‹ Les femmes de théâtreChapitre 10 sur 14 · I 60 IIS FE1IXES DB THÉÂTRE · texte numérisé non relu

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bien ! étourdis-toi, enterre-toi jusqu'au cou dans tes rôles, abonne-toi aux journaux, prends une voiture, tais comme moi, en un mot...

— El je serai heureuse?

— Dame ! je ne te réponds pas positivement de cela, seulemenl je puis te certifier que tu ne seras pas malheureuse. — Tiens, aujourd'hui je vais faire Técolc buissonnière, comme à quinze ans! viens-tu avec moi?

— Où?

— Oui, ma gentille, je veux, moi aussi,

Déposer un instant l'orgueil du diadème !

Je veux aller, dans la mansarde d'un poëte, oublier les ennuis de mon petit palais...

— (Jucl poëte?

— Anatole Morval, un philosophe sans pédantisme, une muse sans azur, un génie sans orgueil, un homme d'esprit sans méchanceté et un joli garçon sans fatuité.

— Mais c'est un véritable prodige, ton poëte !

— Justement ! voilà pourquoi il ne réussit pas. Jusqu'à présent, son esprit ne lui a procuré que des

amis qui s'en servent... pour eux, et des ennemis qui le dénigrent. Tu l'apprécieras toi-même, du reste : il est d'une gaieté entraînante et d'un aplomb superbe. Il a eu les femmes les plus belles, les a adorées toutes et n'en a aimé aucune. Il occupe, pas bien loin d'ici, un modeste logement qu'il partage avec Léon Normand, une manière de Desgenais, grognant toujours, mais ne mordant jamais. C'est le chien du logis : il se ferait, au besoin, tuer pour son ami. Il travaille pour celui qui rêve.

Ces garçons-là se chérissent comme deux frères.

Ainsi, c'est décidé, tu m'accompagnes?

— Ils trouveront peut-être étrange...

— Allons donc ! ces messieurs seront enchantés de te voir; plus on est de fous, plus on rit.

— Je te suis.

Pendant que ces dames s'habillent, passons, sans plus de cérémonie, dans le modeste logement occupé par nos deux jeunes gens. Une vive discussion vient de s'élever. Écoutons.

— Je te dis que tu as tort, mille fois tort, crie Léon à tue-tête.

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— C'esl possible, cœur de bronze, réplique Anatole, mais je voudrais 1 • i * - 1 1 te voir à m;i place, possédai une adorable petite Femme, douce, bonne, honnête el qui vous aime! Oh! tu as beau hausser les épaules : je te jure qu'elle m'aime.

— Raison de plus pour la quitter. L'amour, voistu, mon pauvre Anatole, ne peut être qu'un obstacle à ton avmir : il te dérobe les précieux moments que tu consacrerais à tes œuvres. Tu ne voudras sans doute pas le nier : depuis que feu fréquentes cette petite Geneviève, tu négliges tout, ton amante exceptée. L'amour! l'amour ! c'est magnifique, je lésais bien, mais la misère, c'est diablement lugubre. Et celle Femme-là nous y plongera, dans la misère, car elle te coûte de l'argent...

— Peut-on dire !...

— Eh! c'est clair comme bonjour : puisqu'elle est honnête, lu seras, bon gré, mal gré, Forcé de l'entretenir! comment Ferait-elle autrement?

— Ces! presque vrai.

— Tu te résous donc à Faire séparation de corps et... de bien...

— Puisque c'esl nécessaire!... chère fiene-

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viève ! elle est capable d'en mourir de douleur.

— Fat, va ! — si tu savais comme elles oublient vite, ces charmantes créatures ! tu peux t'en rapporter à moi sur parole : j'ai fait de sérieuses études là-dessus. — Dorénavant, je t'en supplie, aie dix maîtresses à la fois, si cela te convient, mais jamais une seule.

— Le Seigneur parle par ta voix ! . .

— Et le diable s'agite dans notre bourse... il ne nous reste que trois francs : juste de quoi déjeuner. Cela nous mènera jusqu'à ce soir: j'ai deux tableaux à livrer.

— Au même prix que les deux derniers? demanda Anatole en souriant.

— Ah ! parbleu, je te conseille de plaisanter : tu places si bien tes comédies !

— Si nous mettions ma montre au clou, hein ?

— Nous avons le temps. La fortune peut frapper à notre porte d'ici à ce soir : c'est une déesse si bizarre !

— Allons, comme tu voudras. Dieu est grand ! je vais terminer mon second acte.

— Et moi, mon tableau.

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Plume et pinceau allai en I Paire merveilles, quand nos artistes crurenl entendre sur le palier le frouti ou de robes de soie.

— Encore du sexe! s'écria Léon en se croisant les bras, mais c'est donc une malédiction?

— Veux-tu bien te taire, insensé, c'est peut-être la Fortune qui nous arrive !

On frappa discrètement.

Anatole s'empressa d'ouvrir.

— Jeanne ! exclama l'auteur.

— Eh bien ! ma visite vous surprend ? Je vous présente mademoiselle Lucie, une de mes meilleureamies. — Les jeunes gens saluèrent.

— Mais asseyez-vous donc, dit Anatole aux deux actrices. Et il leur offrit des fauteuils.

— Je gage que vous ne vous doutez même pas du motif qui nous amène? dit la jolie Jeanne en déposant familièrement son mantelet et son chapeau sur le lit tout en faisant signe a Lucie de l'imiter.

— Quelque bonne nouvelle à nous annoncer: fous êtes mi messager de bonheur.

— Oui, oui, faites des compliments! c'est bien

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de cela qu'il s'agit, en vérité ! nous venons vous demander à déjeuner !

Les deux artistes échangèrent rapidement un regard d'intelligence.

— C'est mal de nous prendre ainsi à l'improviste, dit Léon en affectant péniblement de sourire, mais tant pis pour vous : vous en supporterez les conséquences !

— Nous aurions voulu vous servir un festin de Lucullus, et, par votre faute, Mesdames, nous ne pouvons vous offrir qu'un déjeuner de garçon !

En môme temps, Anatole passa, sans être vu des deux femmes, sa montre en or à Léon qui descendit commander le repas.

— Eh bien ! dit l'auteur à Jeanne, il me semble, chère bébé, que vous me négligez un peu : voilà trois grands mois que l'on n'a eu de vos nouvelles ! et voilà que vous me tombez du ciel comme un ange qui s'ennuierait dans son paradis ! — Trois mois sans venir me voir ! oh ! pour le coup, je suis forcé de croire que vous me faites des traits... Quel diablotin de coeur avez-vous donc ? il ne peut pas rester deux jours de suite en place! Allons,

LES ll.MMl.S DE IIlKViliK.

prêtez-moi votre petite main blanche... là. trèsbien... un seul baiser, deux au plus et tout est pardonné !

— ( ili : -i nous daignions régler franchement nos comptes, l'un et l'autre, je ne sais trop lequel de nous deux serait le débiteur... je vous connais, beau masque !

— Qu'est-ce! qu'est-ce! dit joyeusement Léon en entrant avec le déjeuner, on se dispute par ici?

— Qui se dispute s'adore, répliqua Anatole.

lui un instant, le couvert fut dressé, on se mit gaiement à table.

— Oh ! oh ! s'écria Jeanne en liant, la vaisselle Cl le linge ont augmenté : c'est un ménage complet ! auriez-vous, par hasard, séduit quelque fine lingère?

Anatole baissa la tète sans répondre. Les paroles de l'actrice venaient de remuer une fibre douloureuse de son cœur. Un nuage de tristesse passa rapidement ^iir SOU front.

— Comme te voilà tout d'un coup devenu rêveur '. est-ce que lu souffres? questionna Jeanne en exarainanl attentivement le jeune homme.

— l'as le moins du monde, répondil-il. excusez,

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je vous prie, cette distraction: je voyage souvent en Espagne. Je m'imaginais être en plein moyen âge : j'étais un fier paladin organisant des tournois dont vous étiez les reines...

— Vrai ?

— Aussi vrai...

— ... Que tu mens, n'est-ce pas? interrompit Léon. Tenez, Mesdames, voulez-vous que je vous dise à quoi ou plutôt à qui pensait notre fier paladin ?

— Dites.

— Léon, dit froidement Anatole à son ami, verse à boire à ces dames, et garde tes piquantes révélations pour une autre fois. Je ne vois pas, d'ailleurs, matière à plaisanterie dans ce que tu as envie de débiter.

— Quel ton solennel, mon Dieu ! dirent les jeunes femmes.

— Ah ça! reprit Léon, tu es donc toujours malade ? et moi qui te croyais à jamais guéri ?

— Eh bien ! riez tant que vous voudrez, vous autres, riez, moi je ne le puis pas! Oui, j'ai aimé, j'aime encore ! Et pourquoi, s'il vous plaît, rougi-

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rais-je de cel amour? <>h: votre tour viendra, raonsieur le -réplique, [e vôtre aussi, Mesdames, si toutefois il o'esl déjà venu... Vous sentirez, un beau jour, mi chaud el pénétrant rayon se glisser furtivement dans votre àme où vous l'accueillerez avec joie; mais voici que le rayon deviendra flamme; nu volcan s'allumera bientôt dans votre poitrine, et croyez-moi, c'est en vain que vous vous efforcerez • le l'étouffer: la lave bouillonnante ne se refroidira que lorsque dans votre cœur, cratère desséché, il n'y aura plus que des cendres!

— Oh! oh! oh! nous sommes dans le lyrisme jusqu'au cou, s'écria Jeanne; continue. Anatole, tu me plais avec ton volcan, ta lave et ton cratère ! le Vésuve, quoi !...

Le jeune homme ne se laissa pas décontenancer :

— Celle que j'aimais, reprit-il, m'aimait aussi. Tous les jours, on lui offrait une existence dorée, mais elle préférait partager ma misère, elle préférai! ma mansarde aux somptueux appartements où il ne tenail qu'à elle de trôner avec éclat!

Le peu qu'elle gagnail au théâtre, elle me l'apporlail régulièrement comme une petite fille.

Allons, dites-moi que l'amour est un luxe ruineux pour les pauvres diables comme moi ; ditesmoi que, pour elle comme'pour moi, il est nécessaire que nous nous oubliions, mais, de grâce, ne traitez pas notre amour de chimère ; si notre bonheur doit pour toujours s'envoler, laissez-m'en au moins le souvenir!... Si Dieu m'eût fait riche, je l'aurais épousée...

— Au fait, il a raison, Mesdames, dit Léon : c'était une fée, un lutin, un ange que cette petite-là ! On en faisait ce qu'on voulait : elle était bonne jusqu'à recoudre mes boutons ! Je me rétracte : c'était la perle des fillettes que Geneviève !

— Geneviève? demanda Lucie.

— Oui, soupira Anatole.

— Geneviève qui?

— Bernier... vous la connaissez?

— Je crois bien ! une camarade de pension, une mignonne créature, alors, aussi douce que bonne, vous avez pu la quitter?...

— Puisque la nécessité l'exigeait !...

Jeanne avait attentivement écouté tout ce dialogue.

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— Prend- garde, dit-elle à l'auteur, il ne tant pas jouer avec le premier amour d'une jeune Bile... sa première déception est toujours son premier pas \ei s l'infamie !

— Aillons, allons, assez de papillons noirs comme

tu Léon; tenez. .Mesdames, continna-t-il en ouvrant les croisées, voulez-vous que nous profitions de ce beau ciel pour aller voir, à la campagne, voler les papillons bleus?

— A la campagne! à la campagne :

Les apprêts ne furent pas longs. On fit venir une voiture et la bande joyeuse s'envola fêter les premiers soleils du printemps.

Il avait été convenu, à l'unanimité, que le pays choisi sérail A.snières. On louerait un canot. Puis. la promenade faite, on assisterait à l'ouverture du Casino où l'on pincerait un modeste petil cancan.

Six heures sonnaient, quand Êlmire et Maurice sortirent de Bois-Colombe.

— Où allons-nous? demanda le poëte à sa maitresse.

— Droit devant nous, dans cette grande avenue où l'on ne voit personne.

Le joli couple partit bras dessus, bras dessous, devisant de mille choses, se faisant mille agaceries charmantes, s'arrôtant à chaque pas pour s'embrasser, courant ensuite follement l'un après l'autre, comme des enfants. Après les ébats, les amoureuses rêveries.

— Oh ! que c'est bon d'aimer ! disait Elmire en

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s'appuyanf nonchalammenl sur le bras de son amant ; ne remarques-tu pas comme tout, autour de nous, s'anime et devient beau ! le bruissement des feuilles vertes, le soleil couchant, les chants des niveaux, les brises odorantes du soir, tous les rayons et tous les murmures voilés du crépuscule, qu'est-ce donc, mon Dieu! pour un cœur qui ne bat pas? Kicn! à Paris, nous étouffons, chez nous, au spectacle, mais ici nous buvons l'air pur à pleine poitrine. A Paris, l'on s'ennuie partout, au bal, dans les festins, et ici, près de toi, mon Maurice, il me semble vivre dans le ciel. C'est que tu es mon Dieu, à moi, toi, mon beau poëtc ! — Tiens, voilà qu'il l'ait nuit, et je ne me suis pas encore souvenue que nous sommes ensemble depuis hier ! Si tu savais comme je t'aime!., mais tu ne t'en doutes môme pas ! non; tu ne crois pas à notre amour, à nous autres, actrices. Nos passions ne sont que des caprices, nos serments que des mensonges! Nous jouons la comédie de convention au théâtre et la véritable comédie dans le monde. Nous ne nous exerçons dans la première qu'afin de mieux réussir dans la seconde ! voilà votre opinion. Messieurs...

Et cependant, mon Maurice, je te jure que je t'aime bien ! que je t'aime avec tout mon cœur, avec toute mon âme ! Et je suis fière, je suis heureuse de t'aimer ainsi... Voyons, tu ne dis rien, ingrat ! ahlc'estque tu ne m'aimes pas encore, toi... mais sois tranquille : tu m'aimeras aussi, tu m'aimeras bientôt...

Elmire laissa tomber sa tête sur l'épaule de Maurice, et, prenant la main du poëte, la posa sur son sein palpitant...

— Entends-tu comme il bat, ce pauvre cœur, lui dit-elle.

L'ombre mystérieuse de la nuit, le calme de la campagne endormie, l'odeur enivrante des fleurs, les doux rayonnements des étoiles, l'ineffable harmonie delà nature, à cette heure de silence et de recueillement, tout cela secondait à merveille les projets de notre sirène. Quel homme aurait résisté aux charmes de ses paroles, à l'ivresse de ses regards, à l'attraction de sa grâce et à l'imprégnante volupté de son abandon ? Notre poëte avait beau vouloir se roidir contre ces séductions, il se sentait de plus

en plus envahir par elles. Toutes ses résolutions

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d'espril forl venaient de B*évanouir soua le baiser d'une courtisane '.

Que dironl ses .unis ? a'auront-ils pas. à leur tour, le droil de se moquer de lui comme il s'est luimême moqué d'eux?

Eb ! qu'importe, après tout ! murmura-t-il, je n'en mourrai pas !

Et, dans un élan de tendresse passionnée, il serra avec force l'actrice dans ses bras. Les caresses desa maîtresse achevèrent d'égarer sa raison.

— Ah! je te le disais bien, que tu m'aimerais ! s'écria Elmire radieuse ; car tu m'aimes, n'est-ce [>a-, Maurice ? nous ne nous quitterons plus désormais. Je laisserai le théâtre : je veux vivre avec toi, toujours avec toi; tiens, situ veux, nous irons bien loin, bien loin, en Italie, le pays des amoureux !...

— Et du macaroni, ajouta Le jeune homme ; tu as une excellente idée ; un voyage ! cela me sourit : nous partirons demain.

Puisque je suis assez lâche pour ne pas éviter cette liaison, pensa-t-il, ce sera le moyen de la cacher.

Mais Elmire, en Bne mouche qu'elle était, devina l'intention secrète de son amant. Eût-il autrement

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accepté avec tant d'empressement la proposition qu'elle venait de lui faire?

Et cela n'entrait pas précisément dans ses plans. Elle voulait au contraire afficher Adrien, se faire une gloire de sa conquête...

— Ah ! tu rougis de moi, mon petit, se disaitelle tout bas, eh bien ! nous verrons !

Tout en causant, nos amoureux avaient marché, sans s'en douter ni l'un ni l'autre ; ils étaient arrivés à Asnières. Leurs regards se dirigèrent en même temps sur un canot illuminé dans lequel riaient et chantaient Léon, Anatole, Jeanne et Lucie.

Jeanne et Lucie reconnurent Elmire et lui envoyèrent un joyeux appel. Quant à Anatole, c'était un ami de Maurice.

Nos canotiers virèrent du bord et en quelques vigoureux coups de rame furent sur la rive.

Maurice et Elmire entrèrent dans le canot.

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