‹ Les femmes des TuileriesChapitre 18 sur 49 · LE SUPPLICE DE ROBESPIERRE 'J · texte numérisé non relu

LE SUPPLICE DE ROBESPIERRE 'J

l'Hôtel de Ville, le cernent, occupent la place aux cris de : « Vive la Convention ! )> et pénètrent victorieusement dans la salle des séances de la Commune. Robespierre se sent alors perdu. Voulant se tuer, il ne parvient qu'à se fracasser la mâchoire d'un coup de pistolet ; son frère se jette par une fenêtre ; Lebas se brûle la cervelle ; Couthon et Saint-Just restent immobiles.

Pendant ce temps, les prisons sont au comble de la terreur. On s'y attend à une extermination générale, à un massacre plus vaste que celui de Septembre. La prison du Plessis, qu'on appelle l'antichambre de la guillotine, croit que l'on commencera par elle. Quand le son aigu^ perçant, du petit tocsin de l'Hôtel de Ville retentit dans la nuit comme un glas funèbre, les prisonniers se font des remparts de bancs et de chaises, prépa-^ rant contre le massacre qu'ils attendent une défense opiniâtre et désespérée. Même émotion au Luxembourg, aux Carmes, à la Conciergerie. Quelle nuit pour les détenus que cette nuit du 9 au 10 thermidor, où tous, suspendus entre la vie et la mort, ils tressaillent au moindre bruit, en proie à d'indescriptibles angoisses ! Cette nuit, elle sera plus fatale, encore à Robespierre. On le conduit de l'Hôtel de Ville aux Tuileries, dans la salledes séances du Comitéde salut public. On l'y étend sur une table recouverte d'un tapis vert, que son sang tache, et on lui donne pour oreiller une. vieille botte renfermant des échantillons de

78 LA JEUNESSE DE l'iMPÉRATRîCE JOSÉPHINE

pain de munition moisi. Il n'a pas de souliers. Ses bas tombent sur ses talons, ses culottes de nankin sont déboutonnées, son habit bleu barbeau, le même qu'il avait le jour de la fête de l'Etre Suprême, est souillé. Ses mains, qu'il met d'abord devant sa figure, pour la cacher, errent ensuite sur la table, et trouvent, en tâtonnant, un sac de peau dont il se sert pour essuyer le sang qui coule de sa mâchoire fracassée. On regarde ce sac, il porte écrites l'adresse et l'enseigne du marchand Lecourt: Au grand monarque. Le dictateur vaincu reste là, pendant plusieurs heures, exposé à tous les outrages de ses flatteurs de la veille, qui viennent lui cracher au visage, le frapper, l'accabler d'invectives et de quolibets. On le raille, on lui crie en ricanant: « Votre Majesté ! Ton Etre Suprême ! » Et lui, farouche, anéanti, écrasé, il lance, vivant cadavre, des regards hébétés et sinistres. Qui serait tenté de le plaindre se rappelle le sang des femmes versé par lui, ce sang qui a une vertu effrayante d'expiation et de représailles. On se sou vient de Marie- Antoinette, de M«^e EHsabeth, de M^' Roland, de Lucile Desmoulms, de Cécile Renaud^ et de cette ouvrière de seize ans, cette pauvre petite Nicole, dont le seul crime était d'avoir porté à manger à une prisonnière, et qui^ s'ajustant elle-même sur la planche de la guillotine, dit au bourreau de sa voix d'enfant : « Monsieur, suis-je bien comme ca ? »

Page 1