LA VIE DE BOHÈME
Il était jadis, au pays de Bohème, une étrange fille qui avait nom Lucile, et que l'on appelait « Mimi, » on n'a jamais su pourquoi.
C'était une charmante créature que cette Mimi.
Frêle, délicate, pâle, elle avait de grands yeux bleus et de luxuriants cheveux bruns. Physiquement parlant, c'était un peu le type de la Mignon de Gœthe; mais, comme l'héroïne de Wilhem Meisier, si la Mignon du quartier latin semblait éternellement regretter sa patrie et même aspirer au ciel, elle n'en pensait pas un traître mot.
Elle ne demandait pas à son « bien-aimé » s'il connaissait « le pays où les citronniers fleurissent ; » non! Elle lui jetait gaiement à la face le gentil fredon de Ma mie Annette.
Quoi qu'il en fût, Rodolphe, qui était poëte, avait aimé Mimi à cause de ses allures poétiques.
A travers les brouillards de sa pipe, lorsqu'il la regardait allant et venant par la chambre, il lui semblait voir, s'agitant et se personnifiant pour lui seul, quelque douce ballade, quelque vaporeuse légende des pays du Nord.
Parfois, les hallucinations de Rodolphe prenaient un caractère
lugubre, et, dans sa blanche maîtresse, il croyait voir Yangp de la phthisie.
Alors, comme s'il eût voulu arracher à la mort sa bien chère Mimi,
il l'attirait à lui, la serrait contre sa poitrine, et couvrait de baisers et
de larmes ses mains pâles qu'il aimait tant, ses mains si merveilleu-
sèment petites, qu'un enfant ne les eût pas trouvées assez grandes pour lui.
Un éclat de rire sonore de Mimi faisait brusquement descendre Rodolphe de ses nuages. Et, non sans regrets, notre poëte se décidait à prendre sa maîtresse pour ce qu'elle était réellement, c'est-à-dire pour une bonne fille, un peu pâle, à la vérité, mais parfaitement vivante, après tout, parfaitement jeune, parfaitement belle et parfaitement amoureuse.
Sous son enveloppe maladive et sentimentale,. Mimi abritait la nature la plus terrestre, la plus humaine, la plus grisette du monde.
Elle aimait le beaune et les robes neuves, les artichauds à la poivrade et les bottines un peu justes.
Et elle ne s'en cachait pas, grand Dieu ! La première fois que Rodolphe la rencontra, — et cette première fois-là, ce ne fut ni dans la rue, ni au bal, ni à l'église, mais bien dans la chambre à coucher d'un ami à lui, — Mimi lui narra ses idées, ses goûts, ses désirs, ses besoins avec une entière franchise.
Mais Rodolphe n'entendait ou ne voulait rien entendre, il admirait. En sortant de chez son ami, il s'écria comme un jeune premier de mélodrame :
— Voilà bien la femme que j'avais rêvée! Et cette femme est la maîtresse d'un autre. Malédiction!
La pensée de Mimi absorba tellement Rodolphe que, pendant plusieurs mois, il oublia de payer son terme. Si bien que le soir d'un 15 avril quelconque, lorsqu'il rentra chez lui et qu'il voulut prendre sa clef, on lui annonça que sa chambre était louée.
Tout entier à son amour, Rodolphe ne fit même pas l'ombre d'une protestation ; il se contenta de réclamer quelques paperasses laissées par lui dans une armoire.
Il était minuit moins le quart; c'était un peu tard.
Par une chance singulière, la personne qui avait loué le matin n'était pas encore couchée. Elle ouvrit.
— Rodolphe! s'écria- t-elle en apercevant le poëte.
— Mimi! répondit le jeune homme.
C'était Mimi, en efi'et, « l'ange de ses rêves. » Elle venait de dimrcer avec l'ami de Rodolphe.
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En quelques mots, ce dernier expliqua sa situation à « la lillc aux mains pâles, » et finit par lui demander, — en vers, — l'hospitalité.
Au même instant , une triomphante ondée se prit à tomber. Mimi était bonne fille, nous l'avons dit ; elle permit à Rodolphe de rester avec elle jusqu'à ce que la pluie eût cessé.
L'ondée tomba pendant longtemps sans doute, car, au bout de huit mois, la grisette et le bohémien étaient encore ensemble.
Rodolphe et Mimi, sans plus de façons, s'étaient donc mis en ménage.
La dot de la grisette consistait : 1° en deux vieilles tasses de porcelaine sans soucoupes; 2" en un énorme chat qui avait été jaune dans le temps, et qui, par suite de chagrins d'amour, avait fini par devenir écarlate.
La lune de miel dura longtemps.
Rodolphe, lui, aimait avec ardeur, avec passion, avec frénésie. Il ne voyait plus que la belle tète pâle de sa Mimi. 11 en faisait sa muse, sa divinité, sa vie. 11 croyait avoir trouvé en elle une âme sœur de la sienne. En un mot, il aimait en poëte, le pauvre fou!... il aimait en fou, le pauvre poëte!
Mimi, qui était grisette jusqu'au bout des ongles, et qui n'avait jamais vu dans son union avec Rodolphe que « l'échange de deux fantaisies, » était très-étonnée que Rodolphe lui demandât plus qu'elle ne pouvait lui donner. « La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a, » disait-elle en éparpillant sur ses magnifiques épaules la luxuriante chevelure brune qui lui auréolait le front.
Et certes, en parlant ainsi, ce n'est pas elle qui avait tort. Peu à peu, cet amour de Rodolphe la gêna, l'irrita même. Elle ne comprenait pas un mot à ce qu'il lui disait : — « Pourquoi me parle-t-il allemand? pensait-elle; je ne sais pas l'allemand, moi. »
Si bien qu'elle en arriva à s'ennuyer mortellement dans la mansarde du poëte; et pour se désennuyer, elle se mit à fréquenter quelques filles plus ou moins entretenues.
— Plante là ton bohème , lui chantèrent en chœur ses nouvelles amies, son amour manque de manteaux de velours, et ses dîners manquent de tout. Ah! le bel amant, vraiment! reprenait le chœur réaliste, qui vous habille ses maîtresses d'un sonnet et les nourrit d'un madrigal.
Là-dessus, cos dames étalèrent devant Mimi im jeu de cartes d'aspect antique :
— Nous allons te tirer ton horoscope! lui dirent-elles. Et gravement elles se mirent à l'œuvre.
— Dix de trèfle, argent; dix de coeur, joie, triomphe. Nous te le disions, ma (îlle, tu es née pour le luxe et tout ce qui s'ensuit !
A partir de ce moment, Mimi se fit les cartes du matin au soir : elle trouvait cela « amusant comme tout. »
Cependant, au milieu de tous ces beaux présages de fortune, deux vilaines cartes noires venaient parfois attrister la superstitieuse Mimi.
C'étaient le huit et le neuf de pique : « Maladie prochaine, mort! »
Mais la tristesse de Mimi ne durait guère : — Bah! s'écriait- elle avec un rire fiévreux, au bout du fossé la culbute. Un peu plus tôt, un peu plus tard, qu'importe!
Une fois que Mimi fut bien décidée à vivre de cette vie d'opulence qu'elle n'avait jamais connue, elle devint pour Rodolphe la créature la plus désagréable du monde. Elle lui fit mille et mille misères, et bientôt elle se mit à sortir à propos de rien.
Rodolphe la soupçonnait ; mais il n'osait chercher les preuves de son infidélité, il craignait de les trouver, et cela l'eût fait trop souffrir.
A la fin, son existence devint intolérable et il en arriva à conseiller à Mimi de chercher un autre amant; mais il lui donna ce conseil d'une voix si basse et si tremblante, que Mimi eut grand'peine à l'entendre.
Elle l'entendit cependant et se prit à sourire, car elle n'avait pas attendu le conseil de Rodolphe.
Elle avait cherché déjà, et elle avait trouvé...
Lorsque Rodolphe fut bien certain de la trahison de sa maîtresse, il lui sembla que quelque chose se brisait en lui; et quand il se retrouva seul, tout seul dans sa chambre, il ressentit toute l'horreur de ce vide immense, incommensurable, que font seuls la mort et l'abandon.
— Cette fois, c'est bien fini! se dirent avec joie les amis de Rodolphe.
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Ce n'était pas fiiii du tout, au contraire, et huit jours après, mademoiselle Mimi était rentrée au domicile de son ancien amant. Ce qui prouve que toutes les femmes ont un petit grain de Musette dans la tête.
Ce rapatriage dura seize mois, juste le double de leur première union. Étrange ! étrange !
Mimi elle-même ne se rendait pas bien compte des raisons qui la faisaient rester avec Rodolphe.
Pour prendre des informations à ce sujet, elle quitta, un beau matin, la mansarde de son amant.
Sur sa route, elle rencontra le vicomte Paul, qu'elle avait connu jadis en tout bien tout honneur, et qui lui demanda s'il ne lui plairait pas de devenir un peu vicomtesse pour voir.
— Pourquoi pas? répliqua Mimi; je n'ai pas encore été vicomtesse, c'est peut-être drôle.
Hélas! non ! ce n'était pas drôle!
Ce vicomte-là, un vrai vicomte cependant, était une espèce de petit Harpagon, de ladre vert, de juif enfin, à rendre jaloux tous les Shylock passés, présents et futurs.
Un jour, — contre son habitude, ~ il entra dans un café avec sa maîtresse. Machinalement, cette dernière se mit à feuilleter une revue. Tout à coup, une violente émotion se peignit sur son visage. Dans cette revue, elle venait de lire des vers, des vers de Rodolphe, poëme charmant, plein de tristesse et de larmes, touchante histoire de leurs amours passées.
Mimi voulut emporter ces vers. Le vicomte, qui venait de les lire, s'y opposa, et refusa d'acheter le numéro de la revue où ils avaient paru.
— Ah ! c'est comme cela ! dit Mimi. Alors elle se rappela qu'avant d'être vicomtesse, elle avait été fleuriste. Deux jours de suite, elle retourna dans son atelier et gagna de quoi acheter le poëme de son ancien amant.
Ces vers, elle les apprit par cœur, et, du matin au soir, elle les jetait ironiquement au nez de son Harpagon titré.
Le vicomte, qui ne s'offrait pas le luxe d'une maîtresse dans l'unique but de lui entendre déclamer les vers de M. Rodolphe, fit une scène atroce à la jeune Mimi. Celle-ci, qui n'était pas la patience
incarnée, envoya M. le vicomte à tous les diables, et le menaça de le planter là. M. le vicomte, ravi d'être débarrassé de sa coûteuse fantaisie, s'empressa d'ouvrir la porte à deux battants en lui faisant un salut d'adieu. Elle voulut naturellement emporter les robes de soie et les dentelles qu'elle avait bien gagnées, la pauvre fille; mais M. le vicomte Paul, le plus tranquillement du monde, lui dit :
— Non, chère enfant, c'est moi qui ai payé tout cela, je le garde.
Peu après, ce jeune gentilhomme mit tous les cotillons de sa maîtresse en loterie, dans une espèce de gargote à tant par tête où il l'emmenait dîner.
Mimi, profondément refroidie à l'endroit des protpcteurs, n'en chercha plus. Elle déposa son titre de vicomtesse et redevint la petite fleuriste des anciens jours. Cet état ne suffisant pas pour la faire vivre, elle se fit modèle. Elle alla poser dans les ateliers pour la tête et les mains; mais on ne la payait que rarement, et la jeune femme tomba dans la plus affreuse misère. Si bien qu'un soir, de guerre lasse, elle voulut en finir pour tout de bon. Elle se versa un plein verre d'eau de javelle et l'avala d'un trait. Ses souffrances furent horribles. Elle poussa des cris atroces qui attirèrent les voisins. On la sauva, mais pour peu de temps. La malheureuse devint d'une maigreur effrayante. Ses traits se tirèrent, ses belles mains devinrent osseuses et jaunes, ses grands yeux bleus se ternirent. IMalade, presque mourante, elle ne put plus travailler. Elle ne pouvait gagner même de quoi manger, de quoi se chauffer, et l'hiver vint , l'hiver avec ses horreurs et ses effroyables souffrances.
Pour comble de misère, elle fut mise à la porte de l'hôtel garni où elle demeurait. Elle devait deux quinzaines, et le propriétaire ne voulait pas que sa dette s'augmentât.
Le soir de Noël, sans feu ni lieu, la pauvre fille mourante errait lugubrement dans le quartier latin.
Partout les cris de joie et les chants des réveillonrieurs se faisaient entendre et semblaient insulter à la douleur, à la misère, à la mort de la pauvre femme. En passant devant l'hôtel où demeuraient Rodolphe et Marcel, elle aperçut de la lumière à la fenêtre de ce dernier. Machinalement, elle monta.
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Elle frappa doucement à la porte do l'atelier. La porto s'ouvrit et elle entra. Marcel et Rodolphe étaient seuls, mélancoliques et silencieux, devant un modeste souper que les deux amis avaient à peine entamé.
En apercevant Mimi, les deux jeunes gens poussèrent un cri de surprise, ou plutôt un cri d'épouvante. Elle était si pâle et si maigre. On eût dit une ombre, un squelette I
L'infortunée grelottait. Les doux jeunes gens la firent approcher du feu. Tout en se réchauffant, ou du moins en essayant de se réchauffer, elle raconta sa lugubre histoire. Et quand elle eut fini de parler, elle regarda d'un air d'envie le petit festin commencé.
— Vous soupiezl murmura-t-elle. Il y a bien longtemps que je ne soupe plus, moi!
Pauvre fille ! il y avait bien longtemps qu'elle ne dînait même pas.
Marcel offrit à Mimi de faire réveillon avec eux.
Mimi se mit à table. Elle n'avait pas dîné.
Rodolphe était dans un état horrible; il pleurait comme un enfant.
— Pourquoi pleurer? lui dit-elle ; ce n'est pas votre faute si je suis dans ce bel état -là, c'est la mienne. Elle essaya de se lever pour le prendre par la main, elle retomba sur sa cJiaise.
— Ma chère enfant, lui dit Marcel, vous passerez la nuit dans mon atelier; j'irai loger avec Rodolphe.
Mimi accepta avec reconnaissance.
Le lendemain, un ami de Marcel et de Rodolphe, qui venait d'être reçu médecin, vint voir la malade.
— Un miracle seul pourrait la sauver, dit-il. Il faut qu'elle aille à l'hôpital. Si elle atteint le printemps, peut-être la tirerons-nous de là; mais si elle reste ici, dans huit jours elle est morte.
Le lendemain, elle était admise à la Pitié.
Quand elle fut couchée, elle embrassa Rodolphe une dernière fois.
— Viens me voir dimanche, n'est-ce pas? lui dit-elle. Tu m'apporteras des violettes; ça sent si mauvais dans ces hôpitaux, ça sent la mort.
Le dimanche matin, Rodolphe alla à pied, par la glace et la neige, chercher les violettes promises dans ces bois d'Aulnay et deFontenay, que tant de fois il avait parcourus avec elle.
— Ah! voilà mes fleurs! s'écria-t-elle avec joie en voyant entrer Rodolphe.
Le lendemain, le poëte'reçut une lettre d'un élève en médecine, interne à l'hôpital, à qui il avait recommandé Mimi.
Dans cette lettre, Tinterne annonçait à Rodolphe que le numéro huit était mort. Le numéro huit, c'était Mimi. Le matin même, en passant dans la salle, l'interne avait trouvé le lit vide.
Huit jours après, Rodolphe rencontra l'interne. Celui-ci lui demanda s'il l'avait revue.
— Revue! répéta Rodolphe. De qui parlez -vous?
— De votre maîtresse, de Mimi î
Rodolphe regarda l'interne d'un œil hagard et l'interrogea.
L'interne lui dit alors qu'il s'était trompé en lui annonçant la mort de Mimi. Il était resté absent de l'hospice pendant deux jours. Ouand il fut de retour, il trouva, en effet, le lit du numéro huit vide. Il questionna la sœur; elle lui répondit que le numéro huit était mort dans la nuit.
Voici ce qui s'était passé. Pendant son absence, Mimi avait été changée de salle et de lit. Au numéro huit, qu'elle venait de quitter, on avait mis une autre femme qui était morte le même jour. Le lendemain du jour où il avait écrit à Rodolphe, l'interne avait retrouvé Mimi dans une autre salle.
La malade avait écrit une lettre pour Rodolphe, et l'interne l'avait Immédiatement portée à son hôtel.
Rodolphe poussa un cri.
Depuis qu'il avait cru sa maîtresse morte, il n'avait pas remis les pieds chez lui. Il avait couché à droite et à gauche, chez des amis.
Il courut à l'hôpital. En pénétrant dans la cour, il vit un grand fourgon arrêté devant un pavillon au-dessus duquel on lisait : Amphithéâtre. C'était la voiture dans laquelle on transporte dans la fosse commune les cadavres qui n'ont pas été réclamés.
Dans ce fourgon, l'on venait de placer le corps de Mimi. La pauvre fille était morte le matin même à quatre heures, en appelant llodolphe.
MARIANNE - MARIETTE ( L K PAYS latin)
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