MADAME DE STAËL
Le goût de la politique est une passion dont les femmes ne se corrigent pas dès qu'elles en ont senti l'atteinte. Du moment où elles se croient supérieures'dans l'art de gouverner ou de diriger ceux qui gouvernent, elles mettent leur point d'honneur à tout savoir^ à se mêler de tout; rien de ce qui se fait sans leurs conseils ne leur paraît bien fait ; l'homme d'Etat qui ne vient pas chercher chez elles le mot d'ordre, et qui ne suit pas, ou du moins qui ne fait pas semblant de suivre leurs avisj passe tout de suite à leurs yeux pour un homme sans tact et sans capacité. La politique devient pour elles non seulement une distraction, 'mais un besoin ; elles la mêlent à toute leur existence, même à leurs amours. Elles l'aiment comme le joueur aime le jeu.
Anne-Louise-Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, est le type de la femme politique^ et aussi de ce qui l'on pourrait appeler la femme de lettres. Née à Paris en 17665, elle y fut, dès sa
plus tendre enfance, un petit prodige. Le salon de son père, le banquier genevois Necker, qui joua un si grand rôle au début de la Révolution, était le rendez-vous de toutes les célébrités du jour. Elle y grandit comme une plante en serre chaude, faisant admirer de tous la précocité de son esprit, et ce don de la parole qui la rendait l'égale des plus grands orateurs. Applaudie comme une actrice, flattée comme une reine, et encensée comme une idole, elle s'habitua, dès sa première jeunesse, à tenir toujours le premier rang, et àdominerparTascendant irrésistible d'une intelligence supérieure. Elle n'était pas jolie : sa bouche était trop grande, son cou trop court : ses traits manquaient de grâce et de finesse ; mais, dès qu'elle parlait, elle se transfigurait ; ses yeux noirs lançaient des éclairs, sa physionomie devenait radieuse ; il y avait dans toute sa personne quelque chose d'illuminé, d'étincelant ; alors elle était belle !
Agée de vingt ans, elle épousa, en 1786, le baron de Staël-Holstein, ambassadeur de Suède à la cour de Louis XVL Gustave III avait promis, pour faciliter le mariage, qu'il conserverait pendant de longues années à son ambassadeur le poste de Paris. De son côté, M. de Staël s'engagea, par contrat, à ne jamais forcer sa femme à le suivre en Suède. La famille Necker, dont le libéralisme n'excluait pas la vanité, fut heureuse d'une union qui faisait entrer la fille d'un ban-