‹ Les femmes de théâtreChapitre 8 sur 14 · I . LB9 n VIES DE TUUTUE · texte numérisé non relu

I . LB9 n VIES DE TUUTUE

Dès que je serai rétabli.

Tu aimes donc sérieusemenl ta cousine?

— Bile est si bonne, si douce, si prévenante...

— El si mignonne!... mais elle, t'aime-t-elle au moins?

— Oh! quant à cela je puis t'en répondre. Tiens, écoute : — L'autre jour, j'étais plongé dans cet assoupissement qui n'est que le prélude du sommeil. Mes yeux, à demi fermés seulement, pouvaient distinguer ce qui se passait autour de nous. Rachel était seuh' à mon chevet. Elle se pencha vers moi, et. me croyant profondément endormi, posa ses fraîches lèvres sur mes lèvres en l'eu; je me gardai bien de m'éveiller. Elle me considéra ensuite avec une indéfinissable expression de tendresse et de douloureuse pitié ; des larmes vinrent à ses paupière-., die se mit à genoux, et, à travers ses sanglots étouffés, je pus entendre ces mots qui résument encore à mon oreille : Mon Dieu, que deviendrai-je main tenant, si VOUS le laissez mourir !...

En ce moment, Rachel et M. Lasnier reparurent ensemble, suivis d'un domestique qui portail un plateau -m lequel étaient posés des rafraîchissements.

Le vieux soldat déboucha une bouteille de Xérès et en offrit un verre à Maurice.

— A la guérison du malade ! dit ce dernier.

Le toast fut accepté avec reconnaissance. Maurice se disposa à partir.

— Quand nous reviendras-tû ? lui demanda Adrien.

— Le jour de ton mariage, répondit le poëte.

— Oh ! ce sera bientôt, alors ! s'écria joyeusement M. Lasnier.

El mire attendait Maurice sur le pas de la porte du salon.

— Eh bien ! lui dit la sémillante actrice en se jetant à son cou et en lui montrant de la main les objets qu'elle avait disposés en ordre, tu le vois, j'ai fait la femme de ménage! c'est la première fois que cela m'arrive depuis que je suis au monde. Mais pour toi, pour te plaire, que ne ferai-je pas?

Le poëte embrassa sa maîtresse à cinq ou six reprises.

— Où allons-nous dîner? demanda-t-il ensuite, à Paris ou ici?

l i S l , BU] S u: ï nÉiTSE.

— Oh! répondit Elmire, j'ai aperçu de celte fenêtre un charmant petit restaurant.

— ( lu donc?

— Tiens, là-bas, à droite, au milieu de ces beaux arbres.

— .Mais c'est affreux...

— Regarde bien : il y a, «levant la maison, de gracieuses tonnelles.

— Des tonnelles sans feuillage! ce n'est guère séduisant.

— Je t'en piic...

— Puisque tu y tiens absolument...

— A moins que cela ne te contrarie : tu sais bien qu'avec toi, je n'ai pas de volonté; pourvu que tu m" laisses t'embrasser et l'aimer à mon aise, oh: je serai toujours contente.

— Dire cependanl que tu ne penses pas un mot de huit cela!

— C'esl bien mat, ceque tu viens de me reprocher, Maurice... méchant que vous êtes... tenez, Monsieur, .i'- i"' vous aime plus... ôtes-vous satisfait, à présent?...

J- poète lit un mouvement .

LES FUIMES DE TIIEATJiE. 137

— Je ne t'aime plus... avec mes sens, reprit la sirène, je t'aime avec toute mon âme!

On alla dîner au restaurant en question. Maurice, enthousiasmé, trouva les tonnelles magnifiques.

— Fais toi-même la carte, dit-il à sa maîtresse. Celle-ci fit apporter un potage, une friture, des

légumes de la saison et une salade.

— Voilà un drôle de dîner, murmura le jeune homme.

— Un dîner comme je les aime, ajouta Elmire. Le repas terminé, Maurice appela le garçon et

demanda la carte.

En voici le détail :

Potage «59

Friture 1 »

Pommes sautées » 50

Salade » GO

Dessert » 50

Pain.. » 50

Via » 80

Total 4 40!!!

— Allons, pensa Maurice, voilà une petite femme qui ne me ruinera pas !

Cette fois nous allons rue Blanche, au n° 80, au premier, au-dessus de l'entre-sol, faire plus ample connaissance avec un autre de nos personnages féminins : mademoiselle Jeanne, la femme pervertie par excellence, la courtisane sans pudeur, mais qui se souvient parfois, jusque dans ses orgies, qu'il est des malheureux qui pleurent pendant qu'elle chante et rit. Sa dépravation, à elle, est tout extérieure : c'est une fanfaronne du vice, rougissant en public d'une bonne action qu'elle a été heureuse de faire secrètement. En un mot, l'antithèse vivante d'Elmire.

Nous vous l'avons déjà dit : Jeanne n'est pas fon-

LES FI M Ml S Dl I II: Il RE.

cièremcnl belle, mais sa nature sympathique el ouverte, sou expansive el continuelle gaîté, lui font pardonner les perfections qu'elle n'a pas.

Quanl à l'esprit... < il faut Être sourd ou aveugle, répétait-t-elle chaque jour, pour ne pas en faire sa petite provision. » Ce qui signifie qu'elle en possède peu du sien, mais beaucoup de celui des autres. Jeanne appartenait à une famille riche. Son père s'était enrichi dans des spéculations commerciales qui lui avaient toutes réussi. C'était un homme dur et brutal. La fortune, au lieu d'adoucir son caractère, le rendit au contraire plus âpre et lui permit de lâcher la bride à ses instinct, grossiers. 11 avait des maîtresses qu'il entretenait, et, si sa malheureuse femme s'avisait quelquefois de .-'apercevoir de ses débordements el de les lui reprocher, il ne trouvait pas de meilleure consolation à lui offrir que de l'injurier et de la battre. Un pareil régime ne convient pas à Ions les tempéraments : la mère de Jeanne. une excellente el digne créature, mourut du chagrin que lui causait l'ignoble conduite de son mari. (:'' dernier ne tarda pas à convoler — style de ta-

iclll'i

Notre jeune fille avait alors quatre ans !

Elle fut donc d'abord élevée par sa marâtre ; puis celle-ci, se voyant à son tour abandonnée par son mari, ne fit pas la sottise irréparable d'en mourir de chagrin. Il est toujours des accommodements avec le ciel. Elle n'adressa jamais le plus petit reproche : en revanche, on ne lui en fit jamais non plus. Les deux époux n'en vivaient qu'en meilleure intelligence, mais les pauvres petits enfants — Jeanne avait deux frères — ne s'en portaient pas mieux.

Après avoir bien bu et bien mangé, leur plus doux passe-temps était d'aller se rouler clans la bouc avec les petits vagabonds de la rue.

Gomme vous le voyez, c'était une éducation béarnaise. Henri IV, à leur âge, ne les eût pas surpassés en morveuse élégance.

Cependant les enfants grandirent. Les garçons furent mis au collège, Jeanne resta à la maison.

Son éducation est l'affaire de ma femme, disait souvent le père.

Son éducation ne me regarde pas : ce n'est pas ma fille, disait souvent la marâtre.

1 4? LES FEMUES DE 7HÏ.ATIIE.

Ge fut sous cette double et prévoyante sur?eilkiice 'I'"' I" jeune Bile atteignit sa quinzième année. Grâce à cet admirable instinct, à cette espèce d'intuition d'elle-même que la femme possède à un si haut degré, elle comprit qu'il .levait bientôt s'opérer en elle une métamorphose, que la chrysalide allait briser sa coque. La coquetterie, ce premier bourgeon de tout printemps féminin, lui apprit qu'elle avait des aile, et qu'il ne tenait qu'à la chrysalide • le devenir un brillant papillon.

Un joui' son père, en rentrant, la surprit devant un miroir.

Notre homme était heureusement de bonne humeur.

— Tu es contente de te mirer là-dedans! dit-il à la petite.

— Oui, mon père, répondit naïvement Jeanne.

— Le lait est «pie lu n'es pas trop mal tournée, mais il le manque de la toilette. Demain, rappelle* """ M"''. je lai promis une robe de soie longue, un beau manieiei ci m, chapeau comme les portent les grandes .lames de Paris.

I?re de joie, la jeune fille sauta au cou de son père

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— Oh ! que je t'aime bien ! lui dit-elle en l'embrassant.

Le lendemain, Jeanne rappela à son père sa promesse de la veille. Celui-ci lui donna quinze louis, et pria sa femme d'aller elle-même faire emplette des vêtements.

A dater de ce jour, la jeune fille se fit femme. Elle n'alla plus courir dans la rue; elle chercha et trouva dans le travail un adoucissement contre ses peines. Elle comprit vite qu'elle ne devait désormais compter que sur elle-même.

Comme toutes les fillettes de quinze ans, Jeanne avait ses moments de rêverie. A Paris, le rêve d'amour mène lestement à la réalité.

Notre pauvre délaissée fit bientôt la connaissance d'un jeune homme, artiste statuaire en herbe, charmant garçon de dix-huit ans, riche... de toutes ses glorieuses espérances, croyant aussi fermement à l'amour qu'à son avenir. Ce jeune homme avait pourtant un défaut capital : la paresse ! Oh ! il faut lui rendre cette justice : il poussait le culte de la paresse jusqu'au fanatisme. Il prétendait qu'une

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trop grande activité ne peut que nuire à l'économie de notre organisme. Appliquez une lame de couteau surune meule, se plaisait-il à répéter, et faites longtemps tourner la meule, il ne vous rest< ra bientôt plus que le manche. Cet ingénieux petit raiment suffisaitàlui prouver qu'il avait raison. E1 pourtant, quand le besoin d'argent l'aiguillonnait trop vivement, il se mettait à l'œuvre avec une véritable furie. Cela durait deux ou trois jours par semaine, puis il retombait dans sa somnolence habituelle.

Ce garçon-là s'appelait Henri Repos : un nom prédestiné !

Comment Jeanne le rencontra-t-elle ? C'est ce que je ne vous dirai pas. Ce que je vous dirai, c'esl qu'au bout de deux mois la jeune fdle annonça qu'elle allait devenir mère ! ce que cet aveu lui coula de larmes, vous pouvez aisément vous le figurer. Henri la consola desonmieux.il aimait sincèrement la jeune Bile, bue preuve irrécusable de cel amour, c'esl qu'il lui jura de travailler sans relâche ! — Vu joui uni où il mi impossible de déguiser la gros- : le pèi e de Jeanne el sa marâtre furent toul

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joyeux de trouver un si beau prétexte pour s'indigner ensemble de cette honteuse conduite et la chassèrent, avec force madélictions, de la maison. Ils avaient pourtant l'un et l'autre, ces époux indignés, leurs petits péchés mignons sur la conscience !

La jeune fdle se réfugia chez Henri.

La paresse est la mère de tous les vices, dit la sagesse des nations, et la sagesse des nations n'énonça jamais un apophthegme plus vrai que celui-là.

La paresse mène fatalement à l'ivrognerie, l'ivrognerie à la luxure, la luxure à la débauche et la débauche à la honte !...

Henri monta ou plutôt descendit rapidement les degrés de cette triste échelle dont l'extrémité s'enfonce dans la boue. Jeanne s'en effraya : elle eut recours aux affectueuses remontrances : les remontrances furent vaines. Alors, elle essaya de l'éloquence des pleurs. En la voyant pleurer, le jeune homme eut d'abord l'air de la plaindre, puis sa pitié fit bientôt place à une brutale et incessante raillerie. Ce n'était pas assez des sarcasmes les plus amers : il lui arriva plus d'une fois, dans un accès

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