‹ Les femmes des CésarsChapitre 17 sur 35 · CLEOPATRE · texte numérisé non relu

CLEOPATRE

Dans des temps sans vertu, où la satisfaction des sens et le triomphe des passions sont le but suprême de l’homme, la femme dispose des empires en abaissant à ses pieds les empereurs. Grâce à sa luxuriante beauté, à ses attraits naturels, Cléopâtre eut plus de puissance que si elle eût commandé les armées romaines. Elle fut la

maîtresse des Césars; elle vit à ses genoux le grand César et Marc- Antoine.

Beaucoup d’autres princes cédèrent à ses charmes. Deux chefs d’empire^ cependant, eurent la force de lui résister et de la mépriser ; Octave et Hérode.

Cléopâtre fut une création de César luimême. Lorsqu’il eut complètement défait les Égyptiens, il lui donna la couronne d’Alexandrie et de toute l’Égypte, en lui adjoignant le frère de Ptolémée, encore enfant, et, oubliant toute dignité, toute gloire, il passa ses jours auprès de la nouvelle reine en festins, en fêtes, en plaisirs de tout genre. 11 en eut un fils qui fut nommé Césarion. Forcé de quitter sa voluptueuse maîtresse pour combattre le fils de Mithridate, il n’oublia pas Cléopâtre, car il avait résolu de la faire asseoir à ses côtés sur le trône de la ville éternelle. Après sa mort, le tribun Helvétius Cinna révéla que César avait projeté une

loi en vertu de laquelle les citoyens romains auraient eu le droit d’épouser plusieurs femmes, sans en excepter les étrangères.

La mort de César empêcha la réalisation de ce honteux projet. Cléopâtre se déclara naturellement hostile aux derniers défenseurs deîa’liberté romaine. César lui avait laissé quatre légions; elle les envoya au secours des triumvirs; mais Cassius arrêta ces légions et les désarma. La fortune ayant été contraire à Brutus, à Cassius et à leurs partisans, les triumvirs se parta gèrent l’empire romain. L’Orient échut en partage à Marc- Antoine. Immédiatement il prit possession de ses États; on le vit en Asie traîner à sa suite une légion de courtisans et de courtisanes;* il frappait les princes qui ne se courbaient pas devant lui et donnait des couronnes aux femmes qui se prostituaient à ses passions; c’est ainsi que Sysène, époux de Glaphyre, eut

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le trône de Cappadoce en abandonnant sa femme à la couche d’Antoine. Hérode, par ces flatteries, obtint de ce nouveau satrape couronné le gouvernement de la Judée.

Mécontent de la reine d’Égypte, Antoine lui envoya l’ordre de venir se justifier. Cléopâtre régnait seule e» Égypte; elle avait empoisonné le jeune’ï’tolémée à l’âge de quinze ans, âge de sa majorité.

Antoine, qui s’attendait à voir une suppliante, fut à la fois étonné et ravi de l’ingénieuse manière de se justifier qu’imagina la charmante reine d’Égypte. Aussi belle et aussi peu parée que Vénus, elle apparut dans une galère d’or, entourée de ses suivantes, qui, transformées en grâces, en nymphes, en naïades, faisaient entendre des chants mélodieux. C’était une mythologie voluptueuse en actions. Antoine ne résista pas à cet enivrant spectacle. 11 s’embarqua sur la galère de Cléopâtre et la suivit en Égypte. Dés ce moment, il fut

l’esclave de sa nouvelle maîtresse, qui, après avoir complètement subjugué un Jule&-César, n’eut pas de .peine à asservir un HÎarc-Antoine.

Elle l’entoura d’un luxe inouï, d’une magnificence sans exemple. Toutes les richesses de l’Asie furent prodiguées, gaspillées, pour distraire cet amant tombé plus bas qu’un vil satrape. Cléopâtre cherchait continuellement à séduire, à éblouir cet esprit esclave des plus grossières passions. Antoine l’avait défié de dresser un festin qui coûtât deux millions. Cléopâtre fit dissoudre-dans le vinaigre une perle de la valeur d’un million et l’avala.

S’étant assuré de la docilité absolue de son amant, Cléopâtre exigea qu’il ordonnât le meurtre de sa sœur Arsinoé, réfugiée dans le temple de Diane, à Milet.

Antoine céda à son désir, et la sœur de Cléopâtre fut assassinée.

Cependant, Octave était indigné de voir

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Antoine s’abaisser à ce point. Celui-ci dut se rendre à Rome. Il se réconcilia avec son collègue en épousant sa sœur Octavie.

La guerre des Parthes ramena Antoine en Orient; il ne tarda pas à reprendre les voluptueuses chaînes de Cléopâtre; elle lui reprocha en termes violents de l’avoir sacrifiée à Octavie. Elle se considérait comme sa femme légitime et lui interdisait le droit d’accepter aucun autre hymen. Le lâche Antoine s’abaissa jusqu’à la supplication, jusqu’à l’infamie. 11 renvoya Octavie d’Athènes à Rome, la répudia, et, trahissant sa patrie, il livra à la reine d’Égypte la Phénicie, l’île de Chypre, la Cilicie, une partie de la Judée, de la Syrie et de l’Arabie. Voulant agrandir encore ses Étals, sous prétexte de loucher un tribut, Cléopâtre se rendit en Judée, espérant soumettre Hérode à ses charmes. Mais ses calculs furent déjoués. Hérode, qui la méprisait et la détestait, l’accueillit froide-

DEÿ CÉSARS^

ment; on dit même qu’il tenta de la tuer.

Elle revint en grande hâte en Égypte.

C’était là qu’elle régnait en souveraine absolue sur ses sujets, et sur le premier de ses sujets, Antoine. Il était tellement dégradé qu’il osa promettre à Cléopâtre l’empire romain. L’histoire mentionne une cérémonie d’un ridicule , somptueux qui consacre cette folie. Cléopâtre se fit couronner à Alexandrie avec son amant, portant le costume d’un roi d’Asie. Cléopâtre s’était modestement contentée du nom et de la parure de la déesse Isis. Au bas du trône où paradaient ces deux fous voluptueux, se trouvaient Césarion, fils de Jules- César, Alexandre et Ptolémée, tous deux fils de Cléopâtre et d’Antoine. Le couronnement terminé, le monde fut partagé entre Antoine, Cléopâtre et ses enfants.

Pendant qu’ Antoine, vêtu à l’orientale, noyait dans de basses voluptés son nom de romain et sa dignité d’homme, le rusé

Octave organisait son armée, se préparait à venger l’humiliation infligée à sa sœur, et à conquérir les états d’Antoine, qui ne reprit ses sens et sa raison qu’à la nouvelle terrible de la marche de l’armée d’Octave.

Les légions romaines, triste enjeu d’un ambitieux et d’un voluptueux, se rencontrèrent dans le golfe d’Ambracie, près de la ville d’Actinm. Antoine, qui commandait une armée de terre de dix- huit légions, et dont cinq cents vaisseaux portaient cent vingt mille soldats, aurait probablement terrassé son rival, s’il n’avait eu l’insigne faiblesse de traîner à sa suite les rois d’Orient et Cléopâtre elle-même.

Effrayée au milieu de la lutte sanglante d’un combat naval, la reine d’Égypte s’enfuit avec une partie de sa flotte. Antoine la suivit lâchement. La flotte et les légions, abandonnées par leur général, se rendirent à Octave, auquel s’empressa de se soumettre Cléopâtre. En arrivant à Alexan-

drie, redoutant le sentiment des grands de l’Égypte, Cléopâtre les fit assassiner.

Meurtre inutile qui n’empêcha pas la triste mérité de se faire jour. De Lybie, où il avait trouvé son année soumise à l’autorité d’Octave, Antoine, humilié par une défaite honteuse, mais toujours passionné pour le véritable auteur de sa défaite, revint à Alexandrie. Cléopâtre l’avait déjà trahi; elle avait envoyé des ambassadeurs à Octave, en l’assurant de son dédain pour Antoine et en implorant son amitié.

Son amant, qui ignorait cette perfidie, fut plus grand qu’elle; il demanda la conservation du trône de l’Égypte pour Cléopâtre; h cette condition il s’engageait à vivre en simple particulier à Athènes. Octave ne répondit à aucun de ces messages, et s'avança vers Alexandrie. Au dernier moment, Antoine se souvint de son ancienne valeur. Sortant d’Alexandrie à la tête d’une petite troupe, il battit l’ennemi. Il fut

récompensé de celte vigoureuse action par les caresses et les baisers de Cléopâtre. C’étaient les derniers. Le lendemain il se vit abandonné de la flotte égyptienne.

Antoine, en apprenant celte défection et la mort de sa maîtresse, se poignarda.

Cléopâtre, enchantée de ce suicide, qu’elle avait déterminé en faisant répandre la fausse nouvelle de sa mort, espéra conquérir l’affection ou du moins la pitié d’Octave. Mais le nouveau César considéra avec un froid mépris cette reine prostituée, Dans son entrevue avec lui, Cléopâtre eut beau mettre en œuvre tous ses charmes, tous ses moyens de séduction, se jeter à ses pieds, le visage en larmes, les cheveux épars, découvrir son sein meurtri, montrer les portraits de Jules- César, faire lire ses tendres lettres qui lui promettaient son amour et son trône, s’écrier : « Voilà les images de celui qui vous a adopté et qui m’a protégée; vous lui

devez l’empire ^ et je lui dois ma couronne ! » Elle eut beau prier et s’abaisser, Auguste, impassible comme la fatalité, froid et dur comme le marbre, daigna seulement lui accorder la liberté d’ensevelir son amant. Antoine, embaumé, fut placé dans le tombeau des rois d'Égypte.

111 'avait bien mérité, Cléopâtre, découragée, songea au suicide. Jamais elle n’avait trouvé un homme de la trempe glaciale d’Octave; c’était décourageant; il ne lui restait plus qu’à mourir. Par son ordre, un paysan apporta un aspic dans une corbeille remplie de figues. Cléopâtre s’étendit sur son lit et se fit piquer par cet aspic, moins perfide, moins venimeux qu’elle.

Son fils, Césarion, fut assassiné par ordre d’Octave. La seule qualité réelle de cette maîtresse des Césars fut d’aimer les lettres, de protéger les savants. Elle ordonna la reconstruction de la bibliothèque d’Alexandrie, à laquelle elle donna les deux

cent mille volumes qu’ Antoine lui avait envoyés de Pergame. Après la mort de Cléopâtre, l’Égypte fut déclarée province romaine.

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