G8 I.ES FEMMES
a quitlé le séjour céleste pour orner celle fête et faire nos plaisirs? Venez, princesse, dit-il en s'adressant à Ilérodias; «et lui tendant les bras: «Vous qui possédez le grand art de ef>piiver les cœurs, venez, et montoz sur le trône; vous seule êtes digne de régner. Quel prix peut-on adjuger à tant d’attraits? Demandez, princesse, les refus ne sont point faits pour vous; demandez, je jure par la fortune de César et son immortelle prospérité, de vous tout accorder, fut-ce la moitié de mon royaume ! »
« Il dit et posa son diadème sur le front de la jeune Hérodias, qui, ficre d’une si éclatante fureur, et bien instruite par sa mère, la vindicative Hérodiade, n'bésita pas à demander la tête de saint Jean-Raptisle. A celte demande cruelle Hérode reconnut sou imprudence, mais trop tard; il était lié par un serment qu'il ne pouvait violer sans encourir la disgrôcc de l’empereur. La politique et l’amour exigeaient cette victime; mais l’horreur d’un pareil attentat s’y opposait. Hérodiade s’en aperçut, et aus.sitôt, d’un ton flatteur, appuyant la demande d’Hérodias, sa fdle : « Prince, dit-elle à Hérode, vous hésitez; la parole des rois n’cst-elle pas plus sacrée? Le nom de César n’y a-t-il p.as mis un sceau inviolable? Pour qui tant de ménagement? Pour un vil imposteur, un prétendu prophète? Achab ne donna-t-il pas à Jézabcl le sang des prophètes dont l’audace avait su lui déplaire ? Je ne demande pas cent têtes; une seule me sullit : c’est celle de Jean. Songez
que vous la devez; vous la devez au nom auguste de l’Empereur, par lequel on ne jure point en vain ; vous vous la devez à vous-méme, à la religion du serment, au repos de vos sujets, et à celui de la triste Hérodiade, que ses censures ont déshonorée. Oui, prince, poursuivit-elle tristement, il faut que Jean périsse, ou que l'épouse infortunée du létrarque de la Galilée aille cacher sa honte et pleurer ses malheurs dans des déserts inconnus aux humains : l'amour, vous le savez, fit tout le crime de la trop sensible llérodiade. Ciel, oublie ses faiblesses, s’il est possible! Mais vous, ô généreux prince, ne perdez jamais la mémoire que éms Hérode, sans cct aimable séducteur, la petite fille d’AristobuIc, l’adligée princesse de la Traconite, encore dans ses états auprès de Philippe, son roi et son époux, le cœur libre de passions, jouirait de toute sa vertu, et coulerait des jours purs et innocents dans le devoir d’un premier hyménéc. Aujourd’hui triste jouet de la fortune et de l’amour, on me refuse la tête d’un homme vil, d’un téméraire qui m’a ravi l’honneur : à quelle offense étais- lu donc réservée trop sensible Hérodiade ? »
« Elle cessa : scs pleurs, artificieusement répandus, achevèrent le rcsH;. Hérode voulut en vain éluder sa parole; la fierté d’Hérodiade et la douceur d’Hérodias arrachèrent de lui l’ordre inique qui devait priver de la vie le grand prophète du Jourdain ; tel fut l’arrêt de mort que l’impudicité surprit à la tyrannie par le se-
«ours de la débauche; elle éudt poussée aux derniers excès, lors(iu'uu affreux satellite dont Satan avait dirigé le bras et le glaive parut dans la salle du festin portant dans un bassin la respectable tête de saint Jean-ltaptiste. Hérodiade, altérée de vengeance et de sang, la reçoit avec transport des mains de la princesse, et la place au milieu de la table parmi les mets du festin. Elle la contemple sans crainte et sans remords; en ce moment la joie de voir son ennemi abattu la fait éclater en invectives les plus sacrilèges ; cette tète, fumante de sang, avait les yeux et la bouche ouverts, comme pour déclamer encore contre les nouveaux crimes qu'on la forçait à voir, même après sa mort. Ses regards étaient vifs et perçants; nul des coupables convives ne se sentit assez d'assurance pour les soutenir; il en sortait un feu qui portait le trouble et la frayeur dans l'âme. Ilérodc ne put y tenir, et frémissant d'horreur â l'aspect de son juge, quoique sans vie, il allait prendre la fuite, lorsque Hérodiade, le retenant par le bras, « Que craignez - vous , prince , lui dit-elle, notre censeur n'est plus? » Puis, s'armant d'un poinçon aigu qu'elle tire de scs cheveux, « Voyons, reprit-elle, si cette langue qui brave les rois, sait résister à leurs coups ? » A l'instant elle veut percer la langue du prophète dans sa bouche entr'ouverte; mais ô prodige! elle échappe, un son articulé 'en sort et fait entendre un nouveau reproche. Hérode, effrayé, s'élance hors de la table ; Hérodiade veut en vain le
rclenir; les convives, épouvantés, se jettent en foule après lui et fuient avec horreur hors de la salle du festin. Hérodiade, Satan et Bélial restent seuls à contempler leur triomphe et leur première victoire. »