XII AVERTISSEMENT DE L' AUTEUR
Sans madame de Krudener, il est probable que Napoléon II aurait été empereur, et que Louis XVIII n'aurait pas été roi, A quoi tiennent donc les destinées des peuples et des empires ? Cette hallucinée qui se jetait à genoux, en public, devant le chanteur Garât, cette espèce de sorcière mystique a peut-être statué sur le sort de la grande nation. Ce n'est pas seulement devant les tribunaux, c'est devant l'histoire qu'il faut se dire sans cesse : Où est la femme ?
Le présent volume, où nous représentons l'impératrice Joséphine au temps de sa jeunesse, c'est-à-dire quand elle était mademoiselle Tascher de La Pagerie, et quand elle fut la femme, puis la veuve du vicomte Alexandre de Beauharnais, est comme l'introduction de nos études sur la société du Directoire, du Consulat et de l'Empire. Nous publierons très prochainement quatre autres volumes qui ont pour titres : La Citoyenne Bonaparte^ la Femme du premier Consul^ la Cour de V Impératrice Joséphine^ les Dernières années de Vlmpératrice Joséphine. Nous aurons ainsi retracé les diverses périodes, si curieuses et si disparates, d'une existence féminine qui semble résumer les péripéties de la France royale, de la France républicaine, de la France consulaire, de la France impériale.
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Notre intention est de consacrer ensuite à l'impératrice Marie-Louise trois volumes, dont un seul est maintenant terminé, et qui auraient pour titre : les Beaux Jours de VImpératrice Marie-Louise^ Marie-Louise et la Fin de l'Empire^ Marie-Louise et le Duc de Reichstadt. Les deux femmes de Napoléon ne se ressemblent pas. L'une, qui avait été d'abord une simple particulière, représentait un empire gardant encore quelque chose des allures démocratiques de la République, et du Consulat. L'autre, née sur les marches d'un trône, représente un empire qui s'écarte chaque jour davantage de ses origines, pour prendre un caractère aristocratique et presque féodal. C'est la compagne majestueuse d'un homme en qui le général républicain a disparu, pour faire place à une sorte de Charlemagne. Elle personnifie les idées de droit divin, de Saint-Empire. Souvent on ne l'appelle plus l'impératrice des Français : on l'appelle l'impératrice de France. La quatrième dynastie n'a plus qu'un objectif: ressembler aux trois dynasties précédentes. La Cour des Tuileries a le même langage, la même étiquette, les mêmes préjugés que la Cour de Versailles. Napoléon, entouré d'émigrés, et préférant un ancien ministre de Louis XVI, le comte de Narbonne, à tous ses autres aides-de-camp, songe surtout,
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dans ses rapports avec la jeune impératrice, à n'avoir rien d'un parvenu. Il voudrait que sa dynastie eût Pair d'être vieille de plusieurs siècles. On croirait que, comme Louis XIV, il est souverain depuis son berceau. Il se considère comme le premier des monarques de l'Europe, et tous les princes allemands lui obéissent comme à leur suzerain. Il règne en Charlemagne, plus encore qu'en César. Marie-Louise, la fille des Habsbourg, avec sa physionomie froide, cérémonieuse et solennelle, est bien la souveraine qui convient à cet empire. C'est l'impératrice que Napoléon aurait rêvée. Alors même qu'il sera abandonné par elle^ il se montrera fier de l'avoir épousée, et, sur le rocher de Sainte-Hélène, il ne lui adressera aucun reproche. Et, cependant, elle lui aura été fatale. Ce qui devait être le salut, aura été la ruine. Ce mariage, tant désiré, tant célébré, tant glorifié, n'aura été qu'un abîme recouvert de fleurs. Marie-Louise donnera pour successeur au grand Napoléon le comte de Neipperg; le roi de Rome, prisonnier de l'Autriche, aura le sort d'Astyanax, prisonnier des Grecs, « le sort, disait Napoléon lui-même, qui m'a toujours paru le plus malheureux de l'histoire, » et Marie-Louise oublieuse, Marie-Louise infidèle ne ressemblera point à Andromaque.
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Dans la France impériale, comme dans la France royale, nous retrouvons une succession d'éblouissements et de catastrophes. Les beaux jours de Marie-Louise sont plus splendides encore que ceux de Marie-Antoinette. L'agonie de l'empire n'est guère moins terrible que l'agonie de la royauté. La destinée du jeune roi de Rome, sans être aussi horrible que celle de Louis XVII, est recouverte d'un voile de tristesse et de mélancolie suprêmes. On dirait que ces deux innocents paient de leurs souffrances et de leur mort prématurée les erreurs et les fautes de leur race.
Nous voudrions pouvoir achever notre œuvre, en racontant l'histoire des femmes qui furent les héroïnes des Tuileries sous la Restauration, la monarchie de Juillet et le second empire, et en groupant autour de la duchesse d'Angoulème,de la duchesse de Berry, de la reine Marie-Amélie, de la duchesse d'Orléans, de l'impératrice Eugénie,' la société française depuis 1814 jusqu'en 1870. Mais plusieurs années sont nécessaires pour finir un si long travail. Nous essaierons, du moins, de l'entreprendre.
Une étude sur les femmes des Tuileries était peut-être opportune à un moment où de ce château si célèbre il ne va plus rester qu'un souvenir. A l'heure où j'écris ces lignes, on démolit les
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ruines. Bientôt on pourra dire : Etiam periere ruince. Sur les murs du palais on a collé cette affiche : « Vente aux enchères publiques, le lundi 4 décembre 1882, à une heure, en la salle ordinaire des criées, à l'annexe de la Préfecture de la Seine, établie au tribunal de commerce, boulevard du Palais, de matériaux à provenir de la démolition des ruines des Tuileries. Mise à prix : dix mille francs. » Je ne connais dans l'histoire rien de plus mélancolique et de plus lugubre que cette vente à la criée, que cette somme dérisoire : dix mille francs, rien, si ce n'est cette mention que le fossoyeur du cimetière de la Madeleine écrivait sur son livre de comptes, après le supplice de Marie-Antoinette : « Le 2 5 Vendémiaire. La veuve Capet, pour la bière six livres; pour la fosse et les fossoyeurs vingt-cinq livres. » Quelle oraison funèbre serait plus saisissante que ces chiffres ?
Ce n'est pas, je l'avoue, sans un serrement de cœur que j'assiste à la destruction du chef-d'œuvre de Jean Goujon et de Philibert Delorme. C'est un deuil pour l'art. C'est un deuil pour l'histoire, aussi bien pour l'histoire delaroyautéetdeTempire quepourcelledela république, car si les Tuileries ont été le palais des souverains, elles ont été aussi celui de la Convention. Monarchiques et républi-
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caines, nos annales y étaient écrites dans un langage de pierre qu^on aurait cru indestructible. lia suffi d'une poignée d'incendiaires pour en finir avec tout cela. Les conservateurs, revenus au pouvoir, n'ont pas même eu l'intelligence de réparer les ruines, ce qui alors était facile, et ils ont, par une incurie étrange, laissé les intempéries de l'air achever l'œuvre de l'incendie et rendre les réparations impossibles. Et comme si les ravages du temps n'étaient point assez rapides encore, voici que les ouvriers s'acharnent contre le squelette du palais. Devant le pavillon de l'Horloge, cet incomparable joyau de Tarchitecture du xvi*" siècle, on a mis des planches qui cachent, comme un rideau, l'œuvre de destruction. Si, de l'autre côté du palais, on regarde par la grille du Carrousel, quel triste spectacle : la cour des Tuileries transformée en chantier de démolition, l'herbe poussant à travers les pavés, les pierres, les serrures, les ferrailles, les marbres amoncelés à terre, les tombereaux numérotés, les pioches, les charrettes! Et que de réflexions s'imposent à l'esprit, si l'on se hasarde au milieu même de ce qui reste des ruines, si, au risque d'être atteint par quelque pierre qui tombe des étages supérieurs, on monte par l'escalier monumental, encore debout, qui conduisait à ce
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qui fut la salle des maréchaux, si Ton pénètre dans cette salle où Ton distingue encore, sous les lambris dédorés, Tinscription : Honneur et Patrie^ et si Ton aperçoit, sur le balcon, encore intact, où les souverains se montraient au peuple, dans les joursde fêtes, lamagnifique perspective du jardin, de la place de la Concorde, des Champs-Elysées et de TArc-de-Triomphe !
Ils étaient beaux encore ces débris historiques, pleins de poésie et de souvenirs ! En les regardant, je me rappelais les mélancoliques paroles de Tauteur du Génie du Christianisme : « Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment lient à la fragilité de notre nature, à une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence... Les ruines jettent une grande moralité au milieu des scènes de la nature. Quand elles sont placées sur un tableau, en vain on cherche à porter les yeux autre part ; ils reviennent toujours s'attacher sur elles. Et pourquoi les ouvrages des hommes ne passeraient-ils pas, quand le soleil qui les éclaire doit lui-même tomber de sa voûte ? Celui qui le plaça dans les cieux est le seul souverain dont l'empire ne connaisse point de ruines. » Tout va donc disparaître, le pavillon de THorloge, chefd'œuvre de l'art français, la salle des maréchaux,