LIVIE & JULIE
Octave-Auguste chercha à opposer une digue au débordement des passions en rétablissant quelques lois sévères, telles que la loi somptuaire, celle sur les adultères, celle sur les débauches honteuses, sur la brigue et sur les mariages. Mais il trouva une forte opposition au moment de l’application de ces lois. D’ailleurs, loin de
prêcher d’exemple, Octave était le plus débauché de ses sujets. C’était une débauche hypocrite, dissimulée, comme sa tyrannie; mais Antoine avait raison de lui renvoyer ses sermons en le raillant sur ses adultères, sur les vierges qu’il avait flétries, sur toutes ses impudicités. Suétone rapporte qu’Auguste aimait principalement les vierges. Il mentionne aussi un banquet de douze divinités, dans lequel les convives étaient vêtues... comme les dieux et les déesses. Ce festin anacréontique ayant été dressé au moment d’une grande disette, les Romains, indignés, s’écrièrent que les dieux avaient tout mangé.
Comme César, Octave-Auguste épousa trois femmes : Livia Claudia Drusille, enlevée dans un état intéressant à Tibère Claude, son mari, dont elle avait déjà eu Tibère et Drusus, adoptés plus tard par Auguste; Claudia et Scribonia, répudiées.
Julie, fille d’Auguste et de Scribonia, fut
encore plus débauchée que sa mère; son faste insolent, ses effroyables déportements, scandalisèrent Rome. Auguste en fut si honteux, si abattu, qu’il ne vint plus au sénat et se renferma chez lui, en proie à un désespoir réel. 11 délibéra longtemps s’il devait tuer sa fille, dédaigneuse de tous ses avertissements, de toutes ses remontrances; enfin il frappa ses amants, fit mourir Jules -Antoine, fils du triumvir, exila Agrippa, son petit-fils d’adoption, et le poète Ovide, compagnons habituels des débauches de Julie, puis il condamna sa fille à un exil éternel. Il la relégua si rigoureusement dans l’île de Trémitie, qu’aucun homme n’eut la permission de la voir; il ne se souvint d’elle qu’au moment de la mort, pour la maudire et défendre qu’on confondît ses cendres avec les siennes. A son lit de mort, ce grand comédien de la tyrannie demanda un miroir, se para, et dit à ses amis : « Ne trouvez-vous pas que
j’ai assez bien joué mon rôle dans le drame de la vie humaine? Battez donc des mains pour l’auteur, et applaudissez la 6n de la pièce. »
Livie, qui avait déjà fait empoisonner Germanicus, destiné par Auguste au trône, fut soupçonnée d’avoir empoisonné l’empereur, dans son ardent désir de hâter le régne de son fils Tibère.
Sous la domination du monstre qui émit le vœu que le genre humain finît avec lui, la dissolution des mœurs devint tellement profonde, que le sénat rendit plusieurs décrets contre la débauche des femmes qui échappaient à l’application de la loi contre l’adultère, en se faisant inscrire au nombre des courtisanes attachées aux maisons de prostitution. Pour déjouer cette horrible ruse des adultères, la profession de courtisane fut interdite à celles qui auraient pour père ou pour mari un chevalier romain. Vistilia ayant déclaré sa
prostitution chez les édiles^ son mari, Tisidre, se crut assez vengé par cet aveu public; mais on le blâma de ne pas avoir appliqué la loi de l’adultère à sa femme coupable. Vislilia fut envoyée dans l’île de Sériphe.
Tous les efforts du sénat étaient impuissants à guérir la corruption inoculée à Rome par les Césars, qui comprirent trèsbien que la tyrannie et la débauche sont sœurs. Le chef glorieux de la dynastie césarienne avait donné la leçon; tous les autres Césars la suivirent, et en même temps que leurs antiques vertus, leurs mœurs austères, les Romains perdirent leur liberté sous l’empire des Césars.
Un homme et une femme étaient la satire vivante de cette décadence morale, Germanicus et la vertueuse Agrippine.
Tibère chargea Pison et sa femme Plancine d’empoisonner le dernier romain. L’arrivée d’Agrippine à Rome, portant les cendres
de son époux, consterna les vrais citoyens.
L’urne d’Agrippine contenait les cendres de la ville éternelle. Rome n’était plus que de nom. Agrippine ne tarda pas à être outragée, bannie par Séjan, nouveau favori de Tibère, qui, aspirant au pouvoir suprême, laissa mourir de faim, en prison, les enfants d’Agrippine. Elle- même périt de misère en exil.
Débarrassé des rayons trop éclatants de la grandeur de Germanicus, de la vertu d’Agrippine, Tibère cacha ses infamies sous les ombrages de l’île de Caprée. Les femmes les plus illustres n’étaient pas à l’abri de ses outrages; les vierges étaient enlevées à leurs parents; des troupes de jeunes gens des deux sexes, ceux-ci costumés en nymphes, ceux-là en faunes, se déshonoraient devant lui dans les lieux de prostitution qu’il avait établis à Caprée; il n’est pas de genre d'infamies qu’il n’ait inventées. Cet empereur scélérat fut étouffé
DES CÉSABS
sous ses oreillers par Macron, préfet du palais. Le peuple faillit devenir fou de joie à la nouvelle de sa mort. Mais sa joie fut de courte durée. Tibère avait créé Caïus Caligula à son image.