I.l a PI MU-. DE IHÉATBJ
de colère i u de mauvaise humeur, de frapper cotte enfant qui s'était donnée à lui comme à son seul protecteur sur la terre. Et pointant, la jeune fille s'attachait plus que jamais à celui qui l'abreuvait si lâchement d'humiliations el de souffrances. Incompréhensible el sublime mystère de l'amour chez la femme ! son dévouement ne se lasse pas et revêt toutes les formes. Son sacrifice lui est une âpre et mordante volupté. La victime e>t lière. est heureuse de s'immoler. Elle gravit son calvaire la tète haute el le Iront radieux! Si lourde que soit sa croix, si faibles que soient ses épaules; elle repousserait d'un sourire le C.vrénèen qui lui offrirait un peu de sa force : elle n'eu a pas besoin. Elle portera seule son fardeau, dût à la lin son fardeau l'écraser ! Le Chrisl a été crucifié pour la rédemption de lous; la femme se crucifie elle-même pour la rédemption d'un seul !
El puis, vous le savez, Jeanne était à la veille
d'être mère !
Cette circonstance qui, dans le cœur de tout autre m1"' flans celui d'Henri, cûl éveillé de si chaudes émotions, le laissa froid el insensible.
Un soir, il rentra ivre en fredonnant une obscénité rimée.
Jeanne sanglotait dans un coin de la chambre. Henri, lui dit-elle en lui pressant les mains, aie pitié de moi, je souffre, va chercher un médecin...
L'ivrogne ricana entre ses dents.
— Un médecin ! un médecin ! murmura-t-il, j'aime mieux aller boire !
— Henri, je t'en supplie...
— Laisse-moi tranquille, ou sinon...
— Mais tu n'as donc pas de cœur !
— Ya-t'en au diable avec tes jérémiades ! — Et il la repoussa avec une telle violence, que la jeune fille chancela et alla se heurter contre un angle du lit.
— Le choc lui fit éprouver une secousse intérieure qui fut pour elle une foudroyante révélation : elle se releva, pâle, haletante, superbe d'indignation :
— Tout est fini entre nous ! s'écria-t-elle, vous avez tué mon enfant !...
L'amour de la jeune fille venait de s'ensevelir dans l'immense désespoir de la mère.
Trois mois après ces événements, Jeanne était une des lionnes de Paris.
Comment était-elle parvenue à cette haute position sociale ?
Eh ! chers lecteurs, ai-je besoin de vous le dire !
Il y a dans Paris quelques centaines de vieillards et de jeunes gens — les vieillards sont les plus nombreux — Russes, Anglais, Français, Espagnols, voire même Gascons, qui ne trouvent pas de meilleur emploi à faire de leur fortune que delà transformer en hameçons dorés auxquels viennent se prendre ctourdiment nos ablettes enjuponnées. C'est un spectacle des plus édifiants !...
LES I KM Ml S Dfi Hli.A III .
Jeanne, que la misère el les rudes privations avaienl affamée, se jeta avec joie sur L'hameçon que lui tendit un noble boyard, verl galanl archi-millionnaire qui n'avail pas vu moins de soixante-cinq hivers e1 qui s'ingéniait, de la façon la plus amusante du monde, à Faire fondre la neige que ces longs hivers avaient amassée sur son vénérable chef.
l'n jour, c'était, je crois, un dimanche de décembre, notre boyard, dont je ne vous dirai pasle uom, de peur d'estropier son orthographe russe, notre boyard, après avoir baisé notre jeune fille au front, un baiser de père ! — lui tint à peu près ce langage :
— Jeanne, ma mie, le jour de l'an s'approche ; que veux-tu pour les étrennes?
— Ce que vous voudrez, répondit-elle.
Cette réponse nous prouve que Jeanne connaissait déjà à fond son protecteur, et qu'en ne lui demandant rien, elle était sûre d'obtenir beaucoup.
i ne voiture attendait nos drux personnages, le \ ieillard pria Jeanne d'y monter.
Oh '. la iolie voiture, s'étail perfidement écriée
LES FEMMES DE THEATRE. loi
la jeune fille, la belle livrée ! A qui donc ce beau coupé ?
— A toi, mon enfant...
— A moi ! à moi !
— Oui.
Elle se précipita dans l'intérieur comme une petite folie.
— Et où allons-nous ?
— Rue Taitbout.
La voiture partit ; en quelques minutes, on arriva à destination.
Le boyard fit monter la jeune fille au second étage d'une magnifique maison, et, lui glissant une clef entre les doigts, la pria d'ouvrir elle-même. La porte ouverte, un valet se présenta devant elle et la salua jusqu'à terre. Elle pénétra ensuite dans des appartements dont le luxe et la richesse l'éblouirent.
— Où sommes-nous donc? demanda-t-elle.
— Chez toi...
Ces deux mots d'un laconisme si éloquent produisirent un effet magique sur la jeune fille. Elle considéra de nouveau les merveilles qu'elle avait
sous les yeux, puis son regard sembla interroger le vieillard qui souriait de l'étonnement fie la gentille créature :
— Oh ! que fous êtes bon. lui dit-elle enfin, en se jetanl â son cou.
Ce témoignage d'expansive tendresse rendit le vieillard radieux.
— Oh ! tu n'as pas encore tout vu ! lui murmurat-il doucement.
11 ouvrit alors une armoire où s'étalaient une dizaine de robes de soie, de velours, de toutes couleurs. Puis, du linge, des dentelles, des chapeaux, des cachemires, des parures. En présence de cette magnifique exhibition, Jeanne n'avait pas assez de ses deux yeux pour admirer, et doses deux lèvres pour embrasser le vieillard, sa joie tenait du délire ! El voilà comment la maîtresse d'Henri devint une Femme du jour !
Elle cul des maîtres de chant, de piano, de fran- ''■"-• Elle lil en tout des progrès rapides qui ajoutèrenl au charme de sa jeunesse el de sa fraîche beauté. S'il lui arrivait quelquefois de se rappeler le passé, ce n'était que pour mieux apprécier leçon-
traste qu'il lui présentait avec le présent. Hier la misère, aujourd'hui l'opulence ! Et cependant, se disait tout bas la jeune fille, j'aimais mieux Henri avec ses défauts, que mon Russe avec ses qualités! Pourquoi? Elle le savait bien, mais elle ne voulait plus se l'avouer. De peur de se comprendre, elle s'étourdissait jusqu'à l'oubli d'elle-même et des autres. De chute en chute, elle parvint à réussir au delà même de ses désirs.
Quand elle fut bien repue de plaisirs, elle eut soif de célébrité. Une de ses amies lui proposa de se mettre au théâtre. Jeanne accueillit avec enthousiasme cette proposition. Mais le boyard y consentirait-il, lui? Là était la question, mais bah! ce que femme veut, le diable le veut. Donc, le diable aidant, la courtisane sut aplanir toutes difficultés.
L'amie dont nous venons de parler devait donner une représentation, à son bénéfice, à l'École-Lyrique. Jeanne voulut y faire ses débuts.
Le boyard répondit à cette demande par une grimace. Jeanne la renouvela par un sourire. Elle gagna sa cause, à la condition expresse, toutefois, qu'elle ne jouerait que cette fois-là seulement. Son
I , ; LES PI M Ml. s DE IDE \ 1 1 1 K .
protecteur loua une partie de la salle et invita tous ses amis.
Jeanne débuta dans le rôle de Mimi, de la Cord sensible, et, soyons juste, elle s'en tira à peu près convenablement.
On lui (il une ovation : ce furent des applaudissements enthousiastes, des trépignements frénétiques. Elle sortit de scène sous une pluie de fleurs.
C'était bien le moins qu'on pût faire pour la maitresse d'un boyard :
Ce succès, dû à la bienveillance et à la flatterie bien plus qu'à son talent, l'encouragea à persévérer dans cette voie qui ouvrait à si m orgueil de si riantes perspectives. Le prince finit par prendre . lui-même au sérieux les triomphes de la jeune lille, el u'apporta plus d'obstacles à ce qu'il croyait être une vocation. Le talent de l'actrice mettrait un rayon de plus au Iront de la jeune fille et une nouvelle saveur à l'amour de la courtisane. Tout en favorisant de la sorte les projets ambitieux de sa maîtresse, le princeavait soin de se réserver la part
du lion.
LES FUIMES DE IDÉATUF. 135
Jeanne devint bientôt l'étoile la plus lumineuse de l'École-Lyrique.
Un soir qu'elle jouait la Dame aux Camélias, le hasard amena Henri à ce théâtre. Grande fut sa surprise de reconnaître en la Marguerite Gauthier du drame, éblouissante de parure et de bijoux, celle qui l'avait jadis tant aimé. Il voulut la revoir, lui parler. Il attendit la fin du spectacle, mais elle était tellement entourée, à sa sortie, qu'il lui fut impossible de rapprocher. Il la suivit du regard et la vit monter seule dans une voiture qui partit au galop.
Après une course de vingt minutes, le coupé s'arrêta. Le jeune homme, le front en sueur, se précipita sur la portière et l'ouvrit.
La tenue du statuaire était loin d'être élégante; Jeanne fut presque effrayée de cette apparition inattendue. Elle se rejeta vivement dans le fond de la voiture.
— C'est moi, dit le jeune homme en avançant la tête.
— Qui? moi?
— Henri !
— Ah ! fit l'actrice. Elle tira de sa poche une
1 IG il S FUMES DE THKATBE.
bourse et la tendil à son premier amant. Celui-ci l'accepta sans hésiter.
— Toujours le même ! murmura tristement la jeune femme, puis, s'adressant tout haut à Henri : Veuillez fermer la portière, lui dit-elle. Le jeune homme obéit.
— Ali : c'est ruai, répétait-il en s'éloignant. elle a encore meilleur cœur que je ne pensais! Je vais me régaler crânement a sa santé !
— Quand je songe que j'ai été folle de cet hommelà ! se disait Jeanne de son côté; est-on assez bête quand on aime!
L'actrice a aujourd'hui vingt-toois ans; elle est veuve depuis longtemps de son buvard. Elle a eu le courage de porter le deuil du digne homme. 11 est vi ai que le noir lui va à ravir, et que le veuvage n'a pas été long!...
Il est dix heures du matin. Jeanne vient de se lever, elle a ouvert la fenêtre.
Pas un nuage au ciel, un soleil splendide !
La courtisane reste un instant accoudée sur l'appui de sa croisée. Son regard erre, avec une délicieuse rêverie, dans le cercle étroit de son horizon. Les rayons solaires glissant sur les toits des maisons voisines et se brisant en prismatiques reflets ; les brouillards de la nuit qui se dispersent dans l'azur en mille flocons blancs et roses ; le bruit des volets qui s'écartent en laissant apercevoir de fraîches figures de jeunes filles ou des têtes blondes de chérubins à demi éveillés, les caresses parfumées
des premières brises printanières, le cri joyeux d'une hirondelle saluant le nid retrouvé, l'aspecl lointain de quelques grands arbres reverdis ou de quelques branches de lilas en fleurs, toul ce que la nature me! de grâce ineffable et «le céleste coquetterie dans son éternelle et virginale toilette, tout cela éveille en l'âme de la jeune femme une indescriptible série d'émotions dont la fraîcheur et la suavité ramènent le sourire de l'amour sur ses lèvres el la sérénité de l'espérance sur son front.
— Où pourrais-je bien aller aujourd'hui? se demanda-t-elle tout à coup, en sortant de son extatique contemplation. Elle ouvrit son carnet, et, sur la première page, aperçut le nom d'un jeune et pauvre auteur pour lequel elle avail eu un caprice.
— Oui, celui-là, murmura-t-elle.
Elle appela sa femme de chambre.
— .Madame est déjà éveillée! quelle robe faut-il lui donner?
— Oh I la plus simple de toutes... Personne ne m'attend?
— Pardon : mademoiselle Lucie...
— Lucie ! mais il fallait la faire entrer!
LES Fi'-MMES DE JEEATUK. 139
— J'ignorais...
— Bien, bien, je comprends; qu'elle vienne.
— Bonjour, chère petite, s'écria Jeanne quand Lucie fut introduite, quelle douce surprise ! Eh bien ! qu'est-ce donc? comme tu es pâle ! aurais-tu pleuré?
— Beaucoup...
— Gomment ! tues aussi sotte que cela! Ah! j'y suis... le duel d'Adrien !... As-tu de ses nouvelles?
— Oui : Adrien est sans danger.
— Pourquoi pleurer, alors?
— 11 ne m'aime plus!...
— Vrai?
— Il se marie !
— Ah bah ! que veux-tu, ma chère Lucie, tu devais t'attendre à cela. Le mariage, vois-tu, c'est une manie dont les hommes ne se corrigeront jamais... heureusement pour nous...
— Que faire?
— Belle question ! ne pas plus songer à lui qu'à l'an quarante !
— C'est facile à dire, cela !
— Et bien plus facile à faire !... Veux-tu que je te donne un conseil, oh ! mais, là, un bon conseil : eh