retrouver ses deux sœurs Bernerette et Mimi Pinson.

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