LA PRISON DES CARMES
équivalait à un arrêt de mort, elle fut soignée par un médecin polonais, qui déclara que la maladie allait en faire justice, et que la prisonnière n'avait pas huit jours à vivre. Cette déclaration l'empêcha de comparaître devant le tribunal révolutionnaire.
Sur ces entrefaites, qu'arriva-t-il ? Dans la prison des Carmes et dans la cellule même de Joséphine avait passé une femme qui devait être sa libératrice. Cette femme, dont la petite main allait renverser Téchafaud, et qui allait devenir pour plus d'une année la vraie reine de la République, c'était Térézia Cabarrus, la ci-devant marquise de Fontenay, la citoyenne Tallien ! D'où venait-elle, cette magicienne, cette enchanteresse, dont rinfluence allait être si extraordinaire, et qui devait attacher son nom au drame de Thermidor ? Comment cette marquise, si brillante dans les fêtes de l'ancien régime, était-elle devenue la favorite d'un proconsul républicain^ et par quelle étrange combinaison la Providence destinait-elle cette femme, d'apparence si frivole, à secouer le joug des Terroristes, et à fermer le club des Jacobins ? La citoyenne Tallien allait briser Robespierre, sauver M""® de Beauharnais, protéger l'homme qui devait bientôt être le maître de la France et le vainqueur de l'Europe. Lors de son passage dans le cachot des Carmes, cette prisonnière avait promis à M^^^ de Beauharnais de la délivrer. Elle tint parole. Les deux
femmes qui devaient rayonner ensemble au Luxembourg s'étaient d'abord connues dans le fond d'une prison ! Epoque tragique et roma-r nesque ! Tout y est imprévu, saisissant. On va d'émotion en émotion, de terreur en terreur, de surprise en surprise. Y a-t-il un roman qui ait plus de péripéties que cette histoire ?
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Il y a dans Thistoire peu de destinées aussi curieuses et aussi remplies de contrastes que celle de Térézia Cabarrus. Fille d'un négociant de Bayonne qui devint, à Madrid, banquier, comte et ministre, elle fut mariée trois fois, à un marquis de la cour de France, à un conventionnel^ à un grand seigneur belge ; elle traversa les conditions les plus différentes, et se montra .sous des aspects multiples qui ne peuvent se produire qu'à des époques profondément troublées. Rien ne ressemble moins à la marquise de Fontenay que la citoyenne Tallien. Rien ne ressemble moins à la citoyenne Tallien que la princesse de Chimay. Mais si les rôles de l'actrice sont divers, la femme, sous ses costumes qui changent, reste toujours la même, aimable, séduisante, enchanteresse,
Térézia Cabarrus naquit à Saragosse, en 1775.
Son père était un Français de Rayonne établi en Espagne. Après avoir dirigé une fabrique près de Madrid, il s'occupa des finances espagnoles, et proposa une émission de bons royaux qui eut un grand succès. Placé par le roi Charles III à la tête d'une banque d'État, désignée sous le nom de banque Saint-Charles, il fit instituer une Compagnie pour le commerce des Philippines. M"« Térézia Cabarrus passa son enfance tantôt à Madrid, tantôt dans le domaine de Caravanchel, devenu plus tard la propriété de M"^ la comtesse' de Montijo, la mère de l'impératrice Eugénie. Elle vint à Paris pour y terminer son éducation, et fut confiée aux soins d'un ami de son père, M. de Boisgeloup.
^ Dès son apparition au milieu de la société parisienne, elle fit admirer de tous sa grâce et sa beauté. Comme dit M. Arsène Houssaye, qui, sous ce titre : Notre-Dame de Thermidor, a consacré' un remarquable ouvrage à l'histoire de cette femme célèbre, il n'y eut pas à Paris assez de madrigaux pour célébrer le timbre d'or de sa voix, quand elle chantait une chanson sévillane ; la désinvolture, la souplesse, la grâce de ses mouvements, lorsqu'elle dansait la jota, armée de castagnettes, pendant le carnaval de 1788. Alexandre de Lameth s'écriait, en l'applaudissant : « La nature lui a dit : Chante, et elle chante ; la nature lui a dit : Danse, et elle danse. » C'était une de ces créatures privilégiées qui n'ont qu'cà se laisser
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vivre pour marcher dans un rayon de lumière, et pour exercer sur quiconque approche d'elles un charme qui est une fascination. Un ancien conseiller du Parlement, le marquis de Fontenay, se passionna pour cette jeune fille, qui tournait toutes les têtes. Il la demanda en mariage, et, comme il était riche, sa demande fut agréée. Beaucoup plus âgé que sa jeune femme, le marquis fut tout fier de la produire dans le monde. Les réunions du château de Fontenay ne tardèrent pas à devenir célèbres. Une fête y fut donnée en rhonneur des membres les plus marquants de l'Assemblée constituante : Vergniaud, Barnave, Robespierre, Camille Desmoulins« Jean- Jacques Rousseau étant le dieu du jour, on fit une fête à la Jean-Jacques. Des jeunes filles en blanc apportaient aux invités des gerbes de fleurs. L'orchestre jouait des airs du Devin de village. Florian avait été convié. Cette fête de la nature, la femme qui en avait été la déesse, en rappelait le souvenir, bien longtemps après, dans son château de Chimay, lorsqu'elle disait à ses enfants : c( Ah ! ce jour-là, c'était la vraie fête de ma jeunesse ; on ne m'appelait pas Notre-Dame-de- Thermidor, mais les lâches ne m'appelaient pas non plus Notre-Dame-de-Septembre ; j'étais Notre-Dame-de-Fontenay. »
Ces pastorales, ces églogues passèrent vite. Après avoir fait des songes d'or, on se réveilla en pleine Terreur. Au lieu des agneaux à rubans
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roses, a clochette d'argent, ce furent les loups féroces qui parurent dans la bergerie. Vers la tin de 1793, le marquis de Fontenay et sa jeune femme voulurent quitter la France, pour chercher un refuge en Espagne. De passage à Bordeaux, la marquise y apprit que le capitaine d'un bâtiment anglais, qui devait prendre à bord des suspects, se refusait à les emmener, faute d'une somme de trois mille francs, que les fugitifs ne pouvaient verser. A cette nouvelle,' la généreuse M de Fontenay s'écria : « Quoi ! tant de monde périrait faute de trois poignées d'or ! » Aussitôt elle monta en voiture, et compta au capitaine les trois mille francs. Puis, sur la place, devant le théâtre, elle s'écriait, heureuse de l'acte de générosité qu'elle venait de faire : « Ah ' que je suis contente de m'etre arrêtée à Bordeaux ' » Au moment même où elle prononçait cette parole, elle entendit crier. « La voilà, la voilà, celle qui a sauvé les aristocrates ! » M'"<= de Fontenay répliqua : « Que me voulez-vous ? Je ne suis pas une ennemie du peuple. Regardez ma cocarde tricolore. Vous le voyez bien, je suis une patriote. ,) La foule reprenait : « Qu'elle nous donne la liste des aristocrates ! » Pendant ce temps le navire quiportait les fugitifsétaitparti. Lacombe, président du tribunal révolutionnaire de Bordeaux, parut à ce moment sur la place du théâtre, et fit arrêter M- de Fontenay. Bientôt après Tallien se trouvait en présence de la belle prisonnière
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Tallien était alors en mission à Bordeaux. Le jeune conventionnel terrorisait la ville depuis le mois d'octobre lygS. Malgré sa jeunesse — il n'avait que vingt-quatre ans — ce fils d'un ancien maître d'hôtel du marquis de Bercy, cet ancien prote d'imprimerie dans les bureaux du Moniteur^ qui avait été tour à tour secrétaire d'Alexandre de Lameth, rédacteur du Journal des Sans-Culottes et de VAmi des Citoyens^ greffier de la Commune de Paris, membre de la Convention, s'était déjà fait un nom trop célèbre parmi les plus terribles proscripteurs. A la Commune, il avait demandé la démolition des portes Saint-Denis et Saint- Martin, de tous les arcs de triomphe et de tous les autres « symboles du despotisme. » Il avait qualifié les massacres de Septembre de « juste vengeance du peuple, )> et, entreprenant à la tri-^ bune l'apologie du meurtre, il s'était plu à répéter que les arbres de la liberté devaient être arrosés de sang. Pendant le procès de Louis XVI, il trouvait le moyen d'indisposer, par la violence de son langage^ la Convention elle-même. Elle venait de décréter la libre communication du roi et de sa famille. « Vous aurez beau l'ordonner^ s'écriait-il^ si la Commune ne veut point, cela ne sera pas ! » C'est encore lui qui, après avoir voté la mort de Louis XVI, demandait avec instance, sous prétexte de ne pas prolonger les angoisses du condamné, que l'exécution eût lieu le jour même. Proconsul à Bordeaux, il écrivait à la
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Convention le 3o novembre 1793. ^( La commission militaire marche toujours révolutionnairement : la tête des conspirateurs tombe sur l'échafaud ; les suspects sont enfermés ; les modérés, les insouciants, les égoïstes sont punis par la bourse. Toute la troupe du Grand-Théâtre a été mise en état d'arrestation. Nous avons détruit ce foyer d'aristocratie. La salle de spectacle a été investie au moment où il y avait plus de deux mille personnes ; tous les gens suspects qui s'y trouvaient sont incarcérés... La guillotine et de fortes amendes vont opérer le scrutin épuratoire du commerce et exterminer les agioteurs. La raison fait ici de grand:: progrès. L'argenterie arrive en abondance à la Monnaie. Décadi prochain, nous célébrerons le triomphe de la philosophie. ))
Michelet a dit de Tallien : « A Bordeaux, il ne fut ni au-dessus, ni au-dessous des fureurs locales. Il les flatta en faisant mettre la guillotine devant ses fenêtres. Cette guillotine, dit-on, lui fut d'un excellent rapport. Tout est commerce à Bordeaux. » C'est encore Michelet qui a tracé ce portrait du même personnage : « Le faux était sa nature, à ce point qu'il n'eut besoin d'une hypocrisie calculée. C'était un clerc de province, qui devint prote d'un journal, journaliste et aboyeur à la suite de Marat. Sa jolie tête, sa figure douce contrastaient ayec sa furie sanguine. Il s'injectait à volonté de cette ivresse, et parvenait à devenir à
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demi fou. Il excellait dans la colère, avec des accès de sensibilité si bien joués qu'il s'y était trompé lui-même, et alors il se croyait bon.... Dans sa royauté de Bordeaux, ce sensible guillotineur apparut un Henri IV doublé de Caligula. »
Quand Tallien fut en face de la marquise de Fontenay, sa prisonnière, ce ne fut pas elle qui tressaillit ; ce fut lui, le proconsul ; lui, qui, d'un mot, pouvait faire tomber cette tête si charmante. Il avait vingt-quatre ans ; elle en avait dix-huit. Il était sensuel jusqu'à la frénésie ; elle apparaissait, même dans les ténèbres d'un cachot, comme l'image, le symbole, la déesse de la Volupté. « C'était, suivant les expressions de Lamartine, une de ces femmes dont les charmes sont des puissances, et dont la nature se sert, comme de Cléopâtre et de Théodora, pour asservir ceux qui asservissent le monde, et pour tyranniser l'âme des tyrans. » M™^ de Fontenay, avant cette rencontre terrible dans une prison, n'avait vu Tallien que trois fois : la première, dans l'atelier de M™® Lebrun ; la seconde, chez Alexandre de Lameth ; la troisième, à la Convention. Le souvenir de cette beauté incomparable, de cette reine de la mode, de cette merveilleuse enchanteresse, était resté gravé profondément dans la mémoire du jeune républicain. Lui qui, autrefois, n'aurait pas osé lever les yeux vers cette idole, il frissonna de surprise et de plaisir en la revoyant.
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(( Elle est à moi ! » s'écria-t-il. Ebloui, fasciné, enivré, il fit à l'instant même ce rêve : arracher cette aristocrate à son mari d'abord, ensuite à la prison ; contraindre le mari à partir pour l'Espagne, faire de la marquise l'ornement de la Républiquej^ la compagne adorée d'un conventionnel en mission, et ce rêve, à peine conçu, se réalisa. Pour M^"^ de Fontenay, pas d'autre alternative que Tallien ou la mort. Elle préféra Tallien. Obéit-elle à un entraînement des sens ou du cœur ? Ne céda-t-elle, au contraire, que pour échapper à l'échafaud ? « Quand on traverse là tempête, a-t-elle écrit plus tard, on ne choisit pas toujours la planche de salut. » Nous inclinons à croire que la prisonnière fut intimidée plutôt que séduite, et que l'instinct de la conservation, le désir de sauver sa tête et celle de son mari, la jetèrent dans les bras ensanglantés du proconsul. Assurément, cet homme ne pouvait être son idéal. Elle, douce, bonne, généreuse, pouvait-elle avoir de l'attrait pour quelqu'un qui avait installé l'échafaud devant les fenêtres de Thôtel où il demeurait ?
Quoi qu'il en soit, on vit la ci-devant marquise se transfigurer avec une rapidité singulière. Un changement absolu s'opéra, comme par magie, dans le langage, les manières^ le costume de la grande dame, devenue tout à coup l'inspiratrice d'un parvenu de la Terreur. Les républicains bordelais, en extase devant un beau visage, l'ap-
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plaudirent avec enthousiasme dans son nouveau rôle. Vêtue en amazone, la tête couverte d'un chapeau à panache tricolore, elle débitait, le Décadi, à l'église des Récollets, transformée en club, de patriotiques homélies, qui faisaient les délices des jacobins de l'endroit. Tantôt elle se promenait dans de splendides équipages, en se drapant avec grâce dans les plis de sa chlamyde grecque ; tantôt elle paraissait debout sur un char, éblouissante de jeunesse, une pique à la main, le bonnet rouge sur la tête, en déesse de la Liberté. Il faut, du reste, lui rendre cette justice qu'elle ne résistait pas à une larme, que son cœur était plein de pitié, que son influence s'exerça d'une manière salutaire, et qu'elle eut le bonheur de tirer un grand nombre de victimes des mains de leurs bourreaux. On trouva, à Paris, que Tallien était trop modéré, et on l'accusa sourdement de se laisser mener par une aristocrate. Depuis assez longtemps déjà, Robespierre redoutait en lui un rival. Il le fit espionner et médita sa perte. Cependant, il n'osait pas encore le frapper. Il se contenta d'abord de le faire rappeler à Paris, au commencement de 1794. Tallien quitta Bordeaux, pour reprendre son siège à la Convention, et la femme qui était son idole le suivit.
LE PROLOGUE DU q THERMIDOR
L'audace de Tallien, sa fougue, sa jeunesse, la parole ardente, son art d'entraîner les applaudissements de la Convention et des tribunes, excitaient au plus haut degré les jalousies de Robespierre, homme de haine, qui voyait' dans tout orateur un rival, et dans tout rival un ennemi. Cependant, il parvint, quelque temps encore, à dissimuler son projet, qui était d'envoyer Tallien à Téchafaud, et il le laissa présider la Convention, en mars 1794, lors du procès de Danton. De son côté, M"^^ de Fontenay, qui avait suivi Tallien à Paris, et qui exerçait sur lui un empire absolu, s'imaginait, bien à tort, qu'en donnant bruyamment des gages de son civisme et de ses idées républicaines, elle échapperait à la proscription qui menaçait tant de têtes. Le 24 avril, elle fit à la Convention, présidée, ce jour-là, par Robert Lindet, une sorte d'homélie humanitaire et pa-
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triotique, qui n'est pas un des moins curieux documents de cette époque bizarre. « Citoyens représentants, dit-elle, lorsque la morale est plus que jamais à Tordre du jour de vos grandes délibérations ; lorsque chacune des factions que vous terrassez vous ramène avec une force nouvelle à I cette vérité si féconde que la vertu et la vie des Républiques doivent maintenir ce que les institutions populaires ont créé, n'a-t-on pas raison de croire que votre attention va se porter avec un pressant intérêt sur la portion du genre humain qui exerce une si grande influence ? » Après avoir ainsi fait Téloge de la République, la favorite de Tallien célébra la pudeur. ^ Ce n'est pas à vous, ajouta-t-elle, qu'on aura à reprocher un jour d'avoir méconnu la pudeur ; et qui peut enseigner la pudeur, si ce n'est la voix d'une femme ? » La ci-devant marquise fit ensuite une motion qui devait la transformer en une sorte de sœur de charité laïque. « Ordonnez, dit-elle, citoyens représentants, ordonnez, nos cœurs vous en conjurent, que toutes les jeunes filles, avant de prendre un époux, iront passer quelque temps dans les asiles de la pauvreté et de la douleur, pour y secourir les malheureux, et s'y exercer, sous les lois d'un régime organisé par vous, à toutes les vertus que la société a le droit d'attendre d'elles. » S'enthousiasmant de sa propre idée, l'éloquente Egériede Tallien s'écriait, dans un vrai transport de lyrisme sentimental : « Que sera-ce si les hô-