LE PROLOGUE DU 9 THERMIDOR 7I
comme la jeune captive d'André Ghénier :
Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort, Moi je pleure et j'espère ; au noir souffle du nord
Je plie et relève ma tête.
S'il est des jours amers, il en est de si doux! Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts?
Quelle mer n'a point de tempête?
L'illusion féconde habite dans mon sein. D'une prison sur moi les murs pèsent en vain.
J'ai les ailes de l'espérance.
Echappée aux réseaux de l'oiseleur cruel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel
Philomèle chante et s'élance...
Mon beau voyage encore est si loin de sa fin ! Je pars, et des ormeaux qui bordent le'chemin
J'ai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes mains encor pleine.
Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson; Et comme le soleil, de saison en saison,
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige, et l'honneur du jardin, Je n'ai vu luire encor que les feux du matin ;
Je veux achever ma journée.
O mort ! tu peux attendre, éloigne, éloigne-toi ; Va consoler les cœurs que la honte, l'eftroi.
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Paies encore a des asiles verts, Les Amours des baisers, les Muses des concerts;
Je ne veux pas mourir encore.
Oui, oui, pour la future M^^ Tallien, pour Fenchanteresse qui allait présider le salon de l'allée des Veuves, pour la magicienne qui allait être la Reine de la République, les Amours avaient encore beaucoup de baisers, les Muses beaucoup de concerts. Et ce n'était pas seulement Tégoïsme qui lui donnait la passion de
2 LA JEUNESSE DE l'iMPÉRATRICE JOSEPHINE
vivre, c'était aussi la charité. Elle voulait vivre, et pour elle-même, et pour les autres. Elle voulait, en se sauvant, sauver une foule de victimes innocentes. Le rôle de libératrice, plus que tout autre, flattait la générosité de son cœur. Quant à Tallien, ivre d'amour, haletant, éperdu, il rugissait de douleur et de rage, comme un lion auquel on aurait arraché sa lionne dans sa caverne. Une sorte de délire s'emparait de ses sens et de son âme. Il ne se pardonnait point de n'avoir pas encore brisé les fers dans lesquels gémissait la femme adorée. Le sentiment de la conservation s'unissait dans cette nature ardente à l'ambition et à la volupté. Il savait qu'en sauvant son idole, il se sauverait aussi lui-même. Il savait que Térézia Cabarrus, devenue sa compagne, apparaîtrait aux opprimés comme l'image de la Providence.
Un soir, la prisonnière avait obtenu, par une faveur exceptionnelle de ses geôliers, la permission de descendre dans la cour. Elle remarqua une pierre qui venait de tomber à ses pieds, et, la ramassant, y trouva attaché un billet contenant ces deux lignes: «Je veille sur vous; tous les soirs, à neuf heures, vous irez dans la cour, je serai près de vous. » Huit jours de suite, elle descendit, à l'heure dite, dans la cour de la prison, et huit jours de suite elle trouva un billet de Tallien, son invisible protecteur. Mais, après ces huit jours d'espérance, on lui défendit de sor-