‹ Les femmes des TuileriesChapitre 14 sur 49 · LE PROLOGUE BU 9 THERMIDOR · texte numérisé non relu

LE PROLOGUE BU 9 THERMIDOR

salut public un arrêté portant que « la nommée Cabarrus, fille d'un banquier espagnol et femme du nommé Fontenay, ex-conseiller au Parlement, serait mise sur-le-champ en état d'arrestation. » Le 27 mai, elle était envoyée à la Force. Sa captivité, soit dans cette prison, soit aux Carmes, soit encore à la Force, devait durer sans interruption deux mois et trois jours, c'est-à-dire ne se terminer que le 3o juillet 1794, (12 thermidor an II). Aux Carmes, elle fut enfermée dans la même cellule que la vicomtesse de Beauharnais et la duchesse d'Aiguillon. « Leur cachot, a dit M. de Lamartine, était une cellule où les assassins de Septembre avaient massacré le plus de prêtres. Deux des égorgeurs, lassés de meurtres, s'étaient reposés un moment et avaient appu3^é leurs sabres contre la muraille pour reprendre des forces. Le profil de ces deux sabres, depuis la poignée jusqu'à l'extrémité de la lame, s'était imprimé un peu en silhouette de sang sur l'endroit humide, et s'y dessinait, comme ces glaives de feu que les exterminateurs brandissaient dans leurs mains autour des tabernacles... Jamais la jeunesse, la beauté, l'amour et la mort n'avaient été groupés dans un tel cadre de sang. ^) Le jour où M"^® de Fontenay — on ne l'appelait pas encore la citoyenne Tallien — fut transférée d'une prison à l'autre, le tombereau où elle se trouvait fut arrêté, sur le quai, par un embarras de voitures et accroché à une charrette qui conduisait

70 LA JEUNESSE DE l'iMPÉRATRTCE JOSEPHINE

des victimes à la guillotine. Sur la charrette, il y avait une jeune fille d'une beauté resplendissante, dont les mains étaient attachées derrière les épaules, et dont la bouche tenait un bouton de rose. Les deux femmes se regardèrent et se comprirent. La jeune fille lança le bouton de rose à M^^e de Fontenay. La charrette se remit en marche, et la jeune fille partit pour Téchafaud, pendant que la future Notre-Dame de Thermi-dor, qui retournait en prison, conserva la rose et le souvenir.

Dans son cachot, celle qui allait se nommer bientôt M^^e Tallien n'abandonnait pas Fespé^ rance. Cette fleur, épanouie au soleil de la vingtième année, ne voulait pas être fauchée par la mort. Elle aimait la vie, le plaisir, les arts, la na. ture. Ne se sentant ni assez stoïque, ni assez chrétienne pour trouver dans l'immolation, dans le sacrifice une âpre et austère volupté, cette femme du monde, cette idole, cette déesse n'était pas mûre pour le martyre. Elle ne pouvait s'ha- < bituer à l'idée que sa tête radieuse dût tomber dans le panier du bourreau. Au milieu de sa noire prison, çlle rêvait aux fêtes éblouissantes dont elle avait été le plus gracieux ornement, à ce flot de courtisans et d'adorateurs, remplacé tout à coup par une escouade de geôliers. Les graves pensées de l'éternité n'étaient point là pour la consoler de l'approche d'un supplice dont elle avait horreur. Elle aurait pu dire, elle aussi,

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