LE PAYS LATIN
Ah ! comme l'on buvait sec et ferme ;i la Bonne cave! un cabaret de la Râpée. Le vin y venait tout droit de Bourgogne, les mariniers de l'Yonne y descendaient, et la grosse Marianne y était servante. Ah ! comme on buvait bien dans ce cabaret-lii!
C'est que Marianne était une alerte fille, pleine de santé et de couleurs, sage et intelligente, que son cousin, le patron, tarabustait quelquefois un peu trop. Son père était le passeur de Cézy, petit village séparé de Joigny par l'Yonne. Quand il perdit sa femme, la mère Duclos, il lui fallut faire de grands sacrifices, d'autant plus qu'un pont qui venait d'être terminé le ruinait en partie. Il se sépara donc de sa petite Marianne, qui avait alors quinze ans, et la plaça où nous la trouvons aujourd'hui.
Marianne n'y était pas heureuse; les mariniers ne sont pas des gens fort délicats. Mais , quand arrivait la belle saison , les canotiers de la Seine venaient de temps en temps faire des parties de ce côté, et par leur gaieté et leur esprit indemnisaient la pauvre fille des souffrances des autres jours.
Cette situation devait, à un moment donné, avoir un terme. Un jour son cousin la frappa, les canotiers, qui étaient étudiants, la consolèrent et voulurent la venger. L'un d'eux, nommé Edouard, lui offrit l'hospitalité quand elle se déciderait à quitter son patron; et se mit h. provoquer les ouvriers qui se trouvaient dans la salle com-
mune. Une rixe s'ensuivit, et le pauvre Edouard fut frappé au front d'un tesson de bouteille, blessure qui mit ses jours en danger.
Lorsque le cabaret fut vide, le patron annonça à Marianne qu'il allait la renvoyer chez son père, et la recommander de la bonne manière. La jeune fille, craignant l'admonestation paternelle, perdit la tête; elle se souvint de la proposition d'Edouard et résolut d'aller franchement lui demander l'hospitalité.
Cette démarche hardie fut longtemps pesée dans son esprit. Quoique novice, Marianne sentait bien quel enjeu elle mettait dans la partie, mais Edouard l'avait défendue, c'était pour elle qu'il avait été gravement blessé, ne devait-elle pas le soigner et le veiller? Ce fut donc sous le manteau de la pitié et de la reconnaissance quelle abrita son amour naissant. Puis le pharmacien qui avait donné les premiers soins à Edouard lui avait remis le portefeuille de ce dernier : ne devait-elle pas le lui reporter? Dedans se trouvaient quelques lettres à son adresse, des lettres de femmes, lettres de dépit, de rupture, billets d'enterrement d'un vieil amour. La jalousie, et pourquoi déjà jalouse? s'empara de son cœur. Hélas! son cœur, qui s'ignorait encore, ne connaissait pas la nature de ses battements.
Le soir, à minuit, elle quitta furtivement la maison de son cousin, et se dirigea vers la rue des Grès où demeurait l'étudiant.
Elle arriva dans la chambre du malade au milieu de la nuit. Un ami veillait Edouard. Elle voulut le remplacer comme garde-malade, et pendant quinze jours, elle demeura au chevet de son lit sans vouloir se coucher ni prendre de repos. Edouard avait le délire, il ne la reconnaissait pas, il lui donnait le nom d'une autre femme et la forçait de mettre à son doigt une bague qui avait appartenu à Vautre. Marianne souffrit beaucoup de cette méprise continuelle ; elle en désirait et en redoutait également la fin. Un soir, une femme se présenta pour voir le malade; Marianne, devinant que c'était Yennemie, la rùale, refusa de la laisser entrer, et comme l'inconnue insistait, la paysanne lui répondit d'un air farouche : « Je suis sa maîtresse ! »
Edouard se rétablit, il fut ému du dévouement de la jeune fille, indigné de l'abandon de l'autre, car Marianne lui avait caché la visite de l'inconnue, et ayant regardé la paysanne et la trouvant jolie, il la récompensa en la perdant.