UN HOMME TROP AIME
Trois mois se sont écoulés.
Maintenant que nous sommes en plein été, nos lecteurs nous sauront gré de les ramener dans cette charmante habitation de Bois-Colombe, dans ce doux nid de verdure et de fleurs où Rachel et Adrien couvent à l'aise leur amour.
Voyez-vous d'ici le tableau : ce jardin qu'entoure une haie vive, ces arbres chargés de feuilles et de fruits ; ces ombreuses charmilles sous lesquelles on devise à l'abri du soleil ; ces pavillons ouverts à toutes les brises et d'où l'on voit tout, au loin, sans être vu. Et là-bas, là-bas, l'aiguille élancée d'un clocher ou le dôme hardi d'un des grands
LIS FEMMES I»E THEATBE.
monuments de Paris, se détachant, comme l'aile gigantesque d'un oiseau, sur le fond bleuâtre du ciel !
C'esl là, c'est dans cette fraîche retraite que notre blessé, grâce aux mille soins el au dévouement de sa jolie cousine, se repose deses longues souffrances dans les intimes petits bonheurs de chaque jour.
Certes, il a fallu bien des nuits d'insomnie, bien des attentions, bien des sourires et des consolations pour le sauver, le pauvre artiste ; mais que ne fait pas l'amour! Rachel n'a pas un instant faibli. Sa tendrese l'a soutenue. Aussi a-t-clle l'ait merveille : Adrien peut maintenant sortir de sa chambre : sa blessure est complètement fermée. Il ne lui reste plus que cette lassitude physique qui est la conséquence forcée d'une inaction longtemps prolongée.
Tous les matins, après le déjeuner, il offre son bras h s& petite sœur de charité. Celle-ci met sur sa tête un grand chapeau de paille, et tous les deux s'enfoncent gaiement dans les allées les plus sombres, les plus retirées. La foule leur fait peur : il rail si hou ne vivre qu'à deux!
Adrien cueille quelques modestes Heurs des
l •ni. ps. il ni fait un gracieux petit bouquet qu'il offre
à Rachel. La jeune fille en aspire un moment le parfum, puis le garde précieusement à son corsage. On va ensuite s'asseoir, coude à coude, sous un arbre bien touffu. Là, nos fiancés, car ils le sont, parlent à voix basse, de peur d'être entendus, même des oiseaux, du radieux avenir qui s'ouvre devant eux. Vue à travers le prisme de la jeunesse et de l'amour, la vie a toujours d'éblouissantes perspectives. Ivresses pressenties de l'hymen; projets charmants d'existence, tous les rêves et toutes les illusions viennent tour à tour les bercer de leurs caressantes promesses.
Et le vieux capitaine, le bon papa Lasnier, comme il va être heureux du bonheur de ses deux enfants ! comme ses derniers jours lui seront doux ! quel ravissement pour le vieillard, d'entendre un gros charmant baby lui bégayer de ces choses enfantines qui font sourire la mère et pleurer de joie le brave aïeul ! Quant à lui, Adrien, il a définitivement renoncé au théâtre. Il est riche ; il vivra avec sa femme et son vieux père, l'été à la campagne, l'hiver à Paris.
Rachel, uniquement préoccupée de son amour
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attend avec impatience l'heure qui doil combler ses vœux. Les images les plus riantes, les pensées les plus tendres l'entretiennent dans cette délicieuse attente et lui en abrègent la durée. Elle s'endort dans ses extases comme un enfant dans un rêve qui lui l'ait voir le ciel. Parfois, cependant, il lui arrive de douter. Et alors, dans ces moments de doute, un mystérieux effroi se glisse dans son cœur. Si «on bonheur allait s'évanouir ! Mais sa noble et franche nature ne tarde pas à triompher : ce vertige de l'amour fait bientôt place à la limpide quiétude dune âme sans remords.
Il n'en est pas tout à fait de même de notre jeune homme. Adrien se rappelle souvent le passé : le vieux levain fermente encore au dedans de lui. 11 compare la vie monotone qu'il va désormais mener avec la vie bruyante d'autrefois. Un lac au lieu d'un océan ! Pas un pli sur ces Qots, pas un uuageà l'horizon, pas la plus petite tempête: pariant pas d'émotions !
D'autres fois encore, c'est le souvenir de Lucie qui le poursuit. Il se demande avec tristesse ce qu'elle esl devenue. Aussi, pour avoir de ses nouvelles, s'est-
il abonné à tous les petits journaux. Chaque jour, il y trouve un éloge de son ancienne maîtresse qui, depuis un mois, est devenue l'idole d'un théâtre de genre.
Avant de dire à jamais adieu à sa première existence, il résolut d'aller passer quelques jours à Paris, au milieu de ses amis, ne fût-ce que pour enterrer sa vie de garçon.
Ce désir devenant de plus en plus vif, il demanda à son père et à Rachel la permission de prendre cette courte vacance.
Rachel fit la moue et objecta mille raisons spécieuses contre ce projet, mais, à la fin, elle céda. Pouvait-elle refuser quelque chose à celui qu'elle aimait tant et dont elle était sûre d'être aimée !
Quant à M. Lasnier, il comprenait parfaitement que son fils eût à liquider quelques dettes de jeunesse. Il le fit entrer dans son cabinet de travail et lui remit vingt mille francs.
— Pars, lui dit-il, et va faire tes adieux à tous tes amis bons et mauvais. Persuade-leur bien que tu dédaignes maintenant toutes ces folles créatures sans cœur et sans vergogne. Et, pour faire disparai-
ire leurs derniers doutes à cel égard, annonce-leur
ton prochain mariage avec la plus pure et la plus jolie petite femme de la terre. Je te le recommande surtoul : reviens-nous vite. Une trop longue absence désespérerait Itaehel et me rendrait tout triste.
Adrien se lit habiller à la dernière mode, et, avant de les quitter, promit à son père et a Haehcl de venir les voir quatre fois, au moins, pendant les quinze jours qu'il passerait loin d'eux.
Le jour du départ, on reconduisit le jeune homme jusqu'au chemin de fer. Là, les beaux yeux de Rachel s'emplirent de larmes qui lurent séchées sous de nombreux baisers. Adrien la rassura par de douces et sincères paroles. Au moment où il allait monter en voiture, la belle enfant lui remit -on portrait.
— Regarde-le souvent, lui dit-elle tout émue, et surtout prends bien garde de m'oublicr !...
Adrien arriva donc à Paris les poches pleines d'or et mis comme un prince. Sa première visite fut pour Maurice.
— M. Maurice est à Rade, lui dit la concierge. De là, il alla clic/ (iaston qu'il trouva occupé à
faire le portrait de Julia qui posait, nonchalamment étendue sur une causeuse.
— Comment! peintre et docteur! s'écria Adrien, en pressant affectueusement la main de son ami et en saluant l'actrice, qui daigna lui rendre son salut.
— Eh oui ! je consacre mes loisirs à la peinture : c'est un passe-temps comme un autre.
— Un passe-temps royal ! et vous avez soin, ce me semble, de choisir de ravissants modèles.
— Il le faut bien : mes originaux me font pardonner mes copies.
— Oh!... ma modestie, Messieurs, minauda l'actrice en s'inclinant.
Et elle se prit à sourire. Les jeunes gens firent comme elle.
Ce fut une bien douce émotion pour le docteur de revoir en bonne santé celui qu'il avait quitté si près de la mort.
— Vous restez avec nous, n'est-ce pas? lui demanda-t-il.
— Non ; répondit Adrien, mais je vous emmène avec moi.
— Où cela?
— Eh parbleu! chez Pcters où nous dînerons, si toutefois cette invitation ne contrarie pas Madame...
— Allons donc ! Madame sera, au contraire, enchantée de faire connaissance avec un de nies amis : n'cst-il pas vrai, Julia?
— Oh! je connais déjà Monsieur, répondit froidement l'actrice. Je me rappelle l'avoir rencontré, il y a quatre ou cinq mois, au cale Anglais.
— Je n'y suisallé que cette fois-là, reprit Adrien, et j'ai juré de ne plus y retourner.
La conversation continua encore quelques minutes, puis l'on lit chercher une voiture.
— Permettez-moi de vous quitter un instant, dit tout à coup Adrien, je coins louer une avant-scène aux Va lié 1rs et je reviens.
— Je comprends, dit Gaston en souriant, a votre aise; et, tenez, si vous voulez, je vous prierai d'y conduire Madame, ce soir; car, à huit heures, je suis forcé de \nus laisser. J'ai à faire un petit voyage ; je ne serai de retour que demain.
J'accepte avec plaisir. G'esl bien convenu, u*est-
ee pas. Madame?
Julia lit un signe d'assentiment.
Pendant le dîner, Adrien fut d'une verve étourdissante. Il raconta à ses convives comment il avait été soigné et guéri ; il leur fit part ensuite de son prochain mariage et de ses mille projets de bonheur. Il dépeignit, avec l'enthousiasme d'un amoureux, celle qui allait bientôt lui être unie, et fut éloquent à force d'être passionné.
Julia l'écouta sans perdre un mot de son récit.
Vous savez quel était le caractère de cette femme.
Son coeur n'avait pas encore battu; et pourtant, chose étrange ! cette femme rêvait depuis longtemps un amour! Non pas un de ces amours vulgaires qu'allument nos sens irrités et qui s'éteignent aussi
vite qu'ils s'allument. Elle rêvait, la froide courtisane, un de ces amours effrénés, dévorants, où la vanité cl la passion trouvent également pâture. Elle voulait que celui à qui clic donnerait son cœur lui sacrifiât le sien. Elle s'était juré de ne jamais aimer un homme libre, comme elle, de toute affection profonde. Le rôle effrayant de génie du mal lui souriait : se jeter hardiment en travers d'une existence heureuse ou à la veille de l'être ; détruire des projets, briser de douces espérances: voilà quel était son rêve ! Et ne vous imaginez pas, au moins, que ce fût pure fantaisie de sa part ! Non ; elle prenait son rôle au sérieux; elle s'y livrait corps et âme. Seulement, elle s'abusait elle-même : elle prenait pour de l'amour ce qui n'était, au fond, que de l'amour-propre ! Oh ! quelle volupté amère, se disaitelle parfois, de se faire aimer follement par un homme follement aime ! de sentir sur ses lèvres les baisers de feu qu'une autre vous envie ! Quelle joie de rire des larmes d'une rivale délaissée, trahie, de chanter pendant qu'elle pleure ! Quelle ivresse de s'endormir dans les bras d'un amant, pendant qu'auprès de vous, peut-être, ilesl une femme qui
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souffre et se tord dans les crises de la rage et du désespoir ! Comme l'humiliation de l'une doit rehausser le triomphe de l'autre !
Soyons francs : jusqu'à présent, ce rôle d'accapareuse ne lui a guère réussi. Les amies auxquelles elle a soufflé des amants se sont consolées de cette perte, ou plutôt de ce vol, avec une facilité qui témoigne éloquemment en faveur de leur bon caractère.
Adrien, sans s'en douter beaucoup, venait de remuer en Julia une fibre toujours prête à vibrer. Le marbre allait se faire chair.
— Me faire aimer de cet homme, pensa-t-elle, l'empêcher d'accomplir son projet ou tout au moins en retarder la réalisation, ne serait-ce pas un miracle ! Eh bien ! il faut que le miracle s'accomplisse ! La courtisane ne savait que trop bien tout ce qu'elle possédait de séductions. Aussi, ne doutat-elle pas un instant d'elle-même.
Sa résolution une fois prise, elle se métamorphosa avec une merveilleuse puissance de volonté.
Elle mit de la grâce et de l'abandon dans son maintien, de la volupté dans son sourire, des flam-
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mes dans ses veux, des poses sur ses joues, de la rie
dans son sein.
La statue s'anima !
Gaston la contemplait avec élonnement : jamais il ne l'avait vue ainsi.
Huit heures sonnèrent.
— Je suis à regret forcé de vous quitter, dit alors le docteur.
Adrien se leva et, se penchant à l'oreille de sod ami qu'il conduisit dans l'embrasure d'une croisée :
— Cette femme est votre maîtresse ?
— Nenni.
— Vous la connaissez !...
— Parfaitement : elle a ruiné cinq de mes amis.
— Ah !
— Elle n'a jamais rien aimé et ne se gène pas pour le dire. Inutile de lui faire la cour, cher ami. elle n'a pas de cœur !
— Merci de votre avis ! je ne l'oublierai pas. Puis, lui serrant la main, il ajouta à haute voix : A demain.
— OÙ ? demanda Gaston.
— A trois heures, au café Riche.
— J'y serai.
— Ah ! encore un mot : et Maurice?...
— Il est fou!
— Comment ?
— Fou d'une femme, d'Elmire ; il s'affiche partout avec elle; vous verrez qu'il finira par l'épouser, bien malgré lui peut-être. Ils sont actuellement à Bade.
Et Gaston sortit.
Adrien appela le garçon, solda la carte et dit à Julia : Partons-nous ?
— Comme vous voudrez, répondit l'actrice, en remettant son châle et son chapeau.
Le jeune homme l'examina à la dérobée et ne put s'empêcher de l'admirer.
Julia était, en effet, plus belle, que jamais.. Ils étaient sur le seuil du restaurant et Adrien allait faire approcher une voiture, lorsque l'actrice le pria de consentir à aller à pied jusqu'aux Variétés.
— A vos ordres, dit le jeune homme ; et ils se dirigèrent lentement vers le théâtre.
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Pendant le trajet, leur conversation ne sortit guère des limites de la pure convenance. Ils parlèrent coulisses, littérature, voyages, et voilà tout.
Ils entrèrent à neuf heures aux Variétés. La salle était comble: on allait commencer la mande pièce.
A peine étaient-ils installés dans l'avant-seène que cent lorgnettes furent braquées sur eux.
Sans le soupçonner, Adrien était avec une des célébrités féminines du jour.
D'un autre côté, son duel et sa blessure l'avaient fait connaître et l'avaient rendu intéressant. 11 n'en faut pas souvent davantage, à Paris, pour passionner la curiosité des badauds et des oisifs : une futilité romanesque suffit à vous créer une réputation.
Aussi, les propos allaient-ils leur train. On s'étonnait de le voir si tôt reparaître.
Le rideau fut levé avant l'ouverture, ce qui indiquait une annonce.
Le régisseur, en habit noir el en gants blancs, \ini réciter sut la scène, avec foret' salamalecs, a que M"6 Lucie, prise d'un enrouement subit, réclamait l'indulgence du public. »
On applaudit beaucoup et la pièce commença.
Lucie fit bientôt son entrée en scène, dans un costume éblouissant.
Des bravos enthousiastes l'accueillirent.
Adrien s'efforçait de maîtriser son émotion. La vue de sa première maîtresse venait d'éveiller en son âme des souvenirs avec lesquels il lui coûtait de rompre pour toujours.
Tout alla bien pendant un quart d'heure.
Mais tout à coup les yeux de l'actrice se portèrent machinalement sur l'avant-scène.
Elle reconnut son ancien amant, assis près de Julia. Une violente lutte intérieure, dans laquelle son amour et sa vanité froissée se heurtaient de front, absorba, en cet instant, toutes ses facultés. Elle s'arrêta tout court au milieu d'une de ses plus belles tirades, chancela, pâlit et finit par s'évanouir.
On baissa le rideau. L'actrice fut transportée dans le foyer où elle eut une attaque de nerfs. Un médecin, accouru à la hâte, déclara qu'elle ne pouvait rentrer en scène dans la soirée et prescrivit qu'on la ramenât doucement chez elle.
Grâce à quelques langues indiscrètes, le motif de son évanouissement fut bientôt connu. On se mon-
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trait (lu doigt L'avant-scène ou se trouvaient Adrien cl Julia.
Celle-ci. toute joyeuse de cet événement qui était un sucées pour clic, pria son cavalier de la reconduire.
— Vous le voyez, lui dit-elle en chemin, elle \<>uaime encore !
— Tant pis pour elle, répondit froidement Adrien, moi, je ne l'aime plus.
— Allons donc !
— Je vous le jure !
— Et votre cousine, mademoiselle Rachel, vous l'aimez, celle-là?...
— Beaucoup, puisque je vais en faire ma femme.
— Tiens, au l'ait, c'est vrai, n'importe : je la plains, cette pauvre Lucie, comme je plaindrais, du reste, toute femme qui aurait maintenant le malheur de vous aimer.
— J'avoue qu'elle aurait tort : fût-elle la plus jolie de la terre, je ne pourrais avoir pour elle qu'un
caprice.
— Eh ! mon cher Monsieur, un caprice, c'esl quelque chose !
— Sans doute, si j'étais assez riche ou assez fou pour le payer chèrement.
Juliase mordit les lèvres dans l'ombre.
La voiture venait de s'arrêter, rue de Calais, devant la maison de l'actrice. Celle-ci tira de sa ceinture une petite montre enrichie de diamants.
— Dix heures seulement, soupira-t-elle ; que je vais m 'ennuyer !
— Où voulez-vous que nous allions ? demanda Adrien.
— Oh ! je vais vous paraître bien capricieuse. . .
— Non; parlez : je me suis fait votre chevalier, ma soirée vous appartient.
— Si nous allions au bois ? Le croiriez-vous : j'adore les clairs de lune !
— Au bois !
Le cocher repartit.
— Savez-vous, reprit Adrien mis en belle humeur par le Champagne du dîner, savez-vous, belle dame, que l'on m'a assuré que vous étiez la créature la plus froide de Paris?...
— Vraiment?... Eh bien ! je dois rendre cette
justice à ceux qui vous ont parié tic moi : ils De vous ont pas menti.
— Ah !...
— Je suis froide et insensible parée que tout ee qui m'a entourée, a été froid et insensible; parce que, jusqu'à ee jour, rien de ce que j'ai vu, rien de ce (pic j'ai entendu ne m'a causé un de ces tressaillements involontaires, un de ces soubresauts de l'âme qui vous arrachent à votre sommeil pour vous jeter ensuite à travers les orages de la vie. Je suis froide, parce que je ne sais pas me moquer assez hypocritement de tous ces fats qui vous encensent sans cesse de leurs pitoyables louanges ; parce que je ne sais pas répondre : Je t'adore, à tous ceux qui me disent: Je vous aime; je suis froide, enfin, parce que je suis sincère et ardente dans mes affections comme dans mes haines, parce que je ne me vends pas toujours à qui veut [n'acheter !
Et cependant, j'ai là, dans ce cœur qui ne bal jamais, un loyer de tendresse et de passion dont la flamme contenue cherche souvent à déborder. Kl tenez, savez-VOUS à qui je voudrais plaire? Oh ! vous allez me trouver bien extravagante, bien ridicule
peut-être ! je voudrais devenir la maîtresse d*un homme qui n'eût pour moi aucun amour; pour qui ma beauté ne serait rien ; je voudrais être pour lui une femme vulgaire !
— Vous m'étonnez !
— Comment ! vous ne comprenez pas?... Mais, ici-bas, un homme voit une femme jeune, belle, parée de toutes les séductions physiques ; cet homme en devient amoureux. Se soucie-t-il qu'elle soit bonne, spirituelle? Non : il en veut à ces épaules qui l'ont ébloui, à ces yeux qui l'ont fasciné; il a soif et faim de cette beauté provocatrice ; il ne demande qu'à puiser l'ivresse sur ces lèvres souriantes; que lui importe le cœur, à cet homme ! le corps, dans sa splendide et luxuriante floraison : voilà ce qu'il lui faut !•
Yous avez pu le remarquer, ces amours-là sont les plus féroces...
Moi, c"est le contraire que je rêve ! Me faire aimer pour moi-même ; parvenir à vaincre les dédains à force de dévouement ; triompher de l'indifférence à force de sacrifices, de la colère à force
de douceur; de la haine même, à force d'amour, oh ! quel bonheur ce sciait.
EtJulia laissa tomber sa belle tête sur la capote de la voiture; ses grands yeux noirs se tournèrent vers le ciel : elle semblait ainsi sourire aux étoiles !
Il y eut un moment de silence pendant lequel la courtisane se livra à mille idées bizarres.
Adrien contemplait cet ange déchu et s'avouait intérieurement que ce n'était pas là la femme qu'on lui avait décrite. Au lieu de l'être froid et impassible qu'il s'attendait à rencontrer, c'était une nature ardente et poétique.
Qui donc a pu souffler le rayon de vie sur cette Galathée?se demandait-il.
Adrien avait vingt-trois ans ; pouvait-il rester insensible à tant de grâce et de fascination ? Mais le souvenir de Rachel? m'objecterez-vous. — Bah! vous riposterait un vieil auteur gaulois : Oncques vit-on les parpaillans se dégonster des roses ?
Aussi serra-t-il cette petite main blanche qu'on lui abandonnait sans résistance; puis il saisit la taille de l'actrice dont la tête, sans doute par mégarde, vinl tomber sur la poitrine brûlante du jeune
homme. Tout cela se fit en un clin d'œil et presque sans mouvement.
Dix minutes se passèrent de la sorte. Julia paraissait assoupie. Tout à coup ses paupières se soulevèrent avec une expression de langueur ineffable; elle regarda Adrien avec douceur. Attiré, malgré lui, par ce regard cpii demandait de l'amour, les lèvres de l'artiste se rapprochèrent de celles de la jeune femme et... vous devinez le reste !...
La courtisane se serrait en frissonnant contre Adrien.
— Oh ! que c'est dommage... lui murmura-t-elle tout bas en baissant les yeux ; il me semble que c'est vous que j'aurais voulu aimer !
L'artiste ne répondit rien.
— Si votre cœur avait été libre, n'est-ce pas que je ne vous aurais pas déplu ?. . .
— Non ; je vous aurais peut-être trop aimée... La courtisane se tut et, tirant un mouchoir de
batiste de sa poche, elle le porta à ses yeux et se prit à sangloter.
— Qu'avez-vous ? lui demanda Adrien.
*°- LES FEMMES DE IflÉATIlE.
— Rien, ee sonl les nerfs... il y avait bien longtemps que je n'avais pas pleuré; ces pleurs me fonl du bien, — Puis, riant aux éclats : Vous «lovez me croire folle, n'est-ce pas V
li ('(ait minuit et quart. La voiture avait depuis une heure repris le chemin de Paris et venait de s'arrêter une seconde fois à destination.
Adrien fit descendre Julia et lui tendit la main.
— Tous me quittez? lui dit l'actrice tristement.
— Il le faut bien.
— Pourquoi ?
— Vous êtes une enfant !
— De grâce, ne me laissez pas seule.
— Demain, je viendrai vous voir.
— Demain, reprit-elle en appuyant sur ce mot. demain ! qui sait si je vivrai !
— Vous voulez rire !
— Non ; regardez plutôt : je pleure !... Adrien paya sa voiture et, sans plus d'explications, monta avec Julia.
La femme de chambre vint à leur rencontre un flambeau à la main.
L'appartement de l'actrice était au second.
Comme chez Elmire, comme chez Jeanne, comme chez toutes les femmes à la mode, l'ameublement était d'une somptuosité et d'une élégance remarquable. Mais Adrien, habitué à l'étalage de ce luxe, n'y fit guère attention.
— Ouvrez les fenêtres, dit Julia à la soubrette en lui passant son chapeau, et donnez-moi un peignoir: on étouffe ici, n'est-ce pas, Adrien ?
La soubrette s'empressa d'obéir. L'actrice entra dans une pièce voisine pour opérer son changement de toilette, j'allais dire de décor.
Pendant cette opération, notre jeune homme se mit à réfléchir. Quel peut-être le but de cette femme? Eh ! que m'importe, après tout ! je ne l'aime pas, je n'ai donc rien à craindre... une jolie femme est toujours une jolie femme ! ce sera mon éternel adieu à la vie de garçon.
En cet instant, la dernière recommandation de Rachel lui vint à l'esprit : il tira de sa poche le portrait de sa cousine, de sa fiancée :
— Oh ! sois sans crainte, va, lui dit-il ! comme si elle eût dû l'entendre, tu es la seule que j'aime, toi, ma mignonne, tu es la seule que j'aimerai toujours.
Et il embrassa le médaillon.
Juliaful bientôt de retour. Elle congédia la bonne et fit fermer les portes.
— nue pensez-vous de moi ? demanda Julia au jeune homme.
— Que vous êtes la plus adorable créature que je connaisse; rien de plus.
— Rien de plus, vrai ?
— Vrai.
— Pourquoi ne vous ai-je pas connu plus tôt ! je ne vous aurais pas trahie, moi !
— En êtes-vous sûre, au moins ?
— Méchant que vous êtes, allez ! ai-jc des raisons pour vous parler ainsi ? Ah ! vous vous imaginez peut-être que j'en veux à votre or, à votre fortune ? Eh bien ! détrompez-vous ; en voulez-vous une preuve, regardez !
Et, en disant ces mots, elle avait ouvert un petit coffret d'où elle retira des coupons de rente.
— Tenez, je suis riche ; je n'ai besoin de personne : j'ai 25 mille, livres de revenu.
Adrien ouvrait de grands yeux étonnés.
— Vous voyez bien qu'ils vous ont menti, cou-
tinua-t-elle, ceux qui vous ont assuré que je comptais sur l'or d'aujourd'hui pour vivre le lendemain ! Oh ! croyez-le bien, allez : je vous aurais aimé pour vous, pour vous seul. Je vous aurais aimé parce que vous possédez un je ne sais quoi qu'il m'est impossible de définir, mais que je n'ai encore rencontré chez personne. Jusqu'ici mon cœur avait dormi d'un profond sommeil; il n'est éveillé que depuis trois heures ! oh ! je vous le jure sur le portrait de cette vieille femme que j'appelai ma mère et qui est morte en me laissant seule et abandonnée en ce monde !...
Puis, elle vint s'asseoir près de lui sur le canapé.
— Me crois-tu, dis ? Et, penchant son front sur la poitrine de l'artiste, elle lui murmura ces deux syllabes magiques vieilles comme la terre et pourtant toujours nouvelles : Je t'aime ! aie pitié de moi. Écoute, Adrien : j'ai vu des hommes se rouler à mes pieds : — les uns étaient riches, les autres étaient beaux ; je les ai vus me supplier à mains jointes de leur accorder un sourire, un regard, une caresse... Eh bien ! à mon tour, c'est moi qui te supplie, c'est moi qui demande à ce cœur qui ap-
iOG LES FEMMES DE THBATBE.
parlicnt à une autre, un peu, rien qu'un peu «l'amour !...
Adrien, séduit par tant de beauté et de passion,
ne put échapper à la tentation. Il mordit à belles dents à la pomme qu'Eve lui présentait avec tant de grâce. Et, dans les enivrements de l'amour et de l'orgueil, il se disait à lui-môme : Voilà donc la femme que le monde appelle la «statue de marbre ! »
Le lendemain, Adrien rentra chez lui de bonne heure. Il avait repris son logement de la rue Meslay. Ce séjour lui plaisait à cause même des souvenirs d'amour et de jeunesse qui s'y rattachaient.
Il trouva, chez sa concierge, une femme en pleurs qui l'attendait ; c'était la femme de chambre de Lucie.
— Venez vite, Monsieur, lui dit-elle en l'apercevant, madame s'est empoisonnée, elle est mourante.
— Qui? madame? demanda le jeune homme tout tremblant.
— Mais, parbleu ! mademoiselle Lucie, s'écria
la concierge: oh! ces monstres d'hommes, ça n'a pitié de rien !
— Où est-elle donc?
— Chez elle, tout près d'ici, boulevard Bonne- Nouvelle, continua la soubrette; j'ai en bas une voiture. Hâtez-vous, Monsieur : vous seul pouvez encore la sauver. Si vous saviez comme elle souffre !
Adrien ne se fît pas prier davantage, il suivit la femme de chambre.
Pendant le trajet, Marianne, — c'était le nom de la bonne, — lui donna quelques explications. Lucie, en rentrant du théâtre, s'était mise au lit. Peu â peu son irritation nerveuse s'était calmée; elle s'était même assoupie. Mais au bout de quelques instants, elle s'était éveillée en sursaut, avait pris une fiole de laudanum placée sur son guéridon, et, dans un accès de désespoir, en avait avalé une partie du contenu. Le délire le plus affreux n'avait pas tardé à s'emparer d'elle ; elle se roulait sur son lit, et, au milieu de ses cris de souffrance, prononçait sans cesse le nom d'Adrien.
La bonne cessait â peine de parler, quand la voiture s'arrêta.
— C'est ici, Monsieur, dit celle-ci en descendant, suivez-moi.
Adrien trouva le médecin dans le salon; il rédigeait une ordonnance.
— Eh bien? Monsieur, questionna avec effroi le jeune homme.
— Hum ! hum ! fît le docteur, le cas est grave, d'autant plus grave, qu'elle refuse obstinément de prendre les remèdes qu'on lui prescrit. Si vous avez quelque autorité sur elle, je vous conseille, Monsieur, de la dissuader de sa fatale résolution. Nous allons essayer tout à l'heure d'un vomitif, si toutefois vos exhortations sont, comme je l'espère, mieux accueillies que les miennes. Nous avons affaire à un terrible petit sujet! je vous préviens... si encore je
connaissais la cause véritable de ce suicide ! car, c'est un suicide, Monsieur, une demi-fiole de laudanum de Sydenham ! Il y a évidemment sous tout cela une peine d'amour, un désespoir de femme trahie, que sais-je ! vous le savez peut-être, vous, Monsieur ?
Adrien allait répondre, mais Marianne vint le prévenir que Lucie était prête à le recevoir.
210 lls Paumes i>k j ni ai ise.
Ce ne fut pas sans une poignante émotion que l'artiste pénétra dans la chambre à coucher de la jeune femme. Son émotion redoubla quand il l'aperçut pâle et défaite- La tète de la malade était posée sur l'oreiller de manière à ce que son visage fût tourné vers le visiteur. Ses cheveux, sans être en désordre, s'éparpillaient cependant en boucle^ légères sur ses tempes et autour du cou. Son regard était plein d'une tristesse résignée qui imprimait à l'ensemble de sa physionomie une touchante el douloureuse expression.
En voyant entrer Adrien, elle se drcs>a sur son séant et lui tendit la main.
Le jeune homme la prit doucement dans les siennes, une larme vint à sa paupière. Puis, Rapprochant de l'actrice et l'embrassant au Iront :
— Malheureuse ! lui murmura-t-il, qu'as-tu lait ! Lucie, sans répondre, s'enveloppa la tète de se^
deux bras, puis, les écartant (oui à coup, et les passant autour du cou du jeune homme, elle se mil à sangloter.
— Écoute, Adrien, lui dit-elle, lu aurais loii de me gronder: je suis si contente de mourir.., main-
tenant surtout que je t'ai revu ! Ah ! tu ne te figureras jamais tout ce que j'ai souffert depuis notre séparation! c'est impossible à dire ! J'ai essayé de tous les remèdes pour me guérir, j'ai usé de toutes les ressources, rien n'y a fait. Mes souvenirs, ces doux souvenirs de notre premier amour, me poursuivaient partout: au théâtre, au bal, dans l'orgie, et jusque dans la prière... Oui, mon ami, il m'est arrivé bien souvent de prier ! cela te surprend, n'est-ce pas? que veux-tu ! moi, je n'étais pas née pour être courtisane ; il ne faut pas avoir de cœur à ce métier-là, et pour mon malheur, — pour mon bonheur peut-être, — le mien n'a pas un instant cessé de battre ! Voilà pourquoi je n'ai pu t'oublier. toi que j'aimais tant, toi que j'aime tant encore aujourd'hui! Aussi, l'autre soir, quand je t'ai reconnu, toi, mon Adrien, assis près de cette... Julia, toutes mes tortures de six mois se sont concentrées en mon âme... la douleur m'a rendue folle..., folle !... mais qu'importe ! je suis heureuse à présent, puisque c'est à ma folie que je suis redevable de mon dernier bonheur !...
-212 LES FEMMES I>K TBEATRB.
Adrien pleurait : la mourante l'attira vers elle et le couvrit de baisers.
— Voyons, là, franchement, reprit-elle en s'efforçant de sourire, as-tu quelquefois pensé à la petite Lucie? Oui, n'est-ce pas? tu as pensé souvent à moi? tu t'es rappelé sans doute ces douces heures que nous avons passées ensemble. Te souviens-tu de notre première course dans les champs, a Reims, et ici, à Paris, de notre petite chambre de la rue Meslay? Moi, je m'en souviens bien, va ! oh ! ces souvenirs, ils me feraient revivre, je crois... oui, je veux vivre, je vivrai ! je ne suis pas morte encore, pas vrai?... dis?...
Elle retomba dans le délire.
Adrien passa la journée et la nuit à son chevet. On parvint à faire prendre à la malade un antidote qui amena une crise terrible.
— Cette crise la sauvera, dit le docteur à notre héros, mais elle mourra jeune.
Rassuré désormais sur la guérison de Lucie, Adrien éprouva le besoin de reprendre sa liberté. Avant de quitter la jeune femme, il lui promit de
venir la voir souvent, cette promesse la consola un peu de son départ.
— Diable ! murmura l'artiste en s'éloignant, j'aurais, je crois, mieux fait de rester à Bois-Colombe !
Il alla chez Gaston.
— Ah ! vous voilà donc enfin ! s'écria celui-ci ; vous m'avez crânement fait poser, hier, au café Riche !
Adrien allait lui raconter les événements de la veille, mais son ami ne lui en laissa pas le temps.
— C'est bon ! c'est bon ! on sait tout... ah! vous en faites de belles, monsieur le don Juan ! vous avez donc juré de faire mourir toutes les femmes d'amour ! ce que c'est qu'un duel, tout de même ! comme cela vous met en vogue! hein?... Tenez, en voilà une qui sort d'ici que j'avais toujours connue d'une froideur, d'une insensibilité marmoréenne, et bien! mon cher, elle est actuellement en ébullition ! elle crie, elle pleure, elle s'agite, elle trépigne... elle est folle, en un mot ! et de qui, s'il vous plaît? de vous, Monsieur, de vous-même ! elle veut tuer tout le monde et se tuer elle-même, si vous ne l'aimez pas!.. Ah ça, mon ami, quel ta-
lisman possédez-vous donc? Auriez-vous découvert quelque philtre, quelque recette enchantée?...
— Je n'y suis pas : de quelle femme voulez-vous parler?
— Ah parbleu! faites l'étonné, maintenant ! vous le savez mieux que moi.
— DeJulia?
— Eh ! sans doute !
Adrien partit d'un large éclat de rire.
— Riez, sans cœur, continua Gaston plaisantant, riez bien! mais, si j'ai un bon conseil à vous donner, c'est de retourner près de votre père. Si les femmes de théâtre s'en mêlent, vous ne sortirez qu'en lambeaux de leurs redoutables griffes. Elles sont pires que les bacchantes antiques.
— N'importe! reprit l'artiste sur le même ton. je veux, pendant quelques jours encore, me dévouer aux furies. J'espère que, pour adoucir mon malheur, vous dînerez ce soir avec moi?
— J'accepte, mais par pur dévouement, au moins! je ne vous quille plus d'un pas; autrement vous seriez capable de faire une troisième conquête...
— Soit, je rentre chez moi m'habiller, et à cinq heures, au café des Variétés.
— Tâchez d'être exact, cette fois...
— Oh ! comme le canon du Palais-Royal. Boum ! . . . Adrien trouva une lettre chez sa concierge, il
reconnut tout de suite l'écriture de Rachel. Voici ce qu'elle lui disait :
« Depuis que tu es parti, mon Adrien, il y a de « cela trois jours — trois siècles ! — nous nous « ennuyons à mourir. Le matin, je vais toute seule «au jardin; je m'assieds sur ce banc de gazon, « sous cette petite tonnelle où tu aimais tant à « reposer, pendant ta convalescence. Elle est au- « jourd'hui plus belle que jamais : un rossignol a « posé son nid entre les branches du groseillier qui « est à côté. Chaque jour, j'émiette des friandises « sous l'arbuste où l'oiseau vient les ramasser presque en ma présence. La nuit, j'écoute de ma « fenêtre" ses jolis chants, et je m'endors en rêvant «à toi; d'autres fois, je cueille des marguerites. « Et lorsque je les interroge une à une, si tu voyais « comme mon cœur bat, comme ma main tremble ! « Les charmantes petites fleurs ! toutes jusqu'à
( présent m'ont répondu : Beaucoup ! oh ! n'est-c< « pas, qu'elles ne m'ont pas menti ?
« A table, mon oncle ne me parle que de toi, de « nos projets, de notre mariage qui le rendra si « heureux. Avant-hier, nous sommes allés nous « promener, bras dessus, bras dessous, dans les « bois, comme deux amoureux... tu n'es pas ja- « loux?...
« Et toi, que fais-tu dans ce grand Paris dont la « rumeur arrive parfois jusqu'à notre solitude? N'y « demeure pas trop longtemps, je t'en prie... il est « des moments où j'ai peur que tu ne m'oublies.. . « il y a, autour de toi, tant de séductions, tant de (( pièges dorés? Mais non : tu penses toujours à « moi, à ta petite Rachel. Comptes-tu, comme moi, « les jours qui nous séparent encore de notre doux « bonheur? il n'y en a plus que douze ! ce sera vite « passé, surtout si tu viens souvent nous voir.
« Ce matin, la couturière m'a essayé ma robe a blanche... si tu savais comme elle me va bien! « mon oncle était tout émerveillé : il ne pouvait se « lasser de me regarder. Gomme tu m'aurais cm- « brassée de bon cœur, si tu avais été là : ne l'inia-
LES FE.UMES DE TDEATliE. 2.7
« gine pas, au moins, que tout ceci soit de la vanité, « de la coquetterie ! non, mon Adrien; mais je « tiens à être belle, bien belle, si belle enfin que tu « sois obligé de m 'aimer autant que je t'aime.
« Viens demain, sans faute, nous t'attendrons « pour dîner. Nous mettrons le couvert sous la « tonnelle.
« Adieu donc et à bientôt. Permets-moi de t'ema brasser sur les deux joues, tu ne peux refuser « cela à ta fiancée, à
« ta Rachel. »
— Pauvre petit ange ! murmura Adrien en portant à ses lèvres la lettre qu'il venait de lire. Et j'ai pu!... ne songeons plus au passé; demain, je retourne à Bois-Colombe et je n'en sors que marié !
Allons, c'est aujourd'hui que j'enterre ma vie de garçon ! De profundis /. . .
Il s'habilla.
Au moment où il allait sortir, il entendit sonner.
— Qui diable peut venir à cette heure? se demanda-t-il en allant ouvrir.
C'était Julia.
2l8 LES FEMMES DE THEATRE.
A cette apparition inattendue, le jeune homme
devint tout rouge.
L'actrice, au contraire, était pâle.
Adrien lui offrit un fauteuil.
— Je me disposais à aller chez vous, dit-il à sa maîtresse, pour couper court à toute explication.
— Ah !... fit Julia; pourquoi n'êtes-vous pas venu hier?...
— Mais...
— Je le sais, continua-t-elle ; vous auriez donc tort de vouloir me le cacher.
— Eh bien! pouvais-je faire autrement?...
— Non, certes; et est-elle morte, enfin'?...
— Madame!... s'écria Adrien avec colère.
— Oui, j'ai tort, je suis folle !... oh ! c'est que je souffre, voyez-vous!...
Le jeune homme avaithâtede terminer cette scène.
— Est-ce ma faute, après tout, répliqua-t-il avec humeur; ne vous ai-je pas prévenue que je n'étais plus libre?
— C'est vrai, soupira l'actrice en laissant tristement, retomber sa tète sur sa poitrine; c'est une fatalité!...
LES FEMMES DE TflÉATllE. 2 ] <)
Adrien enfila sa redingote en chantonnant un refrain grivois.
— Ah ! dit Julia avec un sourire amer, vous êtes sans cœur et sans pitié ! . . . mais vous ne savez donc pas ce que c'est qu'une femme comme moi, lorsque cette femme aime passionnément, avec frénésie?...
— Je m'en doute bien un peu, répondit-il d'un air moqueur ; je regrette vivement de ne pouvoir que vous plaindre, lorsqu'il m'eût été si agréable de vous consoler !
— Mais quel homme , quel tigre êtes-vous donc?...
— Un tigre, moi ! vous savez bien que non, Madame... Que voulez-vous ! moi aussi, j'ai souffert!
— Pas autant que moi.
— Vous?... ce n'est pas l'amour qui vous broie le cœur, c'est l'amour-propre !
— Oh! vous êtes cruel ! que vous ai-je fait, mon Dieu !
— Voyons, lui dit gentiment Adrien, calmezvous. — Puis, s'approchant d'elle et mettant les mains de l'actrice dans les siennes :
— Les larmes ne vont pas à ces jolis yeux, cette
220 LES J'OMIS DE I ilK aTUE.
bouche est faite pour sourire; croyez-moi, ne forcez pas vos sentiments : ne vous jetez plus dans an amour sérieux. — Certes, j'aurais été fier, j'aurais été heureux de faire de vous ma maîtresse, mais cela m'est tout à fait impossible, je ne m'appartiens plus.
Et il la prit dans ses bras; Julia fondait en larmes. Le jeune homme essuya lui-même ses beaux yeux et, après lui avoir rendu quelquesbaisers, lui dit de sa voix la plus caressante :
— Eh bien? c'est fini?...
— Oui.
— Nous ne pleurerons plus?
— Non.
— Alors, allons retrouver l'ami Gaston et nous irons ensuite sabler le Champagne; accepté?...
Julia se mit à sourire.
— Allons, tout va bien ! s'écria Adrien; les grands yeux noirs s'animent, le front se déride : après la pluie, le beau temps !
Nos jeunes gens se dirigeaient vers la porte, quand un violent coup de sonnette retentit.
— Encore ! exclama Adrien avec dépit.
Une femme apparut sur le seuil de l'appartement.
— Lucie !
C'était elle, en effet; pâle comme une morte, se soutenant à peine et enveloppée dans un cachemire des Indes comme dans un riche linceul.
Adrien ne savait quelle contenance prendre. Il restait là, bouche béante, en face de ce spectre qui le terrifiait. Quant à Julia, elle s'était rapidement recroquevillée dans sa carapace de marbre. Elle se tenait immobile et debout dans un coin apparent de la chambre.
— Je vous dérange, dit la nouvelle venue à Adrien, vous êtes en compagnie... J'ai entendu vos éclats de rire... oh! ne vous gênez pas : que vous fait la présence d'une morte !...
— Lucie!!!
Affaiblie, exténuée par cet effort, la jeune femme se laissa tomber sur un fauteuil et s'écria avec des sanglots dans la voix :
— 0 mon Dieu! que vous me punissez!... cet homme à qui j'ai sacrifié ma vie... cet homme pour
ïil LES FLMMES DE THÉAIIIE.
lequel je vais mourir, me délaisser, parodier mon
agonie... et avec qui !
— Madame!... interrompit Julia furieuse.
Lucie en la voyant faire un pas vers elle, se pril
à rire d'un rire aigu, strident comme le sifflement d'une couleuvre. Elle voulut se soulever et retomba aussitôt évanouie.
Adrien se pencha vers elle et fit signe à Julia de se retirer.
— Votre présence ici ne pourrait qu'aggraver le mal, lui dit-il.
— C'est bien, répondit la courtisane rouge de colère et de honte, vous donnez raison à celte femme... c'est sans doute un dernier hommage à sa constante fidélité !... je vous approuve,..
Elle sortit.
Adrien prit Lucie dans ses bras et fit tout ce que sa présence d'esprit lui suggéra pour la rappeler à la vie. Elle finit enfin par ouvrir les yeux qu'elle promena anxieusement de tous côtés.
— Elle est partie, lui murmura le jeune homme qui Comprit ce que signifiait ce regard.
— Ah! répliqua faiblement l'actrice, moi aussi.
je vais partir et pour toujours ! . . . oh î sois tranquille, mon ami, je ne t'embarrasserai pas longtemps : j'ai à peine une heure à vivre...
— Tu vivras, le médecin ne l'a-t-il pas assuré ?
— Le médecin ! . . . il est parvenu à extraire une t'ois le poison de mes veines, mais cette fois-ci il n'y parviendra pas...
— Que dis-tu ! . . .
— Je dis que, quand j'ai su que cette femme, cette Julia était ici, j'ai bu le contenu de ce flacon. — Et elle lui montra une petite fiole au fond de laquelle restaient quelques gouttes d'un liquide jaunâtre.
— Que faire, mon Dieu, que faire!...
Adrien appela de toutes ses forces.
Justement Gaston montait, car il s'était lassé d'attendre.
— Venez, venez vite, lui cria Adrien en l'apercevant.
— Qu'y a-t-il donc?
— Regardez ! . . . — il lui montra Lucie étendue dans son fauteuil et presque sans mouvement.
Gaston s'approcha, examina avec attention la
jeune femme et dit tout bas à son ami : Elle e^t perdue !
— Il faut la sauver !
— Trop tard.
— Mais à quoi sert donc la science! s'écria l'artiste dans son désespoir.
— La science est impuissante contre la mort...
— Morte! est-ce qu'elle est morte?... non; non; son cœur bat encore!... écoutez...
— Essayons de la sauver, mais je vous le répète, il est trop tard.
Gaston écrivit à la hâte une ordonnance qu'il lit porter chez le pharmacien de la rue.
Adrien, aidé du docteur, transporta doucement l'actrice sur le lit.
Une heure après, Lucie reprit ses sens. Elle se tourna vers son amant qui pleurait à son chevet, et, prenant dans ses mains déjà froides la tète du jeune homme, elle appuya ses lèvres sur son front avec une fiévreuse ardeur...
— Je vais mourir... lui dit-elle.
— Non! reprit Adrien avec conviction, si tu reviens a la vie, eh bien!...
— Eh bien?
— Eh bien ! nous ne nous quitterons plus !. . .
— Merci, mon Adrien, mais je ne veux plus de ton amour, je ne veux que ton souvenir... ton souvenir, entends-tu, tu ne me refuseras pas cela? Moi vivante, ton avenir serait brisé, ton bonheur à jamais détruit... Oh! ne crois pas que j'emporte avec moi le moindre ressentiment... n'est-ce pas de ma faute, d'ailleurs, si tu m'as quittée, si tu m'as maudite peut-être... Oh ! les femmes de théâtre, ce sont elles qui m'ont perdue... ce sont elles qui m'ont poussée dans la fange... J'étais pauvre, ma toilette était simple, mais tu m'aimais et ton amour me suffisait... Un jour, elles me firent rougir de ma pauvreté,... je voulus des bijoux, des diamants, des robes de velours... je voulus de la fortune et de la gloire... tout cela, je l'ai eu... et maintenant que la tombe va me recevoir, à quoi me servent donc la gloire et la fortune !... A rendre ma mort plus amère ! . . .
Pendant toute la nuit, elle fut en proie au délire. Adrien ne quitta pas le chevet de son lit. Vers le matin, elle s'assoupit.
2?C i.l.S FEMMES DE TBÉVIItl..
— Elle dort, dil tout bas Adrien à Gaston qui n'avait pas voulu abandonner un instant son ami.
— oui. répondil celui-ci, le sommeil qui précède la mort !
Adrien ferma les yolets pour empêcher la lumière (ic pénétrer dans la chambre. Comme contrarie à cette scène de désolation, le temps était d'une sérénité splendide. Les premiers rayons du soleil levant se brisaient déjà sur la cime des toits en arêtes éblouissantes.
En cet instant, Lucie s'éveilla en sursaut et dil au jeune homme :
— Non, ne Terme pas... je veux voir encore le ciel...
Adrien s'empressa d'obéir, puis il vint se mettre à genoux au pied du lit de sa maîtresse.
— Écoute, ami, lui dit-elle d'une voix presque éteinte, promets-moi de le souvenir un peu de moi... quand lu m'auras conduite à ma dernière demeure, tu t'en iras à Bois-Colombe, près de ta fiancée... lu l'épouseras... mais chaque année, au printemps, lu viendras déposer sur nia tombe une branche de lilas blanc, et lu diras une petite prière
pour moi... tu me le promets bien, n'est-ce pas? — Pais, regardant le ciel radieux : Oh! le beau jour pour mourir ! qu'en pensez-vous, monsieur Gaston? Les deux jeunes gens pleuraient à chaudes larmes.
— Allons, vilains enfants que vous êtes, continuât-elle avec un sourire d'une douceur infinie, voilà que vous allez gâter mes dernières joies...
Puis, tout à coup, elle étendit ses bras vers son amant :
Adrien! Adrien! murmura-t-elle si bas, que le bruit de sa voix n'arriva que comme un souffle à l'oreille du jeune homme.
Elle était morte ! ! . . .
Adrien se précipita sur ce cadavre encore palpitant et le tint longuement embrassé. Il fallut que Gaston le rappelât à lui-même.
Une heure après, Julia, dans une toilette tapageuse, entrait dans l'appartement.
— Que venez-vous faire ici, Madame? lui demanda sévèrement le fiancé de Rachel, je ne vous connais plus.
228 LES FEMMES DE THÉAÏliE.
— Je vous connais encore et c'est ce qui me tue ! répondit-elle sans sourciller en parodiant le fameux vers des Horaces. Figurez-vous, mon cher, que, ce matin, à mon réveil, j'ai été prise d'un remords, vous devinez à propos de quoi... comment va Lucie?... Votre concierge m'a assuré qu'elle était morte, mais moi, je ne crois à rien, ici-bas : pas même aux suicides par amour!...
Adrien toisa l'actrice d'un regard de mépris, puis il la saisit par le bras et la força à se rapprocher de l'alcôve dont il écarta brusquement les rideaux.
— Et maintenant, ycroirez-vous?lui demanda-t-il d'une voix vibrante de colère et d'indignation.
— Je me doutais que cette petite finirait mal, pensa la courtisane en se retirant.
Elle ne savait pas jouer la comédie !