MESSALINE
La débauche du nouvel empereur Caliguîa se confond avec la folie. Il se disait ramant de Diane et affirmait avoir des entre vues nocturnes avec la déesse; en même temps, réclamant une origine criminelle, il publiait que sa mère Agrippine était née de l’inceste d’Auguste avec Julie. Pour continuer cette belle filiation, il eut un com-
merce incestueux avec ses trois sœurs; à table, il les faisait placer tour à tour audessous de lui, tandis que sa femme était au-dessus. Il livra bientôt Agrippine et Livie à ses compagnons de débauches, mais il se passionna pour sa troisième sœur, Drusilla, mariée à Longinus, auquel il l'avait enlevée. 11 la mit au rang des dieux et l’institua héritière de l’empire.
A la mort de Drusilla, une suspension générale des affaires fut ordonnée; tous ceux qui ne portèrent pas convenablement le deuil de cet amour incestueux furent condamnés à mourir. En revanche, Caïus Galigula appliqua la loi sur l’adultère à ses sœurs Agrippine et Livia, surprises avec Emilius Lepidus. Méprisant les femmes aussi bien que les lois, les dames romaines se virent contraintes d’immoler leur pudeur à ses caprices immoraux.
Dès qu’il avait déclaré que telle femme devenait l’épouse de César, à l’instant le mari
devait s’éloigner et oublier ses droits; au repas des noces de Livia Orestilla et de Pison, il dit à celui- ci ^ qui apprit ainsi qu’avant de consommer le mariage il n’était plus époux : « Ne serrez point ma femme de si près. » II répudia Orestilla deux jours après, puis il l’exila pour avoir tenté de revoir son premier époux. II eut de Césonia une fille qui le rendit fier de sa paternité, parce qu’elle avait la cruauté naturelle à ce point que de ses ongles elle déchirait le visage et les yeux des enfants qui jouaient avec elle. Chaque fois qu’il baisait le cou de sa femme ou de sa maîtresse, il ajoutait : « Cette tête si belle sera moissonnée quand je le voudrai. » Le prétorien Chéréa, à la tôle d’un parti de conjurés, abattit ce monstre d’un coup d’épée dans la gorge.
La populace romaine jetait des cris de joie à la mort du tyran, mais non à la mort de la tyrannie; elle aimait trop ces des-
potes, qui lui donnaient du blé, des jeux, et abaissaient les grands caractères au niveau de l’infamie générale. Chéréa se poignarda.
Sous l’imbécile Claude César comme sous les féroces Tibère et Caligula, les femmes rejetèrent toute contrainte et embrassèrent tous les crimes, toutes les hontes. L’impudique Messaline dont le nom est resté comme un opprobre, gouverna Claude de concert avec les affranchis Pallas et Narcisse.
Les premières victimes de l’impératrice Messaline furent les gendres de Claude :
Pompée et Sélanus.
Jalouse de la beauté de deux princesses, filles de Drusus et de Germanicus, Messaline les fit périr. Aussi cupide que débauchée, elle s’empara des jardins superbes de Lucullus, qui appartenaient à Asiaticus, en l’accusant de conspiration et d’adultère avec Poppée, femme de Scipion.
DES CÉSABS.
Le sénateur Âsiaticus et Poppée se donnèrent la mort.
Messaline gouvernait l’empire selon ses caprices; un sourire d'elle était la fortune, un mot de mécontentement une condamnation à mort. Elle fît assassiner les deux Julie, fîlles de Drusus.
La cruelle impératrice, rejetant toute hypocrisie, se livra publiquement à tous les désordres, souilla l’empire de toutes les hontes; elle s'abandonna à des histrions, à des affranchis, môme à des esclaves. Elle emmenait les dames romaines dans les lieux de prostitution où elle se rendait, les contraignant au désrhonneur en présence de leurs époux.
« Vois quels furent les rivaux des dieux, s’écrie Juvénal dans sa satire sur les femmes. Écoule ce que Claude eut a souffrir. Dés que son épouse le croyait endormi, ^préférant un grabat au lit impérial, l’auguste courtisane s’évadait, suivie d’une seule
confidente; se glissait, à la faveur des ténèbres et d’une perruque blonde, dans une loge fétide, et qui vaquait à son heure.
C’est là que sous le nom de Lycisca, Messaline, toute nue, la gorge retenue par un réseau d’or, dévouait à la brutalité publique les flancs qui te portèrent, généreux Britannicus. Elle flatte quiconque se présente, et demande le salaire accoutumé; puis, se livrant au hasard, elle profite du temps au gré de ses lubriques fureurs.
Elle sort enfin plus fatiguée qu’assouvie, les yeux éteints, enfumée par la lampe, toute souillée; elle rapporte l’odeur de cet antre sur l’oreiller de l’empereur. »
Le vice tombe toujours dans sa propre trappe. Le plus beau des Romains, Silius, enflamma à ce point les sens de cette bacchante couronnée, qu’elle en devint folle.
Messaline, dédaignant de se cacher, traînait chez son amant tout son cortège; elle ne le quittait pas, s’attachait à ses pas, lui
prodiguant honneurs et richesses. Les esclaves de l’empereur, ses affranchis, ses trésors, jusqu’aux ornements de son palais, étaient à la disposition de l’amant de sa femme. Messaline, profitant d’une absence de Claude, se décida à célébrer publiquement ses noces avec Silius. On avait bien vu des empereurs répudier des impératrices, mais une impératrice répudiant un empereur, se mariant à son insu avec son amant, c’était une innovation trop violente.
Claude aurait pourtant accepté cette situation d’époux et d’empereur m parlibus, si son entourage, favoris et affranchis, craignant un nouveau maître, ne lui avait fait comprendre que n’étant plus époux, il ne tarderait pas à n’ètre plus empereur.
Lorsque l’affranchi Narcisse lui apprit qu’il était répudié, que des noces sacrilèges et adultères avaient été célébrées, Claude ne sut quel parti prendre. 11 était à tel point attéré qu’il demanda à plusieurs re-
prises lequel de lui ou de Silius était empereur. Narcisse s’était trop avancé pour reculer; il s’autorisa du silence, de l’hésitation même lIc l’empereur et de l’indignation des prétoriens, pour prononcer luimême l’arrêt de mort de l’impératrice et charger quelques soldats de l’exécuter.
Pendant ce temps, l’impudique Messaline, enivrée de voluptés, se réjouissait avec Silius dans sa maison de campagne, où elle donnait la fête des vendanges. Des bacchantes vêtues de peaux s’abandonnaient à leur délire; au milieu d’elles, Messaline, échevelée en ménade, et Silius, ar ■ rangé en faune, encourageaient les danses lascives et les chants tumultueux. La nouvelle de la colère de l’empereur, des efforts heureux qui avaient été faits pour sévir contre sa femme, publiquement adultère, arriva à Messaline au milieu de cette débauche insensée. A l’instant tous ces joyeux convives, toutes ces courtisanes, tous ces
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flatteurs de la puissance se dispersèrent.
Messaline resta seule comme une pestiférée. Certaine d’échapper à sa disgrâce si elle parvenait auprès du faible Claude, elle se rendit à Rome, traversa à pied une partie de la ville, et enfin épuisée de fatigue, monta dans un tombereau d’ordures, que son contact infâme dut encore souiller. Les habitants de Rome la virent dans cet état d’abaissement avec une joie méprisante; pas un ne lui prêta aide. Arrivée au palais, elle voulut pénétrer jusqu’à l’empereur. Mais Narcisse avait prévu les dangers de l’entrevue; déjà Yibidia, la plus ancienne des vestales, avait en vain cherché à plaider la cause de Messaline, condamnée sans avoir été entendue. Narcisse chassa l’impératrice du palais; elle se réfugia dans les jardins de Lucullus, où vinrent la trouver les centurions chargés de la tuer. Elle fut aussi lâche au moment de sa mort qu’infâme pendant sa vie; elle
supplia, se roula à terre, implorant toujours la présence de Claude, qui oubliait sa femme dans les délices d’un copieux repas servi [,ar les soins de l’habile Narcisse. Messaline ne pouvait se résigner à la mort, malgré les mâles exhortations de sa mère, Lépida. Un soldat offrit son épée à l’impératrice; elle en approcha plusieurs fois la pointe de son sein; enfin terminant cette comédie lâche, le soldat prit la main de Messaline et poussa le glaive dans sa poitrine. Claude ôtait encore à table lorsqu’on lui apprit la mort de sa femme. Il avait donné l’ordre d’amener Messaline devant lui, afin qu’elle se justifiât; mais oubliant cet ordre, il demanda à boire, et acheva son repas sans dire un mot de Messaline. Peu de temps après l’exécution de Messaline, Claude demanda, en se mettant à table, pourquoi l’impératrice ne- venait pas. Il lui arrivait souvent d’inviter à ses repas les gens dont la veille il avait or-
donné l’exécution; il s’emportait contre eux et leur adressait des reproches sur leur paresse. En paraissant au sénat, il remercia l’affranchi Narcisse, qui avait veillé sur ses jours, et termina 'sa sotte harangue en disant que le mariage ne lui ayant pas réussi, il serait probablement plus heureux dans le célibat. En effet, Claude avait eu le malheur d’étre l’époux des femmes les plus dissolues de Rome; il avait répudié avant Messaline quatre femmes : Lépida, Medullina, la débauchée Petina et Urgulaniila, qui tenta de le tuer. Il avait donc raison de songer sérieusement au célibat.
Mais ses favoris en disposèrent autrement.
Les affranchis se réunirent en grand conseil afin d’aviser quelle femme partagerait la couche de l’empereur. Ce qui dépeint à merveille les mœurs de Rome à cette’ époque, c’est l’empressement impudique des femmes à briguer une union avec Claude. Elles encombraient le palais en
faisant valoir chacune leur naissance^ 1 beauté on leurs richesses. Narcisse aurait désiré que Claude reprît Pétina, dont il avait eu une fille, mais Agrippine, protégée par Pallas, trionfpha; comme nièce de Claude, elle avait ses entrées franches au palais; grâce à cette liberté, elle avait prodigué des caresses de courtisane à Claude et avait allumé en lui un désir de possession. Quoique le mariage entre un oncle et une nièce fût incestueux, suivant les lois romaines, l’hymen de l’empereur et d’Agrippine s’accomplit sans protestation du sénat. Un sénatus- consulte autorisa les mariages des oncles avec leurs nièces, et la difficulté fut levée. Le jour de l’hymen impérial, Silanus, voulant sans doute rappeler Messaline au souvenir de Claude, se donna la mort.